sgolneenchine.jpgDepuis son élection à la candidature, Ségolène Royal ne cesse de surprendre. L’extraordinaire capital de sympathie engrangé tout au long de son ascension n’aurait d’égal que l’inquiétude générée par sa liberté de ton qui, aux dires des médias, gagnerait jusqu’à son propre camp. L’hétérogénéité apparente de ce dernier est d’ailleurs tout aussi surprenante depuis le soutien de Jean Pierre Chevènement et de son mouvement républicain et citoyen. Pourtant, le « ségolisme » en marche marque une rupture et offre une perspective républicaine moderne  qui pourrait favoriser une recomposition en profondeur à gauche. Cette « femme debout » ne dérange -t-elle pas d’abord ceux qui font allégeance à l’idéologie néolibérale?

Des caciques socialistes seraient-ils dérangés par la démarche de leur candidate? Certains silences pourraient bien le laisser penser. Le Peuple de gauche semble plutôt bien disposé à l’égard de son égérie quand des dirigeants donnent des signes d’agacement. Cet état d’esprit plus favorable de la base traduit peut être toute la force de cette nouvelle démarche. Le scepticisme du sommet et de certains secteurs partisans trahit aussi sa faiblesse. Car, ne nous y trompons pas, la candidate s’expose en renouant avec le legs d’une pensée socialiste et républicaine réunifiée et débarrassée des scories post soixante huitardes. C’est un peu la façon d’être et de penser des élites que chahute le ségolisme. Ce phénomène ne porte-t-il pas en germe une perspective de refondation de la gauche?

Le ségolisme comme méthode

C’est d’abord un rapport nouveau au Peuple. N’en déplaise aux pourfendeurs de la sémantique ségoliste (les gens, l’écoute, la démarche participative, l’Europe de la preuve et des gens, etc.), la fraîcheur de l’expression fait écho à une attente populaire. Faut-il s’en inquiéter? Nous étions encore peu sous le prisme d’une image de la fonction présidentielle proche du monarque. Jacques Chirac, malgré lui, a  dévalorisé cette fonction, ce qui n’est pas en soi forcément un progrès. De facto, la hiérarchie des qualités souhaitées d’un chef d’Etat s’est déplacée. On attend du candidat à la fonction suprême qu’il soit davantage en osmose avec l’état d’esprit populaire. Cette attente existe à droite comme à gauche. Ceci explique sans doute l’attitude des candidats en direction des milieux populaires avec toute l’outrance des discours de M. Sarkozy. On a constaté, dans les sondages, ce processus de reconquête de l’électorat populaire au profit de la candidate socialiste au début de son entrée en campagne . Cette relation du candidat avec le Peuple présente cependant quelque ambivalence.

L’aspiration à une présidence proche des préoccupations populaires modifie la posture du  candidat invité à aller vers les citoyens, à les rencontrer et à les écouter. C’est au milieu de l’arène que Ségolène Royal conduit ses débats participatifs et non du haut d’une tribune.

Mais un chef d’Etat est d’abord garant de l’ordre, de l’autorité, de la sécurité et de la justice. L’évocation d’un ordre juste, la primauté de la candidate sur les appareils, son autonomie d’expression sur des sujets brûlants sont autant de thèmes et de façon d’être qui épousent cette dimension essentielle du pouvoir.

La méthode Royal éprouve ainsi ses capacités et ses limites en reflet de cette psychologie collective ambivalente qui demande au pouvoir d’être proche tout en restant solide donc singulier. Sa franchise, son contact direct, sa liberté de ton, ses valeurs, son originalité sont autant d’atouts pour Ségolène Royal sur le registre de la proximité. L’authenticité de son expression, assez différente du langage diplomatique en usage, sa spontanéité de réaction, le fond de son discours totalement émancipé des théories post soixante huitardes, créent la surprise et force son image singulière. Mais la candidate doit faire preuve d’une force de caractère exceptionnelle et d’une solidité éprouvée quand, dans ses propres rangs, d’aucuns lui reprochent sa liberté de ton, assimilée à une improvisation impardonnable. C’est qu’en réalité, cette femme dérange!

Le ségolisme comme rupture

La singularité de la démarche ségoliste relève surtout du fond et conduit à s’interroger sur les soubassements de sa pensée. L’idée d’ordre juste résume une vision républicaine de la société. La solidarité apparaît comme valeur première, une sorte de clé de voute du ségolisme. D’où l’importance attachée au lien social dans le respect de l’identité et des normes sociales. D’où l’insistance à défendre et promouvoir les institutions qui concourent à la socialisation des individus et forgent l’identité citoyenne. Dans une société de l’hyper individualisme, où le « surmoi » s’efface au profit du « moi », les grilles de lecture durkeimienne de la socialisation soulignant la prédominance de la norme sociale et son intériorisation par chaque individu, ne sont plus tout à fait opératoires. Ce déplacement menace à terme toute la cohésion sociale rendant ainsi salutaire ce retour aux fondamentaux républicains – le civisme et la citoyenneté – pour préserver les chances d’un avenir éclairé. Cet avenir qu’augurait l’entrée dans la modernité qui place l’individu et sa réflexivité au coeur de la promotion de l’Humanité dans la tradition des Lumières et de l’idéal kantien tourné vers l’universel. En correspondance avec ces conceptions, l’idée d’ordre juste ne convainc pourtant pas tout le monde  dans les rangs de la gauche. Celle-ci s’identifie au parti du mouvement et exprime une certaine répulsion congénitale à l’usage de ce vocabulaire stigmatisé par les « idées de mai 68″. Peut être quelques autres confusions induites par des réminiscences historiques (les valeurs d’ordre chers aux néo-socialistes des années trente fascinés par les systèmes autoritaires et qui horrifiaient à juste raison Léon Blum) accompagnent-t-elles ce rejet sémantique. L’ordre juste s’oppose pourtant au désordre du néolibéralisme qui mine les fondements du solidarisme et ronge les vertus citoyennes sur lesquelles repose la République. L’ordre juste offre une alternative à tous les exclus d’un modèle de « société de marché », à toutes les victimes d’une omnipotence du Capital dans les relations de travail, le travail devenant lui même une variable d’ajustement pressurée par la loi d’airain du profit financier.

La rupture avec la bienpensance de l’establisment se traduit aussi dans une approche directe des questions, les éléments de réponses avancés pouvant s’éxonérer de l’expertise technocratique en usage et rencontrant alors la violente opposition des élites.

Songeons à la réaction du gouverneur de la Banque Centrale Européenne, manifestant son exaspération face aux critiques de Ségolène Royal sur la politique monétaire et l’indépendance de l’institution, à celle des milieux diplomatiques offusqués des propos peu orthodoxes critiquant l’hégémonisme américain au Proche et Moyen Orient et à celle du premier ministre québécois suite à l’expression de sympathie à l’égard de la nation québécoise ainsi encouragée à devenir souveraine. Ne masquons pas nos désaccords avec tels propos qui auraient mérité plus d’explications pour ne retenir que l’aspect marquant du discours ségoliste dérangeant pour  l’establisment. Et ne cachons pas notre satisfaction après des années de règne du politiquement correct et de la bienpensance pervertissant les valeurs universelles sur l’autel de la réal-politik, du libre échangisme et de la soumission à l’hyper puissance hégémonique ( exception faite, il est vrai de ce grand refus de la guerre en Irak).

Plus largement, les réserves vis à vis de l’approche ségoliste ne relèvent-elles pas d’un certain conformisme à gauche? Il est frappant ce constat de contraste entre l’audace du vocabulaire et la mollesse de la pratique dans « l’habitus » social-démocrate. J’en prends pour preuve la référence à la lutte des classes, concept qui, de mon point de vue socialiste, garde une réelle pertinence mais sert aussi d’alibi au refus de certains maximalistes au verbe haut d’accepter la synthèse socialiste et républicaine jaurésienne comme perspective d’un projet politique d’émancipation. La République sociale est pourtant une conquête du mouvement ouvrier dont l’expression politique reste le socialisme démocratique. Cette ambition de République sociale encore inachevée et largement contestée par le néolibéralisme peut souder un large front hégémonique – au sens gramscien – et permettre de gagner la bataille des idées face aux conceptions libérales qui accompagnent le détricotage de l’Etat social. Certains maximalistes ne veulent pas voir la force propulsive de cette idée républicaine qu’ils assimilent à une sorte d’incantation verbale sans mesurer l’effet de levier d’un mot d’ordre de « retour en tous points à la République ». Ce complexe à porter et assumer l’héritage républicain s’explique par la connivence de deux logiques pourtant antagoniques : l’attachement dogmatique aux références guesdistes d’une part, l’allégeance implicite et masquée des  sociaux-libéraux au néolibéralisme incompatible avec la poursuite des exigences d’une République sociale. Nous combattons ces derniers et nous récusons l’argument des premiers. Les références marxistes, enrichies des théories de la domination chères aux bourdieusiens, expliquent les rapports de domination économique, idéologique et culturelle. Mais la critique marxiste offre davantage des clés d’explication – à confronter d’ailleurs avec les apports théoriques nouveaux dans les sciences sociales – que des solutions modélisantes en terme de projet politique. N’est-ce point un égarement théorique et pratique que ce refus de la vision républicaine au motif qu’elle serait en retrait de l’ambition socialiste?

Quoiqu’il en soit, le projet fonde une stratégie qui commande les alliances et les propositions pour aller devant les citoyens et les électeurs et gagner les batailles idéologiques et électorales.

Le projet au coeur des enjeux de recomposition de la gauche

Le noeud gordien de la gauche c’est l’Europe. Ségolène Royal évoque l’Europe de la preuve, l’Europe des gens. Elle dénonce les mécanismes d’une Europe libérale. Quelles que soient les contradictions des socialistes, aujourd’hui « le Non » des français s’est imposé à toute la gauche. Le dépassement des oppositions entre les tenants du oui et du non, rendu possible par l’accord P.S-M.R.C, ne veut pas dire  le passage en écriture du référendum en pertes et profits! Une profonde réorientation de l’Europe s’impose. Elle repose sur une nouvelle approche des politiques monétaires et budgétaires. Elle suppose une volonté politique forte et partagée de relance de la croissance et de l’emploi. A défaut cette politique peut s’incrire dans des coopérations dites renforcées entre Etats. Mais elle ne peut faire l’impasse sur un gouvernement de la zone euro. Il faut bien comprendre l’intrication de la politique économique française et de la politique européenne qui sont les deux versants d’une même réalité. C’est dire qu’il faut impérativement dégager des marges nécessaires pour infléchir le cadre actuel et aller résolument vers une République européenne possédant son gouvernement économique dans la zone euro et oeuvrant sur une échelle plus large à l’harmonisation sociale et fiscale par le haut. L’alliance des forces de gauche repose sur cette exigence qui n’est pas acquise en considération du désarroi d’une partie de la « droite de la gauche » hermétique à toute vision vraiment alternative aux postulats qui fondent les gestions social-libérales.

 Une autre politique pour l’Europe ne peut pourtant s’accomoder d’ambiguités. Le Peuple souverain devra se prononcer. Les combats de demain se préparent aujourd’hui pour rompre avec la construction « maastrichienne » (critères de convergences) renforcée par le pacte de stabilité (traité d’Amsterdam). La France devra être en capacité de s’appuyer sur une expression populaire puissante et sur la voix claire de sa Présidente pour amener ses partenaires à reconsidérer les traités dans leurs dimensions sociales et économiques. Le cadre politique institutionnel devra aussi se renégocier notamment sous l’angle des considérations de représentation démographique des Etats dans les institutions (révision du traité de Nice).

La cohérence d’ensemble de ce grand dessein offre les clés de compréhension des enjeux d’une recomposition de la gauche. L’accord P.S-M.R.C  constitue le socle de cette entreprise. Ceux qui doutent de cette perspective et boudent la campagne ne favorisent pas la sortie de la gauche des ornières social-libérales. Ils ferment l’avenir d’une Europe solidaire qui passe par le succès de toute la gauche française à la présidentielle et aux législatives.

Le franc parler de Ségolène Royal, sa perspective républicaine moderne, son attachement aux valeurs du travail et de la solidarité sont des qualités utiles à la gauche. Celle-ci saura-t-elle saisir cette perspective historique et refonder ses principes et son unité autour d’un projet républicain? Le ségolisme comme ambition, au service d’un grand dessein de progrès républicain, s’inscrirait alors dans la filiation de la synthèse jaurésienne dont nous sommes les légitimes héritiers pour le présent et l’avenir.

Xavier DUMOULIN.     Mont de Marsan le 27 janvier 2007