La critique du ségolisme, à gauche, repose sur un arrière fond de confusion conceptuelle. Résumons les choses.

Dans un processus de droitisation de la société française, Ségolène Royal tenterait vainement de remonter la pente en se situant sur le terrain de l’adversaire. Cette « triangulation » profiterait de facto à la droite en valorisant ses thèmes. Pour ces pourfendeurs du ségolisme, l’ordre juste ou le patriotisme républicain illustrerait cette inversion des valeurs.

Toute autre nous parait être la capacité propulsive de Ségolène Royal. Ce prétendu retournement n’est-il pas davantage un opportun retour aux sources ? Il y a déjà longtemps, Jean Poperen – cet historien de la Révolution française, grande figure regrettée du socialisme français – dans son « nouveau contrat socialiste », affichait clairement les couleurs républicaines dans son combat contre la deuxième gauche. « La gauche est pour l’ordre » énonçait-il dans une critique sévère du projet soixante huitard et libertaire. Cette approche fut aussi celle de Jean Pierre Chevènement et de son courant, le CERES devenu ensuite Socialisme et République avant la fondation du Mouvement des Citoyens et de l’actuel MRC. La gauche sociale – ébranlée par l’hégémonie idéologique néolibérale qui devait s’imposer jusque dans les principes de gestion gouvernementale de la gauche – ne devait pas accepter de se laisser supplanter par une pseudo gauche morale et différentialiste, résurgence d’une certaine deuxième gauche, véhiculant tous les ingrédients d’une posture de renoncement à rompre avec le libéralisme, autrement dit d’un accomodement avec le mouvement de la mondialisation capitaliste. Souvenons-nous des grands débats qui opposaient les tenants d’une impulsion forte de l’Etat aux chantres de la société civile et de la régulation par le marché. Ce combat, gagné dans les congrès socialistes, fut perdu dans les faits. Le paradigme européen, poussé par les vents dominants, devait vite servir de supplément d’âme à une froide gestion social-libérale, bien éloignée du projet socialiste des années 80.

Si l’on a présent à l’esprit cette réalité historique, c’est certainement un peu court de faire porter au ségolisme des responsabilités dans l’abaissement d’une vision de gauche et de perpétuer des lieux communs en stigmatisant la conduite de notre candidate. Au contraire, ses propositions en matière sociale, économique ou institutionnelle, épousent le cadre de cet ordre juste pour les plus faibles qui pâtissent aujourd’hui de la dérégulation socio-économique. Quant à l’identité nationale, point n’est besoin de faire de l’anthropologie historique pour comprendre l’importance des repères et des symboles fondateurs, la laïcité et la citoyenneté, ces deux piliers de la République, exigeant par ailleurs une éducation qui ouvre les esprits sur les chemins de la connaissance et d’un savoir critique contre l’obscurantisme. « Retour en tous points à la République » disait déjà Jean Pierre Chevènement en 2002.

Pour revenir à l’actualité de la campagne, je ne crois pas qu’il y ait dérive dans l’approche des délocalisations, la défense d’Airbus, le soutien indéfectible aux travailleurs en lutte et plus largement sur les questions économiques et sociales. Notre candidate lie concrètement ses références républicaines à la défense des salariés. Nous souhaitons tous davantage de polarisation sur les questions sociales. Et nous mesurons le génie politique de la droite qui, avec la complaisance des principaux média de l’information, détourne le débat de ces questions. Il est quelque peu injuste de confondre la cause et les effets.

 Ségolène Royal s’adresse à la France qui souffre. Au lieu de se payer de mots, Ségolène Royal va au fond des choses pour redonner un désir d’avenir. Elle se situe dans une réalité incontournable, un rapport des forces économiques et sociales résultant du processus de mutations de la société. Ségolène Royal veut mettre un cran d’arrêt à la dérive néolibérale qui entame le pacte républicain et le compromis social des « trente glorieuses » de l’après-guerre. Sa méthode est tout à la fois audacieuse et réaliste. On aurait bien tort de l’identifier à un quelconque renoncement. A nous d’ailleurs d’accompagner cette perspective de compromis social dynamique et de faire du ségolisme un levier pour la transformation en France et en Europe. Cela passe, dès le premier tour, par le vote utile pour un vrai changement.

Xavier DUMOULIN