(2eme édition)

Présidentielle . Avec une participation électorale record (85 %), les Français ont donné une majorité au candidat de l’UMP, Nicolas Sarkozy (53 %).

L’information n’était pas tout à fait inattendue, elle n’en constitue pas moins un choc pour des millions de Français, pour les électeurs de gauche, pour la majorité de la jeunesse, qui ont appris hier à 20 heures l’élection de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, par 53 % des voix contre 47 % à Ségolène Royal, selon les premières estimations. Ce résultat est obtenu dans un contexte de participation électorale extrêmement élevée. Les électeurs ont été plus nombreux encore qu’au premier tour (85 % à 86 %, selon les instituts de sondage). Si ce second tour a bien donné lieu à une mobilisation accrue des électeurs, nous n’avons pas assisté au sursaut démocratique espéré, capable de barrer la route à une droite dure et sans complexe qui a recyclé les idées de l’extrême droite. En 2002, ces mêmes idées incarnées par Le Pen avaient été rejetées par 82 % des Français, qui s’étaient résolus, pour cette raison précise, à voter Chirac.

démagogie et populisme

Une situation politique particulièrement grave s’ouvre donc aujourd’hui. Nicolas Sarkozy s’est senti légitimé pour mettre en oeuvre un projet ultralibéral, répressif envers les syndicats, généreux pour les riches, stigmatisant envers les pauvres, les chômeurs, les immigrés. De son côté, la gauche, dans toutes ses composantes, sort de cette épreuve fortement affaiblie. Le parti socialiste échoue une deuxième fois consécutive (après Jospin en 2002) à une élection présidentielle. Fait rarissime dans l’histoire politique de la France des 25 dernières années : une élection majeure n’a pas débouché sur une alternance au pouvoir.

Dans sa première déclaration, sitôt élu Nicolas Sarkozy a égrené une nouvelle fois sa devise : « Travail, autorité, respect, mérite… », a défendu « l’identité nationale » et rejeté « la repentance ». Tout au long de ces dernières semaines, Nicolas Sarkozy avait usé de tous les ressorts de la démagogie et du populisme : « Je suis le candidat du peuple », avait répété l’homme de Neuilly, le favori du MEDEF, déjà ministre avec Édouard Balladur en 1993. Tout en préconisant un programme ouvertement libéral, qui fragilisera encore le monde du travail, il n’a pas été avare de déclarations enflammées, se posant en sauveur suprême contre les délocalisations, la politique de la BCE, les bas salaires… Dans le même temps, afin de rallier à lui toute la droite la plus rétrograde, et d’attirer les voix du FN (qui se sont effectivement largement reportées sur sa candidature), il a revêtu l’armure du croisé contre l’héritage de Mai 68, et flatté les nostalgiques du colonialisme. Après cinq années de droite au pouvoir (délocalisations, licenciements, privatisations, extension de la pauvreté et de la précarité, mais aussi défaites aux élections régionales de 2004 et au référendum sur la constitution européenne, victoire des jeunes contre le CPE…), il y avait tous les ingrédients d’une défaite du chef de l’UMP, qui fut le ministre le plus influent des gouvernements Raffarin et Villepin. Sarkozy est parvenu à s’affranchir du bilan.

l’échec de la campagne du ps

Le premier tour avait établi un rapport de forces défavorable à la candidate socialiste. Avec 25,8 % des voix, elle abordait la compétition finale avec un retard de 5 points derrière le patron de l’UMP (31 %). La montée de François Bayrou (18,5 %, contre 6,8 % en 2002) est imputable, pour une part, à la désaffection d’électeurs socialistes peu convaincus par la campagne de leur candidate, ayant émis un vote « tactique » en faveur de celui qui, pensaient-ils, était le mieux à même de battre Nicolas Sarkozy. Les autres candidats de gauche ne totalisant qu’un peu plus de 10 %, la postulante à l’Élysée engageait la campagne du second tour avec moins de 40 % des suffrages exprimés.

François Bayrou a profité de cette faiblesse pour rester dans le jeu du second tour, allant jusqu’à participer à un débat radiotélévisé avec Ségolène Royal. La conquête des 6,5 millions voix du centre n’allait pas tarder à devenir l’objectif principal de la candidate socialiste. Jeudi dernier à Lille, Ségolène Royal affirmait : « Si je suis élue, je travaillerai avec le centre et avec François Bayrou en particulier. ». Elle relançait ainsi le débat sur une alliance entre le PS et les centristes, que plusieurs figures du PS, dont Michel Rocard, appellent de leurs voeux. Le rapprochement avec François Bayrou a brouillé les repères dans l’électorat de gauche, pour un résultat médiocre : 40 % des électeurs de François Bayrou auraient voté Royal, autant que pour Sarkozy. Dans la toute dernière phase de sa campagne, la candidate s’est montrée plus combative, notamment dans le débat télévisé avec Nicolas Sarkozy, sans effet sur l’opinion. Le rassemblement de Charléty était un succès incontestable. Mais il était trop tard pour relancer une dynamique de gauche victorieuse.

La ripostedes législatives

Hier soir, dans sa première déclaration, Ségolène Royal, discrète sur les conséquences de l’élection de Nicolas Sarkozy, a implicitement suggéré que la recomposition politique en direction des amis de François Bayrou restait d’actualité. Elle entend travailler, a-t-elle dit, « au renouvellement de la gauche, aux nouvelles convergences au-delà de nos frontières actuelles ». Quelle leçon le PS va-t-il tirer de cet échec ? Dès hier soir de premières critiques se sont fait entendre de la part des deux ex-concurrents de Ségolène Royal pour l’investi ture socialiste. Laurent Fabius observe que « le drapeau de la gauche est à terre » et met en garde la direction du PS pour que la campagne des législatives soit menée « collégialement ». Fabius prône « une gauche décomplexée, qui assume ses valeurs ». Critique « sociale-démocrate » pour DSK visant implicitement François Hollande. « Nous venons de passer cinq ans sans nous renouveler. C’est un jugement assez sévère sur la façon dont le PS a fonctionné. » François Hollande lui-même reconnaissait hier soir des « erreurs » dans la campagne menée par Ségolène Royal qui n’avait « sans doute pas assez parlé de propositions concrètes ».

Jean-Paul Piérot