Alerte rue de Solférino : à moins de trois semaines des élections législatives, les socialistes n’ont plus de boussole. Tout se passe comme si se déployait de fait une stratégie mortifère risquant, à l’arrivée, d’ajouter à leur défaite présidentielle une déroute législative. Depuis le 6 mai, l’enchaînement des faits est surréaliste. Le 15 mai, trois jours après un conseil national destiné à afficher l’unité mais n’arrivant pas à masquer les déchirements internes, le bureau national du Parti socialiste a appelé, « à l’unanimité », à un cessez-le-feu. La direction du PS a pris trois engagements, réitérés par François Hollande le 21 mai à Lyon : « remobiliser les troupes » et donc « éviter les petites phrases » ; aller aux législatives des 10 et 17 juin « avec l’objectif d’obtenir le maximum de députés et de conquérir la majorité à l’Assemblée nationale » ; dénoncer « avec force les débauchages en cours » de personnalités socialistes par Nicolas Sarkozy. Vaine parade. Le mal était déjà fait.

Depuis le 6 mai, et la défaite de Ségolène Royal, que la candidate n’a toujours pas reconnue, la guerre des chefs bat son plein. En public d’abord, en coulisses ensuite, les socialistes jouent chaque jour « règlement de comptes à OK Corral ». Mme Royal fustige le « manque de discipline au PS » et réclame la désignation du candidat à l’élection présidentielle de 2012 « dès le prochain congrès » (en principe en novembre 2008). Au risque de troubler ses amis par la dureté et l’impétuosité de son ton, Dominique Strauss-Kahn se déchaîne contre François Hollande, « principal responsable » de la défaite de 2007, brandit le spectre d’« un parti de vieux croûtons » et plaide, ici au diapason de Mme Royal, pour une rénovation autour d’un « socialisme du réel ».

Laurent Fabius, dont le courant n’a plus vraiment le vent en poupe, se moque de l’analyse de M. Hollande attribuant l’échec présidentiel à une droitisation de la société, jugée « très, très superficielle ». Mais, d’accord ici avec le premier secrétaire, il prône le rassemblement et qualifie la social-démocratie, que prétend incarner M. Strauss-Kahn, de « recette d’il y a trente ou cinquante ans ». Bertrand Delanoë parle de défaite collective et François Hollande conclut que le PS est « en ordre de marche »

Le bateau socialiste affronte la bourrasque avec des chefs qui se disputent le gouvernail face à un nouveau président qui cherche à le faire chavirer. L’ »ouverture » de M. Sarkozy est du même ordre que celle de François Mitterrand en 1988. Après sa réélection, l’ancien président avait fait entrer dans le gouvernement de Michel Rocard des ministres venus de l’UDF, de Michel Durafour à Jean-Marie Rausch, en passant par Jean-Pierre Soisson. Le second gouvernement Rocard comptait ainsi 23 non-socialistes sur 49 ministres. Aucun pacte n’avait été conclu entre le PS et l’UDF. La méthode avait consisté à « débaucher » des personnalités. La technique de M. Sarkozy est similaire, mais elle risque de faire plus mal. Elisabeth Guigou y voit « une manoeuvre qui vise purement et simplement à laminer la gauche » en juin. L’entrée de trois hommes de gauche dans le gouvernement de François Fillon déstabilise le PS. Eric Besson avait déjà renié son parti, y compris dans les meetings de l’UMP, et se trouve remercié pour services rendus. Longtemps ami du couple Royal-Hollande, formé comme eux à l’école de Jacques Delors, Jean-Pierre Jouyet s’était distingué – au nom des « Gracques », un groupe d’anciens haut fonctionnaires socialistes – en plaidant, comme M. Rocard et Bernard Kouchner, pour un rapprochement avec l’UDF, afin d’assurer… la victoire de la candidate du PS face à M. Sarkozy. Quant à M. Kouchner, s’il a toujours été en marge du PS, il s’est impliqué jusqu’au bout dans la campagne de Mme Royal et a bâti sa forte popularité sur son image de rénovateur potentiel du « logiciel » socialiste. Ainsi, même illustrée par des « débauchages » individuels, l’« ouverture » fait mal. Elle empêche le PS de faire campagne contre un gouvernement uniformément UMP et un Etat « monocolore ».

Pis encore : au moment où M. Hollande imagine, après les législatives, « des assises pour refonder un grand parti de la gauche », qui couvrirait l’espace « qui va de la gauche, sans aller jusqu’à l’extrême gauche, jusqu’au centre gauche ou au centre », ses partenaires lui filent entre les doigts. Du haut des 1,57 % de Dominique Voynet le 22 avril, les Verts, qui n’ont que trois sortants, refusent les 14 circonscriptions que voulait lui réserver le PS. Au nom de « la force communiste » (1,93 %), Marie-George Buffet décide de faire cavalier seul, comptant sur les désistements républicains du second tour pour garder un groupe à l’Assemblée nationale. Quant au Parti radical de gauche (PRG), l’allié fidèle auquel le PS a accordé 32 circonscriptions, il a des fourmis dans les jambes. Reçu par M. Sarkozy, Jean-Michel Baylet, son président, tourne la page de l’union de la gauche et rêve de constituer « une grande force centrale » en réunifiant le PRG et le Parti radical valoisien, associé à l’UMP. Rappelé à l’ordre par M. Hollande, M. Baylet s’est défendu d’avoir « changé de camp ». Mais les grandes manoeuvres radicales risquent de reprendre au lendemain du 17 juin.

AU MOINS « PERMETTRE UN ÉQUILIBRE »

En 2002, après le « séisme » du 21 avril, le PS, conduit à la bataille par M. Hollande, avait fait semblant de croire qu’il pouvait prendre sa revanche aux législatives, conquérir la majorité et imposer une nouvelle cohabitation malgré une inversion du calendrier – la présidentielle avant les législatives – voulue par Lionel Jospin pour l’éviter. Il s’était retrouvé avec 149 élus. Cette fois, il a du mal à entretenir la même illusion. « Je pense que les Français donneront une majorité à Nicolas Sarkozy », observait dès le 12 mai Bruno Le Roux, secrétaire national chargé des élections. Le PS, qui paraissait en ordre de marche avant la présidentielle, se mobilise aujourd’hui dans le désordre. Des candidats dissidents resurgissent, ce qui n’est jamais bon signe.

La plate-forme législative, élaborée à la va-vite, comme pour faire oublier le « pacte présidentiel » de Ségolène Royal, avec le slogan « La gauche qui agit, la gauche qui protège », invite les électeurs à « donner une force aux idées de progrès » et à élire « le plus grand nombre de députés socialistes » au moins pour « permettre un équilibre dans nos institutions ». Le PS joue petit bras, comme s’il avait intégré l’idée qu’un président de la République bien élu, et jouant de surcroît la carte de l’« ouverture », ne pouvait pas être désavoué, à travers une nouvelle cohabitation, cinq semaines plus tard. Cette stratégie mortifère, qui rendra toute rénovation encore plus douloureuse après les législatives, peut échouer. Les projections des sondages donnent entre 150 et 200 élus au PS, soit un gain éventuel de 50 sièges. Mais un tel résultat nécessiterait un sursaut qu’on ne voit guère poindre. Depuis le 6 mai, un vent de lourde défaite souffle avec persistance sur la rue de Solférino.

Michel Noblecourt

Article paru dans l’édition du Monde du 23.05.07.