REPORTAGE .Pour la première fois depuis quarante-deux ans un candidat de droite a été majoritaire au second tour dans ce département. La gauche est menacée dans cinq circonscriptions.

Nord Envoyé spécial C’est peut-être un symbole. En tout cas, c’est un événement. Le 6 mai dernier, les électeurs du Nord ont voté majoritairement pour Nicolas Sarkozy. Avec 51,75 % des suffrages, il a devancé Ségolène Royal. Dans ce département, depuis la Libération, une seule fois un candidat de droite l’a emporté face à la gauche au second tour d’une élection présidentielle. C’était en 1965, Charles de Gaulle avait alors battu François Mitterrand. Le premier tour, le 22 avril dernier, fut déjà une sérieuse alerte pour la gauche. Avec 27,92 % des voix, le candidat de l’UMP est arrivé en tête alors que les candidats de gauche n’ont rassemblé que 38,95 % des suffrages exprimés et que la participation atteignait 80,83 % des inscrits. Nicolas Sarkozy l’a emporté parce qu’il a rassemblé audelà de l’électorat naturel de la droite. Au premier tour, il améliore ainsi de 141 000 voix le total réalisé par Jacques Chirac, Alain Madelin et Christine Boutin en 2002. Une progression que la perte de 65 000 suffrages enregistrée par Jean-Marie Le Pen par rapport à ce que Bruno Mégret et lui avaient recueilli au premier tour de la précédente élection ne suffit pas à expliquer. Au second tour, le candidat UMP a confirmé sa percée. Non seulement il triomphe dans les communes cossues gérées par la droite comme Bondues et Mouvaux, où il rafle respectivement 82,52 % et 75,51 % des suffrages mais, en plus, il se paie le luxe de devancer la gauche dans plusieurs de ses fiefs. En tête dans seize circonscriptions sur vingt-quatre, il est majoritaire dans celles des députés socialistes Michel Delebarre, Jean Delobel, Marcel Dehoux et Yves Durand. Ainsi que dans celle du président du groupe communiste à l’Assemblée nationale, Alain Bocquet. Des municipalités socialistes n’échappent pas à la vague bleue. Le candidat UMP obtient 52,3 % à Dunkerque, 51,5 % à Tourcoing, et l’emporte même de dixneuf voix dans le fief historique de Wattrelos. Fait encore plus remarquable : alors que Ségolène Royal établit ses meilleurs scores dans les villes à direction communiste, deux d’entre elles, Vieux-Condé et Seclin, placent Nicolas Sarkozy en tête. À Seclin, le candidat de droite a obtenu 51,65 % des voix. Un résultat que la mairie explique pour l’essentiel par les changements intervenus dans la composition sociologique d’une population à l’origine très populaire. Depuis quelques années, la ville accueille un flot grandissant de nouveaux habitants originaires du centre de la métropole lilloise. Ces nouveaux arrivés, issus des classes moyennes et en quête de l’achat d’un logement, ont souvent choisi Seclin parce que la ville subit un peu moins que d’autres l’inflation des prix de l’immobilier. Nicolas Sarkozy fait une percée dans les fiefs de la gauche L’évolution du vote dans les quartiers où ils s’installent montre qu’ils votent sans doute un peu plus à droite qu’eux. L’analyse du scrutin, bureau par bureau, fait apparaître que Ségolène Royal est en effet en tête dans tous les quartiers populaires comme celui de la Mouchonnière où elle a recueilli 59,95 % des suffrages. Laetitia, vingt-cinq ans, aide-scolaire à l’école primaire Dutoit, est seclinoise depuis deux ans. Avec son compagnon, elle habite le centre-ville. La jeune femme, « électrice de droite depuis toujours », a voté pour Nicolas Sarkozy. « Son discours sur les assistés m’a plu. Il y a trop de gens qui vivent des allocations financées par notre travail. C’est toujours ça en moins sur notre paie, explique-t-elle. Mon copain gagne 1 100 euros par mois, moi, 600 euros pour vingt heures de travail par semaine. Notre préoccupation numéro un, c’est le pouvoir d’achat. Nicolas Sarkozy est le seul à avoir fait une proposition pour nous permettre de gagner plus », poursuit-elle. Jérôme, quarante- sept ans, divorcé avec un enfant à charge, a voté également pour Nicolas Sarkozy. Il juge le candidat UMP « plus apte, plus précis dans ses propositions ». Il a été particulièrement séduit par sa volonté affichée « de ramener l’ordre et la discipline ». Maître-nageur de profession, il dit constater quotidiennement « la disparition de la discipline et la montée des incivilités ». Georgette, quarante-trois ans, est aide-soignante. Jusqu’à cette élection présidentielle, elle votait pour le Front national. « Cette fois-ci, j’ai voté pour Sarkozy. Il dit la même chose que Le Pen mais il est moins sulfureux. Ça passe mieux. Et surtout, il gagne les élections  », explique cette mère de famille de quatre enfants. Comme Laetitia et Jérôme, elle a voté « non » à la constitution européenne. Elle exprime les mêmes craintes vis-à-vis de la mondialisation. Sa priorité, c’est « la fermeture des frontières pour empêcher les délocalisations mais aussi parce que la France, qui a déjà du mal à donner du travail aux siens, ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Patrick, trente-six ans, avait jusqu’à présent toujours voté à gauche. « Tantôt socialiste, tantôt communiste. » Mais cette fois-ci, l’employé de La Poste a voté à droite car « le discours de Ségolène Royal était trop flou et que, surtout, elle n’avait pas d’autre projet que de critiquer Sarkozy, explique-t-il. La gauche fait trop de social. Elle aide toujours les mêmes. » Marié, père d’un enfant, il gagne, comme son épouse, 1500euros par mois et estime que « la gauche ne fait rien pour les classes moyennes, alors que Nicolas Sarkozy propose des choses concrètes comme, par exemple, favoriser l’accès à la propriété ». Le début du mandat de Nicolas Sarkozy est jugé plutôt positivement. Laetitia, Jérôme, Georgette et Patrick ne sont pas choqués par la croisière du nouveau résident de l’Élysée sur le yacht de l’homme d’affaires Vincent Bolloré. « Il a bien le droit de prendre des vacances », répondent-ils. Les premières gestes du nouveau président recueillent également leur approbation. « L’ouverture du gouvernement à des ministres de gauche comme les rencontres avec les syndicats alors qu’il n’a pas encore pris ses fonctions démontrent qu’il n’est pas “le méchant loup”, l’homme dangereux que la gauche a dépeint », s’avance Patrick. Le statut de numéro 2 de Nicolas Sarkozy des gouvernements de Jean-Pierre Raffarin et de Dominique de Villepin ne leur pose pas plus question. Même si Patrick et Jérôme jugent négatif le bilan des cinq dernières années, ils n’en tiennent pas pour responsable le nouveau président. « C’est Chirac qui décidait et pas lui », justifient-ils. Cette même raison explique aussi, selon eux, que le candidat n’ait pas mis en oeuvre ces cinq dernières années « la politique nouvelle » et « la rupture » dont il s’est fait le chantre tout au long de la campagne. Tous les quatre n’ont pas arrêté leur choix pour les législatives du mois de juin. Laetitia et Patrick pensent néanmoins qu’ils iront voter pour le candidat que présentera l’UMP dans leur circonscription car « il faut donner à Nicolas Sarkozy les moyens de réaliser ses projets ». Jérôme et Georgette sont plus hésitants et pourraient peut-être, au bout du compte, porter leur suffrage sur le maire communiste, Bernard Debreu. « C’est un bon maire. Il est de notre côté », explique Georgette, qui souligne « la qualité de l’action sociale de la municipalité  ». Jérôme estime que « la ville est bien gérée » et que « la mairie fait beaucoup pour le développement économique et social ». Il se dit aussi « satisfait des équipements municipaux ». Laetitia et Patrick jugent aussi « positive » l’action de leur maire et affirment que, s’il se représente aux prochaines municipales, ils voteront pour lui. La montée de l’individualisme Dans une salle du comité d’entreprise d’Arcelor-Mitall Mardyck, près de Dunkerque, les militants CGT achèvent l’assemblée générale mensuelle de leur syndicat autour d’un barbecue. Quand on les interroge sur la victoire de Nicolas Sarkozy et plus précisément sur le fait que le candidat UMP a recueilli une majorité de voix dans la ville de Dunkerque et la circonscription détenue par le socialiste Michel Delebarre, les syndicalistes se montrent inquiets du succès rencontré par le « candidat du MEDEF » auprès de leurs collègues de travail. « Je connais des ouvriers qui, dans la boîte, votent CGT, et ont choisi Sarkozy », déplore Dominique. Une contradiction que l’ouvrier explique par « l’incapacité de la gauche à proposer un programme crédible et les changements qu’attendent les salariés, en particulier en matière d’augmentation du pouvoir d’achat ». « Quand la paie n’augmente que faiblement, on se résout à faire des heures supplémentaires, à “travailler plus pour gagner plus”. Il faut bien honorer les crédits de la voiture ou de l’appartement. » Une attitude qui inquiète Philippe, le délégué syndical central. « Travailler plus, c’est permettre au patron d’atteindre ses objectifs de gain de productivité », analyse- t-il. Au bout du compte, « ceux qui font des heures supplémentaires jouent contre l’emploi et l’embauche des jeunes ». Et de rappeler que « la direction du groupe ne veut remplacer qu’un départ en retraite sur trois alors que 1 400 des 4 000 salariés des sites de Dunkerque et de Mardyck mettront fin à leur carrière professionnelle d’ici à 2013 ». « La solidarité de classe est en train de disparaître. Le système pousse ceux qui ont un emploi à en priver ceux qui en recherchent un », constate Dany Wallyn, secrétaire du syndicat. Comme Dominique, il estime que « l’incapacité de la gauche à proposer des solutions politiques collectives et satisfaisantes aux problèmes que rencontrent les salariés, en particulier en termes de pouvoir d’achat, pousse à la recherche de solutions individuelles  ». « Cette montée de l’individualisme explique le succès de Sarkozy, y compris parmi des populations qui ne lui sont pas naturellement acquises », avance celui qui est aussi conseiller régional communiste du Nord-Pas-de-Calais. « La gauche n’a pas su combattre l’individualisme et n’a pas su démontrer que s’en sortir seul est une illusion, que les ouvriers n’ont jamais rien gagné sans se rassembler  », lance Renaud, syndiqué retraité. « Pour beaucoup, la vie se résume ainsi : après moi le déluge », s’énerve-t-il. Et de lâcher, amer : « Sarkozy a réussi à opposer les pauvres aux pauvres. » Pierre-Henri Lab