Article d’Eric Dupin sur son blog http://ericdupin.blogs.com/

La gauche s’est spectaculairement redressée au second tour des élections législatives. Le premier tour lui interdisait la victoire. Il pouvait même lui faire craindre une sévère déroute. La gauche, qui a fini par trouver un thème de campagne efficace avec la polémique sur la TVA sociale, a réussi à conjurer ce sort grâce à une mobilisation de ses troupes qui avaient souvent boudé les isoloirs le 10 juin.

Loin du tsunami bleu parfois prédit, la nouvelle Assemblée nationale sera sensiblement moins orientée à droite que la sortante. Les premières estimations attribuent à la droite de 320 à 380 sièges, soit moins qu’en 2002 (394). La gauche devrait obtenir entre 190 et 230 députés contre 162 il y a cinq ans. La victoire de la majorité présidentielle est nette, mais la correction d’un tour à l’autre est d’une ampleur assez rare dans l’histoire électorale.

Les présidentielles et législatives de ce printemps 2007 forment une seule et même séquence électorale. La sélection des députés n’a pas seulement confirmé le choix du président de la République. La dynamique des deux tours de ces scrutins fait apparaître une ressemblance frappante entre les deux scrutins. Au premier tour, les Français se sont très clairement prononcés en faveur de la droite. L’avance de Nicolas Sarkozy sur Ségolène Royal, le 22 avril, annonçait sa prochaine élection à la tête de l’Etat. Le beau score de l’UMP, le 10 juin, garantissait de même la reconduction d’une majorité de droite à l’Assemblée nationale.

Les seconds tours n’ont pas contredit les premiers. Mais ils les ont ajustés chacun à sa manière. Lors de la bataille présidentielle, la candidate socialiste a réussi, au prix d’un grand écart stratégique, à éviter que la dynamique qui portait le candidat de l’UMP ne creuse trop l’écart. Alors que les dernières enquêtes d’opinion attribuait à celui-ci quelques 55% des intentions de vote, Royal a rassemblé 47% des suffrages exprimés. Ce simple écart lui a permis de se présenter, au soir de la défaite, avec le sourire des jours de victoire. Un scénario analogue s’est joué ce dimanche. Promis à une inéluctable défaite, la gauche a trouvé au fond des urnes le réconfort d’une sanction plus douce que prévue.

L’opposition a visiblement profité d’un certain sursaut civique. Le taux d’abstention (39-40% contre 39,6% au premier tour) n’est stable qu’en apparence. En réalité, la participation électorale a progressé d’un dimanche à l’autre : les circonscriptions qui votaient à nouveau sont, en effet, plus abstentionnistes que la moyenne. Il semble que l’électorat de gauche s’est mobilisé grâce au tour plus offensif pris par la campagne du PS dans l’entre-deux-tours. La polémique sur l’instauration d’une TVA sociale a fourni un thème simple et efficace à l’opposition. La perspective d’une augmentation de la fiscalité indirecte a, semble-t-il, également indisposé une fraction de l’électorat de droite. Celle-ci a pu être tentée par l’abstention dés lors que la victoire de son camp était considérée comme acquise…

L’électorat tend de plus en plus à se conformer au modèle de « l’électeur stratège » avancé dans les années quatre-vingt-dix par les politologues Philippe Habert et Alain Lancelot. Dégagé des déterminants sociologiques, ce nouvel électeur se détermine sur la base d’un calcul rationnel et individualiste. Il soupèse les enjeux, analyse l’offre politique et choisit en prenant en considération les rapports de forces probables tels que l’indiquent les sondages. C’est pourquoi il corrige parfois certaines tendances qui peuvent lui sembler excessives. Plus la victoire de la droite était donnée pour certaine et plus ce type d’électeurs était incité à voter pour l’opposition.

Sans l’ombre d’un doute, les Français souhaitaient donner au nouveau chef de l’Etat les moyens de mettre en œuvre son programme. Simultanément, ils ne voulaient pas lui donner un chèque en blanc. Le projet de TVA sociale a pu être lu comme l’exemple même de la mesure à la fois dangereuse et peu réfléchie. Les enquêtes préélectorale d’Ipsos montraient qu’un même sondé pouvait souhaiter l’élection d’une majorité de droite au Palais Bourbon et voter pour un candidat de gauche. Au bout du compte, l’argument d’un équilibre des pouvoirs semble avoir porté.

La gauche confirme ainsi son statut assez particulier. Les Français ne souhaitent pas lui confier le pouvoir. Depuis vingt ans, ce camp ne l’a emporté qu’une seule fois lors d’un scrutin décisif : dans le contexte très particulier de la dissolution de 1997 où la droite était plombée par l’impopularité du gouvernement d’Alain Juppé. La gauche a été battue, au cours de cette période, en 1993, 1995, 2002 et 2007. Tout se passe néanmoins comme si les Français attribuaient à la gauche un vrai statut d’opposition. On se souvient de ses brillants succès électoraux aux régionales et aux européennes de 2004 sur fond d’impopularité du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. La relative bonne tenue du PS et de ses alliés à ce second tour d’élections législatives s’inscrit dans la même logique d’honorable opposant. La gauche se contentera-t-elle d’une telle fonction ?

Article publié dans les premières éditions du Figaro du 18 juin 2007.