On les appelle déjà les « ségodéputés ». Proches de Ségolène Royal, ils se sont fait élire, ou réélire, mais se trouvent d’ores et déjà investis, en l’absence de la présidente de la région Poitou-Charentes, d’une mission dans l’Hémicycle. Offrir, d’abord, les visages de la « rénovation ». Conforter, dans le groupe PS, le courant royaliste. Imposer sa voix, porter sa sensibilité, déjouer les jeux de pouvoir. Et enfin lui obéir, à elle, chef de l’opposition.

« Il y a eu le temps des éléphants, désormais révolu et dont la page se tourne définitivement. Voici maintenant le temps enthousiasmant des jeunes lions », a grondé Arnaud Montebourg depuis la Saône-et-Loire, dimanche soir. Elu de justesse avec 400 voix d’avance sur l’UMP Arnaud Danjean, « Arnaud Ier«  a goûté l’ivresse d’une victoire à l’aune de la peur éprouvée durant une semaine.

« C’est par la volonté qu’on arrache une victoire », s’est extasié l’avocat, devancé de 1400 voix au premier tour. Mais il revient vite sur la défaite du PS, rejeté dans l’opposition pour cinq nouvelles années. « La gauche, je la crois responsable de la situation dans laquelle elle s’est elle-même placée. Elle ne pourra incriminer cette fois personne d’autre qu’elle-même », incapable qu’elle est de « regarder la réalité de la société française » et « de faire évoluer ses discours et ses propositions ». Et Arnaud Montebourg de dénoncer une « organisation dépassée, minée par des écuries aussi autodestructrices que déchirantes », l’incapacité du PS à donner leur place aux « générations nouvelles »… Dans sa circonscription du Pas-de-Calais, où il est réélu avec 54,7 % des voix, Jack Lang dénonce lui aussi les dernières « luttes fratricides ». « Il faut maintenant se demander pourquoi on a perdu l’élection présidentielle », lance l’ex-« conseiller spécial » de la candidate à l’élection présidentielle.

Le 13 juin, Ségolène Royal était venue expliquer qu’en « Arnaud », il y avait un peu d’elle-même. « En [le] ciblant, d’une certaine façon, c’est moi que la droite cherche », expliquait l’ex-postulante à l’Elysée. Bref, il fallait élire son ancien porte-parole, un député qui n’a « pas peur d’élever la voix », comme elle.

Les « ségodéputés », ce doit être en effet un peu de « Ségolène » au Palais-Bourbon. « Elisez ma sœur à l’Assemblée », avait-elle lancé à Fameck, en Moselle, le 6 juin, en levant le bras de son ex-conseillère pour la culture, Aurélie Filippetti. Le titre avait fait la « une » du Républicain lorrain, et dans les cités, on a vraiment cru qu’Aurélie Filippetti était « la petite sœur » de Mme Royal. « Ajoutez le bon report de voix du MoDem, vous tenez là l’effet Ségolène », a remercié l’ex-conseillère, dimanche, en fêtant le même jour ses 34 ans et les 51 % de voix arrachées dans cette circonscription proche d’Audun-le-Tiche, ville de ses études, et dont son père, mineur, fut longtemps le maire communiste.

Dimanche, Ségolène Royal a téléphoné à chacun. Mais c’est à Catherine Quéré, vice-présidente de la région Poitou-Charentes depuis 2004, qu’elle a lâché son plus beau compliment : « Je crois que c’est ton élection qui me fait le plus plaisir. » Pendant la campagne législative, Ségolène Royal était venue à deux reprises soutenir son « amie Catherine », cette viticultrice de 59 ans peu rompue à l’art oratoire qui affrontait un avocat international bardé de diplômes. Dimanche, elle a failli lâcher Delphine Batho, élue dans les Deux-Sèvres avec 57,42 % des voix, pour la rejoindre, à 80 km de Melle.

Au fil de la soirée, l’ancien QG du « 2-8-2″ boulevard Saint-Germain – « ma PME », disait Ségolène Royal – s’est peu à peu redessiné. Certes, il en manque quelques-uns. La jeune porte-parole Najat Belkacem a perdu sa partie contre Dominique Perben dans la 4e circonscription du Rhône. L’ex-chef de cabinet Patrick Mennucci a raté de 248 voix la 3e circonscription de Marseille, tandis qu’il en manquait 143 à Vincent Peillon dans la Somme. Rien à côté de Jean-Pierre Chevènement. Député de Belfort depuis 1973, il n’a pas retrouvé son siège, perdu en 2002. Le « miraculé de la République », comme on avait surnommé le ministre de l’intérieur après huit jours de coma en 1998, masque son émotion d’une boutade : « Attendez que je sois mort. Je reviendrai…. » En attendant, d’autres hommes de confiance veillent. Outre le président de la région Centre, Michel Sapin, élu de justesse dans l’Indre avec 50,55 % des voix, Julien Dray, réélu député de l’Essonne avec 53 % des voix, et Jean-Louis Bianco, ancien codirecteur de campagne réélu avec 52,32 % des voix dans les Alpes-de- Haute-Provence, donneront le « la » aux « ségodéputés ».

Vers minuit, selon une habitude bien rodée durant la campagne, Ségolène Royal fait envoyer à tout ce petit monde un de ces fameux Texto où elle s’exprime à la troisième personne. « Chers amis, Ségolène Royal est très heureuse du résultat des élections législatives et sa pensée va à ceux qui n’ont pas gagné. » Agacée que sa confidence sur sa séparation avec François Hollande ait été éventée quelques heures trop tôt, elle poursuit : « Elle précise qu’elle est scandalisée par l’information sortie ce soir contre sa volonté. L’objectif est de contribuer à un télescopage insidieux avec la situation politique actuelle. Elle s’exprimera sur France Inter, lundi matin. Amitiés. »

Luc Bronner et Ariane Chemin