Le droit d’inventaire est ouvert au Parti socialiste. Dès le lendemain du second tour des législatives, Julien Dray, proche de Ségolène Royal, a tenté de préempter l’exercice. « Il ne faudrait pas que ce résultat serve à nouveau d’alibi pour que rien ne bouge au PS ou que rien ne change », car, expliquait sur Europe 1 le député de l’Essonne, le parti ne peut s’exonérer d’un « devoir d’inventaire ». Trop tard. Jean-Christophe Cambadélis, député de Paris, et Claude Bartolone, député de Seine-Saint-Denis, ouvrent le bal.

Principaux lieutenants des ex-rivaux de Mme Royal, Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius, ils publient en même temps un livre pour soutenir tous deux la même thèse : l’élection présidentielle n’aurait jamais dû échapper à la gauche. Dans Parti pris (Plon), à paraître jeudi 20 juin, M. Cambadélis compare la victoire de Nicolas Sarkozy à un « hold-up ». « La gauche dominait, il était « battable« , écrit-il, candidat sortant d’une majorité désavouée par la rue et les urnes, sur une ligne très à droite avec un profil inquiétant. » « Tout y était, affirme de son côté M. Bartolone dans L’Election imperdable (L’Archipel), à paraître le 21 juin. Douze ans de Chirac, l’usure du pouvoir, la dette, Sarkozy et les banlieues, sa personnalité, les défaites aux cantonales, aux régionales, aux européennes… »

« PERSONNE N’EST CAPABLE D’ANALYSER »

 

Les deux récits ont un autre point commun. Avant que la séparation entre François Hollande et Ségolène Royal ne soit rendue publique, tous deux dressent le procès du couple et décrivent un parti entravé par leurs tourments. « Que n’a-t-on sous-entendu dans les couloirs de Solférino, rapporte le strauss-kahnien. Tels des enfants inquiets des disputes de papa-maman, on ne parlait que de ça. Ils n’étaient plus ensemble. Ils étaient revenus ensemble. Ils allaient être ensemble. Un confident du couple nous déclara un jour, les joues empourprées : ‘Cet été, ils se sont beaucoup rapprochés’ (…). Mais comment peut-on croire que les deux ne communiquent pas ? Suffisamment pour monter une SCI sur l’ensemble de leurs biens immobiliers. Alors comment en serait-il autrement pour la politique ? »

Le fabiusien n’est pas en reste. « Les relations personnelles de Ségolène et François, c’est le triangle des Bermudes, écrit-il. Tout le monde préfère faire un détour de peur d’y disparaître ! Cette part d’ombre qu’ils ont maintenue sur leurs rapports depuis la désignation de l’un et pas de l’autre, a certainement eu un impact sur la campagne. Mais personne n’est capable de le comprendre et de l’analyser. » Tous deux accusent le premier secrétaire du PS d’avoir privilégié ses propres ambitions présidentielles en jouant de l’hypothèse de la candidature de son ex-compagne contre les autres, avant de se retrouver lui-même dans le rôle de « l’arroseur arrosé » (Bartolone). « François Hollande terminera cette traque (…) la veille du dépôt des candidatures par une phrase dont DSK n’est toujours pas revenu : ‘Si je te demande de te retirer pour éviter Ségolène Royal ? Tu me réponds évidemment non ?’ Et sans laisser répondre, poursuit : « Dommââââge ! »" (Cambadélis).

« GAUCHE SENTIMENTALE »

 

Le député de Paris, déjà auteur de L’Etrange échec (Plon) paru en 2002 et qui se fait une spécialité, désormais, de chroniquer les défaites, cible tout particulièrement le premier secrétaire, avec lequel il entretient une inimitié de longue date. Le portrait qu’il en fait est féroce - « il se vit comme un bouchon insubmersible dans l’océan » -, au point d’affirmer que « François Hollande n’ignorait rien » de la relation, familière, entre Nicolas Sarkozy et l’ex-socialiste Eric Besson. « Il la trouvait même utile et la tolérait. Eric Besson agent de liaison ‘à l’insu de son plein gré ?’ On comprend pourquoi François Hollande se précipite ‘pour lui garder toute son amitié !’ »

Claude Bartolone vise davantage Ségolène Royal dont il a fait partie, l’espace de quelques mois, de l’équipe de campagne pour la communication, en « pièce rapportée ». Pour lui, l’ex-candidate a multiplié les erreurs à force de taper sur les éléphants et d’improviser, donnant un « côté désaxé à sa campagne ». « Ségolène, dit-il, c’est ce que j’appellerais la gauche sentimentale. En tout cas, elle a réuni des ‘foules sentimentales’, mais pas une force électorale capable de nous mener à la victoire. » Indulgents vis-à-vis de leurs propres mentors, DSK et Fabius, les deux auteurs rouvrent une plaie. Les royalistes auront en effet beau jeu de dénoncer, à nouveau, le manque de solidarité et les « trahisons » subies par l’ex-candidate.

Le procès de la campagne commence, avant la refondation.

Isabelle Mandraud