Comment, en une semaine, sommes-nous passés d’une large victoire prévue pour la droite à un reflux marquant un coup d’arrêt aux succès électoraux de Nicolas Sarkozy et de l’UMP aux trois précédents scrutins ? Le tout avec un niveau d’abstention de second tour équivalent à celui du premier.

La première explication tient au bon report des électeurs du MoDem sur les candidats de gauche. Le MoDem, vidé de sa substance par le ralliement des ex-UDF à la majorité présidentielle, s’est retrouvé déporté électoralement vers la gauche. Ses électeurs se seraient reportés à 55 % sur les candidats de gauche au second tour, contre 28 % sur ceux de droite, d’après le sondage post-électoral de CSA. Dans de nombreuses circonscriptions emblématiques, ces électeurs ont permis l’élection de députés de gauche ou défait certaines figures de droite.

Ces transferts de voix n’expliquent cependant pas tout. L’émergence du thème de la TVA sociale dans la campagne de l’entre-deux-tours et son exploitation par la gauche, est mise en avant dans les discours des analystes et des hommes politiques pour tenter d’expliquer ce vote surprise. Mais, au niveau national, nul sursaut de participation n’est venu répondre à l’appel des ténors socialistes. C’est donc vers une analyse électorale plus détaillée de l’abstention, au niveau des circonscriptions, qu’il convient de se tourner.
 
La première hypothèse consiste à penser que les 467 circonscriptions ayant voté au second tour (celles qui n’avaient pas élu leur député au premier) étaient plus abstentionnistes le 10 juin. La stabilité globale cacherait alors une augmentation en trompe-l’œil dans les circonscriptions en ballottage. Après vérification, l’hypothèse ne tient pas. La participation dans les seules circonscriptions ayant voté au second tour s’élevait à 39,3 % lors du premier, soit un niveau parfaitement comparable au score national (39,6 %).

REMOBILISATION DE LA GAUCHE

 
La seconde hypothèse, plus probante, consiste à vérifier la mobilisation différentielle entre les circonscriptions où la gauche l’a emporté au soir du second tour par rapport à celles où la droite a gagné. Dans les 220 circonscriptions où la gauche (PS, Verts, divers gauche et PC) a gagné en duel (hormis deux circonscriptions où un candidat restait seul en lice), la participation s’est élevée en moyenne à 61,5 %. Celle-ci n’était que de 58,9 % dans les 245 circonscriptions enlevées par la droite au second tour. Un écart de 2,6 points non négligeable, lorsque certains duels se sont joués à quelques centaines de voix. Au total, ce sont plus de 75 000 votants supplémentaires qui se sont déplacés au second tour par rapport au premier dans les circonscriptions gagnées par la gauche, contre 240 000 voix perdues dans celles de droite.

C’est ce mécanisme de légère remobilisation qui a profité par exemple à Arnaud Montebourg en Haute-Saône, à Jérôme Cahuz dans le Lot-et-Garonne, à Michel Vuilqué dans les Ardennes, à Jean-Louis Bianco dans les Alpes-de-Haute-Provence, à Michel Delebarre dans le Nord ou à Marylise Le Branchu dans le Finistère. Ces territoires enregistrent un sursaut de participation de 2 de 5 points. Dans ce sursaut différentiel réside donc une première partie du mystère de l’abstention. La gauche s’est remobilisée entre les deux tours ; la droite s’est démobilisée.

Parmi les votants supplémentaires dans les circonscriptions de gauche, on ne trouve sans doute pas uniquement des électeurs de l’opposition. De même, dans celles de droite, les abstentionnistes « partis à la pêche » ne sont pas tous des électeurs de la majorité, mais la corrélation est certainement élevée. TVA sociale ou pas, la mobilisation de la gauche est une réalité.

A cela s’ajoute une autre explication qui illustre en partie la théorie de l’électeur « stratège » , formulée par les politologues Philippe Habert et Alain Lancelot. La gauche s’est d’autant plus mobilisée que le duel s’annonçait incertain. C’est dans les circonscriptions où l’opposition l’a emporté avec moins de cinq points d’écart que les électeurs se sont les plus mobilisés : 63,2 % de participation dans les 46 circonscriptions gagnées par la gauche avec moins de 5 points d’avance sur la droite contre 60,2 % dans les circonscriptions gagnées avec 10 points d’avance ou plus. C’est ce mécanisme qui a participé à la victoire de Michel Sapin dans l’Indre ou de Pierre Moscovici dans le Doubs.

Le phénomène est inversement accentué de l’autre côté de l’échiquier : 57 % de participation seulement dans les 119 circonscriptions où la droite l’a emporté avec plus de 10 points d’avance. Et pas de mobilisation dans les duels serré. C’est en particulier ce qui a laissé Alain Juppé défait. L’annonce d’une chambre bleu horizon a conforté des électeurs de droite dans l’abstention. La démobilisation de la droite a été d’autant plus forte que la victoire annoncée était large.

Ainsi, pour ces élections atypiques, la gauche a bien remobilisé ses électeurs. Ses supporters se sont déplacés là où les combats étaient perçus comme les plus difficiles. A l’inverse, la droite a vu une partie de ses électeurs croire en une victoire jouée d’avance et ne pas se déplacer. Au final, les deux camps se sont tous trouvés surpris. Pas dans le même sens.

Philippe Chriqui pour Le Monde.fr