Par Nathalie Ethuin, maître de conférences en sciences politiques (université Lille-II, CERAPS).

« Parti des ouvriers », ayant porté à sa tête un « fils du peuple », capable de faire passer un ouvrier « de l’usine à l’Assemblée nationale » (titre de l’autobiographie de Gustave Ansart), le Parti communiste a revendiqué une singularité dans le champ politique, en s’appuyant sur la composition sociale de ses électorats, de ses militants et de ses directions à tous les niveaux. En privilégiant des dirigeants et porte-parole issus des catégories populaires, il revendiquait une représentation miroir, fondée sur la commune expérience de la condition ouvrière. Qui plus est, la grille de lecture marxiste, évidemment appropriée très différemment selon le degré d’investissement dans le Parti, permettait de mettre en sens cette condition ouvrière. Si le PCF a pu ainsi revendiquer et cultiver pendant des décennies une telle singularité, c’est qu’il a très tôt mis en place des mécanismes de sélection et de formation de militants issus majoritairement des catégories populaires. La politique d’éducation des militants et des cadres, structurée notamment par un réseau hiérarchisé d’écoles, dont la durée variait entre quelques jours pour le niveau élémentaire destiné aux adhérents et quatre mois pour les écoles des cadres fédéraux et nationaux, en a été un rouage essentiel. Les écoles du PCF étaient un moyen de contrecarrer les logiques censitaires qui excluent majoritairement les membres des catégories populaires du champ politique. Pour les militants qui y ont fait leurs classes, comme pour ceux qui y ont enseigné, les écoles du Parti ont symbolisé la possibilité de lutter contre les inégalités sociales et culturelles. Pour les premiers, les écoles permettaient d’accéder à une connaissance théorique d’autant plus valorisée qu’elle devait servir en pratique « à mieux lutter ». Pour les seconds, elles étaient l’occasion de mettre leur savoir « au service du Parti ».

La disparition d’un tel système d’éducation à partir des années 1990 et son remplacement par une offre de formation qui s’est réduite en quelques années révèlent et renforcent dans le même mouvement une double banalisation du PCF, tout autant sociologique qu’idéologique. Face aux difficultés pour organiser une politique volontariste de formation des militants, le PCF n’échappe plus aux mécanismes de sélection qui contribuent à la sous-représentation des individus les moins dotés en ressources culturelles au fur et à mesure que l’on monte dans les hiérarchies partisanes. Le Parti communiste reste l’organisation qui compte le plus d’ouvriers et d’employés parmi ses adhérents et ses responsables, mais cette proportion diminue. À titre d’exemple, alors que les ouvriers représentaient 31,3 % des adhérents en 1997, ils sont 19,8 % des membres du Conseil national élus en 2000 et 12 % des membres élus en 2001.

Sur le terrain idéologique, la plupart des militants n’accèdent plus, au sein des structures de parti en tout cas, à un ensemble de références, nourries par des grilles d’analyse théoriques. Dès lors, et c’est vrai de toutes les organisations politiques, la maîtrise des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être, favorisant la prise de responsabilités, est de moins en moins redevable à l’investissement militant et de plus en plus liée aux expériences scolaires, professionnelles ou électives. Le risque est grand que le fossé se creuse entre quelques militants aguerris et des bataillons d’adhérents ou de sympathisants désorientés par les tensions internes aux organisations, redoublées par les conflits entre elles. À l’heure des débats qui traversent toutes les organisations de gauche, les activités de formation, sous des formes variées, peuvent être un outil essentiel de démocratie interne, en favorisant une réelle appropriation des termes et enjeux de ces débats. Elles peuvent également contribuer à promouvoir une réelle diversité militante, à la fois politique, générationnelle et sociale. Parmi les défis à relever, la formation des militants revêt donc une importance essentielle, tant elle charrie des enjeux majeurs sur le plan idéologique et sociologique.