Par Jean-Daniel Lévy, directeur adjoint de CSA Opinion

Au premier tour de l’élection présidentielle de 2007, 40 % des employés, 41 % des ouvriers ont voté pour un candidat de gauche contre respectivement 30 % et 23 % pour un candidat de droite. En 2002, ils avaient voté plus à gauche (47 % des employés, 42 % des ouvriers) et plus à l’extrême droite : Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret récoltant entre 21 % et 28 % des suffrages. Le vote des catégories populaires en faveur de la gauche – déjà peu élevé il y a cinq ans – est donc moins net cette année. Ce constat doit être doublé d’un autre point de comparaison : la dispersion du vote. En 2002, 40 % des votes des employés déposant dans l’urne un bulletin de vote de gauche et 26 % de ceux des ouvriers portent le nom du « principal » candidat. En 2007, conséquence du « vote utile » mais pas uniquement, 73 % des ouvriers votant à gauche et 61 % des employés ont voté en faveur de Ségolène Royal. Ce double constat – baisse du vote en faveur de la gauche et moindre place pour les autres forces que le Parti socialiste parmi les catégories populaires – permet de poser les jalons de notre réflexion : les catégories populaires ont elles définitivement quitté la gauche ? On ne peut répondre à cette question sans s’interroger au préalable sur les attentes de ces mêmes catégories populaires : que souhaitent-elles ? Qu’investissent-elles dans la campagne ? Qu’attendent-elles des candidats ?

Premier enseignement du scrutin du 22 avril : les ouvriers et employés ont voté, en premier lieu, écrasant pratiquement toutes les autres dimensions, en assignant à leur prochain président de la République la défense de la valeur travail (respectivement 68 % et 72 %). La solidarité et la laïcité se retrouvent loin derrière et, surtout, en deçà de la réponse moyenne des Français. Tout juste mentionnent-ils l’égalité à un niveau identique de l’ensemble des votants. En cohérence avec ces valeurs, ils pensent avant tout à l’emploi mais également aux inégalités sociales, au pouvoir d’achat, aux retraites, au logement, à la précarité des contrats de travail… Autant de dimensions fortes, portées par la gauche… mais traduisant également une implication individuelle, voire individualiste. Ainsi 51 % et 55 % des employés et ouvriers estiment que leur situation personnelle changera si le candidat pour lequel ils viennent de voter était élu. Ils étaient respectivement 37 % et 41 % il y a de cela cinq ans. Certes la nature du vote à cette époque était différente (nous sommes passés d’un vote d’opposition relative à un vote pour partie d’attachement au candidat) mais les traductions politiques apparaissaient cette année plus claires et probablement plus crédibles.

Une fois ces données chiffrées rappelées, quelles conclusions tirer ?

1. Que les contours idéologiques traditionnels de la gauche ne suffisent plus pour faire sens, cohérence d’un projet ou d’un propos et, encore moins, permettre de susciter un vote en faveur d’un candidat de cette famille politique. Les catégories populaires attendaient que l’on réponde à leurs problèmes liés à leur vécu quotidien, et n’ont pas obtenu de réponses suffisamment claires, crédibles et « parlantes ».

2. Qu’au vu des difficultés qu’elles connaissent, les catégories populaires ne se reconnaissent plus systématiquement dans la gauche. La dilution des différences et des références entre gauche et droite font que l’attachement à un camp est moins net aujourd’hui qu’il ne l’était il y a de cela une décennie encore. Et que même la proximité politique n’entraîne pas automatiquement vote. La gauche doit faire la preuve, à leurs yeux, de sa capacité à répondre concrètement à leurs aspirations. La réponse concrète part d’un constat partagé (ce qui n’était pas le cas aux yeux des catégories populaires, comme l’ont montré les sondages réalisés en cours de campagne) pour arriver à des réponses appropriées (ce qu’il l’était encore moins).

3. Qu’enfin la cohérence du propos et la vision politique sont aujourd’hui deux éléments majeurs dans le choix du candidat – ou du camp – en faveur duquel les candidats de gauche se déterminent. Ainsi les attentes s’avèrent élevées en matière de description de la société française vue par le responsable politique, de vision de l’avenir de la France, de définition de l’articulation entre politique nationale et conséquences concrètes pour les individus, de perspectives d’avenir individuelles.

Ce ne semble donc pas être tant un problème de fond (les catégories populaires tranchent par exemple toujours plus en faveur de l’égalité que de la liberté) que de forme : la gauche doit non seulement faire la preuve qu’elle est capable de comprendre les problèmes des catégories populaires mais également – et surtout – qu’elle a la capacité d’y répondre.