Didier Eribon développe la thèse d’une profonde mutation idéologique du PS des années quatre vingt sous l’effet du néo-conservatisme. Cet auteur considère qu’il y eut alors une véritable rupture avec les idées révolutionnaires libertaires de mai 68, elles mêmes préparées de longue date par une hégémonie de l’idéologie marxiste et contestataire.

On peut rejoindre partiellement cette analyse en distinguant bien deux périodes : la première de la Libération jusqu’à la fin des années soixante dix connaît un rayonnement très puissant des divers courants marxistes sur les  intellectuels et  la classe ouvrière. La seconde voit au contraire l’effacement progressif du marxisme. Cette dernière période coïncide avec l’arrivée de la gauche au pouvoir et, dans la même décennie, l’effondrement des pays du « socialisme réel ».

Dans la première période on assiste à un foisonnement intellectuel lié à la contestation du marxisme officiel – celui d’un PCF dont l’influence reste énorme – par l’école de Francfort et la mouvance libertaire, le structuralisme et le freudo-marxisme. La deuxième période est celle de la lente agonie d’un marxisme en butte aux assauts des « nouveaux philosophes »en croisade pour les droits de l’homme contre le Goulag. L’assimilation du socialisme au totalitarisme ternit durablement le message du camp progressiste.

En France, dans les années soixante dix, le PS forgeait sa stratégie de rupture avec le capitalisme. On peut dire que jusqu’à l’adoption du projet socialiste dans la foulée du congrès de Metz – qui consacre la ligne d’union de la gauche -, le PS tient bon dans une posture de gauche. Mais il remporte les élections présidentielles alors même qu’il est déjà défait idéologiquement. Commence alors une ère de véritable confusion idéologique pour la gauche française. Egarée dans la parenthèse libérale qui constitue le véritable Bad Godesberg du socialisme français, l’idée de construction européenne tient lieu de substitut à celle de la transformation sociale. Avec le grand marché puis le traité de Maastricht, il s’agit d’un complet renoncement à une alternative au néolibéralisme en pleine poussée. L’idéologie néolibérale règne alors sur les esprits et les dirigeants de gauche – en dépit de leur dénégation toute verbale -, se rangent aux raisons d’un capitalisme financier mondialisé. La rupture est totalement consumée avec les couches populaires dont une large fraction marque son attirance pour les idées du Front national dès les élections européennes de 1984 avec son point d’orgue en 2002.

Nous ne nous reconnaissons pas dans la définition d’une idéologie conservatrice présentée par Didier Eribon – qui inclut la conception de la communauté de citoyens en tant que nation démocratique, opposée pourtant à la conception ethnique et nationaliste, dans cette dérive conservatrice – alors même que le rejet du TCE a constitué un moment important de la contestation du libéralisme par l’expression d’un attachement au modèle démocratique social français.

Les nombreuses références au mouvement intellectuel des années soixante dix gomment certains apports nouveaux tels que la redécouverte de Gramsci et de sa pertinente analyse de l’hégémonie idéologique. Par ailleurs nous réfutons la thèse qui ferait de la pensée de Kant et de Rousseau le soubassement philosophique du néo-conservatisme. L’universalisme et le contrat social sont dénoncés comme expression du choix raisonné de l’individu – cet individu idéologisé par la bourgeoisie et qui ne résisterait pas à la critique sociale des structuralistes. Dans ce débat – structuralistes contre tenants du sujet - l’auteur rend cependant grâce à un penseur comme Henri Lefebvre. 

Pour autant la confrontation de la gauche de gouvernement avec le mouvement social, théorisé par Bourdieu, apporte des éclairages utiles. Par delà une problématique campée sur le terrain exclusif des prétendues références intellectuelles françaises incontournables de la gauche ( Sartre, Althusser, Lacan, Deleuze, Guattari, Foucault, Bourdieu, Derrida… ), Didier Eribon contribue à révêler le foudroyant bouleversement idéologique du PS dans les années quatre vingt. Il faudrait pourtant corriger largement les soubassements de cette réflexion qui s’enferme dans l’apologie du courant culturel soixante huitard pour dénoncer la dérive conservatrice de ce que nous appellons le social-libéralisme. Ce dernier, à l’instar de la droite actuelle serait libéral sur le terrain économique et conservateur sur le terrain idéologique. Il y aurait largement place au débat sur ce point quand le conservatisme assimilerait aussi, selon Eribon, les principes républicains de la gauche française.

Cette analyse oublie les références historiques du socialisme français et fait par ailleurs  la part belle à « la gauche de gauche » – différenciée de « la gauche de la gauche » en ce qu’elle continuerait à porter l’idéal de la gauche institutionnelle, elle même quelque peu idéalisée dans une essence révolutionnaire trahie -. 

Les racines profondes du conservatisme français  ne sont-elles pas plutôt à rechercher dans l’opposition historique à la construction républicaine – la droite légitimiste chère à la tripartition du regretté René Rémond - et sa manifestation actuelle dans l’abandon de ses principes – ne serait-ce qu’en raison d’une hyperconcentration des pouvoirs et d’une posture attentatoire aux  libertés publiques avec la droite bonapartiste, incarnée à présent par un Sarkozy,  assez différente de la droite orléaniste libérale qu’aurait pu incarner F Bayrou - ? Ce qui n’enlève rien aux influences néo-conservatrices dans la posture idéologique d’un Sarkozy qui dresse deux France contre elle-même et entend revenir à un certain ordre moral.

Oui, les néo-cons ont bien franchi l’Atlantique et trouvé de vrais disciples en France. Et, s’il n’est pas incongru de s’interroger sur la portée de leur influence jusqu’aux portes du PS – ou, plus exactement chez les socialistes qui ont franchi le rubicon en faisant allégeance au premier d’entre eux, vrai césariste drappé dans un faux  label républicain français (et qui a même poussé l’audace jusqu’à la prétention de s’en référer à Jaurès alors même qu’il faisait une cour assidue en direction des électeurs lepénistes ) -, il y aurait plus qu’un abus de langage à confondre ce courant idéologique musclé avec l’esprit républicain. Ce type de confusion constitue une erreur manifeste d’appréciation qui remet en cause les bases même du socialisme démocratique en interdisant toute visée républicaine comme ressort d’une démocratie sociale. Il nous conduit assurément dans une impasse théorique et pratique en cantonnant notre horizon aux mythes du passé qui ont perdu leur capacité d’attraction et leur force propulsive.

Nous reviendrons largement sur notre première critique de ce livre -  »D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française », Edit Léo Scheer, mai 2007, 156 p – après une  lecture – sans doute trop rapide car d’un seul trait – et une réaction livrée à chaud et en vrac dans le souci d’entamer un débat de fond sur une hypothèse qui fait question : celle de la droitisation du paysage politique français.

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