L’émission télévisuelle sur France 2  »un jour, un destin » relatait les secrets de famille du président Mitterrand. J’en ai suivi juste les débuts avec beaucoup de désolation face à cette présentation sur un mode un peu exhibitionniste. Mais c’était là, sans doute, la nature même de l’émission.

Le charisme du président,  la fascination qu’il exerça sur ses plus grands rivaux , sa culture et son génie politique forcent toujours l’admiration. Je n’ai jamais été « tontonmaniaque » et plutôt agacé d’entendre autour de moi cette espèce de vénération trop souvent fondée sur une relation malsaine avec le pouvoir. Très jeune, j’ai pourtant souvent vibré en écoutant le grand orateur théoriser sur la rupture avec le capitalisme et le socialisme à la française avant de contester plus tard, en socialiste, quelques orientations majeures de ses deux septennats. 

Imposant d’habileté manoeuvrière dans les congrès socialistes et dans le gestion d’une première cohabitation difficile, le personnage eut des intuitions géniales qu’il ne réalisa que partiellement. L’idée même d’un espace stratégique européen reste d’une grande pertinence. C’est son dévoiement dans une mondialisation débridée qui entame la crédibilité de cette ambition. Libéral, le président Mitterrand sut promouvoir ces contre-pouvoirs qu’il appelait de ses voeux dans l’opposition. Homme de culture, il fut le  mécène de grandes oeuvres. Afficher ce respect n’interdit nullement la part de critiques. La plus dure était toute entière résumée dans cette boutade répandue dans les cercles militants dans la fin du second septennat : « Mitterrand est un type honnête; il nous rend le parti dans l’état où il l’a trouvé ! ».

Si j’avais eu un doute sur la nécessité de « la critique de gauche », Danielle Mitterrand me l’aurait vite enlevée. Elle ne ménagea pas sa peine pour faire part de quelques unes de ses désapprobations jusqu’à irriter au plus haut niveau le Quai d’Orsay tout en rendant grâce au président de sa conduite d’ensemble des affaires du monde. Dans les rencontres annuelles de sa fondation France-Libertés, auxquelles j’ai souvent assisté, il n’y avait aucun tabou à évoquer en toutes libertés tel aspect déplaisant du cours des choses. Venu écouter des historiens de l’institut d’histoire du temps présent,  à la Sorbonne dans un colloque sur le régime de Vichy organisé par la fondation, j’ai même entendu Danielle Mitterrand réagir en aparté sur un mode très vif à propos des développements du regretté René Rémond qui opérait, pensait-elle, de trop subtiles distinctions entre collaborateurs et collaborationnistes… Son courage éprouvé, sa liberté de ton et son ancrage dans les valeurs de la gauche m’inspirent toujours un très grand respect. Tout comme la trajectoire de François Mitterrand s’émancipant d’une pensée de droite pour rejoindre des conceptions socialistes avant de rencontrer les écueils du pouvoir.

Cette trajectoire ne devrait inspirer ni fascination béate, ni rejet outrancier. Elle appelle au contraire à la réflexion sur le pouvoir qui vous prend quand on croit l’avoir pris. Le pouvoir des idées vaut mieux que le pouvoir sans idées qui n’est qu’un pouvoir pour le pouvoir. Mais les idées sans pouvoir sont peu de choses sans une idée du pouvoir, laquelle est toujours à réinventer et à revisiter.

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