L’Humanité des débats

L’Amérique latine invente-t-elle une nouvelle démocratie

L’exaltation des problèmes et des tensions de la démocratie libérale représentative est réelle. Mais nous vivons une époque de paradoxes. D’un côté, il existe une émergence de partis politiques sans cesse en évolution, alimentés par une présence assurée de citoyens votants même si le marché électoral est consolidé par des processus plus ou moins vertueux. D’un autre côté, la situation de nihilisme politique et de perte d’intérêt pour la vie publique est un fait. La substitution de l’administration et du contrôle du marché économique à la politique va en s’aggravant. Tout cela provoque un appauvrissement du sens commun politique ou de la capacité des citoyens à s’intéresser et à donner du sens à la vie politique. Ils deviennent alors des agents politiques inefficaces. L’imaginaire politique en lien avec les valeurs et les idées qui ont pu dans le passé donner du sens à un certain civisme national s’érodent. Ces données constituent un défi pour nos réflexions théoriques et politiques. Tant que le citoyen lambda n’assume pas une relation avec la politique, il sera impossible de dépasser cette situation de rupture entre société civile et système politique. On peut toujours déclarer le besoin de construire des politiques publiques plus rationnelles et plus représentatives, réformer l’État et ses institutions, professionnaliser la classe politique et amplifier la démocratisation interne des partis politiques… Mais si les citoyens n’y trouvent pas leur compte et n’y voient pas une signification concrète dans leur vie quotidienne, il sera impossible de dépasser le paradoxe précédent.

Le problème doit être renversé. Il faut doter la politique de sens et la transformer en un espace dans lequel les citoyens aient envie de se rendre et soient sûrs d’y trouver des réponses à leurs préoccupations. Bien sûr, il reste beaucoup d’aspects qui doivent être revus pour reconstruire les bases de la politique, en partant de la citoyenneté qui requiert la récupération des aspects sociaux et de la notion de bien commun jusqu’à la capacité plus grande de l’État à inclure des groupes sociaux plus divers comme les Indiens, les gays et lesbiens ou les groupes religieux.

Il existe de nombreuses manières de donner du sens à la politique. Celle-ci possède sans nul doute une dimension imaginaire. Elle est nécessairement liée à des catégories contractuelles du type « tous les hommes naissent libres et égaux ». Les sociétés choisissent une série de références à partir desquelles elles donnent du sens à leur histoire, à leur présent et configurent leurs aspirations pour l’avenir. Sans faire appel à l’imaginaire, il est impossible de disposer de critères pour construire la vie publique, sociale et politique. La notion de citoyen est une catégorisation abstraite qui inclut des droits et des devoirs mais aussi les qualités des êtres humains. La praxis se connecte indéniablement avec des déterminations inconscientes, romantiques et rêvées.

Cette brèche entre le pays réel et le pays irréel renvoie à la nécessité de l’imaginaire qui construit un modèle de conduite. Il convient donc de reconnaître cette fécondité de l’imaginaire permettant au citoyen de sentir son appartenance à cet espace politique et social. La politique ne s’établit pas comme une donnée permanente. Elle peut exister ou pas. Elle existe dans la reconnaissance que nous avons des uns et des autres comme êtres égaux, autonomes mais aussi dans le besoin d’écouter et d’échanger les points de vue pour construire et donner du sens à la vie collective.

Par Hector Raul Solis Gadea, professeur de sciences politiques de l’université de Guadalajara.