Grâce à  la veillée d’armes  de Madame la Ministre en charge du dossier qui l’occupe à temps plein, le tohu-bohu médiatique et les annonces intempestives des tenanciers de bars et restaurants, après celles des buralistes, font place à l’espoir. Par la magie de la réglementation nous voici préservés dans notre intégrité physique aux heures de fréquentation de tous ces lieux de perdition.

Jamais plus ces  nuages de fumée que le courant d’air chasse toujours du mauvais côté et qui imprègnent nos vêtements jusqu’à faire douter de notre récente détermination affichée haut et fort dans une déclaration tonitruante, ce  » j’arrête  » récurrent et ostentatoire prenant à témoin l’humanité de notre bravoure en chaque début d’année. Fini, ce lâche acquiescement, par clins d’oeil et sous-entendus rituels, à cette autorisation arrachée et forcée, dans ce lieu confiné, par notre personne de rencontre obligée qui  oriente furtivement vers nous, comme pour s’exonérer par avance de tous reproches, le côté de son paquet d’où elle vient d’extraire, dans une goujaterie inqualifiable, une cigarette.  Dans la quasi-certitude d’arracher notre accord inaudible, elle grille promptement cette dernière que nous lui avons toujours refusée et d’où sortent ces magiques volutes, inhalées malgré nous, bien qu’elle nous toise de haut en bas, le regard de biais et le menton spartiate relevé, dans une attention feinte, après avoir veillé à une efficace aération qui nous gèle les os jusqu’à la moelle…

Quel challenge pour qui sait l’importance cumulé du facteur psychologique, de la dépendance à la nicotine et de l’usage symbolique de la cigarette. Une fois franchi ce stade de l’interdit, on peut à présent faire refluer les valeurs socio-culturelles qui sructurent l’usage du tabac. L’enjeu est de taille en matière de santé publique. Mais il soulève beaucoup de problèmes dans les registres de l’économie, de la culture et de l’éthique.

L’impact de la nouvelle réglementation sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics n’est plus à démontrer. Sachons cependant ne pas nous égarer dans une moralisation excessive du problème. Le modèle de société sans tabac ne risquerait-il pas  alors d’accompagner la marche vers un ordre moral attentatoire aux libertés comme l’annonçait le sociologue Alain Touraine dans un vieil article intitulé santé publique et libertés individuelles ?  » A nouveau est renforcée la frontière entre le bien et le mal, les bons citoyens et les éléments dangereux, les fumeurs et les non fumeurs, les buveurs d’alcool et les abstinents. A nouveau, ceux qui parlent de démocratie et des valeurs morales font de ces mots des barrières électrifiées qui protègent le paradis de l’enfer où pourrissent les minorités inférieures entraînées vers le bas par leur vice et leur hérédité culturelle « .

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