C’est presque une découverte : la bande de Gaza possède une frontière avec l’Egypte. On avait fini par l’oublier ! Gaza, minuscule enclave où bouillonne 1,5 million de Palestiniens, est cernée au nord et à l’est par Israël, à l’ouest par la Méditerranée et au sud par une muraille de fer et de béton qui a cédé la semaine dernière. En la faisant sauter à coups de dynamite ou de boutoir, les membres du Hamas ont « révélé » que l’une des plus vastes prisons au monde est donc doublement gardée. Depuis mercredi dernier, des dizaines de milliers de Palestiniens se sont échappés pour faire leurs courses en Egypte ou pour fuir. Pour humer l’air de la liberté et s’apercevoir aussitôt que l’Egypte n’entend pas être une terre d’accueil.

On a pu voir des images saisissantes : des parpaings de plusieurs mètres de haut couchés sur le sol et servant de seuil à une foule compacte et avide d’un ailleurs ; des pans de muraille en fer écroulés le long de l’ancienne route dite de Philadelphie, autrefois israélienne. Et il y a, sur place, cette effervescence des jours historiques. Comme un rappel en mineur de la chute du mur de Berlin, en novembre 1989. D’autant que la brèche s’est agrandie et que le Hamas, en dépit de l’hostilité des autorités égyptiennes, a ouvert deux voies pour permettre aux voitures de passer cette nouvelle « frontière ».

Il y a toujours eu des murs. De hauts murs pour briser net un élan. Pour couper des populations les unes des autres. Pour protéger. Pour punir. Pour écarter. Pour trier. Des murs symboliques et des murs bien réels. Des murs depuis la plus haute Antiquité. Ainsi la Grande Muraille de Chine, sublime et brave, dressée au IIIe siècle avant Jésus-Christ pour stopper la progression des Huns, ou encore le mur d’Hadrien, érigé au IIe siècle par les légions romaines dans la lande entre l’Angleterre et l’Ecosse.

Le mur est une tentation, une nécessité, un péril. Il est tout cela à la fois : grandiose et risible, ferme et vulnérable. Les Provençaux ont cru, en 1720, faire reculer la grande peste de Marseille en bâtissant un mur de pierres sèches entre la Durance et le Mont Ventoux. Histoire d’épargner le Dauphiné. Ce n’était pas sot, mais la peste ne fut pas si obéissante. Bien moins ancienne, il y eut la ligne Maginot destinée à interdire une invasion teutonne. André Maginot y croyait beaucoup et fut convaincant. Entre 1927 et 1933, la France édifia l’un des plus formidables réseau de fortifications jamais construit sur notre territoire, d’abord face à l’Italie pour tenir à distance Mussolini, puis face à l’Allemagne pour tenir la dragée haute à Hitler.

La ligne Maginot était un rêve, un songe plein de sécurité, de chaleur, de promesses. Combien de tonnes de ciment ? Combien de tonnes d’acier ? Et combien d’argent ? Beaucoup. Finalement, Hitler s’amusa à jouer une drôle de guerre devant la frontière alsacienne avant de passer par les Pays-Bas et la Belgique en 1940. Il suffisait d’y penser. Il y a des murs qui ne servent à rien, des murs stupides, des murs qui font mal, des murs de la honte et, parfois, des murs nécessaires.

Car un mur peut servir provisoirement de garrot, de pansement. Un mur peut soigner et même guérir. Un mur peut aussi mourir, devenir guenille. Ou objet sacré, relique. Le mur de Berlin a ainsi été débité, vendu aux enchères par petits morceaux que l’on retrouve aujourd’hui dans les musées. Le mur qui coupe Chypre en deux – grec au sud, turc au nord – se survit encore et toujours, plié, froissé, tordu dans l’entremêlement des maisons de Nicosie. Qu’est-ce donc qu’un mur ? Qui en est véritablement prisonnier ? Dans quel camp se trouve la liberté ? De l’autre côté du mur ? Ce serait trop facile. Les murs emmurent côté pile et côté face.



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Laurent Greilsamer