Fidel tout court est devenu « Castro » au début des années 1970 lorsque l’intelligentsia française a cessé de s’émerveiller de la révolution cubaine. Des années durant, la gauche s’était passionnée pour une aventure dont les prémices portaient pourtant en germe une vérité déprimante : le castrisme était un totalitarisme. Les décennies ont passé, mais les admirateurs du régime cubain n’ont pas tous désarmé. Aujourd’hui encore, alors que « Fidel » quitte la scène, le castrisme compte toujours des partisans, qui entretiennent la flamme de cette durable exception française.

Ils perpétuent une tradition qui remonte à Jean-Paul Sartre au lendemain de la victoire des barbudos. En juin 1960, tout juste rentré de Cuba où il a été invité avec Simone de Beauvoir, le plus emblématique des intellectuels français publie dans France Soir une série de seize articles intitulés « Ouragan sur le sucre », mélange de naïvetés et d’assertions définitives. Il y raconte avoir croisé moins de « barbes sur l’île entière (…) qu’en un après-midi à Saint-Germain-des-Prés » et soutient que la révolution « est une médecine de cheval (qu’)il faut souvent imposer par la violence ». Lui qui, à Paris, voit en de Gaulle le mal incarné a été littéralement subjugué par Castro.

Claude Julien, du Monde, a devancé Sartre à Cuba. Il en a tiré en mars 1960 une série de six « papiers » chaleureux, « Cuba, ou la ferveur contagieuse ». L’influence du Monde dans l’intelligentsia est alors comparable à celle de France Soir dans le grand public. Ils donnent le la. Seules font tache dans ce concert de louanges les « réticences » de Françoise Sagan dans L’Express du 11 août 1960. La romancière, 25 ans, est elle aussi allée humer l’air de la révolution cubaine et en est revenue plutôt perplexe.

A l’heure où Sartre et Le Monde s’extasient, « Fidel », Raul Castro et Guevara ont déjà fait exécuter plus de six cents partisans du dictateur Batista, ou prétendus tels. Le nouveau régime refuse d’organiser des élections. La presse est bâillonnée et les prisons se remplissent d’opposants. Tout cela est connu, public. Mais l’intelligentsia française vit à l’heure du tiers-mondisme. Elle préfère fermer les yeux. La victoire des barbudos a réveillé en elle une vieille passion française pour la révolution. Elle croit dur comme fer à l’avènement d’un homme nouveau dans cette île à la douceur tropicale qui ne s’est pas encore acoquinée avec Moscou.

Conquis lui aussi, le journaliste Jean Daniel parle de Cuba comme « l’un des hauts lieux de la révolution et de la fête ». C’est l’époque également où Régis Debray, le futur compagnon du « Che » en Bolivie, se forme à la guérilla dans des camps d’entraînement de l’île (le terroriste « Carlos » y fera lui aussi son apprentissage). Pour expliquer son engagement, Debray écrira en 1996 : « J’eus le sentiment de rentrer dans une interminable chaîne de sacrifiés heureux, dont les Brigades internationales, avant nos maquis, avaient formé l’avant-dernier maillon. » Le castrisme est une « fête ». Il a aussi ravivé un vieux fond d’antiaméricanisme dont l’acte de naissance date de 1898 lorsque les Etats-Unis ont pris prétexte de l’explosion accidentelle d’un croiseur de l’US Navy, le Maine, dans le port de La Havane, pour chasser les Espagnols de Cuba et y installer des hommes de paille. En France, l’affaire du Maine a eu un immense retentissement. Portés jusque-là aux nues, les Etats-Unis y sont désormais perçus comme un pays belliqueux et impérialiste.

Les premières grandes défections, dans les rangs des intellectuels, remontent à 1971 et à l’affaire Padilla. Poète cubain, opposé à l’évolution du régime, Heberto Padilla a été contraint par Castro à une autocritique publique. Pour Jean-Paul Sartre, c’en est trop. Il cosigne une « lettre ouverte » qui dénonce sans ambages ce procès de Moscou à La Havane. Deux ouvrages ont contribué l’année précédente à dessiller les yeux de la gauche française : Les Guérilleros au pouvoir, de K.S. Karol (Robert Laffont, 1970) et Cuba est-il socialiste ?, de René Dumont (Le Seuil, 1970), dans lequel l’agronome pointe du doigt les désordres de l’économie cubaine. En 1970 aussi, le cinéaste Chris Marker a tracé le portrait, dans La Bataille des dix millions (de tonnes de sucre), d’un Castro comédien, ouvriériste et démagogue, en dépit de la sympathie que le réalisateur éprouve toujours pour l’expérience cubaine à laquelle il a consacré un film beaucoup plus flatteur en 1961, Cuba si.

« NOUS AURIONS DÛ LE SAVOIR… »

Aujourd’hui le castrisme est passé de mode à gauche. Si Danielle Mitterrand, présidente de France Libertés, voit en Castro « le porteur d’un message, d’une révolution différente de la campagne de diffamation menée contre lui », les communistes continuent à en parler avec des restes de complaisance. Pour autant Marie-George Buffet, leur secrétaire nationale, n’a jamais mis les pieds à Cuba ès qualités, contrairement à Georges Marchais, grand ami de « Fidel ». Ceux qui se sont trompés ont tendance à se chercher des excuses. L’écrivain et éditeur François Maspero, dont la librairie La Joie de lire, rue Saint-Séverin à Paris (5e), était l’un des hauts lieux de la ferveur castriste, a publié en juillet 1999 dans Le Monde une série d’articles où il se repent à demi, intitulée « Retour à Cuba ». Il y évoque son engouement passé pour « cette révolution toute neuve » et ajoute : « Il paraît, aujourd’hui, que c’était un mirage et que nous aurions dû le savoir. » Il paraît…

Il faut ouvrir Le Monde diplomatique pour constater que le soleil de la révolution cubaine luit encore, faiblement. On y lisait il y a quelque temps que, dans l’île, « sur le plan des libertés, les choses sont loin d’être satisfaisantes ». Mais aussi qu’«  une partie plus que significative du peuple cubain, attachée aux acquis en matière d’éducation, de santé et de services sociaux, respecte « Fidel ». » On y lisait surtout que « l’anticastrisme primaire est le libéralisme des imbéciles ».

Déçue mais refusant l’apostat, une certaine gauche a reporté sa ferveur d’antan sur l’avènement en Amérique latine du « socialisme du XXIe siècle » dont Hugo Chavez, le président vénézuélien, est la figure de proue. L’extrême gauche, elle, a trouvé un substitut à « Fidel » dans l’intouchable « Che » Guevara, dont Olivier Besancenot, porte-parole de la Ligue communiste révolutionnaire, dit qu’il « est l’une des rares figures révolutionnaires demeurées intactes », un exemple pour « le mouvement contre la mondialisation capitaliste ». Même refroidie, la passion française pour la révolution unit encore ses orphelins.



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Bertrand Le Gendre (Editorialiste)