Lettre aux éducateurs adressée à la rentrée, rapport de la commission Pochard rendu public en janvier, préparation de la rentrée 2008 avec l’attribution dans les établissements de dotations horaires globales réduites à la portion congrue, Nicolas Sarkozy dévoile dès la première année scolaire de sa présidence sa stratégie de démantèlement de notre système éducatif public, laïque et gratuit.

Médiatiquement et politiquement, le début de l’année scolaire fut marqué par la publication de la lettre du Président de la République aux éducateurs. Affectant d’afficher une conception équilibrée de l’éducation, rejetant d’un même geste le retour à une instruction d’un autre temps et l’éducation centrée sur l’enfant, ce texte peut faire illusion. Mais derrière cette rhétorique, se dessine le projet quinquennal de la majorité présidentielle porté par une vision libérale de l’école. Après un catalogue des difficultés du système éducatif auquel nous pourrions éventuellement souscrire (« l’autorité des maîtres […] ébranlée », « la culture commune […] effritée », « l’inégalité devant le savoir et devant la culture […] accrue », « les chances de promotion sociale […] réduites ») apparaît ce qui semble aujourd’hui être considéré comme la mission première de l’école : assurer l’acquisition des compétences réclamées par le MEDEF en relevant « le défi de l’économie de la connaissance et de la révolution de l’information ». L’ambition affichée dans ce texte pour des savoirs complets ne doit pas cacher l’asservissement promis de l’école au patronat.

Notons que dans les établissements scolaires, la communauté éducative semble se limiter aux seuls enseignants livrés à eux-mêmes, laissant planer un doute sur le devenir des personnels d’orientation, de vie scolaire, les personnels sociaux et de santé, dont l’intégration au système éducatif assure cohésion et cohérence.

Seules les responsabilités des enseignants, parents et élèves permettraient d’expliquer les échecs de l’école ou les réussites individuelles. Jamais ne sont évoquées les difficultés sociales et territoriales. Exclure l’école des réalités sociales qui l’entourent permet d’une part d’avorter le débat de transformation sociale pourtant nécessaire aujourd’hui et d’autre part de sacrifier sur l’autel du libéralisme le service public d’éducation. C’est en effet en culpabilisant et stigmatisant les enseignants que le Président annonce des réformes qui préfigurent les conclusions de la commission Pochard. On peut sans difficulté découvrir dans ces publications un postulat commun : l’amélioration de la qualité du système éducatif français s’accompagne de la destruction des cadres nationaux et de la baisse de la quantité, que ce soit de personnels avec les diminutions de postes, des diplômes avec la généralisation des bac pro en 3 ans au dépens de la filière BEP 2 ans – Bac pro 2 ans et des savoirs avec le socle commun des connaissances et des compétences.

En quelques lignes apparemment noyées au milieu d’envolées lyriques ponctuant ses propos, le Président présente le plus parfait bréviaire libéral en annonçant rapidement la suppression de la carte scolaire, l’autonomie des établissements ainsi que l’éclatement des statuts des enseignants assimilés à un « carcan ». Ces mesures, développées par la commission Pochard, ôteront le caractère national à l’éducation.

L’abandon de la carte scolaire est censé améliorer la mixité sociale dans les établissements en supprimant le brassage social et territorial institutionnalisé. Elle permettra en réalité d’initier le processus d’autonomisation des établissements, chacun pouvant choisir les élèves dignes de le fréquenter (du moins ceux dont la réputation leur permet d’être sélectifs) ou au contraire recueillir les élèves jugés indésirables ailleurs. A la ségrégation territoriale et sociale s’ajoute une méritocratie biaisée dont la finalité est de priver de leurs meilleurs éléments les établissements souffrant déjà de difficultés. Libre choix sera également laissé aux établissements dans leur projet et leur organisation.

Le cadre national du savoir commun minimal assuré par les programmes disparaît également au profit de la seule acquisition d’un socle commun dépouillé qui n’a rien à voir avec un nécessaire et salutaire recentrage sur les apprentissages fondamentaux. Les savoirs exigeants, professés à tous les jeunes résidant sur notre territoire et pensés comme porteurs de promotion sociale, sont abandonnés au bénéfice d’un minimum de connaissances et de compétences nécessaires à une utilisation professionnelle stricte dans une visée utilitariste. Deux types d’enseignements seraient ainsi assurés : un minimum pour tous avec moins d’heures de cours, un enseignement de valeur ambitieux et exigeant pour les élèves des « bons » établissements, ceux pouvant se vanter de mériter de « bons » élèves.

Le livre vert sur l’évolution du métier d’enseignant (autre nom du rapport Pochard) explicite les attaques lancées dans la lettre aux éducateurs contre les statuts des enseignants, définis nationalement, qui restent un des seuls freins à l’autonomie totale des établissements, fin libérale promise au service public d’éducation à la française. Dans la lettre aux éducateurs, le Président s’adressant aux enseignants promet : « vous serez mieux rémunérés, mieux considérés et à rebours de l’égalitarisme qui a trop longtemps prévalu, vous gagnerez plus, vous progresserez plus rapidement si vous choisissez de travailler et de vous investir davantage ». Au-delà de l’injure qui est faite aux professeurs jugés actuellement peu consciencieux, ceci annonce le délitement des statuts auxquels sont attachés les enseignants si on considère la victoire syndicale du printemps 2007 conduisant à abroger le décret de Robien.  

La mise à mal des statuts passe par l’individualisation et la contractualisation. Le rôle accru du chef d’établissement, pressenti comme responsable de la dimension pédagogique de l’évaluation par exemple, pèsera sur la rémunération et l’évolution de carrière des enseignants. Ainsi les réponses aux revendications portant sur l’évolution du pouvoir d’achat sont déconnectées de la politique salariale. Les propositions affichées d’introduire des primes à la performance et au mérite, de compenser des missions non statutaires par des indemnités ou encore de recourir massivement aux heures supplémentaires sont de fausses solutions. Il suffira de biaiser les indicateurs pour ne plus être performant ; il suffira d’élargir les missions des enseignants pour que les tâches non statutaires le deviennent subitement ; il suffira d’augmenter le temps de travail ou d’annualiser le service des enseignants pour que certaines heures ne soient plus supplémentaires. Rappelons avec force que la question du pouvoir d’achat des fonctionnaires ne peut être dissociée de la revalorisation du point d’indice.

Les heures supplémentaires sont au centre des préoccupations actuelles des établissements. Le ministère compense la suppression d’un grand nombre de postes d’enseignants en transformant une partie des heures postes en heures supplémentaires. Ainsi les établissements reçoivent actuellement des dotations globales horaires dans lesquelles les heures supplémentaires apparaissent massivement. Sur des heures postes interviennent des enseignants titulaires de l’établissement ou des enseignants titulaires remplaçants. Sur des heures supplémentaires ne peuvent intervenir que des enseignants titulaires de l’établissement dont les services dépassent les maxima définis par les statuts ou des enseignants précaires recrutés par contrat. Par l’importance du nombre d’heures supplémentaires ne pouvant être assurées par des titulaires, le ministère impose de fait le recours à des enseignants précaires au statut de vacataire. Le ministre affiche le peu d’intérêt qu’il porte à l’enseignement de qualité assuré par des professeurs recrutés sur des concours nationaux et prouve son attachement à la précarité qui assure des conditions de travail inadmissibles. Rien ici ne concourt à la revalorisation de la fonction enseignante pourtant proclamée !

Le rapport Pochard colle à cette actualité en préconisant d’autres voies d’accès à l’enseignement que le concours national. La certification est une des pistes évoquées. Les étudiants titulaires d’un master pourront être recrutés pour assurer des fonctions d’enseignant. La généralisation du contrat comme référentiel de recrutement enterrera le concours dont l’organisation est jugée trop coûteuse et qui reste un rempart à la casse des statuts et du service public d’enseignement.

La marque de fabrique du nouveau Président de la République réside sans aucun doute dans le décalage abyssal existant entre les propos (exprimés), les intentions (souvent masquées) et les mesures (suggérées à la hussarde). Le traitement réservée à la laïcité en offre un des exemples les plus éclairants : alors que les propos utilisés dans la lettre pouvaient apparaître comme rassurants pour la laïcité, ils avaient été très vite invalidés, pour qui aurait été abusé en dépit de penchants communautaristes ou d’accointances douteuses pourtant de notoriété publique, par le fameux discours du Latran dans lequel était théorisée la prétendue supériorité du prêtre sur l’instituteur, puis par celui de Ryad, véritable ode au sentiment religieux. Les paroles n’engagent décidément que ceux qui y croient ou qui veulent bien y croire…

Mathieu DUMOULIN

Membre de l’AGAUREPS-Prométhée

(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)

Avril 2008

www.agaureps.net