La participation des enseignants à la journée intersyndicale d’action dans la fonction publique pour la défense de l’emploi et des retraites, jeudi 15 mai, s’annonce massive. Les enseignants protestent contre la suppression de 11 200 postes à la rentrée et la politique éducative du gouvernement. Le SNUipp-FSU, principal syndicat du primaire, a fait savoir qu’il attendait en moyenne 63 % de grévistes dans les écoles. Aucune prévision pour le secondaire n’avait encore été rendue publique, mercredi matin, mais les chiffres devraient être élevés.

Que vaudront-ils ? La participation aux grèves dans l’éducation suscite les mêmes controverses que l’affluence aux manifestations. Les estimations du ministère et des syndicats varient parfois du simple au double. La querelle de chiffres est ancienne.

Le 20 mars 2007, lors d’une journée d’action contre le décret réformant les obligations de service des enseignants, la participation des professeurs à ce mouvement avait été évaluée à 17 % par le ministère, à 38 % par le SNES-FSU. Le 24 janvier, date d’une précédente journée de grève dans l’éducation, les syndicats annonçaient 53 % de grévistes dans le primaire et 55 % dans le secondaire. L’estimation du gouvernement était de 38,5 % dans le primaire et 35 % dans le secondaire. Interrogé sur cet écart, le ministre de l’éducation nationale, Xavier Darcos, avait alors promis de donner « à l’unité près le nombre de grévistes » après recension des retenues sur salaires. « On verra, évidemment, que les vrais chiffres sont ceux du ministère », avait ajouté M. Darcos.

Ces « vrais chiffres », rendus publics le 22 mars, sont en deçà des estimations initiales : 29 % de grévistes dans le primaire et 21 % dans le secondaire. « Les retenues sur salaires sont l’indicateur le plus précis et le plus performant du nombre effectif de grévistes », indique-t-on à la direction générale de l’enseignement scolaire. Les syndicats ont immédiatement objecté que le ministère calculait la proportion de grévistes en fonction de l’effectif total, et non des seuls enseignants qui devaient faire cours le jour de la grève. « Tous les enseignants en collèges et lycées n’ont pas cours le jeudi, sans compter les congés maladie, les gens partis en voyage scolaire, etc. », a fait valoir Roland Hubert, secrétaire général du SNES-FSU (majoritaire).

RETENUES SUR SALAIRES

En publiant ces chiffres, M. Darcos a voulu démontrer que les syndicats mobilisent moins qu’ils le prétendent. Plusieurs raisons expliquent toutefois une partie de l’écart constaté, à commencer par la rigueur des retenues sur salaires. La loi prévoit que l’absence de « service fait » donne lieu par journée à une retenue d’un trentième du traitement mensuel de l’enseignant. Il suffit d’une seule heure de grève sur ses obligations de service pour qu’un enseignant se voie retirer une journée de salaire. Dans une profession dont Nicolas Sarkozy lui-même dénonce l’insuffisante rémunération, on peut penser que 30 % de grévistes effectifs portent le message d’une proportion plus grande de personnels « sympathisants ».

Face au « tout ou rien » des retenues sur salaires, il arrive que les grévistes déclarés établissent entre eux une sorte de roulement, d’une journée d’action à l’autre. Pour la même raison, d’autres enseignants peuvent être favorables au mouvement sans y participer formellement. Dans le secondaire, les professeurs qui ne sont pas de service le jour de la grève évitent, sauf zèle militant, de perdre une journée de salaire.

Cet argument ne tient pas pour le primaire, où les professeurs travaillent tous les jours. D’autres raisons sont avancées. Même le plus militant des syndiqués ne fera pas grève s’il accompagne une classe de neige. Il faut également tenir compte des temps partiels ou des périodes de formation.

Les jours de grève représentent une économie substantielle de masse salariale. Treize millions d’euros – 6 dans le primaire et 7 dans le second degré – ont été réalisés le 24 janvier. Dans le primaire, cette somme a été partiellement utilisée pour expérimenter le service minimum d’accueil, qui est financé par les retenues sur salaire. Le ministère espère que 2 300 communes joueront le jeu le 15 mai, contre 2 023 en janvier. Sur ce point comme sur d’autres, M. Darcos entend montrer qu’il peut bousculer les syndicats.

Luc Cédelle et Catherine Rollot

N.B :

20 mars 2007. Grève dans le secondaire contre le décret sur les obligations de service des enseignants.

18 octobre. Première grève (peu suivie) visant notamment les 11 200 suppressions de postes prévues à la rentrée 2008.

20 novembre. Mobilisation unitaire massive. La FSU annonce « plus de 50 % de grévistes ».

24 janvier 2008. Journée d’action de la fonction publique. Expérimentation du « service minimum d’accueil » à l’école.

18 mars. Grève dans le second degré à l’appel d’une intersyndicale FSU, SUD-Education, CGT et FO.

15 avril. Grève dans les académies de Paris, Créteil, Versailles et Bordeaux.

Abécédaire de la colère des fonctionnaires

Baisse des effectifs et recours au privé mobilisent la fonction publique.

LAURE EQUY

QUOTIDIEN LIBERATION : jeudi 15 mai 2008

Il y a fort à parier que la suggestion osée hier par André Santini, secrétaire d’Etat à la Fonction publique, de mettre «des brassards à la japonaise» plutôt que de faire grève, hérisse les fonctionnaires mobilisés pour la défense des services publics. Outre les réductions d’effectifs, d’autres réformes en cours (projet de loi sur la mobilité, retraites, etc) alimentent le malaise et l’inquiétude au sein de la fonction publique.

Armée. Pas question de grève chez les militaires. Mais l’inquiétude est grande. Car le gouvernement ne cache pas qu’il entend tailler dans le vif. Dans le cadre de la révision générale des politiques publiques (RGPP), le regroupement des implantations militaires autour de 90 «bases de défense» a été décidé. Le plan de restructuration des armées qui pourrait être annoncé le 19 mai entraînerait la suppression d’une trentaine de garnisons et de plus d’une dizaine de régiments d’ici 2012.

Contrats. Le Livre blanc sur la fonction publique, remis mi-avril, suggère notamment de «professionnaliser le recours aux agents contractuels dans la fonction publique» et de «définir des règles claires de recours à des agents contractuels ou à des agents titulaires».

Douanes. L’intersyndicale des douanes (CFDT-CGT-FO-Solidaires) appelle à une grève «reconductible» à compter d’aujourd’hui contre un plan de réforme du dédouanement (service chargé des produits hors UE) qui pourrait entraîner, selon eux, de 1 000 à 2 000 suppressions d’emploi.

Fusion de corps. Le Livre blanc recommande de remplacer les 700 corps de la fonction publique d’Etat par une cinquantaine de familles de métiers, regroupées en sept filières : administration générale, financière et fiscale, sociale, éducation et recherche, culture, technique et sécurité.

Hôpitaux. Les syndicats CGT et FO de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) appellent à participer à la journée de grève. En tête des revendications, la question des retraites et le refus de l’allongement de la durée de cotisation à quarante et un ans et le «maintien des garanties statutaires actuelles».

Intérim. Prévu dans le projet de loi sur la mobilité adopté au Sénat fin avril (et qui doit venir devant l’Assemblée nationale au mois de juin), le recours à l’intérim, déjà pratiqué dans l’hôpital public, pourrait être autorisé dans toute la fonction publique. Les administrations pourraient puiser dans le vivier intérimaire pour un remplacement, une vacance temporaire d’emploi, un accroissement ponctuel d’activité ou un besoin saisonnier. Aprement discuté lors du passage du texte au Sénat, ce point a été encadré avec des précisions sur la durée des contrats mais continue de crisper les syndicats. Contre-feu hier de Santini : l’introduction de l’intérim «est une opportunité, pas une obligation.»

Mobilité. Le projet de loi sur la mobilité vise à faciliter le passage entre les fonctions publiques ou du public au privé : droit au départ, cumul de temps partiels, intérim, réorientation professionnelle en cas d’emploi supprimé. Parallèlement, cinq décrets parus en avril instituent «une indemnité de départ volontaire» ou, dans le cadre d’une mobilité fonctionnelle ou géographique imposée, une «indemnité temporaire de mobilité».

Pénitentiaire. La CGT pénitentiaire appelle aussi à se joindre à la mobilisation. Dans sa ligne de mire : la RGPP, dont les premiers effets seraient, selon la CGT, la «fermeture des tribunaux, la suppression de certaines directions d’administration, la fermeture de l’hôpital de Fresnes, le développement du partenariat public-privé».

Rémunération au mérite. Autre suggestion du Livre blanc, l’introduction du mérite dans la rémunération, via des entretiens «périodiques» d’évaluation remplaçant la notation actuelle. La part de l’avancement automatique serait réduite au profit de la part liée à l’emploi occupé et à la performance.

Suppression de postes. C’est le principal mot d’ordre de la mobilisation : protester contre le non-remplacement, à partir de 2009, d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Le budget 2008 prévoit déjà 22 900 suppressions de postes, dont 11 200 dans l’enseignement, 35 000 sont déjà annoncées pour 2009 dans le cadre de la RGPP.