Ce qui est ne peut pas être vrai… » : cette formule splendide du philosophe allemand Ernst Bloch résume mieux qu’aucune autre la pensée d’Herbert Marcuse et son influence sur les luttes sociales. Né à Berlin en 1898, Marcuse fut un militant spartakiste et l’un des grands représentants de l’école de Francfort et du freudo-marxisme. Après la prise du pouvoir par les nazis, il s’exile aux Etats-Unis, où il enseignera dans différentes universités, notamment celle de San Diego en Californie. C’est en 1964 qu’il publie L’Homme unidimensionnel, qui, traduit en français dans le courant du mois de mai 1968, le consacrera aux yeux de l’opinion comme le « maître à penser des étudiants en colère ».

L’époque, en effet, tantôt le célèbre comme l’un des « Trois M » (« Marx est le prophète, Marcuse son interprète, Mao son glaive » proclament, sans nuance, les étudiants italiens), grand inspirateur du jeune socialiste allemand Rudi Dutschke et à l’influence plus souterraine pour Daniel Cohn-Bendit ; tantôt elle le vitupère, dénonçant en lui le théoricien d’une révolte stérile et utopiste « qui ne laissera peut-être pas plus de trace dans l’histoire que Charles Fourier » (Françoise Giroud dans L’Express du 22 avril 1968).

L’objet du délit, L’Homme unidimensionnel, propose une analyse des sociétés contemporaines (capitalistes et communistes) fondée sur une critique de la rationalisation technologique du monde. Cette rationalisation y est présentée comme le principal instrument de la domination de l’homme par l’homme, incarnée dans des mécanismes de contrôle social qui, en s’incorporant aux individus, en devenant leur désir et leur volonté même, intègrent et récupèrent d’avance toute forme de critique ou d’opposition. Le culte du productivisme et l’engendrement permanent, par les forces du marché, de « faux besoins », en assurant à une part croissante de la population des conditions de vie supportables, voire « agréables », ne sont pas les vecteurs d’une réelle démocratisation.

Selon Marcuse, ils ne créent que l’illusion de la liberté, une « fausse conscience » comme corollaire de ces faux besoins, car « si l’individu renouvelle spontanément des besoins imposés, cela ne veut pas dire qu’il soit autonome, cela prouve seulement que les contrôles sont efficaces ». Cette fausse conscience est celle de l’homme et de la pensée unidimensionnels, rabougris plus encore que mutilés, réduits à des fonctions et à des comportements standardisés et strictement opérationnels dans le cadre d’un système dont les tâches de répression (de modes d’existence alternatifs possibles) sont d’autant plus facilement acceptées qu’elles sont plus insinuantes.

Cette « pensée positive », ainsi que Marcuse la baptise, empêche ceux qu’elle possède, et jusqu’aux partis d’orientation censément révolutionnaire, de percevoir le caractère inséparable de ces deux phénomènes que sont la guerre et la prospérité. Du même coup, elle occulte l’irrationalité profonde qui gît au coeur de la rationalité scientifique et technique dominante : après tout, c’est mathématiquement que l’on calcule comment tuer de la manière la plus efficiente des populations civiles ; ou qu’on détermine l’arc-en-ciel de la gravité d’un obus d’uranium appauvri et le rayon moyen de ses retombées radioactives… Ce qui prévient d’avance toute action collective de notre part pour « tenter d’agir sur les conditions qui provoquent cette entreprise démentielle », c’est aux yeux de Marcuse l’atrophie générale de la « pensée négative », de cette puissance du négatif dont il reprend le flambeau à Hegel – le « grand refus », la « protestation contre ce qui est », conçue comme tâche fondamentale de la pensée et dignité supérieure de la raison.

S’il est permis de penser que le diagnostic de L’Homme unidimensionnel, selon lequel l’événement le plus marquant de l’époque moderne serait « la disparition de ces forces historiques qui, au stade précédent, représentaient des possibilités et des formes de vie nouvelles », conserve aujourd’hui une grande pertinence, c’est qu’il peut nous aider à redéfinir les conditions d’une pensée qui renouerait avec la possibilité de la critique, d’une pensée non mutilée qui redécouvrirait le sens du possible et « le caractère décevant de la rationalité dominante ». Si Marcuse, désabusé à l’égard des partis traditionnels, en appelle à l’élan révolutionnaire du « substrat des parias et des outsiders, (des) autres races, (des) autres couleurs », ce n’est certes en raison ni de ce pessimisme outrancier qu’on lui a si souvent (et si injustement) reproché, ni d’un futile romantisme des marges, mais parce que là seules peuvent résider, selon lui, des forces capables de résister à l’intégration croissante de toutes les formes d’opposition au sein de la société unidimensionnelle.

En cela sa pensée peut nous aider à comprendre la signification des récents mouvements sociaux, ceux qui se jouent dans les minorités et les marges, mouvements capillaires et souvent peu articulés idéologiquement, qui déconcertent parce qu’ils ne luttent pas seulement contre les malheurs engendrés par notre société, mais aussi contre ses apparents bénéfices. A l’heure où triomphe une certaine révolte « néoconservatrice » et où l’on tente de négocier tant bien que mal quelque chose comme un nouveau compromis fordien (productivité accrue contre meilleur pouvoir d’achat), relire Marcuse permet de recevoir le legs des mouvements des années 1960. Tel est le sens profond de ce mot de Walter Benjamin sur lequel s’achève L’Homme unidimensionnel : « C’est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l’espoir nous est donné. »



L’Homme unidimensionnel d’Herbert Marcuse
Editions de minuit, 1968.

Stéphane Legrand