La mort du grand écrivain suscite une expression de reconnaissance envers celui dont on salue le génie littéraire partout dans le monde. Soljénitsyne apparaît d’abord dans la lignée des grands écrivains de son pays mais le prix Nobel de littérature doit aussi à son parcours dissident cette renommée internationale, peut être surfaite quant à sa place dans les causes de l’écroulement du bloc de l’Est. Pour notre génération militante, celle des années Mitterrand, le rapport au dissident soviétique reste emprunt d’ambivalence entre une reconnaissance de l’importance de ses écrits et un refus de son instrumentalisation politique outrancière et décalée dans la France des années 70-80.

Je confesse n’avoir jamais achevé la lecture de l’Archipel du Goulag entreprise durant un épisode de maladie à la fin des années 70. Dans cette époque d’euphorie médiatique envers les nouveaux philosophes, repentis de leur égarement stalinien, gauchiste et maoïste, la diffusion de cette oeuvre pouvait bien s’articuler avec ce mouvement d’offensive contre une certaine représentation institutionnelle du marxisme et au nom de la croisade occidentale « droits de l’hommiste » contre le communisme.

Dans le même temps, à gauche, en dépit des proclamations imbéciles saluant le bilan globalement positif du « socialisme réel » et symptomatiques d’une nouvelle crispation du PCF contrariant l’avancée vers  »un socialisme aux couleurs de la France », ma jeune génération imprégnée des critiques de gauche du communisme et arrimée à la mouvance du socialisme démocratique et de l’Union de la Gauche, ne pouvait être dupe de la réalité soviétique. Dans le système d’affrontement des deux blocs, celle-ci apparaissait déjà comme un vrai repoussoir, consolidant d’une certaine façon le camp occidental en désespérant sa classe ouvrière. Tout avait été dit et écrit, à gauche, sur ce modèle perverti, dénoncé des trotskystes jusqu’aux euro-communistes sans oublier les critiques anciennes de Rosa Luxembourg et de Gramsci, les prédictions de Blum et les analyses de Marcuse et de l’Ecole de Francfort enrichissant celles des socialistes toujours attachés à la synthèse républicaine jaurésienne. Je n’avais donc pas plus de sympathie pour la Nomenklatura communiste, dénoncée par Michael Voslensky, qu’ envers la gérontocratie des maîtres du Kremlin.

 En profane littéraire, j’accueillis donc très sereinement ces écrits sans apprécier toujours à leur juste valeur ces narrations, à mon goût interminables et par trop détaillées, dont je ne retins finalement que peu de choses, sans adhérer pour autant à cette entreprise de dénonciation généralisée du marxisme sous couvert des critiques du totalitarisme.

C’est qu’il importait avant tout de préserver les chances de victoire d’une Union de la Gauche en proie à une véritable offensive idéologique de la part des prémisses de la pensée néo-conservatrice venue d’Outre-Atlantique et d’une campagne d’assimilation du projet socialiste au modèle étatiste et totalitaire, campagne conduite en France par un arc très large allant de la nouvelle droite à « la gauche américaine », contestant pêle-mêle la place de l’Etat, le rôle des partis et la politique professionnelle au nom du mouvement social et de la société civile à gauche, du retour au libéralisme pur et dur, à droite.

Après Pierre Daix qui fut ici un des premiers communistes en dissidence à accueillir les œuvres du grand écrivain russe, que dire de plus sur le plan politique sinon suivre et remonter le parcours de Soljénitsyne dont la pensée nationaliste et conservatrice emprunterait aux dires de certains critiques des accents antisémites et chauvins. Cette critique d’une pensée réactionnaire n’entame nullement la reconnaissance du génie littéraire de cet auteur. Ce qui, par ailleurs, n’interdit aucunement la critique à la façon d’un Jean Luc Mélenchon qui dénonçait hier dans un billet l’expression de Soljénitsyne à l’occasion d’une cérémonie de circonstance à l’invitation de monsieur De Villiers. Soljénitsyne aurait alors déclaré dans son discours que la devise de notre république,  » liberté-égalité-fraternité « , était  » intrinsèquement perverse « . En réaction à de tels propos on ne devrait pas non plus contester au sénateur socialiste son droit à considérer l’écrivain comme  » une baderne passéiste absurde et pontifiante, machiste, homophobe, et confis en bigoteries nostalgiques de la grande Russie féodale et croyante « .

La critique décapante du sénateur socialiste tranche avec ce concert d’éloges funèbres et prend l’aspect de la dissidence. Dissidence heureusement plus confortable que celle vécue jadis par cet écrivain traditionaliste attaché à la Russie des tsars quand nous nous félicitons de vivre encore au pays de Voltaire.

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