X D : Je suis d’abord conscient de la chance et de l’opportunité  d’avoir cet entretien avec vous. Je voudrais commencer par votre analyse de la politique de N. Sarkozy. Les critiques sur le bouclier fiscal, sur le fond de sa politique néo-conservatrice et libérale –si on peut la qualifier comme cela – sont connues du lectorat du blog citoyen, socialiste et républicain. C’est une politique à la fois dangereuse et contre-performante. Mais est-ce qu’on ne doit pas concéder aujourd’hui  quelques succès dans la capacité du chef de l’Etat à imposer une image volontariste sur le plan de l’Europe et sur le plan de la France ? En d’autres termes, vous qui êtes économiste, que diriez-vous de sa gestion de la crise économique en France et en Europe ?

Jacques Généreux : Je suis et je reste sévère dans mon jugement. N.Sarkozy a assuré le service minimum. Ce que vous dites sur le retour ou la réaffirmation d’un discours volontariste en terme politique, c’est vrai. Il y a un discours volontariste et pour une bonne part, je pense que sa victoire à l’élection présidentielle manifeste qu’il a réussi à incarner cela. Ce qui ne veut pas dire qu’il le fait. Il a en effet réussi à incarner un certain retour du politique et de la volonté politique à un moment où les Français ont pu avoir un véritable sentiment d’impuissance, voire de renoncement du politique . N.Sarkozy a bien compris cela et donc il a exploité ce besoin d’un discours politique fort auprès d’un électorat un peu désorienté et désemparé –

On peut lui reconnaître un grand talent de communiquant. Le problème c’est que son volontarisme politique – de même que lorsqu’il était au gouvernement dans la législature précédente -, il l’a mis au service d’une même ligne politique continue, d’une même doctrine économique et d’une même vision de la société qu’on peut caractériser par ce mélange, cette alliance bizarre de néolibéralisme sur le plan économique et de néo-conservatisme sur le plan politique. Par la poursuite d’une politique qui est convaincue que la prospérité de la société française viendra principalement de l’initiative et de la responsabilité individuelle, de la poursuite d’une politique qui transfert des revenus vers le capital plutôt que vers le travail, vers le recul à terme, de la protection sociale universelle financée par des cotisations sociales,  par l’impôt au profit de formes qui mobilisent plus, encore une fois, la responsabilité personnelle donc les assurances privées. Tout ça étant très bien incarné par sa formule travailler plus pour gagner plus ; c’est très précisément l’expression d’une conception du progrès qui est très réactionnaire et qui consiste à dire que si les gens veulent espérer un mieux être, un progrès dans leur vie personnelle, il n’y a qu’une seule voie ; c’est le fait qu’ils travaillent plus c’est à dire qu’ils concentrent plus d’efforts. Donc c’est uniquement sur l’effort personnel, l’effort des salariés et l’intensification du travail des salariés que reposerait le progrès. C’est la vision tout à fait réactionnaire et conservatrice du progrès. Il n’y a pas de progrès lié au politique et à la société. Il n’y a de progrès que dans ce que les individus veulent bien se consentir à eux-mêmes par leur effort. Donc c’est la négation même de toute idée de progrès social car il faut quand même être raisonnable si on veut parler de progrès. 

Ce qui a constitué le progrès de l’humanité, c’est le fait que les gains en efficacité obtenus par la raison, par la technique, par la science, ont permis aux êtres humains d’avoir plus de mieux être et moins de  mal être tout en ayant plus de libertés, plus de temps libre, plus de temps disponible pour autre chose que le travail, que l’affrontement à la nature. Donc du temps libre pour la famille pour les relations amicales, pour la vie associative, pour l’engagement citoyen. C’est ça le progrès donc la réduction du temps de travail c’est à dire le fait que les gains de productivité sont en partie affectés à du temps libre pour les individus et se traduisent aussi par une augmentation des salaires. Le mieux être matériel des travailleurs ne vient pas de ce qu’ils travaillent toujours plus durement. Puisque le travail est toujours de plus en plus efficace ça se traduit à la fois par plus de salaires et par plus de temps libre. 

Le discours très volontariste de N. Sarkozy va de pair avec une politique qui reste volontariste quand il s’agit de mettre en œuvre ce projet qui reste très idéologique qui est de remise en cause des droits sociaux et du progrès social au profit de cette conception réactionnaire uniquement de l’effort individuel. Pour le reste , on est dans la supercherie la plus totale. Vous parliez de la crise financière. Vous dites il y a une réaction très volontariste, on va faire ce qu’il faut, il y a le discours de Toulon. C’en est fini de la régulation par les marchés. 

X D : « La moralisation du capitalisme » 

Jacques Généreux :  Voilà. Pour le moment qu’en est-il en réalité de l’action qu’il a menée ? Il a participé, il a joué un rôle important dans la mise en place d’un plan de sécurisation du système financier et bancaire. N’importe qui de simplement sensé qui aurait voulu éviter l’effondrement du système financier aurait fait au moins ce service minimum qui était d’éviter des faillites bancaires en cascade. Mais ça, tout le monde l’a fait ! 

Il n’y a rien dans l’action de N.Sarkozy qui se distingue singulièrement de ce qui a été fait dans le reste du monde et ce que l’on peut observer néanmoins, c’est que c’est arrivé au dernier moment, à la dernière limite. C’est à dire qu’il n’a pas fait mieux, pas pire que ses homologues américains. C’est à dire qu’on a attendu véritablement d’être à la veille – je dis à la veille, c’est au sens strict du terme – à la veille du blocage total du système bancaire et du système financier pour se décider à prendre des mesures nécessaires. Je vous rappelle que avec ce même gouvernement, depuis un an qu’on la voit arriver cette crise financière –certain comme moi la voit arriver depuis vingt ans – depuis un an qu’elle est démarrée véritablement aux Etats Unis où il y a les premières défaillances d’institutions financières, donc on sait que c’est en route. On avait quand même le temps d’anticiper et de prévenir. Pendant un an, le discours qui nous a été tenu c’est qu’il n’y avait pas matière à s’affoler, que les fondamentaux de l’économie française étaient bons . Alors qu’on aurait pu mener des actions préventives justement en matière de sécurisation du système financier bien en amont, pour un coup bien plus faible, justement, si on avait pris les devant. Et, au lieu de ça, on a attendu véritablement que les banques soient au bord de la faillite générale parce que la déviance était telle que l’on ne se prêtait plus d’argent et que donc le marché du crédit était totalement bloqué. 

Où est le volontarisme ? Il y a simplement le fait que devant leur incompétence et leur rigidité doctrinale – c’est à dire qu’on a à faire à des gouvernants, c’est le cas de Sarkozy, ça a été le cas de l’Administration Bush aux Etats Unis – qui par rigidité idéologique et doctrinale, n’ont pas voulu jusqu’à ce que la catastrophe soit là, n’ont pas voulu entendre les analyses et les discours de ceux qui ont très tôt dénoncé les vices de ce système financier et les dangers qui allaient avec. Ils n’ont pas voulu entendre ces avertissements jusqu’au moment où la catastrophe était là. C’est un volontarisme qui arrive bien tard. C’est plus des décisions en catastrophe ! 

Sur la nature même des décisions, qu’est-ce qui a été fait pour éviter les conséquences réelles de la crise financière ? Rien, c’est à dire que tout ce qui a été fait a uniquement consisté à éviter les faillites bancaires. 

X D : Elles étaient un point de passage obligé pour d’autres aussi ! 

Jacques Généreux : Il fallait bien le faire, je ne dis pas qu’il fallait laisser le système bancaire partir en vrille totalement. Le problème c’est qu’on sait très bien que cette crise financière, donc du crédit entraîne une récession et une crise réelle de l’économie réelle, de la production, de l’emploi. Or face à ça, rien n’a été fait. Le plan de relance ? N. Sarkozy nous avait annoncé un plan massif de soutien à l’activité économique en France. A l’arrivée, on annonce quoi ? Zéro. Il y a 26 milliards d’euros soi-disant de plan de relance, sur ces 26 milliards, il y en a 11 qui sont simplement des remboursements anticipés de dettes de l’Etat aux entreprises, ça fait un peu de trésorerie supplémentaire pour quelques mois, ça ne change rien à la situation des entreprises. Pour le reste, il y a des projets d’investissements publics – on demande aux entreprises publiques d’anticiper sur des investissements qui étaient déjà prévus, on demande aux collectivités territoriales de faire la même chose. 

L’Etat va anticiper sur des mesures qui étaient déjà votées, sur des projets d’infrastructures qui étaient déjà prévus. On dit qu’on va les anticiper, bon très bien. Mais pour à peu près 10, 11 milliards d’euros d’investissements, qu’elle est la fraction de ces investissements qui va être effectivement mise en œuvre ? Pour l’année 2009 on ne sait pas. Est-ce que se sera 20 pour 100 ? 30 pour 100 ? Au mieux la moitié donc ça réduit considérablement l’effet ! Puis après il reste quelques broutilles : quelques centaines de millions de plus pour les titulaires du RSA et quelques centaines de millions pour les chômeurs. 

Donc à l’arrivée, en réalité quand on fait l’analyse de ce plan de relance,  on s’aperçoit que en terme de relance, on n’aura pour 2009 qu’entre 4  et 6 ou 7  milliards d’euros véritablement de soutien à l’activité par les dépenses publiques, c’est à dire au maximum , 0,3 % du PIB ou 0,4 % du PIB.  C’est à dire rien du tout ! C’est 10 à 15 fois moins que ce qu’engagent les Chinois par exemple ou les Américains pour soutenir leur activité. 

X D : Toute proportion gardée. 

Jacques Généreux : C’est en pourcentage du PIB ! 

X D : Combien de fois moins ? 

Jacques Généreux : 10 à 15 fois ! Le plan de relance chinois ou américain représente au moins  5 % du PIB. Quand vous êtes à 0,3 % du PIB vous voyez. Et quand je dis 0,3, on ne sait pas si ça va être 0,3 ou 0,2 ! Donc autrement dit, il n’y a pas de plan de relance ! Ce qui a été annoncé, c’est juste du vent, de l’ esbroufe pour afficher un chiffre qui déjà en lui même était ridicule. 

Parce que même si c’était vrai, s’il y avait vraiment 26 milliards d’euros injectés dans l’économie française en 2009, ça ne ferait que 1,3 % du PIB ce qui serait encore 4 fois ou 5 fois inférieur à ce qui est nécessaire. Dans la réalité il n’y a pas de plan de relance ; on est bien dans la rigidité idéologique, le gouvernement ne veut pas dépenser plus ! La réalité elle est là ! Alors que l’on est devant une crise et une récession, ce gouvernement ne fait rien pour l’éviter. 

Quand on regarde dans la structure, le plan reflète une fixation idéologique sur des doctrines archaïques, sur la doctrine économique libérale du début du siècle puisque tout passe par l’investissement et qu’il n’y a rien pour soutenir immédiatement la consommation, le pouvoir d’achat des ménages et l’emploi. On nous a ressorti le vieux théorème de Schmidt : on a fait le choix de faire un plan de relance par l’investissement et non pas par le pouvoir d’achat des salariés et la consommation parce que ce serait la bonne méthode, « c’est par l’investissement qu’on soutiendra la croissance de demain et les emplois d’après-demain ». C’est le théorème de Schmidt de l’époque de VGE dans les années 70. C’est un non sens économique ! On a besoin d’emplois tout de suite, de mesures qui ont un impact immédiat sur les carnets de commandes des entreprises. Le seul moyen c’est d’agir sur le pouvoir d’achat des salariés et donc la consommation ou sur des dépenses publiques mais qui se traduisent immédiatement par des commandes supplémentaires aux entreprises ! 

Il y aurait 100 milliards d’investissements publics en 2009 qui se traduiraient en commandes directement aux entreprises… mais ce n’est pas le cas. On a quelques milliards c’est à dire zéro, on a rien pour les salaires, on a rien pour la consommation des ménages. 

Si le gouvernement avait voulu véritablement soutenir la consommation et la croissance, il avait un moyen très simple : abolir le paquet fiscal de 2007, c’est 15 milliards d’euros qui ne servent à rien, qui pénalisent même au contraire la croissance et l’activité – les 4 ou 5 milliards qui vont aux heures supplémentaires – à un moment ou l’ambiance n’est pas à accorder ces heures – ont un effet pervers puisqu’on a un système qui fait qu’il est plus rentable d’utiliser les heures supplémentaires plutôt que des embauches en climat de récession c’est extrêmement pervers parce que ça incite les entreprises à réduire leurs effectifs beaucoup plus que ce qu’elles jugeraient nécessaire puisqu’elles savent qu’en cas de besoin temporaire de main d’œuvre supplémentaire, elles pourront recourir à des heures qui leur coûteront moins chères. C’est un système à fabriquer du chômage et du licenciement. 

Ces 15 milliards qui vont aussi aux exonération sur le patrimoine, à la baisse de l’impôt sur le revenu on pouvait les réinjecter dès l’automne en les redistribuant aux ménages les plus modestes aux revenus moyens. Et là, vous aviez immédiatement 15 milliards d’euros de consommation supplémentaire avant même la fin de l’année 2008. Ce qui aurait été aussi de nature à rassurer les entreprises. 

Qu’est-ce qu’on fait pour le crédit aux PME par exemple ? Rien. On a été capable en catastrophe pour éviter le blocage du marché monétaire et du marché bancaire d’instaurer une garantie des prêts interbancaires. Concrètement on ne voit pas aujourd’hui pour  les artisans et les petites entreprises beaucoup plus de facilités à trouver du crédit aujourd’hui. Les banques toujours dans un climat d’incertitude et de crainte – parce qu’elles voient la récession arriver sans plan de nature à l’éviter – ont peur  de prêter à des PME dont elles se disent qu’elles vont devoir déposer le bilan  dans le courant de l’année ou l’année prochaine. 

Pourquoi le gouvernement ne met-il pas en place, dans ce climat de défiance, un plan de garantie des crédits aux PME ? Un système de garantie publique des crédits aux PME permettrait de relancer le crédit. Ce service étant payant, les paiements viendraient abonder le fonds de garanties qui fonctionnera en cas de défaillances. Ca serait un vrai soutien aux PME. Donc vous pouvez à la fois soutenir immédiatement le pouvoir d’achat des ménages et la consommation, soutenir immédiatement la trésorerie des PME. Il y a des moyens simples directs et immédiats mais aucun de ces moyens ne sont utilisés. 

X D : Voilà une critique très précise de la politique de N.Sarkozy dont le verbe présente pourtant une certaine plasticité. Mais effectivement on reste dans l’illusion d’un discours. Ce pragmatisme qu’on lui accordait, ne résiste pas à vos démonstrations car il ne se traduit pas dans la  réalité en mesures audacieuses. 

Dans nos prochaines publications, nos entretiens avec Jacques Généreux sur la critique du paradigme  néolibéral, le contenu d’une politique alternative au modèle libéral, la Dissociété, le Socialisme méthodologique, le Parti de Gauche. Rendez-vous courant juillet 2009 pour la suite des entretiens du blog citoyen avec Jacques Généreux.