Plutôt que d’une méthode, je parlerai volontiers de ressorts. Au commencement, il y a chez M. Sarkozy le mouvement, le culte du mouvement permanent. Chaque journée qui passe, chaque événement, personnalité ou dossier qui surgit lui fournit matière à mouvement.

Côté positif, une énergie incontestable. Côté négatif, un sentiment de tournis. A partir de l’idée juste que la France doit évoluer et qu’il revient au chef de l’Etat de donner l’impulsion, s’est installée une sorte de quinquennat de l’agitation, sans objectifs bien hiérarchisés ni vrais progrès constatés, en particulier dans le domaine économique et social.

Précarité, chômage, rapetissement du pays, qui ne sont pas dus qu’à la crise : voilà le constat. Conséquence : une confusion s’établit entre réforme et régression, qui éloigne les Français des changements pourtant indispensables. Le sarkozysme est d’abord un bougisme.

Deuxième ressort, l’importance des mots et leur détournement. Comme M. Berlusconi, M. Sarkozy s’est emparé des codes et des outils de la démocratie médiatique. Sa technique est double. D’une part, tenir toujours sur le feu trois ou quatre thèmes pour pouvoir, en fonction de la conjoncture et des sondages, privilégier l’un et passer les autres à la trappe. D’autre part, ramener toute décision à un principe apparemment incontestable, également testé par sondage puis martelé, fût-il sans rapport avec cette décision ou même en contradiction avec elle.

Ainsi la subordination de l’Assemblée nationale à la volonté présidentielle se transforme paradoxalement en « revalorisation du Parlement ». En réalité, quand l’opposition propose, la majorité n’écoute pas ; et quand la majorité s’affirme, l’Elysée généralement ne le tolère pas. De même la prise en mains directe de l’audiovisuel public par le président est rebaptisée « arrêt de l’hypocrisie ». La réintégration dans le commandement de l’OTAN est qualifiée de « fin d’une anomalie ». Quant aux cadeaux fiscaux envers les privilégiés, ils s’abritent derrière le principe faussement évident du « bouclier fiscal ». L’important n’est plus le vrai, le juste, l’efficace, mais de pilonner l’opinion. Le sarkozysme est aussi un – parfois talentueux – verbalisme.

Affidés et adversaires

Un troisième ressort, véritable colonne vertébrale du régime, consiste à favoriser les principaux intérêts financiers privés. A l’étranger, M. Sarkozy peut être audacieux. A l’intérieur, pas question de folâtrer : ce sont les fortunes dominantes et les banques – et non l’indispensable esprit entrepreneurial – qui sont choyées. De tous les présidents de la Ve République, il est celui qui aura le mieux protégé les énormes intérêts financiers privés et le moins l’argent public : les déficits sont abyssaux. Financièrement, le sarkozysme est un néoconservatisme.

Quant aux hommes, sa pratique consiste à les classer en affidés et adversaires, et à considérer que tout responsable peut être, sinon « acheté », du moins neutralisé. Cela s’appelle en politique intérieure « l’ouverture », en l’occurrence le débauchage, révélant une conception contestable de la politique. A l’extérieur, à côté de quelques initiatives bienvenues, les embardées se terminent souvent en échecs : difficile de changer trimestriellement d’allié privilégié. Un trimestre c’est l’Allemagne, un autre la Grande-Bretagne, tantôt les Etats-Unis, la Chine puis le Brésil. Le problème, c’est qu’on ne mène pas une politique étrangère comme un avocat d’affaires conclut des « deals ». Alors que le long terme existe et que la mise en perspective est indispensable, le sarkozysme est un court termisme.

Le chef de l’Etat recourt enfin périodiquement à de fructueuses ficelles électorales, à partir d’une réalité que la gauche n’a pas assez méditée : la France vieillit. Il est piquant que ce dirigeant prétendument hypermoderne soit surtout l’élu des plus de 65 ans. Quand approchent les échéances, peu lui importent certaines valeurs, notre tradition historique et les exigences du XXIe siècle ; il revient aux trois piliers sur lesquels ses victoires électorales ont été bâties : insécurité, immigration, identité.

Au total, la méthode de M. Sarkozy, c’est surtout… M. Sarkozy. L’intérêt général a cédé la place à une égoprésidence, de qui toute légitimité procède. Cette approche, qui n’a rien d’une gestion moderne, a fonctionné au début. Elle peut faire illusion un temps. Elle n’évitera pas, au nom même de la culture des résultats vantée par le chef de l’Etat, que de nombreux Français finalement constatent : beaucoup d’agitation, peu de résultats.



Laurent Fabius est député (PS) de la Seine-Maritime, ancien premier ministre, ancien président de l’Assemblée nationale.