C’est en 1907 que la SFIO de Jean Jaurès a introduit le système des courants, en prévoyant que les instances dirigeantes seraient composées à la représentation proportionnelle, selon les votes des motions (présentées par les courants) aux congrès. En 1971, au congrès d’Epinay, le PS a pérennisé ce système, tout en interdisant, dans ses statuts, la structuration en tendances. Ponctué de « synthèses », artificielles ou réelles, et aussi de scissions – Jean-Pierre Chevènement, en avril 1993, et Jean-Luc Mélenchon, en novembre 2008 -, l’affrontement entre les courants a rythmé l’histoire socialiste. De Jean Jaurès et Jules Guesde, en passant par François Mitterrand et Michel Rocard, première et deuxième gauche, l’une étatiste, l’autre plus ouverte sur la société, ont mené une vraie confrontation idéologique.

En présidentialisant les institutions, la Ve République a accéléré la mutation des sensibilités idéologiques en écuries présidentielles. Dès 1988, l’affrontement entre Lionel Jospin et Laurent Fabius a porté un coup mortel au courant mitterrandiste, qui a explosé, en 1990, au congrès de Rennes. Le système a été mis à mal, en 1995, quand M. Jospin, revenant à la tête du PS, a instauré l’élection du premier secrétaire au suffrage direct des militants, le plaçant ainsi dans une posture présidentielle, au-dessus des combinaisons d’appareil. Entre 1993 et 1995, le jeu des courants avait fait valser trois premiers secrétaires (M. Fabius, M. Rocard, M. Emmanuelli).

Pendant onze ans, de 1997 à 2008, le plus long règne à la tête du PS, François Hollande, dépourvu de courant, a recherché des majorités de synthèse, conformément à la logique des « transcourants » adoptée dès 1985. Au congrès de Reims, en novembre 2008, dans un PS traumatisé par sa troisième défaite présidentielle consécutive, ce ne sont pas des courants en bonne et due forme qui ont présenté quatre motions, mais des coalitions hétérogènes. Ainsi l’alliance autour de Mme Aubry, dotée de peu de forces, des fabiusiens et d’une partie des strauss-kahniens, a tourné au mariage d’oxymores. Les premiers avaient prôné le non au référendum de 2005 sur le projet de Constitution européenne, les seconds le oui.

En s’engageant à recourir à des primaires, ouvertes au-delà des militants à l’ensemble des sympathisants socialistes, pour désigner le candidat du PS à la présidentielle de 2012, Mme Aubry a porté un coup de grâce aux courants, d’autant plus salutaire que le système, en favorisant l’immobilisme idéologique, était devenu paralysant. Dans un petit livre qui vient de paraître, Les Socialistes (Le Cavalier bleu, collection « Idées reçues », 128 p., 9,80 euros), Alain Bergounioux, historien du PS, n’est pas loin de partager ce constat : « Les courants n’existent que relativement les uns par rapport aux autres, écrit-il (…). Ils sont de plus en plus déterminés par la logique de la présidentialisation, et donc par la recherche d’une légitimité extérieure dans l’opinion, tendant à se désagréger ou se recomposer au gré des fluctuations de popularité de leurs dirigeants. »

Depuis Reims, la déliquescence s’amplifie. Les « courants » se résument à des gardes rapprochées – autour de Mme Aubry, de M. Hollande ou de Bertrand Delanoë – ou sont des leurres. Le courant strauss-kahnien, Socialisme et démocratie, a éclaté en trois ruisseaux : celui de Jean-Christophe Cambadélis qui soutiendra Mme Aubry en 2012 si Dominique Strauss-Kahn reste à Washington ; celui de Michel Destot, maire de Grenoble, qui réunit dans son club, Inventer à gauche, les anciens rocardiens, celui de Pierre Moscovici, déjà candidat à la primaire. Même le courant de Ségolène Royal, L’Espoir à gauche, arrivé en tête des motions à Reims, s’est décomposé en plusieurs morceaux au point que la bataille pour son contrôle, après la rupture entre l’ancienne candidate et Vincent Peillon, apparaît purement virtuelle.

Alors que, d’Arnaud Montebourg à Julien Dray et Jack Lang, il y a de plus en plus d’électrons libres, seul le courant le plus à gauche, celui de M. Hamon, porte-parole du PS, semble résister. Mais il a été affaibli par le départ de M. Mélenchon. Et M. Hamon, qui veut aussi incarner la rénovation, doit composer avec la « vieille garde » (Henri Emmanuelli) et les jeunes « avant-gardistes » (Razzy Hammadi).

Les primaires impliquent un dépassement des courants. Les présidentiables s’organisent en réseaux, par nature « transcourants », ouverts sur l’interne, par un maillage des fédérations, et au-delà du PS, sur l’extérieur. L’avantage de ce système, en gestation sur la toile d’Internet, est d’être à la fois moins clivant et moins nombriliste. Le PS tournera moins en vase clos. Les débats y gagneront en qualité. En termes chimiques, la consanguinité a fait place à la capillarité.

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