Quels sont les symptômes de cette régression ? quelle est sa logique ? dans quels champs s’opère -t-elle ?

Pourquoi cette tendance régressive (1) en œuvre depuis les années 70 (2) connaît-elle une soudaine amplification sous N.Sarkozy?

Comment situer dans ce cadre l’actualité politique et sociale et particulièrement

-         l’agression contre une population stigmatisée et désignée en terme ethnique dans une circulaire – j’évoque les Roms- ;

-         l’agression contre le monde du travail au travers la remise en cause du droit à la retraite – puisque contrairement aux dires du gouvernement il s’agit bel et bien d’une attaque frontale, d’une contre-réforme.

Cette régression de la démocratie sociale et des principes républicains resurgit avec l’aggravation de la crise du capitalisme financier mondialisé et sur fond de délitement du lien social.

Les symptômes sont nombreux.

Dans le champ du social : le chômage et la précarité ; les conditions de travail (productivité-flexibilité) ; les bas salaires ; les retraites…

Dans celui de la santé : les difficultés d’accès aux soins avec notamment l’augmentation des charges à reste pour les assurés (3) ; le développement des accidents du travail ( risques psycho-sociaux-organisationnels ) et des maladies professionnelles ; le phénomène sociétal des conduites addictives…

Dans le champ idéologique : entre le néo-libéralisme conservateur et le néoconservatisme libéral.

Le tout sur fond de délitement de la société ( invalidant à présent les références à la sociologie de Durkeim) et de dislocation des économies dans le processus de la globalisation ( au-delà des théories marxistes sur la crise du capitalisme monopoliste d’Etat).

Ce fond là offre un terreau particulièrement fécond au néo-conservatisme de N.Sarkozy.

Je voudrais évoquer à nouveau les deux exemples actuels qui, à mes yeux, restent bien signifiants de cette grande régression :

la remise en cause de la liberté de prendre sa retraite à soixante ans et de jouir d’une retraite décente ;

l’atteinte aux droits de l’homme et à sa dignité dans l’organisation administrative et policière d’une chasse ethnique.

Dans ces deux cas, ne s’agit-il pas de la négation des fondamentaux de notre construction démocratique, républicaine et sociale au nom d’une idéologie néo-conservatrice procédant par amalgame et dogmatisme pour tenter de masquer ses objectifs au service d’étroits intérêts de classe ?

Je poserai l’hypothèse d’une capacité d’alternative républicaine dans une visée d’émancipation sociale. Une capacité d’alternative au phénomène sarkozyste qui doit être préalablement analysé en profondeur. Car on peut aussi s’interroger sur le sarkozysme, cet état d’esprit qui, au delà de sa personne, contaminerait la société française !

A la manière d’un Sami Naïr, - à qui nous empruntons la réflexion qui suit pour vous la livrer toute entière et souvent avec ses mots -, dans sa dénonciation du détournement d’une politique de civilisation (politique présentée lors de vœux présidentiels en début de quinquennat ), on peut aller au-delà de la simple exhibition d’un style pour s’interroger.

De quoi Sarkozy est-il le symptôme ? Comment a-t-il conquis l’hégémonie dans son propre camp ? L’axe des forces économiques, financières et médiatiques qui l’ont porté aux nues, la projection de cette geste dans la Nation, l’adhésion de couches populaires et moyennes en réponse à une attente déçue par d’autres, tout cela constitue le phénomène Sarkozy porté dans un  premier temps par les sondages avec son omniprésidence. Est-ce Berlusconi ? Louis Napoléon Bonaparte ? Pétain ?

Pour le philosophe A.Badiou, Sarkozy est l’incarnation d’un vieux fond pétainiste, un humus réactionnaire rendu possible par le basculement à droite de couches moyennes et populaires écrasées sous la domination du capitalisme moderne.

Pour d’autres, c’est un Berlusconi (vulgarité, goût du tapage, culte de l’argent, mépris des règles du jeu, manipulation de puissants réseaux médiatiques, démagogie populiste, occidentalisme confessionnel conservateur, etc.).

Pour preuve, l’appui indéfectible du vrai Berlusconi dans l’épreuve qui voit la France dénoncée par les institutions de Bruxelles sur le minable et révélateur dossier des Roms fomenté par Hortefeux et le président Sarkozy.

Mais malgré le piteux état de la gauche et le brouillage de ses repères et références, la France n’est pas l’Italie ( avec le blocage de son système partisan – démocratie chrétienne et ex-P.C devenu parti démocrate libéral – faisant de Berlusconi un post Le Pen dont le succès est assuré par la désagrégation stucturelle de ces deux groupes centraux). Le contrôle des médias ne suffit pas à confondre Sarkozy et Berlusconi.

Reste la thèse du bonapartisme (caractérisé par le soutien électoral initial conjugué des couches populaires – certes à présent fortement érodé – et des aristocraties financières françaises mondialisées à l’instar de l’alliance des petits paysans « parcellaires » – cf Marx- et des couches aristocratiques, industrielles et financières ; caporalisation de la presse ; confessionnalisme).

Plus discutable, la comparaison avec les relations  prétendument charismatiques d’un président au-delà des médiations démocratiques. Sarkozy n’est pas à la hauteur de son modèle Napoléon le petit. Mais la posture plébiscitaire et la démagogie laisse place à cette possible inspiration : celle de mettre en place un système de re-légitimation permanent par l’opinion publique, un objectif en échec (après le remaniement gouvernemental de cet automne 2010).

Qu’elle est en fait la signification du sarkozysme ? Plus que le « bling-bling », n’est-ce point un nouveau temps de la politique, un temps désignant l’éclipse de la politique ?

Ce n’est pas un signe superficiel mais l’irruption d’une virtualité qui a tout balayé : culture, différenciation politique, repères identitaires. « Une variété typiquement française du postmodernisme américain », toujours selon Sami Naïr à qui nous empruntons encore l’essentiel de ces propos.

N. Sarkozy est un président conservateur et post moderne qui traduit l’américanisation de la vie politique, après celle du marché, de la culture, des codes vestimentaires, de la chanson…

Une certaine relation aux idées, à la politique, au savoir, à l’histoire, à l’être collectif.

Les idées en elles-mêmes n’ont aucune valeur et ne peuvent concurrencer les ressorts du faire humain, la lutte des intérêts particuliers et le culte de l’argent. Les valeurs, si elles existent, ne peuvent être réalisables dans ce monde. Seules comptent les essences confessionnelles.

Les idées n’auraient d’importance que dans leur utilité fonctionnelle et non pas dans leur vérité intrinsèque. Elles doivent être utilisées dans leur transitivité totale ( il n’y a pas de différence entre les valeurs de droite et de gauche). Ce qui importe c’est l’efficacité ! Il n’y a plus d’enjeux  dans la politique – ça passe ailleurs dans le marché – la politique n’est qu’un enjeu de pouvoir.

Le grand politique sait conquérir la machine, s’y imposer, la conserver. Les moyens priment sur la fin, le paradigme n’est plus dans l’articulation des fins et des moyens mais dans la pure assimilation du pouvoir comme fin en soi.

Cette geste sarkozienne n’épargne pas hélas ses adversaires !

Si les enjeux de valeurs et de civilisation ont disparu c’est qu’il n’y a plus d’histoire : c’est le post modernisme politique d’où l’histoire a disparu – il n’y a que la durée et des évènements.

Le style sarko c’est la victoire conjuguée de Fukuyama et de Huntington résumée par l’écran TF1 (des faits divers) !

Il n’y a pas davantage de social mais du culturel-identitaire. Il y a une platitude de l’histoire : tout bouge mais demeure étale – le chaud des conflits et le froid des consensus se valent parce que le but est le tiède et le mou. Attention à gauche à ne pas glisser dans la société du « care » !

Il n’y a plus de conscience d’un monde différent possible, sinon seulement des techniques élitaires de gestion des attentes et aspirations repérées avec omniscience par les instituts de sondage.

La politique travaille l’opinion, scrute ce qu’elle veut ici et maintenant !

Le sarkozysme la perçoit en coupes symptomales : tel segment sensible à la peine de mort doit avoir de la répression rétroactive pour les crimes sexuels ; tel autre défend le devoir de mémoire, donnons lui la concélébration rituelle ; celui-là trime sans succès et voit fondre son pouvoir d’achat, gorgeons le avec le « travailler plus pour gagner plus » !

Il y en a pour tout le monde. Le dirigeant politique est un héros de l’instant qui invente des coups médiatiques avec toujours une longueur d’avance.

Ca nous ramène aux Roms et à la contre-réforme des retraites. Le sarkozysme c’est l’agrégation des trois familles de la droite : conservatrice, libérale et néo-bonapartiste. Il voudrait rayonner avec cette dernière quand un vote interclassiste a pu réunir sur son nom en 2007 la France d’en haut de la dérégulation et celle du bas, de la boutique et de la petite entreprise, du salariat modeste en quête de sécurisation morale, abusée le temps d’un scrutin présidentiel par un candidat se posant en recours protecteur.

Il s’agit moins d’un bloc hégémonique durable que d’une coalition momentanée dans ce qui définit le sarkozysme agissant.

L’autoritarisme néo-bonapartiste de Sarkozy fonctionne certes sur fond de populisme mais aussi d’une conception de l’action politique : introduire partout la concurrence, la marchandisation, le profit et ce dans tous les domaines (santé, éducation, assurances sociales, retraites, etc.).

Dans ce post-modernisme, sur fond de néo-bonapartisme et de populisme, analysé par Sami Naïr, l’histoire est un processus heurté, conflictuel, où les meilleurs gagnent et où les vaincus ne doivent s’en prendre qu’a eux-mêmes. Car ces derniers ne sont pas victimes de la configuration des rapports sociaux mais d’un état naturel de lutte dans la société auquel ils n’auront pas su s’adapter ;

Que peut la tradition républicaine contre ce post-modernisme qui s’étend aux sociétés européennes parce qu’il résulte des contraintes inhérentes à la construction européenne, vecteur de la globalisation libérale ?

Le sarkozysme a du plomb dans l’aile pour n’avoir su transformer ses illusions dans la réalité quotidienne des gens. Sa trivialité paroxystique reste malgré tout intégrée à la manière d’être de l’homme économique réduit à l’individualisme méthodologique cher à Raymond Boudon. Elle nous met néanmoins au défi de repenser un socialisme néo-moderne défini par Jacques Généreux dans une approche anthropologique et de philosophie politique posant les bases théoriques d’une perspective de vraie politique de civilisation, chère à Edgar Morin et Sami Naïr. C’est toute la question du sens de la modernité de notre formation sociale, la France républicaine, de sa place, de son rôle et de son devenir dans un monde en mutation dominé par le marché.

Une politique de civilisation à l’intérieur du pays commence par une politique de citoyenneté, une politique de laïcité, une politique de solidarité.

A l’échelle internationale c’est un véritable engagement de la France dans une autre construction de l’Europe des peuples qui favoriserait la croissance et l’emploi, c’est une politique qui lutte pour introduire des règles dans le système mondial (réforme du FMI, de l’OMC avec l’introduction de clauses sociales et environnementales dans les transactions de marchandises et d’équipement, une promotion du commerce équitable).

C’est une politique pour un pacte historique avec les peuples du Sud ( modernisation des infrastructures, économie du savoir, création de biens communs universels : eau, mers, sols, agriculture, biens sociaux – santé, éducation, formation-).

Nous voici à présent bien loin des stigmatisations et des régressions sociales et proche du sujet central qui  occupa l’autre partie de cette rencontre du 22 septembre 2010 de l’AGAUREPS-Pométhée : l’éducation nationale bien nommée instruction publique dans le vocabulaire républicain. Un thème lui aussi axé sur l’émancipation sociale et humaine.

 

Eléments de l’intervention de X.D (Mont de Marsan) de l’AGAUREPS- Prométhée lors de la réunion du 22 septembre dernier.

(1) Tendance régressive analysée par un Michel Foucault décryptant dès le milieu de cette même décennie 70 « la gouvernementalité néolibérale » dans ses leçons au collège de France.

(2) Malgré l’intermède politique notable des deux premières années (81-début 83) du gouvernement socialiste de Pierre Mauroy (81-84).

(3) Sans négliger l’importance du bénéfice de la CMU de base et/ou complémentaire pour les très bas revenus.