Sous un titre en forme de slogan résolument hostile aux méthodes actuelles de conduite des hommes et du changement dans les entreprises et les services publics, Miguel Benasayag, philosophe et psychanalyste, dénonce en conscience et en raison ce qu’il nomme les méthodes du néomanagement. (1)

La dureté des temps avec son cortège de souffrance au travail, d’isolement, de fatalisme et de dépression serait amplifiée par “l’action de personnages dont la médiocrité et la terne banalité contrastent avec l’intensité du mal qu’ils font…Ces agents de la tristesse opèrent dans des domaines de plus en plus étendus, mais il en est certains où leurs méfaits sont assez récents et particulièrement choquants : l’éducation et la santé en font partie”. Ces secteurs, il est vrai échappaient il y a peu encore à la pénétration des méthodes managériales inspirées des entreprises. Ceux qui se présentent en général comme des “managers”, souligne le philosophe, sont en fait des gestionnaires d’un nouveau genre qui prennent la place des “anciens” dans des établissements scolaires, des hôpitaux, des centres médico-psycho-pédagogiques, des instituts médicaux-éducatif (IME), etc.

Habités par le souci d’apurer les comptes et de remettre au travail le personnel, ces obsédés du règlement et de la norme oublieraient les ressorts essentiels de l’activité humaine auprès des publics et usagers de la santé. “Dans un hôpital, dans un centre psy, la qualité des soins dépend avant tout de la relation avec le patient. Elle passe par l’écoute, le dialogue, le regard, l’attention, et le pari partagé. Une minute peut valoir une heure, une heure une journée, une journée une vie. Aucun logiciel ne peut traiter ce genre de données.”

Ce légalisme obtu trahirait chez ces managers “quelque chose de sombre et malsain”que la psychanalyse et la psychopathologie qualifie de “phénomène d’obéissance stricte à la loi qui passe par l’effacement du sujet, définition même de la jouissance”. Ces “jouis-la-loi” désignés ainsi par Lacan ignoreraient en fait toute la compléxité du vivant. D’où la contre-performance de leurs tentatives de tout rationaliser, contrôler et rentabiliser. “C’est la contrainte qui devient la règle, épuisant le désir et l’initiative des salariés”qui ”perdent le goût de leur métier, s’impliquent logiquement moins, et souffrent au quotidien ».

Dans un ouvrage remarquable sur “le nouvel esprit du capitalisme”, les sociologues Luc Boltanski et Eve Chiapello étudiaient l’émergence du discours managérial des années 70 en phase avec la récusation du principe fordiste d’organisation hiérarchique du travail et l’apogée du travail en réseau, fondé sur l’initiative des acteurs et l’autonomie relative de leur travail. (2)

Ce nouvel esprit s’appuyait sur la récupération de la “critique artiste” de mai 68 dénonçant l’aliénation de la vie quotidienne par l’alliance du capital et de la bureaucratie. Cette récupération devait en fait tuer “la critique artiste” dans une époque de prédominance du néocapitalisme avec ses vieux schémas de production hiérarchisée. D’où peut être la situation actuelle rapportée notamment au monde de la santé par le philosophe Michel Benasayag qui en appelle à la résistance avant de conclure. “Mais résister au nom de quoi ? Comme ce pouvoir s’attaque directement à la vie, c’est la vie elle-même qui devient résistance.”

Paradoxalement, ces mots frappent ainsi comme un rappel à l’ordre des managers de ma génération!

XD

(1) « Halte aux méthodes du néomanagement », article paru dans l’édition du Monde du 31.05.11

(2) Le nouvel esprit du capitalisme, Luc Boltanski, Eve Chiapello, NRF essais, Gallimard 1999 et nouvelle édition 2004, 843 p.