Recueilli par Jonathan Bouchet-Petersen dans Libé du 23/09/2011

79 députés sur 575 n’ont pas d’autre présence sur le Web que leur page Wikipedia. Et alors que près de 40 millions de français surfent sur Internet et que plus de 20 millions disposent d’un compte Facebook, un député sur cinq n’a pas de blog et seuls 10% des blogs sont des sites collaboratifs permettant le partage et le dialogue avec les internautes. Quant à Twitter, seuls 22% des députés y ont ouvert un compte. Tels sont quelques uns des enseignements de l’étude publiée hier par le site Elu 2.0. Les explications de son fondateur Pierre Guillou.

Les résultats de votre étude vous ont-ils surpris ?

L’idée que les politiques sont en retard sur Internet était déjà assez répandue. C’est le genre de slogan que tout le monde se repasse, c’est installé dans l’opinion commune. Du coup, quand on a découvert nos résultats, qui sont quand même assez impressionnants en terme d’absence des élus sur le Web, notamment le fait que 4/5e des députés ne soient ni sur Facebook ni sur Twitter, ca a confirmé ce qu’on pensait. Après, il y a quand même pas mal de députés qui font des choses sur le Web, qui se montrent un peu innovants. Ceux-là, qui sont entre 60 et 100, on ne peut pas dire qu’ils ne comprennent rien aux réseaux sociaux.

La plupart des députés sont absents du Web mais ceux qui le sont donnent le sentiment d’avoir compris ce qu’ils peuvent en retirer…

Les 100 premiers de notre palmarès sont bien présents sur Internet. Mais maintenant, la seconde étape pour eux comme pour les autres, c’est d’être dans l’échange et la conversation avec les internautes. Ce retard s’explique d’abord par l’idée que les politiques se font de la communication politique: ils sont souvent retranchés dans des méthodes anciennes où, finalement, on délivre une parole qui tombe d’en haut via des médias classiques. Il s’agit encore trop souvent d’une communication unilatérale.

Cela vient-il d’un manque de maîtrise des outils Web ?

Twitter et Facebook paraissent naturels aux jeunes générations, mais ça ne l’est pas pour tout le monde. Pour être à l’aise avec le concept de Web social quand on a 60 ans, il y a une part d’apprentissage nécessaire. Comprendre qu’un commentaire critique au bas d’un article peut donner lieu à une discussion constructive, ce n’est pas évident.

Est-ce là le principal obstacle ?

Plus que la maîtrise des outils, l’enjeu pour la plupart des députés est de changer leur façon de communiquer. Il s’agit d’ouvrir le débat, de demander aux gens ce qu’ils pensent et d’intégrer leurs réflexions et leurs propositions dans l’élaboration des programmes politiques. C’est une révolution pour l’élu, qui reconnait ainsi ne pas être tout-puissant. Il faut donc que globalement, et pas seulement sur Internet, ils modifient leurs relations avec leurs électeurs. L’enjeu est de passer d’une communication verticale à un rapport plus horizontal.

Il s’agit donc de faire émerger une démocratie interactive sur le modèle de la démocratie participative ?

Avec l’impact du Web et suite à ce qu’il s’est passé lors des révolutions arabes ou pour le mouvement des indignés en Espagne, les députés ont compris que quand des gens veulent se mettre en collectif et diffuser une idée ou une revendication, le Web permettait de donner une ampleur inédite. Ils réalisent que quelque chose est en marche: d’une manière ou d’une autre ils doivent prendre le train du Web collaboratif et descendre dans l’arène.

Le clivage entre les députés actifs et les autres est-il d’abord générationnel ?

Chez les députés, il est clair que la dimension générationnelle est une réalité pour l’appréhension des outils et la maîtrise des concepts. Un politique comme Alain Lambert prouve toutefois qu’on peut s’y mettre à tout âge et mieux appréhender Twitter que de nombreux quadras. La fracture réside d’abord dans les pratiques politiques des élus. La communication politique a ses process établis de longue date et la plupart du temps, la verticalité est la règle. Remettre en cause cela au niveau des députés mais aussi de leur équipe, ça demande une vraie prise de conscience.

Notez-vous un clivage entre les petits partis et les grandes formations politiques ?

Ceux qui sont minoritaires, qu’il s’agisse des extrêmes ou du centre, sont clairement surreprésentés sur Internet car ils envisagent le Web comme une alternative aux médias de masse. Le Modem compte ainsi beaucoup sur le Web pour relancer la campagne de François Bayrou, tandis que Nicolas Dupont-Aignan, qui vient de lancer son appli iPhone, il a tout compris à Twitter et dit souvent qu’Internet l’a beaucoup aidé lors des dernières élections européennes. Pour ce qui est du FN, c’est sûrement le parti le plus présent en ligne.

Et quid du PS et de l’UMP ?

Sur Facebook, en particulier, il est flagrant que le PS et l’UMP n’ont pas encore mis en place les outils nécessaires pour échanger avec les internautes. Ils sont plutôt lancés dans une course aux fans.

PS et UMP appliquent donc une communication verticale à un outil qui est par nature horizontal…

Tout à fait, mais je suis convaincu que ça va évoluer. Au cours des campagnes présidentielle puis législatives, d’abord, mais la vraie bascule aura lieu pour les municipales de 2014. Après tout le battage qu’il va y avoir d’ici à mai 2012 autour du web politique, les maires et ceux qui veulent le devenir vont se lancer et s’approprier l’outil pour une communication locale. Le temps où, au journal de 20 heures, il y a des sujets sur le simple fait qu’Obama utilise Twitter, tout ça fera partie du passé.

Pourquoi les municipales seraient-elles plus propices pour appéhender l’interactivité et l’échange avec les électeurs ?

Quand les maires ou les candidats verront sur leur page Facebook non plus 10.000 fans mais plutôt 200 ou 500 personnes qu’ils connaissent, ça changera leur façon d’appréhender un tel réseau social. Facebook reprendra alors la dimension humaine et locale qui était originellement la sienne lorsque c’était un réseau étudiant.