Point de vue | LEMONDE | 27.09.11 | 13h38   •  Mis à jour le 27.09.11 | 14h54

La journée du 23 septembre entrera-t-elle dans l’Histoire ? Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, a bel et bien déposé la candidature de l’Etat de Palestine au Conseil de sécurité des Nations unies, avant de s’adresser à l’Assemblée générale. Et voilà que les uns le qualifient de pyromane prêt à mettre le Proche-Orient à feu et à sang, tandis que d’autres dénoncent une trahison des droits du peuple palestinien. Mais tout ce qui est excessif ne compte pas, disait Talleyrand.

Quiconque connaît l’histoire de cet interminable conflit se demande en fait plutôt pourquoi l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) n’a pas effectué cette démarche plus tôt. Car elle a, de longue date, cinq bonnes raisons de le faire.

D’abord il ne s’agit que de confirmer une décision prise par l’ONU le 29 novembre 1947 : ce jour-là, la jeune organisation internationale partagea la Palestine, jusque-là sous mandat britannique, en un « Etat juif », un « Etat arabe » et un « régime international » pour Jérusalem.

Bref, en reconnaissant enfin l’Etat de Palestine, la communauté internationale rattrapera un retard de… soixante-quatre ans. Entre-temps, cette « disparition » et l’expulsion de quatre Palestiniens sur cinq ont engendré un conflit israélo-arabe qui s’est traduit par six décennies de guerres, de terrorisme et de mal-développement…

Deuxième raison : depuis les accords d’Oslo, la négociation entre Israéliens et Palestiniens sous égide américaine a échoué, provoquant de nouveaux bains de sang. Même l’ancien président Bill Clinton reconnaît aujourd’hui que Benyamin Nétanyahou et son gouvernement portent une responsabilité majeure dans l’impasse actuelle. Pour en sortir, il faut donc modifier radicalement la règle du jeu.

Ce sera le cas si la Palestine devient le 194e membre des Nations unies. Volens nolens, Israël devra négocier avec un Etat reconnu comme lui dans le cadre de l’ONU et sur la base de ses résolutions. Lesquelles posent les principes d’un règlement sinon juste, en tout cas durable : établissement d’un Etat palestinien dans les frontières d’avant la guerre de 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale, démantèlement des colonies et destruction du mur, solution pour les réfugiés de 1948 fondée sur le droit au retour ou à compensation. Autant de principes intangibles, dont seule la mise en oeuvre sera négociée.

La démarche palestinienne met aussi fin au « bal des hypocrites », où Barack Obama et Nicolas Sarkozy mènent, hélas, la danse. Enthousiastes partisans, en paroles, de la coexistence de deux Etats, ils s’y opposent en actes. Le premier menace de « vetoïser » l’admission de l’Etat de Palestine, dont il avait annoncé l’adhésion il y a un an dans son discours à l’Assemblée générale.

Le second, après avoir claironné qu’en l’absence de négociations bilatérales « la France prendra ses responsabilités », offre maintenant aux Palestiniens non un siège, mais un strapontin – proposition aussitôt balayée par Israël… Tout cela sonne faux, tant l’écrasante majorité de l’opinion internationale espère qu’une reconnaissance de la Palestine relancera les espoirs de paix – y compris en Palestine, bien sûr, mais aussi en Israël, où 70 % des sondés acceptent l’application d’une décision onusienne. Et la majorité des Etats favorables dépasse d’ores et déjà les deux tiers…

La cinquième et dernière raison concerne Israël. Contrairement aux harangues des va-t-en-guerre, l’établissement d’un Etat palestinien constitue peut-être la dernière chance de l’option bi-étatique, autrement dit de l’insertion durable d’Israël dans son environnement arabo-musulman en révolution.

Qui a relevé, en France, les craintes exprimées récemment par son président, Shimon Pérès ? « Quiconque accepte le principe de base des lignes de 1967 bénéficiera du soutien international. Quiconque les rejette perdra le monde », affirmait-il. Et de redouter qu’« Israël devienne un Etat binational. (…) Nous galopons à toute vitesse vers une situation où Israël cessera d’exister comme Etat juif ».

Nombre d’Israéliens, juifs et arabes, ne redoutent pas une telle perspective : ils se battent pour un « Etat de tous ses citoyens », voire pour un « Israël-Palestine » où les deux peuples se retrouveraient à droits égaux. Mais c’est à eux d’en décider

La reconnaissance de l’Etat de Palestine ne modifiera évidemment pas d’un coup de baguette magique la situation sur le terrain. Beaucoup dépendra de la mobilisation des Etats et des opinions pour que le droit international s’y applique.

Dommage que la France ne joue pas une partition digne d’elle dans cet indispensable concert. Elle servirait la paix, mais redorerait aussi son blason passablement rouillé par son rapprochement avec Israël et sa longue complaisance avec les dictateurs arabes…

Ouvrage : « 100 clés du Proche-Orient » (Pluriel, 752 pages, 17 €) avec Alain Gresh et Emmanuelle Pauly.