Par Clémentine Autain Féministe, directrice du mensuel Regards et co-animatrice de la Fédération pour une alternative sociale et écologique (Fase) membre du Front de gauche

Après les Indignés de Madrid, d’Athènes, de Jérusalem, après les révoltés de Londres, les insurgés de la place Tahrir et ceux de Tunis, la jeunesse vient d’envoyer un nouveau message, convergent. Cette fois, il part du cœur de l’Europe, de Berlin. Il a pour particularité de ne pas emprunter les chemins de la contestation de rue, mais celui des urnes. Près d’un Berlinois sur 10 a donné sa voix au «parti des Pirates». Selon les enquêtes, ce serait même 15% des moins de 30 ans qui l’ont soutenu. Ces électeurs viennent à part égale des trois partis de la gauche allemande, le SPD, les Verts et Die Linke.

Que défendent ces «pirates» ? La gratuité des transports en commun et de la cantine, la nationalisation des biens de première nécessité et d’enjeux écologiques déterminants comme l’eau et l’électricité. Ils réclament la liberté d’accès aux biens culturels sur Internet, le droit de vote pour les étrangers et les mineurs. Ils mettent en cause une démocratie représentative dont ils pensent qu’elle ne les représente plus.

Certaines de ces idées sont neuves, pas toujours, mais leur force est liée à l’audace, à la modernité de leur formulation, au parfum général de rupture qui se dégage. C’est cela que l’on entend dans les débats des commissions de la place de Catalogne ou, en France, dans des collectifs comme Jeudi noir ou Sauvons les riches. L’avenir dira si ces joyeux pirates impriment dans la durée le paysage politique, si la cohérence de leur fibre libertaire les rend durablement mordants avec le néolibéralisme. Pour l’heure, ils sont les ambassadeurs d’une exigence de radicalité et les symptômes d’une recherche de renouveau politique.

Une attente nouvelle s’exprime à l’égard de la politique, de son contenu, de ses formes. A Berlin, elle vient de se dire en des termes explicitement politiques, en marge des forces existantes. Il faut l’entendre. Croire que les questions posées concernent «les bobos» serait ne pas voir les exigences démocratiques nouvelles de toute une génération. Ce serait ignorer la place prise par Internet au cœur de la vie de ces jeunes mais aussi au centre des productions contemporaines.

Ne pas écouter le signal envoyé depuis Berlin, Londres, depuis toutes les villes d’Europe et au-delà, serait resté sourd au rejet des inégalités et au refus du pouvoir de l’oligarchie. Que cela se dise avec humour ou violence n’ôte rien au sérieux du propos : une jeunesse refuse le manque d’avenir. Elle ne se résout pas à avoir pour idéal le paiement de la dette et le retour des équilibres comptables. Elle veut inventer un monde débarrassé de la précarité et dans lequel se loger, vivre décemment, étudier, devenir autonome est possible. Nous avons besoin de ce vent nouveau.

Tribune parue dans Libé du 26/09/2011