Francis DASPE est Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)

Contrairement aux commentateurs qui ont vu lors des primaires socialistes une poussée à gauche du Parti socialiste, Francis Daspe remarque que celle-ci, à l’image du chantre de la « démondialisation » Arnaud Montebourg, est incapable de dépasser significativement les 20%. La ligne « centrale », qualifiée de sociale-démocrate ou de sociale-libérale, s’est de nouveau imposée. Le PS reste « une machine à voter raisonnable », souligne l’auteur de cette tribune.

Les primaires socialistes venant de livrer leur verdict, on peut convenir, quel que puisse être notre avis sur le fond de la question, de leur réussite en terme de participation. Elles ont su générer une implication populaire que bien peu n’osaient imaginer. Nous ne serons pas de ces grincheux mauvais perdants que nous trouvons à droite.

Mais cela ne nous empêchera pas d’exprimer des désaccords majeurs quant à l’interprétation à donner aux résultats des deux tours de cette consultation inédite. Arguant du score surprise obtenu par Arnaud Montebourg, les commentateurs ont noté une poussée à gauche du parti socialiste. Nous considérons qu’il s’agit de l’exact contraire.

Avec 17% des suffrages qui se sont reportés sur le chantre du concept de « démondialisation », jamais la gauche du Parti socialiste ne s’est retrouvée à un tel étiage. Une évidence s’impose durement aux tenants de la transformation sociale qui militent au sein de ce parti ou du moins gravitent autour : congrès après congrès entrecoupés de primaires, la gauche du parti socialiste se retrouve dans l’incapacité de dépasser significativement les 20%. Et ceci, quelle que puisse être le périmètre délimité par la motion proposée aux voix ou le nombre des soutiens du candidat.

Que Henri Emmanuelli, Benoît Hamon, Gérard Filoche ou Arnaud Montebourg soient parties prenantes de la ligne de gauche ou qu’ils aient opté pour un choix stratégique plus « tactique » n’a au final aucune incidence. Que Jean-Luc Mélenchon, Marc Dolez ou d’autres militants anonymes œuvrent au sein du parti socialiste ou qu’ils aient préféré agir à l’extérieur ne change rien.

Circonscrite dans son réduit n’excédant pas les 20%, la gauche du parti socialiste est au mieux condamnée à jouer un rôle d’aiguillon bien dérisoire face à la force dévastatrice du rouleau compresseur qu’est la mondialisation néolibérale conquérante. En d’autres termes, comme c’est parfois dit avec un zeste de méchanceté mais non sans véracité, à jouer les « idiots utiles ».

Ces primaires citoyennes ont confirmé de manière éclatante que le parti socialiste était devenu une « machine à voter raisonnable ». Car en fait, il n’existait que trois lignes différentes au cours de ces primaires. Il y avait celle de gauche incarnée par Arnaud Montebourg et son pendant de droitière portée par Manuel Valls.

D’ailleurs, il n’est pas indifférent de constater que ce sont les deux seuls candidats à avoir animé symétriquement d’un point de vue idéologique la campagne. Car en définitive les représentants de la ligne « centrale » qualifiée de sociale-démocrate ou de sociale-libérale selon les points de vue ne possédaient pas véritablement de divergences sur le fond à mettre en avant pour se départager.

En fin de compte c’est sur des questions d’image et de tempérament que l’affaire se joua. Il fallut faire le grand écart en démontrant à la fois l’authenticité de son label de gauche et la capacité à rassembler le plus largement possible au-delà des militants socialistes, voire même au-delà des rangs de la gauche. A ce périlleux exercice, un s’en tira mieux que certaines…

Chacun tenta bien de prouver qu’il était bien de gauche : Ségolène Royal par ses foucades davantage inspirées par son sens politique et l’énergie du désespoir que par la solidité de ses convictions, François Hollande au seul motif d’avoir dirigé l’appareil du parti plus qu’aucun autre, Martine Aubry parce qu’elle devait son élection à la tête du parti lors du congrès de Reims aux bonnes grâces des éléphants ou des éléphanteaux des courants de gauche.

Hélas, l’examen plus approfondi des programmes montre la timidité de l’ambition de transformation sociale, en raison principalement de l’acceptation, à l’instar d’une sorte de syndrome de Stockholm acclimaté à l’action politique, des contraintes extérieures qui verrouillent en l’état toute tentative d’alternative.

Arnaud Montebourg avait le mérite de vouloir s’en affranchir, à tel point que Jean-François Copé a crû y déceler de manière scandaleuse et pathétique une dérive bolchevique. Dans ces conditions, le parti socialiste est-il réformable de l’intérieur ? Nous, qui nous considérons comme « pleinement socialiste » sans appartenir au parti éponyme, aurions tendance à en désespérer. Le potentiel militant existe sans aucun doute. Mais il reste bridé. Le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européenne en constitue un exemple édifiant : alors qu’une majorité d’adhérents socialistes s’était prononcée dans le secret de l’isoloir le 29 mai 2005 pour le non, cela avait été l’inverse quelques mois plus tôt à l’occasion du référendum interne.

Pourtant, l’urgence sera de tout faire pour battre Nicolas Sarkozy l’an prochain. Nous nous emploierons à la besogne résolument, sans renâcler ni laisser passer notre tour. Mais en militant pour un véritable programme de rupture sociale et démocratique, qui fasse enfin coïncider alternance et alternative. Le seul à même de parvenir à l’objectif visé pour une gauche dont la diversité et la richesse ne s’arrêtent pas aux primaires socialistes.

Tribune parue dans Marianne du 18/11/2011