Danielle Mitterrand Paru dans leJDD de samedi dernier

 Danielle Mitterrand continue à se battre contre les dérives du capitalisme. (Reuters)

 Avec Mélanie Laurent, marraine de son association, l’ex-première dame, indignée, évoque ses combats contre les dérives du capitalisme.

Comment vous êtes-vous rencontrées?
Danielle Mitterrand : C’est une belle histoire… d’eau. La charte des porteurs d’eau de France Libertés, qui est un plaidoyer pour une gestion plus juste de cette ressource, a inspiré plusieurs écrivains. Le grand-père de Mélanie, qui a édité l’un de ces textes, me parlait sans cesse de sa petite-fille !
Mélanie Laurent : Le jour de mes 28 ans, mon grand-père est arrivé à mon anniversaire avec, en cadeau, la jolie gourde urbaine, la Feuille d’eau, créée par Philippe Starck pour la fondation. J’ai compris son message : « Engage-toi! » Trois mois plus tard, je prêtais ma voix à un documentaire consacré à Danielle. On a commencé à travailler ensemble avant même de prendre le temps de déjeuner!

Votre rencontre tourne autour de la transmission…
DM : à mon âge, je ne peux que chercher à présenter à toute cette jeunesse qui est à la recherche d’un objectif dans la vie un idéal non pas utopiste mais réaliste. Les vrais réalistes, c’est nous. Nous chérissons la vie alors que ceux qui courent après l’argent ne poursuivent qu’une ombre.

Quand vous avez créé votre fondation il y a vingt-cinq ans, à quoi pensiez-vous?
DM : Ça s’est fait progressivement. Lorsque François a été élu président, moi qui avais toujours été une militante dans les ONG issues du PS, je me suis investie dans une fondation non partisane d’utilité publique. J’ai donc créé trois associations différentes  [consacrées aux droits de l’homme, au droit à entreprendre, à l’aide aux pays en voie de développement] que j’ai ensuite réunies dans une fondation, au statut plus pérenne. Mon entourage doutait de mes capacités à prendre la parole en public. Le grand gag de mes enfants consistait à me mettre un micro devant la bouche, et je commençais à bafouiller. Un beau matin, j’ai dit : ce projet va prendre vie et s’appellera France Libertés. La Liberté avec un grand L, c’est un concept, mais la vie, ce sont des libertés au pluriel.

Avez-vous dû affronter des obstacles?
DM : Je me suis souvent retrouvée en contradiction avec la diplomatie officielle. à ceux qui venaient se plaindre, François répondait : « Ses causes sont justes, je ne peux pas l’empêcher de les défendre. » Les vrais ennuis sont arrivés par la suite. Quand, sous la présidence de Jacques Chirac, on nous a enlevé une partie de nos subventions, puis lorsque M. Sarkozy a supprimé l’ensemble. Mais c’est un mal pour un bien : sans argent, il a fallu inventer.

Avez-vous réussi?
DM : On s’est serré la ceinture et on a trouvé de nouveaux donateurs.

Comment en êtes-vous venue à vous battre pour l’eau?
DM : Par les Droits de l’homme. La crainte de manquer d’eau potable est au cœur des forums sociaux mondiaux et du combat de centaines d’associations. Malheureusement, les politiques ne sont pas prêts à en faire un bien commun de l’humanité. Pour cela, il faudrait rompre avec le capitalisme : on ne peut pas prétendre défendre cette ressource et tolérer les multinationales de l’eau.
ML : Un milliard et demi d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau potable. C’est difficile de dire « cela ne m’intéresse pas ».

Vous qui êtes très critique à l’égard du capitalisme, comment analysez-vous la crise financière actuelle?
DM : Nous assistons à la fin d’un système. Il y a quinze ans, personne ne m’écoutait quand je fusillais le capitalisme. J’ai encore en mémoire l’incrédulité de Václav Havel, Ronald Reagan et Margaret Thatcher lorsque j’ai prononcé un discours très critique pour les dix ans de la chute du mur de Berlin. En 2009, lors d’une manifestation similaire, on avait semblé beaucoup plus réceptif à mes arguments. Ce qui était inaudible en 1999 prend tout son sens aujourd’hui.

Soutenez-vous le mouvement mondial des Indignés?
DM : Cela dépend pour quoi ils s’indignent. Pour avoir leur part du gâteau, ou pour changer le monde? En France, la mobilisation est très timide. Peut-être à cause de ce vieux fond de soumission?
ML : En ce moment, on a du mal à descendre dans la rue en France, mais je sens que ça bouillonne en coulisses.
DM : Les jeunes révoltés d’aujourd’hui travaillent déjà au changement : ils œuvrent dans l’économie sociale et solidaire. Ils fabriquent entre eux des réseaux, en dehors des partis politiques.

L’élection présidentielle de 2012 peut-elle changer les choses?
DM : [silence] On peut espérer.
ML : On croise les doigts, j’ai plein d’espoir.

Cécile Amar et Anne-Laure Barret – Le Journal du Dimanche du samedi 29 octobre 2011