Dans un chatt avec des lecteurs du Monde, Bertrand Badie analyse la place et le sens de la politique étrangère dans les projets respectifs des candidats. Il exprime l’idée d’une prudence des candidats en la matière, en raison notamment de lignes de clivage qui traverseraient chaque camp. D’où la pertinence de l’interrogation du politologue, spécialiste des questions internationales,  placée en titre de la présentation du chat publié dans Le Monde du 29 mars : « Il est à se demander si Hollande n’assure pas une continuité avec Sarkozy en politique étrangère »

André : L’international est-il le grand oublié de la présidentielle ?

Bertrand Badie : C’est en tout cas l’impression qui s’en dégage. Mais il est vrai en même temps que l’international n’a que très rarement joué un rôle d’importance dans les élections présidentielles en France. Le général de Gaulle misait sur son équation personnelle en politique internationale pour construire la première élection, celle de décembre 1965, sur ce type de ressource. Le ballottage qui suivit le premier tour, à la grande déception du camp gaulliste, a montré le faible effet d’entraînement que les questions de cette nature pouvaient avoir sur l’opinion. Lors des élections suivantes, le thème a été marginalisé, d’autant qu’aucun des duels d’alors ne semblait opposer les candidats sur les questions internationales. Poher et Pompidou se rapprochaient autour d’une réintroduction de l’Europe à laquelle ils se disaient l’un et l’autre attachés. Valéry Giscard d’Estaing ouvrit une nouvelle séquence dans l’histoire de la droite, devenue avec lui plus libérale que nationale, mais très vite, les grandes questions internationales qui pouvaient l’opposer à François Mitterrand ont été écartées.

La même remarque vaut pour 1981 et 1988, François Mitterrand s’inscrivant très vite dans une mouvance néogaulliste en politique étrangère qui ne l’opposait pas à ses challengers de droite.
On aurait pu pourtant s’attendre à ce que cette fois-ci l’international revînt en force. D’abord parce que Nicolas Sarkozy, a été de tous les présidents de la Ve République, celui qui a le plus bousculé les lignes gaullistes traditionnelles et, réorienté les choix de politique étrangère vers des options qui étaient celles de la droite atlantiste et prégaulliste.

En bref, de quoi alimenter un débat avec la gauche. En outre, jamais le thème de la mondialisation n’a été aussi présent. Ce qui aurait dû conduire à un vrai débat sur la nature de celle-ci et sur la possibilité de la conjuguer différemment, selon qu’on appartienne à la droite ou à la gauche.
Enfin, le renouveau, certes partiel, intervenu aux Etats-Unis avec la présidence Obama, qui rompait avec les options néoconservatrices et ouvrait à de nouvelles lectures à l’international, aurait pu alimenter de nouvelles controverses. Le choix a été de les laisser de côté, peut-être s’explique-t-il par le fait que dans la tradition française, les clivages en matière de politique étrangère n’opposent pas la droite à la gauche, mais les droites entre elles comme les gauches entre elles.

Diplomatie : Le silence des candidats sur l’international, est-ce le signe que la France n’a plus rien à dire au monde ? Qu’elle n’a plus de politique étrangère ?

Bertrand Badie : Certes, le constat est sévère. Mais il n’est pas totalement faux. N’oublions pas que le gaullisme a réinventé une politique étrangère française au début de la Ve République sur un mode des plus volontaristes : le général de Gaulle cherchait à dire quelque chose de différent, et s’efforçait surtout de trouver de nouveaux leviers à une politique étrangère qui n’était plus celle d’une puissance de premier rang. La banalisation de la politique étrangère française à travers sa réorientation atlantiste et la disparition de sa politique envers le Sud, et notamment le monde arabe, rendent cette politique évidemment moins audible.

Mais je reviens sur l’autre facteur, davantage lié à l’histoire des idées politiques en France : la droite a été depuis toujours divisée entre un courant libéral axé en même temps vers l’intégration européenne et la solidarité atlantique, et un courant bonapartiste, puis gaulliste, qui choisissait l’option inverse ; la gauche s’est partagée entre une orientation sociale démocrate qui sympathisait volontiers avec les idées atlantistes et une autre plus radicale qui, au contraire, s’en désolidarisait.
Les deux candidats sont dès lors tétanisés par la peur de diviser leurs propres soutiens, de faire apparaître qu’en politique étrangère l’unité, depuis bien longtemps, n’est pas de mise.
Il en va différemment des autres candidats qui, de ce point de vue, peuvent s’exprimer plus librement sur ces thèmes.

nathan : L’international est absent de la campagne. Est-ce parce que les candidats ne maîtrisent pas ces questions, ou est-ce parce que ce n’est pas un « thème porteur » ?

Bertrand Badie : Certes, aucun des deux principaux candidats n’a cherché à se distinguer sur les questions internationales. Nicolas Sarkozy tente bien sûr de monnayer l’expertise internationale qu’il a pu acquérir dans l’exercice de ses fonctions de président. Mais il suffit de se souvenir de la campagne de 2007 pour se convaincre que l’homme n’est pas instinctivement porté vers ces questions, auxquelles il préfère celles liées au problème de sécurité ou d’immigration. Quant à François Hollande, il s’est davantage distingué par son investissement dans les questions économiques et sociales que par l’intérêt qu’il porte aux questions internationales.

Cela étant admis, on ne peut s’empêcher de faire deux observations. La première pour contester l’idée commune voulant que les électeurs ne s’intéressent pas aux questions internationales. Ce faible intérêt s’explique en réalité par la modicité de l’offre politique réalisée en ce domaine par les candidats.  La dernière décennie a montré en particulier comment les comportements sociaux changent, comment les individus sont de plus en plus impliqués dans l’international, par leurs expériences personnelles, par les informations qu’ils reçoivent, et par les raisons qu’ils trouvent à se mobiliser pour des enjeux de nature mondiale.

Comment ne pas se souvenir que 15 millions de personnes se sont retrouvées dans la rue, à travers le monde, en février 2003 pour protester contre le projet américain d’intervenir en Irak ?
Cette mobilisation était supérieure à toutes celles provoquées autour des thèmes économiques et sociaux plus classiques. Cette évolution, souvent oubliée, des comportements politiques est en réalité un fait de raison : la mondialisation a depuis un certain temps été découverte et comprise « à partir du bas », c’est-à-dire à partir du jeu social quotidien.

Celui-ci nous amène tous à rencontrer dans les actes les plus banals de la vie les effets de la mondialisation, tant à travers les délocalisations, l’évolution de la consommation et des circuits marchands, qu’à la faveur de la diffusion des valeurs, des cultures, la confrontation des sensibilités.
On sait d’instinct que la grande invention de la mondialisation est de donner une base internationale à toutes les questions afférentes à la vie de tous les jours. Dès lors, il ne saurait y avoir de politique publique sans une réflexion poussée sur l’international. L’incapacité des candidats de produire celle-ci affaiblit gravement la portée de leurs propositions programmatiques.

Quai : Mélenchon semble plus original et audacieux en matière de politique étrangère, Marine Le Pen, elle, est favorable à une real politik classique, non interventionniste et ultrasouverainiste. Le PS fait dans le conformisme gaullo-mitterrandien et la droite, dans le néoconservatisme. Est-ce la fin de la diplomatie gaulliste traditionnelle, avec notamment la fin d’une politique arabe, l’abandon d’une position singulière dans l’OTAN, la perte d’influence en Afrique, l’aporie dans la construction européenne ?

Bertrand Badie : Vous apportez déjà les éléments les plus probants qui répondent à la question que vous posez. Vous montrez à travers les traits de la nouvelle politique étrangère française que celle-ci a rompu avec le gaullisme, probablement à la faveur de l’élection de 2007, mais aussi déjà quelques années auparavant : à y regarder de près, le virage que vous décrivez avec talent a bel et bien été opéré dès 2004, c’est-à-dire, paradoxalement, lorsque Jacques Chirac pouvait engranger les premiers succès de la politique de résistance qu’il avait opposée au projet américain en Irak.

Dès 2004, en effet, on voit la France se rapprocher substantiellement des Etats-Unis et de l’OTAN, à travers d’abord la résolution franco-américaine sur le Liban et la Syrie, proposée au Conseil de sécurité et adoptée sous la forme d’une résolution, la n° 1559. S’ensuivirent la réception très chaleureuse réservée à Ariel Sharon quelques mois plus tard, et une réconciliation avec le néoconservatisme américain jusqu’à la validation de l’intervention en Irak à travers les résolutions 1483 et 1546.
Nicolas Sarkozy n’avait pas caché son jeu : commençant sa campagne présidentielle par une visite à George W. Bush, il manifestait que les orientations radicales du président américain n’étaient pas de nature à refroidir son désir de rapprochement avec les Etats-Unis.

Il annonçait très vite son désir de rééquilibrer la politique arabe de la France en se rapprochant substantiellement d’Israël. Il s’éloignait quelque peu de l’Afrique, thème auquel il ne s’est que tardivement intéressé, et amorçait un périlleux rapprochement avec la Grande-Bretagne, comme pour rééquilibrer l’axe Paris-Berlin. En même temps, les relations avec la Russie et la Chine perdaient de l’ardeur gagnée sous la présidence de Jacques Chirac.

Comme en même temps, et sous l’effet des politiques néoconservatrices, le multilatéralisme se révélait en régression, la marge de manœuvre laissée à la France pour exprimer sa différence s’en trouvait singulièrement réduite. Mais là où je ne vous suivrai que partiellement, c’est dans votre usage du label « gaullo-mitterrandien » pour rendre compte de l’orientation actuelle de la politique de François Hollande.

Rien n’indique que cette ligne, renouant éventuellement avec un passé lourd d’une dizaine d’années, vienne l’emporter dans le programme du candidat socialiste. Aucune initiative n’est annoncée pour se réinscrire dans un tel schéma. On croirait même assister à un scénario mitterrandien à l’envers : de même que François Mitterrand avait choisi en 1981 de prolonger la ligne gaulliste en politique internationale, il est à se demander si aujourd’hui Hollande ne cherche pas à assurer une continuité avec la ligne sarkozyste en politique étrangère.

MAE : On a le sentiment que le camp Hollande est tiraillé entre les néoconservateurs et les gaullo-mitterrandiens (Védrine). C’est un peu l’idée de « tous sauf Védrine » qui se répand au PS ? Qu’en pensez-vous ?

Bertrand Badie : Je pense que c’est une interprétation tout à fait plausible. Encore qu’il soit risqué de simplifier l’équation jusqu’à la rendre ainsi binaire. Dans l’ordre chronologique, la social-démocratie française a d’abord trouvé sa source dans l’atlantisme : il n’est que de se souvenir des engagements de la SFIO en ce sens durant la IVe République. De même que la vieille SFIO était très critique face à la nouvelle politique étrangère française inaugurée par le général de Gaulle.
Le premier des courants à prendre en compte n’est donc ni gaullo-mitterrandien ni néoconservateur, mais tout simplement, banalement, atlantiste ou « néoatlantiste ». L’orientation gaullo-mitterrandienne est elle-même sujette à débat : certes, comme nous l’avons déjà remarqué, François Mitterrand a choisi délibérément de reprendre les éléments d’une politique étrangère qui avait précédé sa présidence, mais qu’il avait pourtant largement critiquée quand il était dans l’opposition.
Il en est dérivé ce qui serait plutôt une « synthèse mitterrandienne » dont les acteurs de son entourage ont pu donner des versions quelque peu différentes et évolutives. Avec Claude Cheysson, puis Roland Dumas se mêlaient des références tiers-mondistes et souverainistes qui ont contribué clairement à éloigner la gauche des options atlantistes d’antan. Avec Laurent Fabius, une référence plus explicite était faite au thème des droits de l’homme, autour duquel le jeune premier ministre voulait bâtir une diplomatie alternative. Ce n’est que bien plus tard, et à l’initiative notamment de Bernard Kouchner, qu’on a vu les options néoconservatrices faire leur apparition au sein même de la gauche socialiste.
Rien n’indique que l’un de ces courants soit aujourd’hui en mesure de l’emporter clairement sur les autres. Peut-être est-ce pour cela aussi que François Hollande se fait discret sur les questions de politique internationale. L’homme est peut-être, à cause de cela, enclin à privilégier un consensus mou qui ressemble à un « continuisme discret ».

Fabrice : Sarkozy a annoncé que le Proche-Orient sera sa priorité pour son second quinquennat. Que peut-il faire de plus, ou bien est-ce pure démagogie ?

Bertrand Badie : Il n’est pas certain et c’est un euphémisme qu’il ait assez d’atouts dans son jeu pour pouvoir peser d’une quelconque manière sur les conflits qui ensanglantent cette région du monde. D’abord parce que nous assistons à une régionalisation croissante du conflit : j’entends par là une régression significative de la capacité de ceux qui en sont extérieurs d’agir avec efficacité sur les acteurs locaux. En fait, jamais ceux-ci n’ont été aussi déterminants dans l’évolution du conflit.

Ensuite, parce que l’Europe, qui aurait pu jouer un rôle, conforme à son histoire, dans cette région, a disparu des écrans en se divisant profondément sur le sujet. L’effondrement de la diplomatie européenne a conduit, dès le début du millénaire, à un retour aux diplomaties nationales, c’est-à-dire à une très faible musique, à peine audible.

Enfin, la diplomatie française n’a cessé de s’éloigner de la position d’équilibre que la tradition gaulliste avait pu un temps imaginer sans, il est vrai, parvenir à l’accomplir. La France apparaît aujourd’hui clairement comme l’alliée d’Israël : la proximité sans cesse renforcée entre l’Europe et l’Etat hébreu, notamment quand la première conclut de nouveaux traités avec le second ; l’incapacité d’établir des relations stables avec les régimes arabes, il est vrai tourmentés et déstabilisés par les révolutions récentes, mais conduits en même temps à une radicalité plus forte ; l’échec du projet de l’Union pour la Méditerranée ; l’équivoque des positions dans le « printemps arabe » ; la stigmatisation de la migration venant en France de cette région du monde : autant d’éléments qui ont objectivement affaibli la capacité diplomatique française au sein du monde arabe, tant auprès de ses intellectuels que de ses médias, de son opinion et de sa classe politique.

Canopus : Beaucoup de candidats parlent du retrait d’Afghanistan mais pas du probable prochain théâtre d’opération de l’armée française : le Sahel. Pourquoi ?

Bertrand Badie : Parce que tous ont d’une manière ou d’une autre choisi de faire l’impasse sur la seule vraie question que pose aujourd’hui la mondialisation : que peut faire la force venue de l’extérieur pour régler des problèmes qui trouvent leurs origines dans des pathologies sociales graves, dans l’effondrement des sociétés et des institutions, davantage que dans la compétition politico-militaire des Etats ? Ce que les Etats-Unis n’ont pas su faire en Irak, ce que la coalition occidentale n’a pas réussi en Afghanistan, pourquoi et comment la France pourrait-elle le réaliser dans le Sahel ? Cette question simple, mais pourtant fondamentale, a toujours conduit les principaux candidats à rendre une copie blanche : voilà qui peut inquiéter si jamais l’un d’entre eux choisit de se lancer dans ce type d’aventure.

Canopus : Nicolas Sarkozy mettra-t-il en avant son bilan en matière de politique étrangère et de défense, lui qui a renversé Kadhafi et Gbagbo ?

Bertrand Badie : Dans notre monde moderne, si complexe, le plus dur et le plus discriminant n’est pas de renverser, mais de construire. Le vrai sujet est celui de la construction d’une Libye nouvelle et d’une Côte d’Ivoire débarrassée des facteurs de déstabilisation qui la menacent depuis plus de vingt ans. Derrière cette évidence en apparaît une autre : est-ce que l’usage de la force extérieure est capable d’impulser une telle reconstruction, ou risque-t-il de peser dangereusement sur l’orientation de celle-ci ?

Roosevelt : Finalement, Hollande ou Sarkozy, c’est le changement dans la continuité d’une France en recul dans le monde, sans singularité en politique étrangère, ni fidélité avec son message d’éthique et universaliste ?

Bertrand Badie : Je serais enclin à partager votre analyse. En la lestant de deux questions. La première pour m’interroger sur les raisons d’une telle paralysie. La force du général de Gaulle est d’avoir trouvé, à travers une certaine idée de l’Europe et une audacieuse ouverture au Sud réalisée grâce à la décolonisation, les éléments d’une relance et d’une rupture par rapport à une politique étrangère française qui végétait. Où et comment peut-on trouver les ressources d’une telle réinvention ? Ma seconde question a trait à l’Europe, dont nous n’avons pas suffisamment parlé. La force de la diplomatie française a été de s’appuyer sur une Europe dont il faut bien admettre que, de 1957 à 2004 environ, elle a réussi à orienter l’essentiel de la politique étrangère.

Avec la crise irakienne, la diffusion du néoconservatisme, l’élargissement vers l’Est, la France a perdu la main diplomatique en Europe. Pourra-t-elle la retrouver ? Et surtout, pourra-t-elle se définir face à une Europe qui est de plus en plus encline à s’installer sous le leadership allemand et à agir sur ses maillons les plus faibles d’une manière qui rompt de plus en plus avec la démocratie et le droit des peuples de se déterminer ?

On pourrait prolonger encore et se demander si la France peut encore trouver les ressources d’une diplomatie propre dans une Europe ainsi mutilée et dans un atlantisme qui perd toute signification avec la fin de la bipolarité. Quelle perte de temps de ne pas avoir su regarder en direction de ces nouvelles diplomaties émergentes qui, du Brésil jusqu’en Turquie, de l’Inde jusqu’à l’Asie orientale, disposent de ressources que nous n’avons pas, que nous ne pourrons jamais avoir, et que nous pourrions combiner avec les ressources puisées dans notre histoire et notre tradition.