Par GRÉGOIRE BISEAU

Ancien porte-parole du parti socialiste et représentant de l’aile gauche du PS, Benoît Hamon est depuis le 16 mai installé à Bercy, comme ministre délégué chargé de l’Economie sociale et solidaire et, depuis le 21 juin, de la Consommation.

A la tête de votre ministère, vous sentez-vous à l’aise avec la politique du gouvernement ?

J’ai un sentiment un peu contrasté. A la fois, je me sens très confortable avec le périmètre de mon ministère, parce que c’est nouveau, c’est un champ qui a été jusqu’ici un peu méprisé. Je ne suis pas un ministre des mauvaises nouvelles, mais j’ai au contraire à illustrer ce que va être l’économie du changement, et qu’il existe une alternative à un modèle capitaliste classique. Une fois qu’on a dit cela, je mesure parfaitement la considérable attente, notamment des classes populaires. Et les problèmes qui sont face à nous : le travail précaire, le logement, le chômage, le surendettement, le besoin d’éducation… On attend de nous qu’on tienne un langage de la preuve. C’est-à-dire concrètement qu’on mette un peu de beurre dans les épinards et qu’on ne se contente pas de dire qu’on en mettra un peu moins dans les épinards des plus riches… J’ajoute que François Hollande a une conscience aiguë que la mobilisation des classes populaires a été déterminante dans sa victoire. Et du coup cela lui crée des devoirs. C’est pour cela que le gouvernement a pris très vite des décisions sur les retraites, la revalorisation de l’allocation de rentrée scolaire, ou a choisi de donner un coup de pouce même modeste sur le Smic. Il n’y a pas de programme caché de François Hollande : il a toujours dit qu’avant la redistribution il y aurait un redressement dont la trajectoire sera fixée par le rétablissement des déficits publics. On a le droit ne pas être d’accord, mais ces débats ont été tranchés d’abord par la primaire et ensuite par le suffrage universel. Je ne vais pas faire le type faussement surpris : j’ai accepté de rentrer dans ce gouvernement en connaissance de cause.

L’expression de rigueur de gauche cela a un sens pour vous ?

Notre politique appelle des efforts, c’est incontestable. Mais je récuse l’idée que ce qui différencierait la gauche et la droite serait de nommer d’une façon différente une seule et même politique.

C’est bien une autre politique que nous menons, et cela s’illustre de mille manières. On va démontrer que les efforts que l’on va demander seront justement répartis. Personne ne sera exclu, mais on demandera le plus à ceux qui peuvent le plus et le moins à ceux qui peuvent le moins. Ça, c’est une approche de gauche.

Un ministère de l’Economie sociale et solidaire, c’est joli comme nom. Mais concrètement ça sert à quoi ?

L’avantage de mon ministère, c’est qu’on peut faire beaucoup avec peu. Je vais travailler à la définition d’une loi-cadre et réfléchir aux conditions de financement de l’innovation sociale. Pour cela, je compte notamment sur l’enveloppe de 500 millions d’euros de la future banque publique d’investissement pour développer le secteur. Sur les futurs emplois d’avenir, on travaille à la rédaction d’appels à projet pour créer des activités qui répondent à des besoins sociaux non couverts. Par ailleurs, je réfléchis à un nouveau statut coopératif intermédiaire, avant celui de la Scop, plus accessible, et à un droit préférentiel pour les ouvriers de racheter leur entreprise quand elle est mise en vente…

La loi sur les licenciements abusifs est, elle, en train d’être enterrée…

Non. Maintenant, il faut voir ce qu’on met dedans. Il faut avoir des instruments nouveaux et efficaces. J’ai des idées que je compte bien faire partager avec le Premier ministre.

Lesquelles ?

D’abord le remboursement des aides publiques indûment perçues pour les entreprises qui ferment leurs sites ou qui s’opposent délibérément à un rachat par un concurrent. Et puis le droit préférentiel de reprise de leur entreprise par les salariés.

Vous avez dirigé la table ronde sur les rémunérations lors de la conférence sociale. Le fait que la patronne du Medef, en reparte fâchée, c’est plutôt une bonne nouvelle pour le gouvernement ?

Dans ce genre d’exercice, on échappe rarement au jeu des postures. Certains peuvent se dire que c’est mieux de sortir un peu fâché que souriant. Mais ce que je retiens, moi, de ma table ronde, c’est une entrée sincère et sans préalable dans la discussion de toutes les organisations patronales. J’ai même trouvé la CGPME [Confédération générale du patronat des petites et moyennes entreprises, ndlr] très en appétit de dialogue et soucieuse de vouloir construire des compromis. Le patronat a été très souriant dans le quinquennat précédent. Si on est arrivés à faire passer l’idée que les intérêts de l’entreprise ne se résument pas à ceux de l’actionnaire et du top management, alors c’est plutôt une bonne chose.

Est-ce que vous êtes pleinement satisfait avec le compromis européen négocié par François Hollande ?

Ce qui est incontestable, c’est que François Hollande a fait bouger les lignes dans des proportions que peu auraient imaginées. Le reproche que je fais non pas à François Hollande mais à la droite conservatrice européenne et notamment allemande, c’est de résumer l’intégration européenne à un mécanisme de sanction automatique de la Commission européenne, contre les déficits publics. Est-ce qu’on est arrivés au bout de ce qu’on peut obtenir ? L’histoire n’est pas finie. Je pense qu’à cette étape, le président de la République a utilisé l’essentiel des marges de manœuvre dont il disposait. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en aura pas d’autres demain.

Comprendriez-vous que vos amis puissent ne pas voter le futur traité d’union budgétaire qui contient la règle d’or ?

D’abord on ne sait pas ce qui sera soumis au vote. Et puis le groupe socialiste va en parler et débattre ensemble. La question posée est celle du moment où les programmes de stabilité budgétaire peuvent provoquer des effets procycliques dangereux, qui peuvent accélérer la récession. C’est en ce sens où les euro-obligations, l’évolution du rôle de la Banque centrale européenne et la monétisation de la dette doivent demeurer à l’ordre du jour et doivent être posées.

La motion Aubry-Ayrault qui prépare le futur congrès du Parti socialiste est-elle là pour marginaliser votre courant ?

Non, cela n’a aucun sens. Je ne me sens pas du tout visé. Je travaille dans ce ministère avec Pierre Moscovici et Jérôme Cahuzac en parfaite intelligence. Avec le gouvernement, on est en train de construire un processus de décision qui n’a jamais autant associé la société civile. Au sein du Parti socialiste, on a fait la primaire, on est le parti qui a le plus impulsé de rénovation démocratique, alors le prochain congrès doit être naturellement l’occasion d’un débat. Le problème pour moi n’est pas d’avoir un candidat au poste de premier secrétaire, c’est la réussite du président de la République et de la gauche.

Irez-vous jusqu’à déposer une motion ?

A ce stade, on ne parle que de contribution, et je ne préjuge pas de ce que sera l’avenir. Je suis très heureux que le Premier ministre et Martine Aubry signent une motion ensemble… mais, je le répète, il faut que le débat démocratique continue. C’est la condition de réussite de François Hollande. Et cela ne veut pas dire que je serais moins loyal au sein du gouvernement.

Vous êtes un ministre heureux ?

Je ne vais pas dire que je suis un ministre malheureux. Je suis heureux de prendre ma part de responsabilité et d’être là dans la bagarre.