La question du second tour n’était pas celle du choix du président pour gouverner le pays mais celle de l’élection du président pour représenter la république française. Ce point de vue, inspiré d’une réflexion du sociologue Patrick Weil à la veille du second tour, donne le sens de l’élection présidentielle pour des millions de Français venus se reporter sur le nom de Macron pour contrer le FN. Ceux-ci ne voulaient en aucun cas donner un blanc seing au candidat dont la rugosité du programme trop libéral et européiste menacerait la cohésion sociale plus qu’il ne répondrait aux attentes populaires du pays. Si l’on prend en compte le poids de l’abstention et du vote blanc ou nul qui exprime en grande part une protestation plus subtile que le report sur la candidate frontiste, - laquelle a su, malgré son inconsistance et ses provocations, capter de trop nombreux électeurs des couches populaires -, on mesure toute la fragilité de la base électorale du vote Macron.

A vrai dire,  cette dimension réelle du vote républicain au bénéfice du nouveau président semble être bien retenue par le nouvel hôte de l’Elysée au soir de son élection dans un message de reconnaissance et de modestie envers les citoyens français. Ceux-ci ont effectivement très largement porté au sommet des institutions républicaines un homme dont le parcours et la manière d’être préservent la dignité de la représentation nationale. Il n’y a pas de quoi s’étendre plus avant sur cet aspect du scrutin. En revanche, on ne soulignera jamais assez que ce résultat final est d’abord le fruit de la décomposition d’une gauche et d’une droite, frappées d’illégitimité dans un contexte de délitement économique et social sur fond de grave crise culturelle et morale d’une nation en proie aux affres de la mondialisation et du capitalisme financier international. Ce modèle contesté que l’on appelle le néo-libéralisme, c’est à dire cette construction d’une hégémonie de la finance internationale et des élites mondialisées qui trouvent à légitimer la politique qui les sert dans une parfaite dilution des souverainetés populaires et nationales au profit d’une Europe « austéritaire », rencontre en premier lieu l’opposition populaire des « laissés-pour-compte » de la mondialisation libérale.

L’expression politique de cette contestation « pour soi » du néo-libéralisme reste encore émergente. Car le populisme est trop largement porté par sa composante de droite – qui reprend la contestation de larges fractions d’une  classe dominée, fractions de classe   »en soi » sans véritable conscience  -  au détriment d’une reconstruction d’un peuple en lutte contre l’hégémonie de l’idéologie et du paradigme européistes. Cette dénonciation en règle s’est parfaitement exprimée dans la campagne de Jean-Luc Mélenchon dont on regrettera néanmoins la faiblesse du discours sur certains éléments programmatiques trop empruntés au désir de captation «  d’un vote bobo ». On le dira ainsi pour simplifier les positions à ce stade! C’est donc un processus de large décomposition politique qui a favorisé ces résultats dont on devine bien la fragilité à cette heure.

Les agitations et la fébrilité d’un monde politique soucieux de reclassement à « la va vite », dans la préparation d’une élection des députés de tous les dangers, n’en constituent pas moins une illustration de ce délitement moral et politique. Nos bonnes âmes voudraient à bon compte s’affranchir de cette vérité qui plombe leur pronostic enthousiaste quand la réalité du désarroi est bel et bien présente dans la conscience des Français. Ce temps de répit, selon l’expression de Jean-Pierre Chevènement, (1) qui fait suite à l’élection doit être mis à profit pour identifier de vraies solutions sur la base d’une campagne argumentée autour de l’intérêt général de la nation que doit porter, dans chaque circonscription  électorale, le député du peuple. Cette révolution citoyenne en marche est la seule qui mérite notre attention dans une volonté de contrer l’hégémonie néolibérale à l’échelle du pays et de l’Europe.

Dans cette perspective « un populisme de gauche » autour de la sécurité sociale et professionnelle, du droit à la sûreté, de la promotion de l’égalité des chances et d’un développement humain, n’aurait rien de répréhensible pour peu qu’il sache marier la protection sociale et le dynamisme économique dans une perspective de reconquête des leviers de la croissance sociale et de l’emploi en dégageant de nouvelles marges de souveraineté pour la refondation de l’Europe.

Tout un programme de « salut public » à inventer et à porter dans « un mouvement d’en bas » qui viendrait à point dans ce contexte de turbulence de tout un système!

Xavier DUMOULIN

(1) dans le carnet de Jean-Pierre Chevènement on peut lire cette déclaration au soir du second tour :

« La très nette victoire d’Emmanuel Macron offre un répit à la France. C’était une gageure, Emmanuel Macron l’a relevée.Mais cette victoire ne doit pas dissimuler l’ampleur des fractures sociales et la profondeur des ressentiments dont témoigne le score de l’extrême-droite au second tour, plus d’un tiers des voix, et un autre tiers d’abstention et de votes blancs parmi les inscrits.Le nouveau président de la République est un peu dans la situation du Général de Gaulle en 1958. Il a devant lui des défis gigantesques. Il a eu le courage de s’y affronter. Il devra faire preuve de beaucoup de réalisme et de pédagogie. Il faut lui donner les moyens de réussir en faisant prévaloir une idée force : au-delà des formules politiques usées, il y a la République et son exigence. »