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Alain Supiot: «La loi El Khomri attise la
course au moins-disant social»
PAR MATHILDE GOANEC
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 3 MAI 2016
Alain Supiot, éminent spécialiste du droit du travail,
revient sur le contexte qui a permis à la loi sur le
travail de la ministre Myriam El Khomri d’éclore et
à la critique du code du travail de prospérer : le
calcul économique, devenu l’alpha et l’oméga de la
production du droit. « Les hommes ne peuvent être
réduits à l’état d’un troupeau productif », rappelle
l’artisan du concept « des droits de tirage sociaux ».
Entretien.
Alain Supiot a hésité, longuement, avant de nous
accorder cet entretien. La peur de rajouter du « bruit »
au bruit. La peur également que l’on ne se focalise
sur sa critique (acerbe) de la loi sur le travail, en
dépit de son analyse plus large de la production du
droit, soumise désormais à des impératifs de « calculs
économiques », cette « gouvernance par les nombres »
détaillée dans l’ouvrage du même nom publié en
février 2015. Sauf qu’Alain Supiot est l’artisan en
France du concept « des droits de tirage sociaux »,
prémisses de toute une pensée nouvelle sur le travail et
la sécurisation des parcours, dont le compte personnel
d’activité contenu dans la loi El Khomri est un lointain
cousin. Et qu’il est l’un des meilleurs spécialistes du
droit social et de la théorie du droit, juriste au sein de
la chaire État social et mondialisation du collège de
France.
Flammarion vient d’ailleurs de rééditer son rapport,
écrit en 1999 avec un groupe de juristes européens
sur le droit du travail, qui garde toute son actualité,
sous le titre Au-delà de l’emploi : Les voies d’une
vraie réforme du droit du travail. « Je ne suis pas
pessimiste », déclare Alain Supiot, confiant dans la
capacité de notre société à « penser des dispositifs
qui permettent de faire en sorte que les progrès de la
technique soient des outils de progrès social, plutôt
que de plonger les individus dans le néant du chômage
et de la négation de leur utilité ».
Cette loi El Khomri, dites-vous, s’inscrit dans une
crise institutionnelle française et européenne où la
loi s’entend comme un instrument de la politique
économique. Comment caractériser ce nouveau
cadre institutionnel dans lequel nous vivons ?
Alain Supiot : En régime démocratique, la loi
exprime la volonté générale et procède donc d’une
délibération de nature politique, qui fixe les conditions
d’intérêt général sous lesquelles chacun sera libre
de poursuivre ses intérêts particuliers. Dans le
libéralisme à l’ancienne, les calculs économiques
étaient ainsi placés sous l’égide de la loi. Le propre
du néolibéralisme est de renverser cette hiérarchie
et de faire de la loi l’expression de calculs d’utilité
économique. La loi El Khomri est une manifestation
parmi d’autres de ce renversement. Elle procède de
calculs de certains économistes, selon lesquels une
moindre protection des droits des salariés engendrerait
mécaniquement une baisse du chômage. Ces calculs
sont contestés par d’autres économistes, mais pas
la logique selon laquelle le droit du travail serait
une affaire de calcul d’utilité. On parle aujourd’hui
indifféremment de réforme du marché du travail ou du
droit du travail, comme si le marché s’identifiait au
Droit. Et les experts convoqués dans les médias pour
débattre de droit du travail sont essentiellement des
économistes. La science économique ne se présente
plus comme un instrument d’intelligibilité du monde
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tel qu’il est, mais comme le fondement légitime de
ce qu’il devrait être. À vrai dire, considérer ainsi
la société comme un objet calculable et gérable
scientifiquement n’a rien de neuf. C’était déjà la
position d’Engels prophétisant la substitution de
l’administration des choses au gouvernement des
personnes et l’extinction de l’État…
D’où votre réflexion selon laquelle l’idée soviétique
s’est finalement prolongée dans le capitalisme…
La destitution du règne de la loi était en effet déjà
à l’oeuvre dans la planification de type soviétique,
qui considérait le Droit comme un simple instrument
de mise en oeuvre d’un calcul d’utilité collective. La
conversion des régimes communistes aux bienfaits des
calculs d’utilité individuelle a marqué une nouvelle
étape dans ce processus de destitution. Avant même la
chute du mur de Berlin, c’est dès 1979 l’adoption de
l’économie de marché par la Chine de Deng Xiaoping
qui a ouvert la voie à l’hybridation du capitalisme et
du communisme. À cette fin, la Constitution chinoise
définit le régime comme un « État de dictature
démocratique » et enjoint à cet État d’interdire à
quiconque de « troubler l’ordre économique de la
société ». Cet ordre économique est donc sacré et
intangible. Il n’y a pas besoin de forcer le trait pour
retrouver un montage comparable en droit européen,
avec la constitutionnalisation par les traités d’un
certain ordre économique de l’Union européenne, qui
borne l’exercice des libertés publiques (notamment
des libertés syndicales) et qu’aucune procédure
démocratique ne saurait remettre en cause, qu’il
s’agisse de référendums (on ne compte plus ceux
dont les résultats ont été ignorés ou contournés) ou
d’élections (comme l’a montré le cas grec en 2015).
La différence est que l’Union européenne n’a pas de
tête politique, alors que la Chine ou la Russie en ont
une, qui ne tolère pas la contestation.
La critique est rude. Vous assimilez, ou du moins
vous trouvez des traits communs entre le régime
soviétique et l’Europe telle qu’elle se construit ?
Assimiler, certainement pas ! Mais le fait de soustraire
les choix de politique économique à la délibération
démocratique est en effet un trait commun. Il y
en a d’autres, qui s’observent à l’échelon national.
On peut ainsi rapprocher la métamorphose des
oligarques soviétiques – hier membres privilégiés
de la nomenclature d’État et aujourd’hui capitalistes
fortunés – avec celle de ces hauts fonctionnaires
français qui ont fait fortune à la faveur du mouvement
de privatisation des entreprises ou services publics.
D’où cette spécificité française, d’avoir à la tête de
ses grandes entreprises des dirigeants issus des grands
corps de l’État et partis « pantoufler » dans le privé.
À la différence par exemple de leurs homologues
allemands, ces dirigeants n’ont pas été formés à
un métier déterminé et leur réflexe est toujours de
se défausser de leurs responsabilités sur l’État. On
n’imaginerait pas un grand patron allemand imputer
à son gouvernement ses mauvais résultats au lieu de
commencer par remettre en cause ses propres choix de
gestion.
© DR
En l’occurrence, ce que réclame le patronat
français est similaire à ce que réclame le patronat
à l’échelle européenne, c’est-à-dire que le droit
du travail s’entende aussi comme un instrument
susceptible de faire gagner des parts de marché…
Il faudrait s’entendre sur ce que vous appelez « le
patronat », notion du reste répudiée en France depuis la
création du Medef en 1998. D’une manière générale,
la catégorie juridique d’employeur, comme celle de
salarié, recouvre aujourd’hui des situations beaucoup
plus hétérogènes que dans l’ancien âge industriel.
C’est le droit du travail issu de cet âge révolu qui
confère au Medef sa représentativité et entretient la
fiction d’un monde patronal homogène partageant
les mêmes intérêts. Ces mécanismes juridiques de
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représentation collective tendent à nous masquer
qu’il y a aujourd’hui beaucoup d’entrepreneurs
dépendants et de dirigeants salariés. Les positions
du Medef ou de Business Europe ne sont pas en
fait, sinon en droit, représentatives de la diversité des
intérêts des artisans ou des PME. Et ces positions
ne se retrouvent pas à l’identique dans tous les
pays, chacun ayant son propre modèle social. Le
BDA par exemple (Bundesvereinigung der Deutschen
Arbeitgeberverbände), qui représente les employeurs
allemands, reste très attaché à la négociation de
branche, que le Medef souhaite quant à lui affaiblir au
profit des accords d’entreprise.
De fait, l’un des éléments majeurs de la loi El
Khomri est de rendre pivot la négociation collective
d’entreprise. Cette évolution est présentée comme
un modernisme, une manière de revivifier le
dialogue social dans les entreprises. Vous n’êtes pas
d’accord ?
La promesse d’un droit du travail rendu plus proche
des réalités par l’essor de la négociation d’entreprise
ne date pas d’aujourd’hui, mais des réformes Auroux,
adoptées en 1982. Sa modernité est donc toute relative
et il faudrait avant de s’engager plus avant dans
cette voie se demander où elle nous a conduits. Jean-
Denis Combrexelle a eu la lucidité et le courage
de le dire dans son rapport au premier ministre : «
La négociation collective, peut-on y lire, n’est plus
adaptée aux exigences d’une économie moderne et
mondialisée, les acteurs sont fatigués et dépassés, les
résultats sont décevants, bref la négociation collective
ne permet pas d’obtenir des résultats conformes à
l’intérêt général. » On ne saurait mieux dire, même
si ce rapport n’en tire pas les conséquences ! Quant
aux partenaires sociaux, le législateur n’a eu de cesse
depuis 35 ans de multiplier les obligations de négocier,
assorties des inévitables batteries d’indicateurs censés
en mesurer l’impact. Il a ainsi sous-traité, d’abord aux
branches d’activité, puis maintenant aux entreprises,
une partie du travail législatif et réglementaire.
Mais le métier des dirigeants de PME est de produire
des biens et services, et non des règles de droit. Ce
qu’ils attendent du droit du travail est un cadre clair et
stable. Cette stabilité est déjà lourdement compromise
par l’asservissement de la loi à la modélisation
économique, dont les prévisions ne cessent d’être
démenties. À peine mis en circulation, les « outils
juridiques » censés produire de l’emploi sont frappés
d’obsolescence et remplacés par d’autres, dans une
course effrénée que même les juristes spécialisés ont
peine à suivre. Comment un patron de PME pourraitil
s’y retrouver sans recourir à de coûteux cabinets
conseil ? Entre autres effets pervers, renvoyer ainsi
aux entreprises la responsabilité de confectionner leur
propre droit social ne peut que rendre ce droit encore
plus « illisible » et augmenter ce que les économistes
nomment les coûts de transaction.
Le précédent de l’extension de la complémentaire
santé par la loi de sécurisation des parcours
professionnels de 2013 est particulièrement éclairant.
Au nom de la liberté contractuelle – celle des seuls
employeurs, à laquelle les salariés doivent se plier –, le
Conseil constitutionnel a dynamité les bases juridiques
de la solidarité de branche en ce domaine, livrant ainsi
chaque petit patron au démarchage et à la surenchère
des assureurs. Rendue au mépris de la jurisprudence
européenne et de la volonté des partenaires sociaux et
du législateur d’autoriser en ce domaine un « degré
élevé de solidarité », cette décision a soulevé les
protestations de représentants de dirigeants de PME,
dont on complique ainsi à l’infini la tâche.
C’est-à-dire qu’en mettant l’entreprise au centre,
on déstabilise non seulement la protection des
salariés mais également celle des entreprises,
dans cette idée que la branche est le lieu de la
« police sociale de la concurrence » promue par
l’Organisation internationale du travail (OIT) ?
L’Organisation internationale du travail a été créée en
1919 afin qu’aucun État ne puisse « faire obstacle
aux efforts des autres nations désireuses d’améliorer
le sort des travailleurs dans leurs propres pays ».
C’est cette disposition constitutionnelle internationale
qui est à la base de ce qu’on peut en effet appeler
une « police sociale de la concurrence ». Elle répond
à une idée simple : la concurrence est bénéfique
si elle encourage l’ingéniosité et l’amélioration des
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produits et services. Elle est néfaste en revanche
si elle incite à surexploiter les hommes et la
nature. L’une des fonctions du droit du travail est
donc d’empêcher que les pays et les entreprises ne
s’engagent dans une course au « moins-disant »
social et environnemental. Pour canaliser ainsi les
forces du marché, on peut recourir à la loi ou à la
négociation collective de branche. Cette dernière a
la nature juridique d’une entente entre les entreprises
appartenant à cette branche. Elles s’accordent sur un
statut social commun, qui leur permet de mutualiser
leurs efforts pour disposer d’une main-d’oeuvre
qualifiée et motivée.
Ce ne sont pas les « mini-jobs », mais bien plutôt
cette mutualisation qui explique la qualité de la
formation professionnelle et des produits industriels
en Allemagne, ainsi que l’attachement de ce pays
à la négociation de branche. Dès lors qu’elle est
émancipée de la hiérarchie des normes, c’est-à-dire
qu’elle permet de se soustraire à la force normative de
la loi ou de la convention de branche, la négociation
d’entreprise a l’effet exactement inverse. Elle attise la
course au moins-disant social, l’entreprise qui parvient
à arracher, par un accord ou par référendum, les pires
conditions de travail se dotant par là même d’un
avantage compétitif sur ses concurrentes.
Le fait est que l’on a donné au code du travail une
autre mission, celle de lutter contre le chômage. Le
droit « du travail » comme un obstacle du « droit
au travail »… Cette idée irrigue-t-elle le mode de
pensée de ceux qui nous gouvernent ?
Que le droit du travail puisse avoir une certaine
incidence sur le chômage, c’est possible, mais pas dans
le sens qu’on nous rabâche. Les travaux de recherche
conduits à l’échelle mondiale sur le sujet, notamment
l’analyse des grandes bases de données constituées à
Cambridge par mon collègue Simon Deakin, tendent à
prouver que des standards de travail élevés favorisent
la qualité de la main-d’oeuvre et qu’ils ont sur l’emploi
un effet soit neutre, soit positif. Il est assez évident
que le niveau d’emploi dépend d’abord d’un certain
état de l’économie et notamment de la distribution
primaire des revenus. Francis Bacon en faisait déjà
la remarque au XVIIe siècle : l’argent, écrivait-il, est
comme le fumier, bénéfique si l’on veille à le répandre
mais nuisible si on le laisse s’entasser. L’explosion
des inégalités et le déclin de la part du travail dans
la distribution des revenus favorisent évidemment la
spéculation au détriment de l’investissement productif
et de la consommation. À s’en tenir au seul versant
juridique des choses, l’impact du droit du travail sur
l’emploi est certainement moindre que ceux du droit
monétaire et financier, du droit des sociétés, du droit
fiscal ou du droit comptable.
Depuis trente ans, contrairement aux poncifs
sur l’aversion française aux réformes, toutes les
potions néolibérales censées doper la croissance et
l’emploi ont été administrées à notre pays : la
Corporate Governance, le New Public Management,
la déréglementation des marchés financiers, la
réforme des normes comptables, l’institution d’une
monnaie hors contrôle politique, l’effacement des
frontières commerciales du marché européen… Et
bien sûr, la déconstruction du droit du travail,
objet d’interventions législatives incessantes et source
première de l’obésité (réelle) du code du travail. Il
serait sage de faire le bilan de ces réformes. La
déréglementation des marchés financiers a conduit
à leur implosion en 2008, suivie de l’explosion du
chômage et de l’endettement public. La Corporate
Governance, en indexant les intérêts des dirigeants
des grandes entreprises sur le rendement financier à
court terme, a précipité ces dernières dans un temps
entropique incompatible avec l’action d’entreprendre,
l’investissement productif et donc… l’emploi. Quant
à la monnaie unique, qui devait faire converger toute
l’Europe sur le modèle ordolibéral allemand, elle a
conduit tout au contraire, faute d’avoir pris la mesure
de la diversité des modèles nationaux, à exacerber
les divergences. Voilà autant de chantiers prometteurs
pour les fameuses « réformes structurelles ».
Il s’agit donc de réfléchir à ces fameuses autres
réformes pouvant avoir du sens sur le travail et
l’emploi ?
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Prenons-en un seul exemple. Une loi Strauss-Kahn du
2 juillet 1998 a rompu avec un interdit séculaire qui
défendait aux sociétés commerciales de racheter leurs
propres actions. Cet interdit était fondamental, car ce
qui justifie le droit des actionnaires aux dividendes,
c’est qu’ils assurent le financement de l’entreprise.
Autoriser les sociétés à racheter une partie de leurs
titres pour augmenter la valeur de ceux que détiennent
déjà leurs actionnaires inverse ce lien d’obligation,
en enrichissant ces derniers sans aucune contrepartie
de leur part. Cette réforme a favorisé la spéculation
au détriment de l’investissement. Une grande part
des liquidités dont les banques centrales ont inondé
les marchés financiers depuis 2008 dans l’espoir de
faire repartir l’économie a ainsi servi aux très grandes
entreprises à racheter leurs propres actions pour
enrichir leurs actionnaires, tandis que l’investissement
chutait, au point que l’agence financière Bloomberg
elle-même a fini par s’en inquiéter…
La justification de la réforme est aussi de dire que le
monde du travail a muté et qu’il nécessite un cadre
nouveau. C’est même le deuxième objectif affiché
de la loi. D’où aussi ce fameux compte personnel
d’activité (CPA), pensé comme une compensation
au reste de la loi.
Le problème du point de vue du droit du travail est
en effet de répondre aux conditions d’organisation de
l’économie aujourd’hui, et non pas à celles d’hier.
Il faut donc effectivement le réformer si l’on veut
qu’il continue à servir la plus grande justice sociale
possible. C’est une tâche très compliquée parce qu’il
ne faut pas lâcher la proie pour l’ombre, mais
concevoir des dispositifs qui fassent participer le
plus grand nombre aux progrès des techniques et
de la productivité. Faute d’imaginer comment et
sous quelles conditions le changement technique et
économique peut être facteur de progrès social, on
se condamne à réagir à des évolutions dont on n’a
pas la maîtrise. C’est ce que le grand syndicaliste
italien Bruno Trentin nommait le transformisme, par
opposition au véritable réformisme, qui est animé par
l’image d’un monde à construire.
C’était l’objet de ce rapport, écrit il y a vingt ans,
sur le travail « Au-delà de l’emploi » ?
En effet. Nous étions partis du constat que le
travail était plus grand que l’emploi et même que
le marché. Et donc que le changement technique et
organisationnel pouvait être saisi comme une chance
pour rendre à chacun une liberté plus grande dans
sa vie de travail. D’une part en ayant une vie
professionnelle plus variée et plus riche. Et d’autre
part en pouvant se consacrer davantage à des activités
hors marché, c’est-à-dire qui ne relèvent ni du travail
rémunéré ni de la consommation, tels la formation
de soi, l’exercice de responsabilités familiales ou
éducatives, l’engagement citoyen, etc. D’une manière
générale, le progrès technique devrait nous permettre
d’augmenter la part la plus « poïétique » du
travail, c’est-à-dire celle que les machines les plus
perfectionnées ne pourront jamais accomplir.
C’était il y a vingt ans et cette réflexion ne s’est pas
traduite sur un plan politique par une révolution
de notre conception du travail ? N’en est-on pas
toujours un peu au même point ?
Je ne dirais pas cela. Ce livre a participé d’un
changement de perspective qui n’est pas encore
achevé, mais qui s’est manifesté par exemple dans
les notions syndicales de sécurisation des parcours
professionnels ou de sécurité sociale professionnelle
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et dans la notion managériale de « flexicurité ».
Et ce changement a un grand écho dans les pays
émergents, où l’emploi salarié ne représente qu’une
part minoritaire de la population active. Mais il est
clair que ce changement fait l’objet d’interprétations
différentes.
Le livre a effectivement donné naissance à deux
visions, parfois confondues dans la notion de
flexisécurité : celle de la « flexicurité » et celle des
« droits de tirage sociaux », autre concept que le
livre a contribué à élaborer.
Il suffit de comparer terme à terme les concepts
mobilisés par chacune de ces orientations pour
mesurer ce qui les sépare. La flexicurité envisage l’être
humain comme un matériau souple qu’il faut mener
à la limite de la rupture. Cela conduit à raisonner
en termes de flexibilité, d’efficacité économique, de
marché, de capital humain et d’employabilité. L’état
professionnel des personnes envisage au contraire le
travailleur comme un être libre, dont la vie s’étend
sur un temps long, différent de celui du marché.
Cela conduit à raisonner en termes de liberté, de
justice sociale, de Droit, de travail et de capacité.
Dans un cas, le droit du travail est conçu comme un
instrument d’adaptation des hommes aux besoins des
marchés. Dans l’autre, comme le cadre institutionnel
le plus favorable à l’expression par chacun de son
génie propre, ce qui suppose un statut au long cours,
combinant liberté, sécurité et responsabilité. Mais
encore une fois, l’invention de ce nouveau droit du
travail doit tenir compte de la spécificité des cultures et
des modèles sociaux. Le modèle de l’emploi à vie, qui
a contribué grandement au succès des grandes firmes
japonaises, ne conviendrait pas aux États-Unis.
Est-ce que vous voyez néanmoins en germe dans la
loi El Khomri, et plus spécifiquement dans le CPA,
ce début d’ébauche de l’état professionnel dont
vous venez de parler ? D’une forme de sécurisation
des parcours ?
Un germe oui, dont la qualité a été accrue par la
négociation interprofessionnelle, et qui a le mérite
de ne pas se limiter au seul emploi salarié. Mais le
CPA se borne à regrouper dans un même ensemble
des comptes déjà existants en matière de formation
et de pénibilité, en les complétant d’un « compte
d’engagement citoyen ». Tout dépendra des conditions
de sa mise en oeuvre et de la volonté d’adosser ou non
ce dispositif à de puissants instruments de solidarité,
qui lui donneraient réellement de la consistance. Le
précédent déjà invoqué du dynamitage par le Conseil
constitutionnel du principe de solidarité dans la mise
en oeuvre des « nouveaux droits » prévus par la loi
de 2013 incite à la prudence, pour ne pas dire à la
méfiance.
Vous estimez aussi que la loi El Khomri est une
illustration supplémentaire de l’essor « des liens
d’allégeance » et du déclin du règne de la loi.
Pourquoi ?
Cette réforme vise à affaiblir d’un même pas la force
obligatoire de la loi et celle des contrats individuels.
Cela au profit d’une norme collective d’entreprise,
permettant la mobilisation maximale des salariés au
service des objectifs définis par l’employeur. On
passe ainsi d’un ordre régi par des lois (étatiques ou
contractuelles) fixant à l’avance les obligations de
chacun, à un ordre régi par des liens, dans lequel ces
obligations peuvent fluctuer en fonction des objectifs
de l’entreprise, tels que définis par l’employeur.
Ce glissement est tout à fait typique de la résurgence
des liens d’allégeance, telle qu’elle se manifeste non
seulement dans le rapport salarial, mais aussi dans les
rapports entre entreprises donneuses d’ordre et soustraitantes
ou encore entre les institutions financières
internationales et les États les plus faibles. Dans tous
les cas, on attend de la partie dominée qu’elle réagisse
en temps réel aux signaux qu’elle reçoit, pour atteindre
les objectifs fixés par la partie dominante. Prendre
conscience de cette évolution inciterait à développer la
négociation collective là où elle fait vraiment défaut :
au sein des chaînes de productions entre entreprises
dominantes et dominées.
C’est une autre piste que vous explorez dans
le rétablissement de plus de justice sociale,
l’imbrication des questionnements écologiques et
du travail ?
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C’est par le travail en effet que l’homme améliore
ou dégrade son écoumène, c’est-à-dire son milieu
vital. Les questions sociales ou environnementales
sont donc les deux faces d’une même médaille et
doivent être envisagées ensemble. La globalisation
néolibérale conçoit la planète comme un immense
marché, où tous les pays, assimilés à des entreprises
en compétition, devraient se spécialiser dans les
produits où ils disposent d’un avantage comparatif.
L’avenir de la Bretagne, dût-elle ne plus avoir
une goutte d’eau potable, serait de fabriquer de la
viande industrielle pour la Chine et celui de la
Chine, dût-elle asphyxier sa population, de monter
les produits conçus par les États-Unis, etc. Une telle
vision est à terme écologiquement et humainement
insoutenable, car aveugle à l’inscription territoriale
des sociétés humaines. On ne peut livrer sans
défense les économies africaines à la concurrence
des biens de consommation chinois ou des élevages
industriels bretons ou allemands, et déplorer ensuite
l’exode massif des jeunes Africains, privés de toute
perspective de travail décent dans leur pays.
Pourquoi, finalement, cette manière de penser
l’ordre du monde « par les nombres » ne pourraitelle
pas fonctionner, et servir le vivre-ensemble ?
Le succès de cette notion de « vivre ensemble » est
précisément un bon symptôme de la crise profonde de
nos institutions. Dans son récent ouvrage Fantômes
de l’État en France, Pierre Legendre observe que
nous méconnaissons la « note bétaillère » de cette
expression. En effet, ce sont les vaches qui vivent
ensemble ! « Elles vivent, écrivait Chesterton, en
pures économistes et rien ne nous indique qu’elles
se préoccupent d’autre chose que de brouter. »
Faire société, ce n’est pas seulement vivre côte à
côte. L’origine juridique de la notion de société
nous aide à le comprendre : déjà, dans le code de
Justinien, le contrat de société se caractérisait par
une entreprise commune, un projet commun, c’està-
dire par un imaginaire partagé qui donne sens à
la place et à l’action de chacun dans une société
donnée. Les hommes ne peuvent être réduits à
l’état d’un troupeau productif. Et si, faute de vision
politique, leurs dirigeants les traitent comme tels,
ils recherchent ailleurs – dans des réidentifications
religieuses, ethniques ou nationalistes – à donner à leur
vie un sens.
Retrouvez ci-dessous deux vidéos réalisées par
Laurent Mauduit sur un autre ouvrage d’Alain Supiot,
L’Esprit de Philadelphie (Seuil).
© Laurent Mauduit
© Laurent Mauduit
Boite noire
Cet entretien a été réalisé le 28 avril. Il a été relu par
Alain Supiot.
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