Extrait :

À l’époque, lors du débat référendaire en France, un an avant l’entrée en vigueur du traité, qui s’était soldé par une victoire étriquée du oui (51 %), toutes les flûtes étaient de sortie, du côté des partisans du traité de Maastricht. Les lendemains allaient chanter à tue-tête, c’était sûr : on pourrait enfin faire de la politique à l’échelle communautaire, l’Europe sociale ne tarderait pas à émerger. « Apprécions l’évolution accomplie, encourageait, par exemple, Jean Auroux, ex-ministre du Travail, après la victoire de François Mitterrand en 1981 et alors président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, le 7 mai 1992, dans le Figaro. L’Acte unique (mettant en place le marché unique en 1986 – NDLR) était d’inspiration exclusivement libérale ; le traité de Maastricht rétablit un meilleur équilibre en accordant plus de place au politique, au citoyen et au social. L’Europe sociale, s’il lui faut un cadre, ne se décrète pas : elle sera ce que nous en ferons. » Président de la Commission européenne entre 1985 et 1995, le socialiste français Jacques Delors en ­rajoutait même dans cette veine, non sans fausse contrition, en août 1992, lors d’un meeting avec Michel Rocard, à quelques semaines du vote en France. « La construction européenne a été trop élitiste et trop technocratique. Mais la soft-tyrannie de Bruxelles, c’est fini. C’est le grand atout de Maastricht que de rééquilibrer l’économique et le politique. La bureaucratie ne progresse que quand la politique fait défaut. Vous avez une occasion unique de rabattre le caquet de Delors et de rééquilibrer tout ça, c’est de dire oui au traité. » Michel Sapin, qui, ministre des Finances sous François Hollande en 2015, laissera passer sans moufter le bouclage de la camisole austéritaire sur la Grèce d’Alexis Tsipras, sortait les violons dans le Monde, en septembre 1992 : « Maastricht apporte aux dernières années de ce siècle une touche d’humanisme et de lumière qui contraste singulièrement avec les épreuves cruelles du passé. »

Alors qu’à gauche, au-delà des personnalités socialistes, comme Jean-Pierre Chevènement, et écologistes, le PCF est le seul grand parti à militer ouvertement pour le non au référendum, les figures de la gauche du PS ont, eux, encore de la foi à revendre. « C’est vrai, la façon dont se construit l’Europe aujourd’hui, y compris Maastricht, est d’inspiration plus libérale que ce dont je pourrais rêver, admet Henri Emmanuelli, président PS de l’Assemblée nationale, dans un entretien à Libération en juin 1992. Mais rien n’empêchera les socialistes de modeler, après Maastricht, le contenu de la construction européenne. Il ne faut pas confondre le contenant et le contenu. » Jean-Luc Mélenchon, qui a, comme chacun sait, fait un retour critique sur son engagement pour le oui à Maastricht depuis lors, en rajoutait dans l’enthousiasme sur le moment : « La souveraineté se trouve là où est le pouvoir réel, en l’occurrence à l’échelon européen, argumentait-il, en 1992, dans le Quotidien de ­Paris. Affirmer que le seul espace démocratique est celui de la nation est donc une absurdité. Aujourd’hui, il faut sauter le pas pour avoir demain une véritable nation européenne, avec une monnaie commune, bien sûr, mais aussi une armée commune et un Parlement souverain. L’extinction des Parlements nationaux étant à terme envisageable. »