L’ampleur de l’abstention lors des derniers scrutins laisse apparaître un phénomène de distanciation citoyenne vis à vis de l’offre politique. On a raison d’intégrer dans la recherche d’explications la part de l’effet déconfinement, la complexité des scrutins départementaux et régionaux groupés en cette fin juin, la ringardise du seul vote dans les urnes quand le vote par correspondance ou électronique serait un encouragement à plus de civisme électoral. On peut aussi disserter sur la reconnaissance du vote blanc qui devrait s’imposer du fait de cette tendance  à l’abstention massive du corps électoral.
Mais cette défiance de l’électorat n’invite-t-elle pas d’abord au nécessaire questionnement sur les causes de la démobilisation politique? Tout en considérant la sanction électorale infligée par un électeur sur trois à la majorité macroniste, hors sol et hors jeu dans ces scrutins régionaux et départementaux, l’abstention semble traduire un certain effondrement de l’attractivité des blocs en présence. Examinons tour à tour les blocs en question dans cette décomposition qui les frappe.
En soulignant d’abord, et il faut s’en réjouir, cet apparent reflux, ce dimanche 20 juin, de l’attractivité électorale du RN qui captait jusqu’alors l’essentiel du vote protestataire. Juste correction de la part d’un segment d’abstentionnistes perdus dans l’aggiornamento artistique du parti d’extrême-droite, ce « pole identitaire souverainiste » qui n’assume plus ses choix en la matière (1).

En second lieu, avec ce constat persistant du divorce durable de la sociologie électorale traditionnelle de la gauche d’avec l’offre politique de ses « représentants », depuis les années Jospin et sous Hollande, distanciation théorisée il y a une dizaine d’années, par la boîte à penser du P.S, Terra Nova qui fait son deuil de l’éloignement des couches populaires au bénéfice d’une recomposition du projet politique et des alliances du PS (2). Le Front de gauche a pu un temps relever une gauche défaite mais ses divisions ont hypothéqué l’avenir en commun avec aujourd’hui ce repli électoral de la France insoumise malgré le niveau élevé de popularité de son leader dont la légitimité semble bien entamée depuis quelques mois.

Le « macronisme », ce bloc bourgeois illusoire et élitiste en pleine déroute électorale dimanche dernier, a révélé lui aussi toutes ses faiblesses et fragilités (3). L »épuisement du néolibéralisme comme boussole du macronisme attise toutes les incertitudes actuelles après ce pragmatisme affiché du « quoi qu’il en coûte » quand le ministre de l’économie prétend rattraper la hausse des dépenses publiques et de la dette avec des économies de fonctionnement. Mais comment prétendre investir dans l’hôpital ou l’éducation nationale sans augmenter les dépenses de personnel? Comment dynamiser plus largement l’économique et le social sans une politique budgétaire s’appuyant sur une fiscalité plus juste?

Ce « bloc bourgeois » dissimulé derrière un pseudo-progressisme – après l’échec du « bloc de gauche » amputé de son front de classe historique – qui ne parvient pas à structurer durablement la nation a-t-il quelques chances de s’imposer avec l’alternance possible du parti Les Républicains aux prochaines présidentielles? Rien n’est moins sûr, les mêmes causes produisant les mêmes effets faute d’une offre véritablement alternative au macronisme! Par delà les discours de circonstance, on peine à identifier les différences de fond entre LR et LRM (4). 

L’idée, séduisante a priori, d’un « pôle social-écologique » vanté par les socialistes prend du plomb dans l’aile avec la compétition électorale qui exacerbe les rivalités entre écologistes et socialistes de toutes obédiences, les deux fractions hétérogènes présentant par ailleurs de fortes contradictions internes s’exprimant particulièrement dans cette porosité d’une partie des leurs d’avec le macronisme.

En sortant des scénarii de cuisine politicienne aux sources du désamour des Français pour une certaine offre politique, on s’attachera aux conditions d’un nouvel et large « rassemblement populaire », voire « populaire républicain » prôné aujourd’hui par Arnaud Montebourg dans sa tribune au Monde du 7 juin dernier ( 5). Arnaud Montebourg est ancien ministre socialiste de l’économie, ­du redressement productif et du numérique -2012-2015- et entrepreneur.

Comment donc aborder le travail politique et idéologique partisan et d’éducation populaire que recouvre un tel chantier dans « la constitution d’un nouveau bloc au pouvoir », « bloc populaire » ou « populaire républicain » (versus « bloc élitiste » ou « souverainiste identitaire populiste »), sans entamer une ébauche critique de la réception de cette notion emblématique -  et de plus en plus énigmatique – de « la gauche » qui ne voudrait pas s’aliéner le mouvement socialiste historique quand celui-ci n’a jamais été aussi étranger à l’inspiration des politiques conduites par la dite « gauche de gouvernement »? écrivions-nous en mai 2020 dans notre interpellation de la gauche.

Nous explorions les grandes lignes programmatiques proposées à court, moyen, voire très long terme et mises en perspective dans la conclusion de l’article (6) sans aborder le travail politique et idéologique partisan et d’éducation populaire que recouvre un tel chantier dans « la constitution d’un nouveau bloc au pouvoir ». La tribune d’Arnaud Montebourg embrasse l’ensemble de ces questions et ouvre, ce faisant, un champ d’action pertinent.

En vue de l’élection présidentielle de 2022, l’ex-ministre socialiste de l’économie appelle, dans sa tribune au journal Le Monde, à une union des forces populaires qui passe selon lui par un programme politique interventionniste, régulationniste, républicain et laïc, mais aussi par le contrôle de l’immigration et la lutte contre l’islamisme politique.

La tribune dénonce d’abord le choix des sociaux-libéraux qui « encourageaient la gauche à persister dans sa dangereuse préférence pour les questions sociétales, les minorités et le goût pour une certaine bourgeoisie libérale s’épanouissant dans l’individualisme et une mondialisation heureuse ». Reflet du « clintonisme », cette politique traduit « un mépris implicite pour les classes populaires  » captées par le vote Trump en 2016. « Pour les gauches mondiales, il n’était plus nécessaire de s’attaquer aux excès du système économique néolibéral et mondialisé puisqu’il était prétendument bon pour nos sociétés, précise l’ancien ministre. Le protectionnisme devait rester l’apanage des supposés populistes alors que chacun comprend l’urgente nécessité de rééquilibrage écologique et social d’une mondialisation sauvage et destructrice de nos sociétés occidentales. La question des salaires et de l’amour du travail était abandonnée au profit de la seule redistribution, par les impôts et le revenu universel, célébrant ainsi curieusement l’union de Bill Gates avec Benoît Hamon. » Cette première charge plante le décor dans la recherche d’une voie alternative s’émancipant du modèle dominant à gauche.

L’ancien ministre analyse les scores historiques du F.N, R.N à l’aune de ces démissions de la gauche et notamment de sa « politique austéritaire, parachevée par le quinquennat Macron, champion du mépris de classe ». A la veille du premier tour des scrutins départementaux et régionaux, notre homme politique reconverti dans l’entreprenariat, s’inquiète à raison des poussées du R.N annoncées par les sondages et des séismes prochains : « aujourd’hui la famille Le Pen est aux portes du pouvoir, plusieurs régions sont sur le point d’être gagnées par le Rassemblement national, et tous les candidats se revendiquant de la gauche (Mélenchon, Jadot, Hidalgo) seraient battus par Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Tout comme Macron qui n’en est plus très loin et devrait entrer dans l’histoire pour avoir minutieusement installé le RN au pouvoir, par incompétence ou cynisme ». Puisse-t-il se tromper après cette désaffection du corps électoral du RN « touché à son tour par le dégagisme » (7) au premier tour! 

La suite de la tribune revient sur l’histoire de la gauche évoquant « la majorité sociale (qui) a enfin rencontré la majorité politique » selon les mots du président Mitterrand en 1981 quand, selon Montebourg, « Avec Emmanuel Macron, c’est la minorité sociale d’un bloc bourgeois qui a arraché une majorité politique, gouvernant pour une base étroite avec arrogance. Cette recomposition découle de choix délibérés d’indifférenciation idéologique et de conversion de la gauche à la pensée unique. Depuis si longtemps, gauche et droite se succèdent au pouvoir pour mener les mêmes politiques néolibérales aux dépens des droits économiques et sociaux des classes moyennes et populaires. »

Pointant « l’affrontement scénarisé » de l’extrême centre et de l’extrême droite qualifiés respectivement de « bloc bourgeois » et de « bloc réactionnaire », Arnaud Montebourg dénonce l’expulsion des classes populaires du jeu politique qui favorise leur refuge chez Le Pen!

D’où l’importance d’une recomposition politique dans « l’unification politique du bloc populaire autour d’une force républicaine (qui) briserait la tenaille constituée d’un côté par le bloc bourgeois qui représente l’élite et de l’autre par le bloc réactionnaire qui prétend représenter par opposition tous les autres, c’est-à-dire le peuple. Pour réussir ce défi, il lui faut offrir une unification de ces deux composantes dans un nouveau choix démocratique capable de devenir majoritaire en 2022. »

Ce rassemblement populaire se ferait autour « des forces politiques défendant l’intérêt du plus grand nombre autour de l’intérêt général, cette France des gens ordinaires, qui faute de trouver leur représentation politique, désespèrent, abandonnent, se radicalisent, ou choisissent l’indifférence. » 

L’ancien ministre imagine une base sociologique dans ce rassemblement avec « Tous ceux qui forment cette France contre laquelle le quinquennat d’Emmanuel Macron s’est fracassé après dix-huit mois : la France des déclassés, des enracinés, des « quelque part », des « premiers de corvée », des diplômés précarisés, de « ceux qui ne sont rien » selon la triste formule présidentielle. Mais également une bourgeoisie d’intérêt général – chefs d’entreprise, hauts fonctionnaires, intellectuels, créateurs – qui refuse de faire sécession de la nation et reste fidèle au destin commun de cette République qui nous lie. Des populations qui aspirent à s’en sortir par leur travail et à en vivre dignement, qu’ils soient anciennement affiliés à la droite (petits commerçants, artisans, travailleurs indépendants, agriculteurs) ou à la gauche (ouvriers, employés, fonctionnaires de première ligne). Tous ceux-là peuvent former une nouvelle majorité. » 

Montebourg aborde ensuite logiquement la question du projet et dessine à grands traits quelques axes majeurs : « un travail pour en vivre, plutôt que la proclamation hasardeuse de la fin du travail assortie d’allocations universelles » ; « des augmentations de salaires, plutôt que d’assister dans la classe politique à un concours Lépine des impôts nouveaux » ; une France qui ‘’s’organise enfin contre la mondialisation qui nous étrille, quand on entend encore chanter les louanges de la mondialisation heureuse » ; « un minimum de souveraineté de la France face à une Union européenne incapable de résoudre les problèmes des Français et des Européens, car la démocratie est le seul moyen dont dispose le plus grand nombre pour reprendre le contrôle. »

Contre les mythes de la réussite individuelle et de la start up nation « cache-sexes de l’abandon total de l’industrie française, du made in France, de ses emplois et territoires, aux sirènes du laisser-faire pour les puissants, pendant qu’on ne laisse rien faire à tous les autres dans le pays de l’ultra-bureaucratie », l’ancien ministre rejoint les critiques de « cet Etat Léviathan bureaucratique, privatif de nos libertés, facteur de blocage du pays, auteur des errements sanitaires dans la crise Covid-19, quand les partis politiques peuplés d’énarques continuent à défendre aveuglément une haute administration qui travaille en roue libre. »

Reconnaissant envers les Français engagés dans le travail sur les territoires abandonnés et les solutions concrètes à « l’inverse des dirigeants (qui) ne semblent s’intéresser qu’aux métropoles », l’ancien ministre du redressement productif encourage « tous ceux-là (qui) veulent à coup sûr que la France produise et relocalise selon de nouveaux modèles écologiques ce qu’elle consomme, en organisant une collaboration entre toutes les générations, climat et boomers. Ils savent que la lutte contre le dérèglement climatique passe aussi par le renforcement du nucléaire et d’EDF comme service public national assurant une électricité bon marché. »

Parlant au nom de cette base sociologique, Montebourg aborde ensuite les questions de l’immigration sans concession face au slogan facile du « accueillons-les tous ! ». On regretterait un certain raccourci dans cette approche s’il ne précisait pas l’attachement des Français à la défense de « l’’application intransigeante de l’état de droit, le droit à la sûreté et à une police au service de la population face à l’insécurité qui atteint des sommets, tout comme le droit à la justice, qu’on soit puissant ou misérable » et la correction des « injustices cruelles et criantes de leur vie quotidienne. » S’agissant du combat contre l’islamisme politique, il rejoint « tous ceux-là (qui) veulent enfin que l’Etat les débarrasse de l’islamisme politique qui cherche à pervertir ou détruire les règles de la République délibérées en commun, quand quelques dirigeants s’aveuglent encore sur la dangerosité de cette autre forme de fascisme, l’autre versant de la peste brune. »

Mesurant le poids de l’abstention, du vote blanc ou nul, en provenance majoritairement des classes moyennes et populaires, Montebourg s’interroge sur la capacité « de réunifier cette force populaire et républicaine sur un programme politique interventionniste, régulationniste, républicain et laïc, dans et en dehors des partis. » Il conclue en synthétisant ainsi son projet : « Réunifier les premiers de corvée sur un nouveau compromis historique avec les milieux économiques et les forces sociales, avec la bourgeoisie d’intérêt général et les mouvements populaires, c’est dessiner là un nouveau compromis entre des forces qui se sont affrontées mais qui, dans l’intérêt commun de relèvement du pays, chercheraient un accord en échangeant les concessions réciproques. Tel est l’enjeu de 2022 auquel les hommes et femmes de bonne volonté doivent désormais s’atteler. »

(1) ex-FN aujourd’hui RN qui, affranchi de la pesante tutelle paternelle vieille France antigaulliste, catholique intégriste, mêlant  vichyssois, poujadistes et anciens de l’OAS et du mouvement Occident, a muté en force populiste identitaire sous l’impulsion d’une héritière prête à tronquer et troquer l’héritage familial très disputé par sa nièce et à capter pour mieux le détourner, l’attachement populaire aux valeurs de laïcité et de sécurité

(2) « La présidence Hollande est moins une anomalie que l’échec définitif des tentatives de concilier la base sociale de la gauche et la modernisation du modèle français. Ce projet se prolonge désormais par la tentative d’édifier un bloc bourgeois fondé sur la poursuite des réformes structurelles destinées à dépasser le clivage droite/gauche par une nouvelle alliance entre classes moyennes et supérieures. L’émergence, en réaction, d’un pôle souverainiste coexiste avec les tentatives de reconstruire les alliances de droite et de gauche dans un paysage politique fragmenté ». Cette synthèse extraite de la 4° de couverture de l’ouvrage de Bruno Aimable et Stefano Palombarini, « L’illusion du bloc bourgeois », édité début 2017,  anticipait formidablement l’interrogation sur « l’avenir du modèle français » dépendant « de l’issue d’une crise politique qui n’est donc pas liée à des querelles d’appareils et encore moins de personnes, mais à la difficulté de former un nouveau bloc dominant ».

(3) Reprenons à cet égard les développements d’Emmanuel Roux dans « La cité évanouie – Au-delà du progressisme et du populisme ». L’auteur évoque les grands moments machiavéliens de la présidence Macron. Acte 1 : la fortune accompagne le candidat dans la débâcle de la gauche et de la droite, l’utilisation de l’Ancien monde fait advenir le Nouveau, la politique des apparences, en début de quinquennat réussit à  bluffer l’opinion. Acte 2 : « la verticalité jupitérienne sait tout, décide de tout. Et d’abord, du sort des riches, ces premiers de cordée qui doivent nous emmener vers les sommets ». Acte 3 : « le dévissage du premier de cordée ». L’analyse de Roux s’arrête à l’été 2019. et l’anticipation n’en est que plus saisissante sur la gestion de crise du Covid-19, Acte 4, qui agit, selon nous, comme un révélateur de toutes les contradictions.

(4) En terme de projet notamment quand leurs thématiques favorites se conjuguent autour des thèmes récurrents de la politique de l’offre avec la baisse du coût du travail et des dépenses sociales (malgré l’explosion de la grande pauvreté et la marginalisation de la jeunesse) et les choix d’une flexibilité accrue (ubérisation, accords d’entreprises dérogatoires, mobilités, etc.).

(5) « Il faut unir le bloc populaire pour briser la tenaille entre les blocs bourgeois et réactionnaire »

(6) Quelles perspectives pour cette gauche française saisie du remord du pouvoir dans l’urgence de sa refondation systémique et d’ensemble ? par Xavier Dumoulin

(7) selon Le Monde du 22 juin 2021, les électeurs du RN sont ceux qui se sont le plus abstenus (73%) dans le cadre d’un taux exceptionnel d’abstentions de 66,7%. Effet de la dédiabolisation – comme semble l’exprimer le tweet d’un ancien élu du FN opposé à la stratégie de marine le Pen « c’est la clarté et la radicalité qui permettent de mobiliser , non la pasteurisation « ?