AGAUREPS-Prométhée

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De l’art de bien voter… ou de ne plus voter ! Par François Cocq, secrétaire national du Mars-Gauche républicaine (*) et Francis Daspe, secrétaire de l’Agaureps-Prométhée (**)

Créé par le 20 avr 2012 | Dans : AGAUREPS-Prométhée

Tribune libre – Article paru le 31 octobre 2007 dans l’Humanité.

http://www.humanite.fr/2007-10-31_Tribune-libre_De-l-art-de-bien-voter-ou-de-ne-plus-voter

Le traité européen modificatif signé au récent sommet de Lisbonne par les chefs d’État ou de gouvernement devrait être, selon les propos du président de la République Nicolas Sarkozy, ratifié par la voie parlementaire. Il s’agit d’un véritable hold-up démocratique plus de deux ans après la victoire du « non » aux alentours de 55 %, le 29 mai 2005. Il tombe sous le sens que ce qui a été décidé par référendum ne peut être modifié que par une même procédure référendaire, selon le principe difficilement contestable que seul le peuple est habilité à défaire ce qu’il a fait. Cela met en jeu le respect de la souveraineté populaire exprimée par la voie la plus démocratique qui puisse être.

Ajoutons également que ce traité modificatif n’est en rien le traité simplifié que l’on veut nous vendre. En dépit des efforts faits par ses promoteurs, il ne peut en effet être considéré comme modifié qu’à la marge par rapport au TCE. Il suffit pour s’en convaincre de lire la dernière tribune de Valéry Giscard d’Estaing, père du traité constitutionnel rejeté, parue dans un quotidien national, qui estime, en forme d’aveu, que la nouvelle mouture reprend les idées du précédent texte : pour lui, « la différence porte davantage sur la méthode que sur le contenu ». Le qualificatif de « simplifié » se révèle tout aussi abusif : les versions des deux traités ont en partage un jargon technocratique pareillement illisible. Il paraît également difficile de parler de « mini » (traité) pour une telle somme multipliant les renvois aux traités antérieurs.

 

L’exigence (démocratique) d’un nouveau référendum s’impose d’autant plus qu’il faut se souvenir du profond décalage (démocratique) révélé pendant la campagne : le non l’avait emporté, alors que près de 90 % des parlementaires et des médias militaient pour le oui. Cette très nette dichotomie est extrêmement préoccupante quant au fonctionnement de notre démocratie représentative, et constitue un symptôme éclatant de la crise du politique. Tout ce qui serait de nature à l’entretenir, pire, à l’aggraver, se révélerait véritablement malvenu.

On connaissait l’art du « bien voter » qui avait été signifié il y a une dizaine d’années aux citoyens danois et irlandais : après qu’ils eurent rejeté les traités de Maastricht et de Nice, ils avaient « généreusement » bénéficié d’un second scrutin, de rattrapage, pour faire acte de contrition et invalider leur première décision. À la seule politique économique possible, il était proclamé, à grand renfort de culpabilisation de citoyens décidément fort effrontés, qu’il n’y avait à présent qu’une seule façon de voter. Une étape supplémentaire est désormais franchie : « mal voter » entraînera à présent la suspension du droit de voter ! Pas même de seconde session cette fois-ci !

 

Les modalités de ratification de ce traité doivent interroger au premier degré la gauche. Toute la gauche, bien entendu, et sans oublier de prendre en considération pleinement, sans l’occulter ou le minimiser, le rôle qu’a joué en 2005 le « non de gauche ». Certes, celui-ci n’était pas majoritaire à lui seul (il fut tout de même estimé entre 30% et 35% des suffrages !) mais c’est lui qui a impulsé la dynamique génératrice de l’immense mobilisation citoyenne et du débat argumenté de haute tenue qui ont mis conjointement en exergue la nature profonde du TCE.

C’est donc à cette aune que l’attitude du Parti socialiste, pourtant cruellement désavouée par sa propre base il y a deux ans, doit être appréhendée aujourd’hui. Il n’est ni concevable ni acceptable que le PS foule aux pieds l’idée même de souveraineté populaire en laissant passer par voie parlementaire l’ersatz d’un texte que les citoyens français eux-mêmes ont rejeté massivement et sans ambiguïté en mai 2005. Il existe des principes qui ne peuvent être bradés sur l’autel de la realpolitik.

Cela pose plus globalement la conception nouvelle que le Parti socialiste se fait de la vie politique. En accréditant l’idée que seuls les deux grands partis institutionnels ont leur mot à dire sur une question aussi fondamentale, il acte de fait qu’il est seul à même d’incarner l’alternance et contribue de la sorte à imposer encore un peu plus un système binaire à l’américaine excluant toute possibilité d’alternative. Qu’importe s’il faut pour cela renier les engagements que le parti et la candidate avaient pris de concert lors des scrutins présidentiel et législatif du printemps !

Derrière ces manipulations, on voit aussi que se joue au PS la conquête de l’appareil. De calculs intéressés à court terme en alliances de circonstance, de préservation d’une unité à la fois sacralisée et instrumentalisée en renoncements peu glorieux, c’est l’image d’un parti replié sur lui-même et déconnecté de la France que donnent les socialistes. C’est surtout le triste aveu d’un parti déboussolé qui, après avoir renoncé à être une force de transformation sociale, abroge désormais l’idée même de changement. Les enjeux internes ne peuvent en aucune manière servir d’alibi à une retraite en rase campagne.

 

La démarche de nos actuels gouvernants et des autorités bruxelloises, mais aussi d’une partie de ce qui devrait être une opposition résolue devant un tel déni démocratique, est pour le moins singulière et cavalière. La méfiance affichée à l’égard des peuples, ce que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de manière plus tranchée de mépris, ne laisse pas augurer d’auspices engageants. Faudrait-il dans ces conditions s’étonner si les citoyens se détournaient davantage des enjeux de la construction européenne en particulier et de la vie politique en général ? La tenue d’un référendum à propos du traité de Lisbonne dans des conditions équitables peut en atténuer les effets dévastateurs, et ce quelle qu’en soit l’issue. Alors, votons !

 

(*) Mouvement pour une alternative républicaine et sociale – Gauche républicaine.

(**) Association pour la gauche républicaine et sociale – Prométhée.

Gouvernance européenne de classe, par Francis Daspe, Secrétaire général de l’Association pour la gauche républicaine et sociale–Prométhée, membre du Parti de Gauche

Créé par le 20 avr 2012 | Dans : AGAUREPS-Prométhée

Tribunes dans l’Huma - le 6 Juillet 2010

Pourquoi l’Europe souffre-t-elle d’un double déficit démocratique et social ?

 

La Commission de Bruxelles a émis le souhait de soumettre à l’avenir les budgets des États membres de l’Union européenne à un double contrôle des instances européennes, elle-même puis le Conseil européen des ministres des Finances, avant leur vote devant les Parlements nationaux. Cette proposition illustre de manière éclatante le double déficit, démocratique et social, caractérisant la construction européenne depuis le début. Cette mise sous tutelle des États en matière budgétaire consacre une étape supplémentaire dans le non-respect de la souveraineté des peuples. La Commission s’octroie de facto la prérogative quasi exclusive de surveiller la dépense publique, se posant en arbitre suprême de sa supposée orthodoxie comme le faisait en son temps le tribunal de l’inquisition à propos de la foi. Il est bien évident que ses sentences iront à l’encontre des orientations qu’auraient pu prendre les peuples à l’occasion de consultations électorales. Cela revient en somme à graver dans le marbre une seule politique en matière économique, à l’instar de la tentative faite avec la « concurrence libre et non faussée » lors du traité constitutionnel européen, massivement repoussé par les citoyens français le 29 mai 2005 mais finalement imposé en catimini par un subterfuge nommé traité de Lisbonne.

Que cette proposition ait pu être saluée positivement par certains au motif d’une meilleure gouvernance accentue le malaise. Les progrès de gouvernance équivalent à des régressions démocratiques : pour nos élites, c’est le moyen le plus efficient pour contourner ou ignorer la voix populaire démocratiquement exprimée. La logique même des traités européens, de Maastricht à Lisbonne en passant par Amsterdam sans vouloir remonter à Rome, agit à l’égal d’un verrou en matière de fonctionnement démocratique.

La gouvernance comporte en fait une autre finalité qui apparaît rapidement en filigrane : l’approfondissement prévisible et mécanique du déficit social. En effet, la mise en application d’une telle mesure se traduira automatiquement par un durcissement des politiques de rigueur et d’austérité, que les termes soient employés ou pas ne changeant rien à l’affaire. Le but de celles-ci est bien connu : faire supporter le poids de la crise par ceux qui, d’Athènes à Madrid en passant par Paris, n’en sont pas responsables. Les effets fondamentalement rétrogrades sont déjà concrètement à l’œuvre, que ce soit en terme d’appauvrissement des services publics, de casse du système solidaire des retraites, de restrictions en terme d’emploi ou de démantèlement de la protection sociale.

Il devient urgent qu’une prise de conscience salutaire se fasse au sein de la population victime de ces iniquités. L’enjeu vise à établir dans un nécessaire travail d’éducation populaire les relations de causalité entre des orientations prises au niveau européen et la dégradation des conditions de vie quotidienne affectant la majorité de nos concitoyens.

Cette proposition de limitation de la souveraineté budgétaire des gouvernements nationaux résume à elle seule l’impasse dans laquelle se trouve la construction européenne conçue en fonction de la tyrannie de la « seule politique possible » d’inspiration libérale et véhiculée par des élites politiques de surcroît pas toujours élues. Le concept de gouvernance se révèle être un redoutable outil au service d’une politique de classe allant à l’encontre des intérêts des peuples. La double besogne conjuguant déni démocratique et casse sociale ne saurait cependant être attribuée à la seule responsabilité de l’échelon européen. Rien ne peut se faire sans la duplicité confondante et la connivence à peine masquée de gouvernements dont le dénominateur commun réside dans un ralliement plus ou moins assumé au libéralisme. L’efficacité de la riposte passe aussi par la prise en compte de la complexité de cette intrication s’apparentant à une collusion d’intérêts

Le vote utile ou l’abdication de la pensée, par Francis Daspe

Créé par le 20 avr 2012 | Dans : AGAUREPS-Prométhée

 

Tribunes dans l’Huma -  le 16 Décembre 2011

Doit-on oublier ses convictions ?

 

 

Par Francis Daspe, secrétaire général de l’Association
pour la Gauche républicaine et sociale (Agaureps-Prométhée)

 

«Je voterais bien pour vous dont les idées me sont proches, mais je voterai pour un autre dont les idées me sont pourtant un peu plus éloignées. » À peu de choses près, c’est ainsi que l’on pourrait définir la mécanique du vote utile, dont on nous rebat les oreilles dès lors que se profile la saison des élections. L’affaire se joue à un « s » près, non celui marquant le pluriel des choix possibles caractérisant la démocratie, mais celui faisant passer du conditionnel de l’intention à l’impératif de l’acte. Un acte manqué qui tend à rapetisser la démocratie, n’hésiteront pas à dire certains.

Cette infime différence, inaudible à l’oreille, ne permet pas la conjugaison harmonieuse de la conviction du citoyen en réflexion et du vote du citoyen en action. La distorsion devient alors la règle, au préjudice exclusif de la conviction. Le vote utile, ainsi présenté, signifie en effet la défaite de la pensée. La nécessité de s’effacer est intimée à la pensée autonome devant les contraintes de la stratégie. La stratégie dans le plus honorable des cas, car il s’agit la plupart du temps de basse tactique loin d’être toujours reluisante. Il induit pareillement le primat des intérêts particuliers et des plans de carrière. C’est clairement reléguer aux oubliettes les convictions dont nous avons la faiblesse de considérer qu’elles doivent charpenter l’action politique de tout un chacun. Car à Mirabeau, qui se gaussait de Robespierre au motif qu’il croyait à tout ce qu’il disait, nous préférerons toujours ce dernier.

Le choix de prioriser l’apparence sur le fond correspond bien aux tendances lourdes de la société dans laquelle s’inscrit aujourd’hui l’action politique. La superficialité en est la caractéristique majeure. La personnalisation et la pipolisation à outrance impriment leur marque, ou plus exactement leur tyrannie. Celle de l’immédiateté qui révèle son incompatibilité avec la réflexion de fond : la recherche du bon mot ou de la posture accrocheuse supplante l’examen du contenu et la vérification de la cohérence des discours. Il faut y voir la manifestation de l’américanisation autant de la société que de la politique, qui conduit à l’accentuation du bipartisme, avec pour conséquence la réduction de l’offre politique. La différence et la décision se trouvent alors bien souvent entre les mains des communicants, dont les plus fameux sont les spin doctors anglo-saxons.

Réaffirmons une fois de plus cette évidence dès lors que l’on se trouve en démocratie : chacun est responsable du vote qu’il obtient… ou n’obtient pas… Il ne saurait y avoir de candidats légitimement plus utiles à concourir par opposition à d’autres qui ne le seraient pas. La question du vote utile est d’ailleurs à double tranchant. Quel est, en fin de compte, le vote le plus utile ? Ne serait-ce pas celui qui fait avancer les idées ? La prétendue utilité d’un vote réside certainement dans ce qu’il permettra d’obtenir dans l’exercice du pouvoir ou dans sa capacité à infléchir le sens des décisions, et ce où que l’on se trouve.

La politique doit garder pour boussole le primat de la sincérité des idées. C’est ce qui garantit la noblesse de l’engagement politique. Et certainement pas se laisser guider par des combinaisons tactico-politiciennes. Sans quoi le vote utile équivaudrait à un vote par défaut, se transformant de fait en attentat aux convictions. Il ne faudrait plus dès lors s’étonner de l’éloignement croissant des citoyens de la chose politique.

Le vote utile tel qu’il nous est asséné épouse en réalité les contours d’un vote futile. Le choix se fait aux antipodes de la raison. Point d’arguments exprimés en raison, mais l’argument d’autorité qui verrouille de facto toute tentative de débat. C’est l’abdication de la pensée critique autonome.

Aux élections de 2012, il est urgent que chacun vote en fonction de ses convictions. Formulons-en le vœu, car c’est le débat démocratique qui en sortirait seul grand vainqueur.

L’intérêt général, objet politique non identifié ? par Francis Daspe

Créé par le 20 avr 2012 | Dans : AGAUREPS-Prométhée

Actes de la réunion publique de l’AGAUREPS-Prométhée du 22 novembre 2011 à Mont-de-Marsan

 

Il existe un certain nombre de thèmes qui se prêtent aisément à être tranchés par l’argument d’autorité. L’intérêt général en est un parmi les plus exemplaires. Il va de soi que chacun se targue d’agir uniquement en fonction de sa recherche. Du moins publiquement bien évidemment, car quel responsable politique pourrait en effet avouer ne pas en faire sa seule boussole ? En privé, il peut bien évidemment en aller autrement… Quant aux faits, n’en parlons même pas !

L’intérêt général est repris par tout le monde, à tel point que l’expression en devient véritablement galvaudée. Le contenu est loin d’en être toujours clairement explicité. L’AGAUREPS-Prométhée, refusant comme à son habitude de céder aux diktats de la pensée unique et du politique correct, ne peut se résigner qu’une telle notion soit reléguée au rang « d’objet politique non identifié ». Ou pire, qu’elle fasse l’objet des formes les plus éhontées d’instrumentalisation ou de manipulation.

L’intérêt général doit au contraire se situer au cœur même de l’action politique et de la chose publique, autrement dit de la res publica. Il a vocation à constituer un clivage politique fort sur l’échiquier politique. Mais pour cela il faut aller au fond des choses et ne pas se payer de mots. L’utilisation de l’argument d’autorité contrevient aux règles les plus élémentaires du débat : elle signifie bien souvent l’absence de tout argument. L’AGAUREPS-Prométhée n’octroie doit de cité qu’aux seuls arguments formulés en raison. 

 

 

Définir l’articulation entre intérêt général et intérêts particuliers

 

Si l’intérêt général fait l’objet d’autant d’ignorances fâcheuses et d’approximations coupables, c’est que l’articulation avec les intérêts particuliers a trop souvent été négligée. C’est par une réflexion approfondie sur celle-ci qu’il sera possible d’appréhender au mieux la totalité des enjeux recelée par la question de l’intérêt général. Dans cette perspective un important travail civique et d’éducation populaire s’impose. Il vise à repréciser la notion et les contours de l’intérêt général pour en faire réellement et résolument la boussole de toute politique publique.

 

Plusieurs tentatives de définition sont possibles et plausibles. Il convient de les évoquer toutes afin de déterminer la part de vérité ou d’imposture de chacune. La définition la plus classique, la plus simple ou la plus simpliste, distingue les promoteurs de l’intérêt général et les défenseurs des intérêts particuliers. Elle peut certes constituer un repère commode qui est loin d’être exempt d’une part de vérité. Mais il ne s’agit pas d’un clivage qui soit vraiment pertinent et opératoire en raison de son caractère trop binaire. Ce serait offrir une vision pour le moins caricaturale et manichéiste de l’échiquier politique en opposant les présumés vertueux aux supposés cyniques. Qui pourra et osera raisonnablement se ranger dans le camp des défenseurs exclusifs des intérêts particuliers en toute circonstance ? Il faudrait avoir un niveau insoupçonnable de cynisme et de désabusement pour se positionner de la sorte.

La distinction entre ceux considérant que la somme des intérêts individuels équivaut à l’intérêt général et ceux pensant que l’intérêt général transcende les intérêts particuliers se révèle plus pertinente. Le sens idéologique d’une telle formulation se concrétise immédiatement en positionnement politique. Ceux qui professent que l’addition des intérêts particuliers peut correspondre à l’intérêt général font intervenir une main invisible, en dignes émules d’Adam Smith. Cette main invisible est bien souvent mystérieuse, qu’elle soit divine ou s’incarne dans le marché. Car ces libéraux, puisqu’il faut les appeler par leur nom, répugnent à ce que cette main invisible soit actionnée par la puissance publique. Avouons cependant que les libéraux feignent davantage de croire à un tel postulat qu’ils n’y croient réellement. La main invisible n’est pas une entité totalement immatérielle : elle épouse les contours d’intérêts matériels bien sentis qu’il s’agit de préserver. C’est l’existence de ces intérêts matériels qui font apparaître la dimension quelque peu surfaite car excessivement théorique d’un tel clivage. Mais il reste insuffisant pour d’autres raisons que celle-ci.

La définition d’un intérêt général au-delà de tous les intérêts individuels peut en effet être récupérée par les conservateurs de tout crin. C’est un moyen parmi d’autres pour disqualifier les revendications de transformation sociale afin de laisser perdurer en l’état les injustices et les privilèges de la société. Le stratagème est de plus en plus utilisé : il s’agit rien moins que d’une version se voulant vertueuse de la philosophie de la résignation dont la finalité est de valider les privilèges d’une minorité de nantis. En quelque sorte une forme d’opium fort éloigné de la notion d’émancipation. Le contexte de crise économique se montre propice à ce genre de manœuvre socialement connotée : on sait pertinemment que l’appel aux sacrifices de beaucoup n’empêche pas le maintien du train de vie dispendieux de quelques uns.

 

Par ailleurs des questions basiques doivent être élucidées avant d’aller plus loin. Au nombre de trois, elles  sont cruciales pour se garantir de tout genre de confusion.

L’intérêt de la majorité peut-il servir d’intérêt général ? La concordance entre les deux, tentante à réaliser, n’est pas automatique. Mais si l’intérêt du plus grand nombre ne recoupe pas l’intérêt général, c’est qu’il existe un hiatus confinant à l’anomalie. Car sur le long terme l’intérêt général ne peut bien évidemment pas se construire contre la majorité du peuple. Ce décalage, qui peut exister, doit cependant rester du domaine du transitoire. A moins que le sentiment civique soit dans un état tellement dégradé que l’intérêt du plus grand nombre ne se résume qu’à une explosion d’individualismes forcenés. Soit dit en passant, c’est en cela que réside peu ou prou le projet de société porté par le néolibéralisme triomphant : l’atomisation d’un corps social perçu comme des individus déconnectés des enjeux collectifs et mis en concurrence les uns contre les autres dans une vision de court terme. Dans cette configuration il existe peu de chance pour que ces individus se retrouvent en capacité de définir un intérêt général. Car la construction de l’intérêt général ne peut être isolée de la société. L’intérêt du plus grand nombre, dans un contexte de lutte des classes, peut se rapprocher de l’intérêt général et en tenir lieu. Insistons bien également sur le fait que l’intérêt général est une construction humaine de nature politique et sociale, pas un objet tombant du ciel à l’égal d’une révélation ou fabriqué par une quelconque main invisible bienfaitrice.

De la même manière, l’intérêt général peut-il correspondre avec l’intérêt d’une minorité ? Nous ne le pensons pas, à moins de croire à l’existence d’une avant-garde éclairée dont les réflexions et les revendications se substitueraient à la notion même d’intérêt général (argument parfaitement réversible aujourd’hui servi par les libéraux stigmatisant la prétendue immaturité d’un peuple dont il faudrait se passer des avis flairant un populisme moisi et veule voué aux gémonies). D’une certaine façon, ce serait réhabiliter indirectement des formes insidieuses de suffrage censitaire, qu’elles soient fondées sur l’argent ou sur de prétendues capacités. Par contre, qu’une minorité puisse dans certaines circonstances aller à l’encontre de l’opinion dominante pour au final faire évoluer dans un sens imprévu l’intérêt général est absolument concevable. Ne sous-estimons pas à cet effet la puissance anesthésiante pour l’esprit de toutes les formes de pensée unique qui ne peuvent prétendre tenir lieu d’intérêt général.

L’intérêt général peut-il enfin correspondre à l’intérêt de tout le monde ? Non, il s’agit au contraire d’une illusion nocive. Ou alors dans des cas très exceptionnels n’ayant pas vocation à être permanents. Même dans les périodes d’union sacrée, on a bien vu que des intérêts divergents pouvaient s’exprimer à rebours des opinions massivement imposées. Faire croire qu’il puisse en être autrement conduit à ignorer la réalité de classes de la société. Ce fut l’argument privilégié de ceux qui se sont évertués à militer pour un dépassement des intérêts antagonistes de classes. Les régimes fascistes, animés par une vision dite corporatiste de la société, en firent leur credo pour mieux satisfaire au final les intérêts des puissants en agitant un prétendu péril rouge.

 

 

Les lieux d’expression de l’intérêt général

 

Une fois définie à grands traits la délicate notion d’intérêt général, reste à l’exprimer, à la défendre et à la promouvoir. Ce n’est pas forcément le plus simple. La question des lieux où peuvent se réaliser ces objectifs est ainsi posée.

 

En partant du principe non négociable de la souveraineté du peuple, le lieu privilégié d’expression de l’intérêt général est le bureau de vote. Le bulletin et l’isoloir demeurent les outils les plus sûrs pour œuvrer à la réalisation de cet intérêt général. Le suffrage universel possède cette vertu. Mais il ne faut pas non plus minimiser les stratégies de contournement du vote du peuple qui ont tendance à proliférer. La revalorisation du suffrage universel constitue une urgence démocratique. L’AGAUREPS-Prométhée s’était interrogée dans une réunion précédente sur cette grave dérive en matière de démocratie, en se demandant si le suffrage universel était au final l’arche ou l’alibi de la démocratie[1]. Il conviendra de s’y reporter en vue de compléter les analyses.

Le vote ne peut pas non plus devenir un acte mécanique effectué indépendamment de la prise en compte des enjeux en découlant. Le contexte de désidéologisation des débats politiques y conduit malheureusement trop souvent. Cette réalité permet d’aborder l’impérieuse nécessité d’une implication citoyenne plus forte, ne serait-ce qu’au cours des campagnes électorales. En filigrane, est également mise sur la table la question du pluralisme des médias qui est quotidiennement bafouée. Les phénomènes d’abstention et de non inscription sur les listes électorales sont un symptôme de ce manque d’implication et de ce défaut de pluralisme des médias.

 

Même quand la loi est votée au nom du peuple, l’honneur d’un système pleinement démocratique réside dans le fait que le peuple puisse encore la contester. Et ceci par des moyens tout à fait légaux. En effet, seuls les régimes totalitaires ne permettent pas l’expression de tels espaces de contestations témoignant de la vitalité d’une démocratie. C’est l’objet notamment de ce qu’il est communément appelé luttes sociales. Le droit de grève et les libertés syndicales sont en effet reconnus comme des droits constitutionnels. La rue devient alors souvent le lieu où ces luttes sociales s’expriment à la vue des citoyens, contribuant à une plus grande conscientisation. Avouons cependant qu’il n’est pas toujours aisé de créer les conditions nécessaires à une véritable implication populaire.

 

Mais les luttes sociales ne se résument pas à ces moments de forte tension que sont les conflits bénéficiant ou pas d’une forte médiatisation. Elles peuvent pareillement s’inscrire au quotidien. Le lieu de travail devient dans cette configuration le lieu adéquat de la détermination de l’intérêt général. La démocratie sociale entretient une relation étroite quoique trop souvent négligée avec l’expression politique de la citoyenneté. Les entreprises ont vocation à devenir, ou à redevenir, des espaces de citoyenneté.  

 

Une meilleure articulation de la démocratie sociale et de la démocratie politique s’impose donc. Il convient bien entendu de dépasser les fausses oppositions qui parasitent les données de la question. Le vote et les luttes sociales sont complémentaires : les revendications des travailleurs ne peuvent être optimisées que par l’existence d’un débouché politique crédible. Ce dernier est bien évidemment renforcé par la création d’un rapport de forces social favorable. C’est la condition nécessaire afin de redonner leur force propulsive à la fois au suffrage universel et aux mobilisations sociales. Les messages des urnes et de la rue ne sauraient être valablement mis en concurrence.

 

Dans cette optique, les syndicats possèdent un rôle particulier à jouer. Leur rôle est bien évidemment à renforcer. Le sujet pourrait se prêter à de très longs développements. Pour l’heure, contentons-nous d’aborder un élément qui nous paraît central. Il s’agit des champs d’action attribués à l’action syndicale en liaison avec l’interprétation à donner à la charte d’Amiens de 1906. Cette dernière consacrait l’indépendance du syndicalisme vis-à-vis des partis politiques, situant clairement la CGT de l’époque « en dehors de toute école politique ». Une telle orientation, réellement nécessaire, a cependant conduit à occulter la « double besogne » dévolue dans le même texte au syndicalisme : une première « quotidienne » visant à « l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates », une seconde « d’avenir » se fixant pour horizon « l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ». La deuxième besogne a été parfois oubliée au motif qu’elle faisait trop politique. En réalité, ces deux aspects ne sauraient être disjoints et mis en opposition.

Aujourd’hui, il serait fort intéressant de demander à chacune des organisations syndicales dans quelle mesure elles articulent ces deux éléments dans leur action militante, si elles en privilégient un au détriment de l’autre. La demande pourrait également s’appliquer avec la même pertinence aux partis politiques de gauche : assurément, certains ont remisé au rayon des antiquités l’ambition de transformation sociale tandis que d’autres négligent de centrer leur action sur l’amélioration immédiate des conditions de vie des citoyens au motif de travailler à une hypothétique révolution.

 

 

Une question à l’actualité brûlante

 

La question de l’intérêt général n’est pas de nature uniquement théorique : elle s’inscrit également dans le moment présent. Elle peut représenter une excellente grille d’analyse afin d’appréhender les enjeux de l’actualité.

 

La connivence et la consanguinité des différentes oligarchies, qu’elles soient politiques, économiques, médiatiques ou culturelles sont une réalité incontestable. Ceux qui tentent de considérer cela comme une vue de l’esprit ne cherchent qu’à reléguer au second plan une réalité dérangeante. Ces élites s’étaient liguées pour favoriser le oui à l’occasion du référendum du 29 mai 2005 portant sur le traité constitutionnel européen. Faute d’avoir su imposer leur point de vue au peuple, elles ont ensuite décidé d’ignorer ce vote en le contournant par l’adoption en catimini du traité de Lisbonne.

Elles font peser une véritable chape de plomb sur la parole populaire, persuadées que « la masse ne peut pas avoir raison contre la supposée intelligence ». Supposée intelligence qui bien entendu est la leur de manière exclusive, la masse étant qualifiée sans ménagement de « moisie ». Le mot de populisme est alors lancé comme une invective, voire un anathème stigmatisant à tout jamais ceux qui en sont victimes. L’abstention croissante résulte pour partie de ce non respect répété de la souveraineté populaire, souvent au nom de la prétendue compétence des experts et de l’efficience du concept de gouvernance, avec en filigrane la pleine disqualification du peuple. L’échelon européen a constitué un levier privilégié de cette corruption de l’intérêt général, avec la complicité au moins passive des élites nationales. Les derniers soubresauts de la crise européenne fournissent des illustrations édifiantes de  cette sourde volonté de contourner la souveraineté populaire.

 

La prise de conscience de la nature fondamentalement de classe des politiques menées doit servir de révélateur au plus grand nombre dans le cadre de la définition de l’intérêt général. L’expression « lutte de classes » ne semble plus être en odeur de sainteté dans les discours bien-pensants. Elle serait le signe d’un archaïsme de temps révolus de la part de ceux qui l’utiliseraient. Bien à tort, car elle est toujours à l’ordre du jour. Warren Buffet, régulièrement classé parmi les personnes les plus riches de la planète, l’avait bien compris en confiant qu’elle existait toujours, mais que c’était sa classe qui était en passe de la gagner. La mention de lutte des classes effraie les possédants qui feignent d’y percevoir la promesse de torrents de sang. Rassurons-les : il s’agira seulement de reprendre les 10% de la richesse passés au cours des vingt dernières années des revenus du travail à ceux du capital. L’intérêt général ne saurait être déconnecté de la recherche d’un nouveau partage des richesses.

On assiste en effet au triomphe des classes dominantes et de la finance. La crise financières et des dettes souveraines aura eu au moins le mérite de démasquer l’imposture du discours des possédants. La dénonciation de l’assistanat des pauvres constituait une ritournelle lancinante de leur part. On a pu s’apercevoir que l’assistanat existe bien, mais à fronts renversés. Les profits sont privatisés, les pertes sont socialisées. Les banques jouent, mais quand elles perdent elles sont renflouées avec de l’argent public. Dès lors qu’elles refont des profits, le temps des dividendes revient comme par enchantement : plus question de s’acquitter de ses dettes ou de partager.

 

Les services publics constituent le cadre privilégié de l’intérêt général. Il n’est pas anodin qu’ils subissent des attaques violentes dans le but de les livrer à des intérêts privés et à les placer dans la sphère marchande.

Les services publics représentent le seul patrimoine, de nature collective, pour tous ceux qui n’en possèdent pas à titre privé. Tous les usagers doivent pouvoir en bénéficier de manière égale. Autant dire que dès lors que l’on prive cette catégorie de personnes de l’accès aux services publics cela revient à les dépouiller à la fois du peu et du tout qu’elles possèdent. On peut également considérer qu’il s’agit d’une activité économique, sociale ou culturelle que la société choisit, par décision politique, afin de répondre à des besoins sociaux reconnus de placer en dehors des contraintes du marché. Plusieurs éléments doivent être mis en valeur dans cette définition : l’identité de l’acteur (la société dans son ensemble), la nature de l’action (une décision politique sanctionnant de fait la suprématie de la volonté populaire sur la réalité économique), la finalité de l’initiative (garantir la satisfaction de besoins sociaux clairement identifiés), les modalité retenues (s’affranchir de la loi d’airain du marché).

Les services publics se situent donc bien au cœur de la notion d’intérêt général. Ils agissent à l’égal d’un outil collectif de redistribution par la mise à disposition socialisée de services d’utilité générale. Plus encore en période de crise, le bouclier de la République, c’est le service public. Ces activités doivent donc échapper à la logique du marché et à la recherche du profit.

 

En temps de crise la question de la régulation de l’économie par la puissance politique est forcément reposée en des termes renouvelés. La main invisible, résumée par la formule « laisser faire laisser passer », fait l’objet de davantage de remises en cause. Même s’il ne faut pas minimiser les stratagèmes s’évertuant à pérenniser par des moyens détournés des fonctionnements qui ont pourtant fait la preuve de leur échec. Le pacte appelé « Merkozy » en est une illustration flagrante. L’objet est en fait double : promouvoir une vision conservatrice permettant de ne pas changer l’état présent de la société en dépit de ses injustice, prôner une philosophie de la résignation faisant croire qu’il n’existerait pas d’alternative possible. 

Cette conception peut aussi posséder une déclinaison libertaire que le fameux « il est interdit d’interdire » traduisait de manière épidermique. Libertaires et libéraux poursuivent, peut-être sans s’en rendre compte, les mêmes buts : dérégulation, limitation des interventions de la puissance publique, promotion de l’individualisme, refus de la valeur normative de la loi au profit de contrats. L’intérêt général s’inscrit bien dans le cadre d’un combat pour reconquérir l’hégémonie culturelle.

 

 

§  §  §  §  §  §  §  §  § §  §  §  §  §  §  §  §  §

 

 

L’intérêt général représente le substrat de la transformation sociale. Pour qu’il en soit ainsi, il est nécessaire qu’il cesse d’être un objet politique non identifié. Il s’agit d’une construction exigeant une implication citoyenne à tous les échelons.

L’intérêt général est porteur d’un projet de société. On s’en aperçoit malheureusement quand il est notoirement bafoué. Dans ce cas la société prend la forme d’une addition d’égoïsmes se faisant la guerre les uns les autres. A force de trop mépriser l’intérêt général, on obtient la démocratie que l’on mérite. Mais il s’agit en réalité d’une stratégie délibérée des classes dominantes nourries au biberon néolibéral, celle de l’Europe de la finance triomphante. Le choix de la modernité post-démocratique a été fait au nom de la gouvernance la plus éloignée de la souveraineté populaire. Ce choix conduit l’intérêt général à n’apparaître qu’en position nettement marginale. 

L’examen de l’actualité montre l’existence de verrous à la réalisation de l’intérêt général. Il conviendra de les faire sauter. La volonté de modifier radicalement une situation dégradée fonde véritablement l’exigence républicaine. Il ne peut y avoir par exemple de projet de société fondé sur l’intérêt général dès lors qu’une part significative de nos élites cherche par tous les moyens à frauder le fisc dont les ressources offrent les moyens de réaliser une part de cet intérêt général…

 

 

Francis DASPE

Membre de l’AGAUREPS-Prométhée

(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)

Janvier 2012

www.agaureps.org


[1]  Se reporter au texte des Actes de cette réunion, « Le suffrage universel, arche ou alibi de la démocratie ? », par Francis DASPE, juillet 2011.

Du sarkozysme à la régression antidémocratique : l’AGAUREPS-Prométhée explore les analyses et réflexions de Sami Naïr et Jacques Généreux

Créé par le 19 avr 2012 | Dans : a1-Abc d'une critique de gauche. Le billet de XD, a4-Le blog citoyen croque la droite, AGAUREPS-Prométhée, Articles de fond

Quels sont les symptômes de cette régression ? quelle est sa logique ? dans quels champs s’opère -t-elle ?

Pourquoi cette tendance régressive (1) en œuvre depuis les années 70 (2) connaît-elle une soudaine amplification sous N.Sarkozy?

Comment situer dans ce cadre l’actualité politique et sociale et particulièrement

-         l’agression contre une population stigmatisée et désignée en terme ethnique dans une circulaire – j’évoque les Roms- ;

-         l’agression contre le monde du travail au travers la remise en cause du droit à la retraite – puisque contrairement aux dires du gouvernement il s’agit bel et bien d’une attaque frontale, d’une contre-réforme.

Cette régression de la démocratie sociale et des principes républicains resurgit avec l’aggravation de la crise du capitalisme financier mondialisé et sur fond de délitement du lien social.

Les symptômes sont nombreux.

Dans le champ du social : le chômage et la précarité ; les conditions de travail (productivité-flexibilité) ; les bas salaires ; les retraites…

Dans celui de la santé : les difficultés d’accès aux soins avec notamment l’augmentation des charges à reste pour les assurés (3) ; le développement des accidents du travail ( risques psycho-sociaux-organisationnels ) et des maladies professionnelles ; le phénomène sociétal des conduites addictives…

Dans le champ idéologique : entre le néo-libéralisme conservateur et le néoconservatisme libéral.

Le tout sur fond de délitement de la société ( invalidant à présent les références à la sociologie de Durkeim) et de dislocation des économies dans le processus de la globalisation ( au-delà des théories marxistes sur la crise du capitalisme monopoliste d’Etat).

Ce fond là offre un terreau particulièrement fécond au néo-conservatisme de N.Sarkozy.

Je voudrais évoquer à nouveau les deux exemples actuels qui, à mes yeux, restent bien signifiants de cette grande régression :

la remise en cause de la liberté de prendre sa retraite à soixante ans et de jouir d’une retraite décente ;

l’atteinte aux droits de l’homme et à sa dignité dans l’organisation administrative et policière d’une chasse ethnique.

Dans ces deux cas, ne s’agit-il pas de la négation des fondamentaux de notre construction démocratique, républicaine et sociale au nom d’une idéologie néo-conservatrice procédant par amalgame et dogmatisme pour tenter de masquer ses objectifs au service d’étroits intérêts de classe ?

Je poserai l’hypothèse d’une capacité d’alternative républicaine dans une visée d’émancipation sociale. Une capacité d’alternative au phénomène sarkozyste qui doit être préalablement analysé en profondeur. Car on peut aussi s’interroger sur le sarkozysme, cet état d’esprit qui, au delà de sa personne, contaminerait la société française !

A la manière d’un Sami Naïr, – à qui nous empruntons la réflexion qui suit pour vous la livrer toute entière et souvent avec ses mots -, dans sa dénonciation du détournement d’une politique de civilisation (politique présentée lors de vœux présidentiels en début de quinquennat ), on peut aller au-delà de la simple exhibition d’un style pour s’interroger.

De quoi Sarkozy est-il le symptôme ? Comment a-t-il conquis l’hégémonie dans son propre camp ? L’axe des forces économiques, financières et médiatiques qui l’ont porté aux nues, la projection de cette geste dans la Nation, l’adhésion de couches populaires et moyennes en réponse à une attente déçue par d’autres, tout cela constitue le phénomène Sarkozy porté dans un  premier temps par les sondages avec son omniprésidence. Est-ce Berlusconi ? Louis Napoléon Bonaparte ? Pétain ?

Pour le philosophe A.Badiou, Sarkozy est l’incarnation d’un vieux fond pétainiste, un humus réactionnaire rendu possible par le basculement à droite de couches moyennes et populaires écrasées sous la domination du capitalisme moderne.

Pour d’autres, c’est un Berlusconi (vulgarité, goût du tapage, culte de l’argent, mépris des règles du jeu, manipulation de puissants réseaux médiatiques, démagogie populiste, occidentalisme confessionnel conservateur, etc.).

Pour preuve, l’appui indéfectible du vrai Berlusconi dans l’épreuve qui voit la France dénoncée par les institutions de Bruxelles sur le minable et révélateur dossier des Roms fomenté par Hortefeux et le président Sarkozy.

Mais malgré le piteux état de la gauche et le brouillage de ses repères et références, la France n’est pas l’Italie ( avec le blocage de son système partisan – démocratie chrétienne et ex-P.C devenu parti démocrate libéral – faisant de Berlusconi un post Le Pen dont le succès est assuré par la désagrégation stucturelle de ces deux groupes centraux). Le contrôle des médias ne suffit pas à confondre Sarkozy et Berlusconi.

Reste la thèse du bonapartisme (caractérisé par le soutien électoral initial conjugué des couches populaires – certes à présent fortement érodé – et des aristocraties financières françaises mondialisées à l’instar de l’alliance des petits paysans « parcellaires » – cf Marx- et des couches aristocratiques, industrielles et financières ; caporalisation de la presse ; confessionnalisme).

Plus discutable, la comparaison avec les relations  prétendument charismatiques d’un président au-delà des médiations démocratiques. Sarkozy n’est pas à la hauteur de son modèle Napoléon le petit. Mais la posture plébiscitaire et la démagogie laisse place à cette possible inspiration : celle de mettre en place un système de re-légitimation permanent par l’opinion publique, un objectif en échec (après le remaniement gouvernemental de cet automne 2010).

Qu’elle est en fait la signification du sarkozysme ? Plus que le « bling-bling », n’est-ce point un nouveau temps de la politique, un temps désignant l’éclipse de la politique ?

Ce n’est pas un signe superficiel mais l’irruption d’une virtualité qui a tout balayé : culture, différenciation politique, repères identitaires. « Une variété typiquement française du postmodernisme américain », toujours selon Sami Naïr à qui nous empruntons encore l’essentiel de ces propos.

N. Sarkozy est un président conservateur et post moderne qui traduit l’américanisation de la vie politique, après celle du marché, de la culture, des codes vestimentaires, de la chanson…

Une certaine relation aux idées, à la politique, au savoir, à l’histoire, à l’être collectif.

Les idées en elles-mêmes n’ont aucune valeur et ne peuvent concurrencer les ressorts du faire humain, la lutte des intérêts particuliers et le culte de l’argent. Les valeurs, si elles existent, ne peuvent être réalisables dans ce monde. Seules comptent les essences confessionnelles.

Les idées n’auraient d’importance que dans leur utilité fonctionnelle et non pas dans leur vérité intrinsèque. Elles doivent être utilisées dans leur transitivité totale ( il n’y a pas de différence entre les valeurs de droite et de gauche). Ce qui importe c’est l’efficacité ! Il n’y a plus d’enjeux  dans la politique – ça passe ailleurs dans le marché – la politique n’est qu’un enjeu de pouvoir.

Le grand politique sait conquérir la machine, s’y imposer, la conserver. Les moyens priment sur la fin, le paradigme n’est plus dans l’articulation des fins et des moyens mais dans la pure assimilation du pouvoir comme fin en soi.

Cette geste sarkozienne n’épargne pas hélas ses adversaires !

Si les enjeux de valeurs et de civilisation ont disparu c’est qu’il n’y a plus d’histoire : c’est le post modernisme politique d’où l’histoire a disparu – il n’y a que la durée et des évènements.

Le style sarko c’est la victoire conjuguée de Fukuyama et de Huntington résumée par l’écran TF1 (des faits divers) !

Il n’y a pas davantage de social mais du culturel-identitaire. Il y a une platitude de l’histoire : tout bouge mais demeure étale – le chaud des conflits et le froid des consensus se valent parce que le but est le tiède et le mou. Attention à gauche à ne pas glisser dans la société du « care » !

Il n’y a plus de conscience d’un monde différent possible, sinon seulement des techniques élitaires de gestion des attentes et aspirations repérées avec omniscience par les instituts de sondage.

La politique travaille l’opinion, scrute ce qu’elle veut ici et maintenant !

Le sarkozysme la perçoit en coupes symptomales : tel segment sensible à la peine de mort doit avoir de la répression rétroactive pour les crimes sexuels ; tel autre défend le devoir de mémoire, donnons lui la concélébration rituelle ; celui-là trime sans succès et voit fondre son pouvoir d’achat, gorgeons le avec le « travailler plus pour gagner plus » !

Il y en a pour tout le monde. Le dirigeant politique est un héros de l’instant qui invente des coups médiatiques avec toujours une longueur d’avance.

Ca nous ramène aux Roms et à la contre-réforme des retraites. Le sarkozysme c’est l’agrégation des trois familles de la droite : conservatrice, libérale et néo-bonapartiste. Il voudrait rayonner avec cette dernière quand un vote interclassiste a pu réunir sur son nom en 2007 la France d’en haut de la dérégulation et celle du bas, de la boutique et de la petite entreprise, du salariat modeste en quête de sécurisation morale, abusée le temps d’un scrutin présidentiel par un candidat se posant en recours protecteur.

Il s’agit moins d’un bloc hégémonique durable que d’une coalition momentanée dans ce qui définit le sarkozysme agissant.

L’autoritarisme néo-bonapartiste de Sarkozy fonctionne certes sur fond de populisme mais aussi d’une conception de l’action politique : introduire partout la concurrence, la marchandisation, le profit et ce dans tous les domaines (santé, éducation, assurances sociales, retraites, etc.).

Dans ce post-modernisme, sur fond de néo-bonapartisme et de populisme, analysé par Sami Naïr, l’histoire est un processus heurté, conflictuel, où les meilleurs gagnent et où les vaincus ne doivent s’en prendre qu’a eux-mêmes. Car ces derniers ne sont pas victimes de la configuration des rapports sociaux mais d’un état naturel de lutte dans la société auquel ils n’auront pas su s’adapter ;

Que peut la tradition républicaine contre ce post-modernisme qui s’étend aux sociétés européennes parce qu’il résulte des contraintes inhérentes à la construction européenne, vecteur de la globalisation libérale ?

Le sarkozysme a du plomb dans l’aile pour n’avoir su transformer ses illusions dans la réalité quotidienne des gens. Sa trivialité paroxystique reste malgré tout intégrée à la manière d’être de l’homme économique réduit à l’individualisme méthodologique cher à Raymond Boudon. Elle nous met néanmoins au défi de repenser un socialisme néo-moderne défini par Jacques Généreux dans une approche anthropologique et de philosophie politique posant les bases théoriques d’une perspective de vraie politique de civilisation, chère à Edgar Morin et Sami Naïr. C’est toute la question du sens de la modernité de notre formation sociale, la France républicaine, de sa place, de son rôle et de son devenir dans un monde en mutation dominé par le marché.

Une politique de civilisation à l’intérieur du pays commence par une politique de citoyenneté, une politique de laïcité, une politique de solidarité.

A l’échelle internationale c’est un véritable engagement de la France dans une autre construction de l’Europe des peuples qui favoriserait la croissance et l’emploi, c’est une politique qui lutte pour introduire des règles dans le système mondial (réforme du FMI, de l’OMC avec l’introduction de clauses sociales et environnementales dans les transactions de marchandises et d’équipement, une promotion du commerce équitable).

C’est une politique pour un pacte historique avec les peuples du Sud ( modernisation des infrastructures, économie du savoir, création de biens communs universels : eau, mers, sols, agriculture, biens sociaux – santé, éducation, formation-).

Nous voici à présent bien loin des stigmatisations et des régressions sociales et proche du sujet central qui  occupa l’autre partie de cette rencontre du 22 septembre 2010 de l’AGAUREPS-Pométhée : l’éducation nationale bien nommée instruction publique dans le vocabulaire républicain. Un thème lui aussi axé sur l’émancipation sociale et humaine.

 

Eléments de l’intervention de X.D (Mont de Marsan) de l’AGAUREPS- Prométhée lors de la réunion du 22 septembre 2010.

 

A lire aussi sur ce blog citoyen (en cliquant) une sélection d’articles de l’AGAUREPS-Prométhée AGAUREPS-Prométhée ou en allant sur nos liens

 

et la critique de la politique du sortant a4-Le blog citoyen croque Sarkozy et sa politique ou en allant sur nos liens

Bling-Bang-Blog du 6 mai

 

 Notes de fin de page

(1) Tendance régressive analysée par un Michel Foucault décryptant dès le milieu de cette même décennie 70 « la gouvernementalité néolibérale » dans ses leçons au collège de France.

(2) Malgré l’intermède politique notable des deux premières années (81-début 83) du gouvernement socialiste de Pierre Mauroy (81-84).

(3) Sans négliger l’importance du bénéfice de la CMU de base et/ou complémentaire pour les très bas revenus.

 

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