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Chevènement pour un gouvernement de salut public

Créé par le 25 fév 2017 | Dans : Articles de fond, Blog du Che

 

https://youtu.be/q1bFqC8an-E

Médecin de combat

Créé par le 18 fév 2017 | Dans : Articles de fond, Santé-social-logement

Médecin de combat
Parution :
11/01/2017
Pages :
208
Format :
132 x 205 mm
Prix :
17.90 €
Prix du livre numérique:
12.99 €
EAN :
9782246863298

Médecin de combat

Grand patron hospitalier, médecin-chef de la BRI, l’ancien Antigang, Denis Safran accompagne cette unité d’élite dans toutes ses actions. Le 9 janvier 2015, il participe à l’assaut contre l’Hyper Cacher. Le 13 novembre, il est le premier médecin à entrer au Bataclan.
À 69 ans, comment arrive-t-on en première ligne de missions aussi dangereuses ? Denis Safran raconte son parcours exceptionnel d’enfant de la République, fils unique de parents juifs polonais ayant échappé à la déportation. À 20 ans, il décide de vouer sa vie à réparer des corps cassés. Jeune interne, il va chercher les blessés de la route avec un des tout premiers SAMU. En 2000, il crée à l’hôpital Georges-Pompidou un grand service d’anesthésie-réanimation pour les polytraumatisés. Et en 2011, il médicalise la BRI.
Homme libre aux convictions fortes et aux propos déterminés, Denis Safran partage aujourd’hui sa vie entre sa péniche, le 36 quai des Orfèvres d’où partent les missions de la BRI, la place Beauvau et l’île de la Cité, où il conseille le ministre de l’Intérieur et le préfet de police sur les questions de santé.
Médecin de combat, ce farouche républicain est au cœur du dispositif antiterroriste. Son expertise, sa bravoure et sa vision offrent un éclairage unique sur les dangers auxquels nous faisons face.

Lire un extrait

Pascal Picq : « Choisissez d’étudier ce que vous aimez »

Créé par le 11 fév 2017 | Dans : Articles de fond

Le paléo-anthropologue Pascal Picq encourage les jeunes à privilégier les métiers faisant appel à la créativité. Entretien, à l’approche de nos événements O21 / s’orienter au 21e siècle à Bordeaux et Villeurbanne.

LE MONDE | 09.02.2017 à 12h09 • Mis à jour le 09.02.2017 à 13h06 | Propos recueillis par Laure Belot

Membre de l’Observatoire de l’ubérisation de la société et de l’Institut de souveraineté numérique, le ­paléo-anthropologue Pascal Picq, professeur au Collège de France, fait partie des 35 personnalités auxquelles Le Monde a demandé de partager leur vision du futur pour aider les jeunes à trouver leur voie dans un monde en pleine mutation. Et ce, dans le ­cadre d’O21, nos événements ­consacrés à l’orientation, dont les prochaines étapes se dérouleront à Cenon, près de Bordeaux, les 10 et 11 février, à Villeurbanne les 15 et 16 février et à Paris les 4 et 5 mars (inscription gratuite).

 

Pascal Picq croise ici son parcours personnel d’enfant de ­milieu modeste ayant brisé son plafond de verre et de spécialiste de l’évolution humaine passionné par la mutation numérique.

L’exemple des grands singes, que vous étudiez, peut-il aider les jeunes à faire les bons choix d’orientation ?

Je vais vous répondre en évoquant un livre que les jeunes doivent absolument lire : La Planète des singes, de Pierre Boulle. ­Comment les grands singes prennent-ils le pouvoir sur les hommes sur la planète Soror ? Ils ­attrapent une femme qui normalement ne parle pas et ils sont ­capables ­d’accéder à sa mémoire profonde par une espèce d’hypnose. Et là elle parle de manière inconsciente et dit en substance : « Tout allait pour le mieux sur la planète ­Soror. Nous avions des machines qui produisaient les biens dont nous avions besoin. Et nous avions domestiqué les grands singes pour faire les ­choses les plus complexes autour de nous et nous aider. Mais au fil du temps, nous avons cessé d’être actifs physiquement et de nous intéresser aux matières intellectuelles. Même les ­livres enfantins ne nous intéressaient plus. Et pendant ce temps, ils nous observaient. »

C’est le syndrome de la planète des singes : si nous nous abandonnons à la facilité, si nous cessons de marcher, si nous cessons d’aimer, si nous cessons de lire, de créer et d’inventer, alors oui les robots, comme les grands singes dans le livre, prendront le pouvoir. Ce qui fait de nous des humains, c’est justement garder la maîtrise de la créativité.

La parade que vous proposez face à la robotisation ­annoncée de nombreux ­métiers est donc la créativité ?

La grande question qu’on lit à la « une » des journaux est : « Les robots vont-ils prendre nos emplois ? » La réponse ne fait aucun doute : oui. En tout cas ceux qui recouvrent les métiers qui ont permis la fulgurante évolution de nos sociétés à partir des années 1950 et qui étaient basés sur les propriétés cognitives du cerveau gauche, le cerveau analytique, rationnel, calculateur.

Face aux robots, cette compétition est perdue d’avance : les ­algorithmes seront toujours plus puissants pour aller chercher des données, les comparer, les organiser, les restituer. Il nous reste néanmoins deux atouts majeurs. Le premier est notre cerveau droit, celui de la créativité, de l’émotion. Là, nous avons l’avantage. Le second est que nous marchons. Les robots pour l’instant ne sont pas près de battre mon petit-fils au foot. Donc utilisons nos pieds et utilisons notre cerveau droit !

Tous les métiers qui comportent des tâches automatisables sont-ils menacés ?

Ce qui est menacé, c’est la part de ces métiers qui relève de l’automatisme. Mais est-ce que les robots vont tuer les architectes et les comptables ? Non ! Mais l’expert-comptable ne sera plus celui qui calcule, il sera celui qui donne des avis, conseille des stratégies. Nous devrons être capables de faire des robots nos alliés. Ils ne sont un danger que si nous n’allons pas vers plus de créativité.

L’école prépare-t-elle suffisamment à ces mutations ?

Nous sommes le seul système complètement stupide dans ­lequel on dit à des jeunes à 10 ans : « Tu seras littéraire ou scientifique. » En outre, tout notre système éducatif est basé sur le développement des capacités du cerveau gauche – analyse, rationalité, algorithme, etc. Or la créativité, c’est plus le cerveau droit.

Alors que 65 % des métiers de demain n’existent pas encore, selon le World Economic ­Forum, que conseillez-vous à la jeune génération ?

Mon conseil aux jeunes est simple : plus aucun parcours n’est sûr à 100 %, donc autant s’amuser et choisir d’étudier ce qu’on aime. D’autant qu’ils auront de toute façon à travailler pour réussir, même dans les nouveaux métiers qui peuvent sembler « fun ».

Demandez aux jeunes créatifs qui travaillent dans les jeux ­vidéo ou dans la e-publicité… C’est énormément de travail. Donc autant se faire un petit peu plaisir. Mon autre conseil serait de se doter d’un socle très solide dans une discipline – pour moi, ce fut la physique. C’est ce qui permet de toucher beaucoup de sujets par la suite.

La mutation numérique n’est pas la première que vous vivez…

Effectivement ! Mes parents étaient maraîchers dans la ­petite couronne parisienne – Gennevilliers, Asnières, ­Colombes… A l’époque, tout était vert. J’avais un terrain d’un hectare, donc je faisais ce que je voulais. Puis nous avons vu arriver les immeubles, littéralement sur le terrain de mes parents, qui ont été expropriés.

La crise du logement était aiguë et ces immeubles, on l’oublie trop souvent, semblaient tellement modernes et confortables. Mes parents ont compris que leur monde était fini, qu’il fallait changer de ­métier. Ils étaient peu instruits mais très intelligents. Je me souviens encore de ce que ma mère nous a dit, à ma sœur et à moi : « Je ne sais pas quel sera le monde de demain mais il faut que vous réussissiez à l’école. » J’avais 9 ans.

Ce qui ne va pas de soi quand on vient d’un milieu modeste…

Non. Le premier choc, ce fut l’arrivée au collège. Le ministère venait de créer des sections dites « modernes » pour les gens comme moi, qui venaient de ­familles où il n’y avait pas beaucoup de livres à la maison. On faisait du sport au lieu de faire du latin, si vous voyez ce que je veux dire. J’ai très tôt compris ce qu’était un plafond de verre.

Arrivé en 3e, alors que j’avais un très bon dossier sur le plan scientifique mais qui présentait des faiblesses en français, on ne m’a pas fait de cadeau. J’ai été orienté en technique sur la profession de mes parents, pas sur mes compétences ou mon potentiel. En somme j’ai découvert le monde que décrit Pierre Bourdieu longtemps avant de le connaître au Collège de France !

Cela étant, c’est aussi là que j’ai compris qu’il allait falloir que je bouge, que je me cultive, que je lise. Je me suis mis à tout dévorer, de tous les côtés, sans méthode.

Mais c’était une période absolument passionnante. Et c’est ainsi que j’ai obtenu un baccalauréat scientifique et technique puis que j’ai suivi des études ­supérieures de physique puis de paléo-anthropologie.

Comment restez-vous ­connecté face à cette accélération du monde ? Qu’est-ce que cela dit de la façon dont on se formera le mieux demain ?

Le modèle classique des aînés sachant qui enseignent à des jeunes ignorants est complètement obsolète. Les jeunes, d’ailleurs, ne s’y trompent pas. Quand je suis avec des jeunes start-upeurs ou des « digital natives », ils savent très bien que j’ai des savoirs qu’ils n’ont pas. Sans parler de respect, ils savent que je peux apporter des choses. Mais moi je sais aussi qu’ils peuvent m’apporter des choses et des savoir-faire que je ne maîtrise pas et que j’utilise de plus en plus.

Le modèle pyramidal, structuré, hiérarchique n’a plus de raison d’être aujourd’hui puisque effectivement les connaissances sont partout accessibles. En revanche, les aînés auront un rôle toujours fondamental dans la structuration d’un savoir. C’est un nouveau monde qui arrive et je trouve cela absolument passionnant.

Pascal Picq fait partie des 35 personnalités, acteurs ou témoins du monde qui vient, dont les propos irriguent, en vidéo, les événements O21, organisés par Le Monde. Placé sous le haut patronage du ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, O21 est également soutenu, au niveau national, par quatre établis­sements d’enseignement supérieur (Audencia, l’Essec, l’Epitech, et l’alliance Grenoble Ecole de management – EM Lyon) et un sponsor principal : Leboncoin.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/o21/article/2017/02/09/pascal-picq-choisissez-d-etudier-ce-que-vous-aimez_5077105_5014018.html#qtItRuSyGdPGR2ef.99

Judith Butler : «Un populisme de gauche doit conduire à une démocratie radicale»

Créé par le 20 jan 2017 | Dans : Articles de fond

 

La philosophe américaine connue pour ses travaux sur les questions de genre estime que le nouveau président, Donald Trump, n’est en aucun cas légitime à représenter le peuple. Elle appelle les individus à se rassembler pour défendre le droit à une vie «vivable» pour chacun 

Ce qui semblait encore irréel pour nombre d’intellectuels de gauche américains est advenu : depuis vendredi, Donald Trump est le 45e président des Etats-Unis. Hasard éditorial, le dernier livre traduit en français de la philosophe américaine Judith Butler est sorti au moment même où Trump remportait l’élection. Comme une adresse à un candidat qui a fait campagne sur la division et l’exclusion, le titre du livre de l’une des plus grandes théoriciennes du genre (1), professeure à Berkeley, est une forme de résistance. Rassemblement décrit un monde où la force des corps rassemblés sur une place en Egypte, en France ou aux Etats-Unis, sort de l’invisibilité tous ceux dont les droits fondamentaux (nourriture, toit, liberté de mouvement, protection contre la violence) ne sont pas respectés. Garantir une «vie vivable» doit être un des buts de toute démocratie, affirme Judith Butler qui appelle à la fondation d’un «nouveau socialisme» version américaine.

Comment l’Amérique en est-elle arrivée là ?

L’élection de Trump est le fait de causes multiples. Et, d’une manière générale, il ne faut jamais se contenter d’une seule explication. Si nous disons que ce sont des hommes blancs économiquement défavorisés qui ont voté pour Trump, et que nous nous focalisons sur la cause de leur marginalisation économique, nous oublions que le racisme existe depuis longtemps aux Etats-Unis, et que ce que nous pourrions qualifier de «colère économique» s’est conjugué à la haine raciale pour aboutir à une telle situation. La misogynie n’est pas en reste non plus, ainsi que la destinée symbolique de la masculinité. La peur du «terrorisme» et le désir de «sécurité» sont également présents aux Etats-Unis, comme dans la plupart des pays d’Europe, et ils font le lit du fascisme : dans le délire utopiste qui l’a porté au pouvoir, Trump créera des emplois, rétablira la sécurité, réhabilitera la masculinité, subordonnera les femmes et rendra sa blancheur à l’Amérique. Mais n’oublions pas qu’il n’a recueilli que 23 % du suffrage populaire. Il n’est donc en aucun cas légitime pour représenter le peuple. Une minorité haineuse a accédé au pouvoir et provoque aujourd’hui une crise démocratique.

Des intellectuels américains, notamment dans les universités, ont organisé une résistance à Trump ? En faites-vous partie ?

Nous essayons de bâtir un «mouvement sanctuaire» dans les universités et nous demandons instamment aux autorités locales et des Etats fédérés de refuser d’obtempérer si des ordres d’expulsion de sans-papiers sont donnés. Nous devons immédiatement mobiliser le soutien de ces millions de sans-papiers qui vivent aux Etats-Unis et qui risquent d’être expulsés. Nous aurons fort à faire pendant longtemps, vu l’ampleur de la tâche. On peut aussi se demander s’il n’est pas temps qu’apparaisse un troisième parti aux Etats-Unis, un parti qui rassemblerait largement par-delà les origines ethniques et les classes, et qui incarne les idéaux d’une social-démocratie qui n’est pas régie par des valeurs néolibérales. Cela pourrait bien être un nouveau socialisme. Au fond, si nous avons un nouveau fascisme aux Etats-Unis, peut-être pouvons-nous aussi voir émerger, après la campagne de Sanders, un nouveau socialisme fondé sur un principe de démocratie radicale.

Les populismes sont souvent expliqués sous l’angle identitaire et culturel : la peur de ne plus être soi, la peur de l’autre. Une question culturelle ou sociale ?

Lorsque nous réfléchissons au trumpisme, le problème n’est pas celui de l’identité, mais de l’économie, de l’héritage persistant du racisme, du déchaînement contre les élites culturelles, du fossé béant entre ceux qui ont fait des études et les autres. Trump a libéré des rancœurs et des haines qui couvaient depuis longtemps. Si c’est un populisme de droite, c’est un populisme qui semble aujourd’hui conduire au fascisme. A mon avis, un populisme de gauche doit conduire à une démocratie radicale. En fait, le terme «populisme» revêt une signification très différente en France et qui n’est pas partagée par tous. Je comprends que, pour la majorité des gens, c’est un terme méprisable. Il est perçu comme l’expression politique d’une vague de sentiments irrationnels. Je ne pense pas qu’il soit considéré ainsi en Argentine, par exemple, où il incarne une manière d’exprimer la volonté du peuple.

La plupart des théoriciens de la démocratie conviennent que la «volonté populaire» est une question complexe, mais les descriptions les plus intelligentes du populisme, telle que celle proposée par Ernesto Laclau, cherchent à comprendre comment des factions, des identités et des intérêts particuliers divers peuvent se lier les uns aux autres sans perdre leur spécificité.

Pour Laclau, cet effort d’«articulation», d’une série de connexions entre diverses identités est l’objectif du populisme. Il ne s’agit pas d’une convergence fasciste vers une «volonté unique», ni de l’émergence d’un leader charismatique qui semble unifier le peuple. Bien sûr, il existe un populisme de droite et un populisme de gauche, et le populisme en lui-même ne constitue pas une posture politique complète. Les solidarités auxquelles il est possible de parvenir par le biais de divers modes de communication et de mobilisation doivent produire une majorité de gauche susceptible d’élire un gouvernement qui cherche à asseoir la démocratie tant dans sa forme que dans son contenu. Lire la suite »

Comment la « déconnomie » guide le monde, par Jacques Généreux

Créé par le 21 nov 2016 | Dans : Articles de fond, Economie, Front de gauche

Dimanche 20 Novembre 2016 à 14:00

Propos recueillis par
Jacques Généreux est professeur à Sciences-Po Paris. Dans « La déconnomie », son dernier essai, il vilipende la pensée orthodoxe en économie et les impasses théoriques auxquelles elle mène. En faisant appel aux sciences humaines, il explique le fonctionnement des élites et l’aliénation du peuple, tout en traçant un chemin pour les en délivrer. Entretien.
Proche de Jean-Luc Mélenchon, Jacques Généreux s’était taillé une place à part dans l’économie en publiant « La dissociété » en 2006. Il publie son nouvel essai « La déconnomie ». – SIPA

Marianne : Depuis des dizaines d’années, les économistes dits «néoclassiques» se présentent comme les praticiens d’une science «expérimentale», au même titre que la physique, la chimie… Vous les voyez plutôt comme les adeptes d’un credo qui n’a rien de scientifique. Selon vous, leurs présupposés sont erronés, et jamais on ne s’est tant trompé qu’en suivant leurs analyses…

Jacques Généreux : Dans cette branche de l’économie s’est produite une impressionnante dérive au long du XXe siècle, qui permet de conclure qu’il ne s’agit plus du tout d’une démarche scientifique. Voilà un mainstream – une orthodoxie – qui enseigne dans les facultés le modèle abstrait d’une économie de marché idéale, toujours en équilibre et sans crises. Or, toutes les sciences humaines et sociales ont démontré qu’aucune économie réelle ne peut fonctionner comme dans ce modèle dont toutes les hypothèses fondamentales sont fausses.

Par exemple ?

Par exemple : l’hypothèse de rationalité des comportements selon laquelle tous les individus cherchent et sont capables de maximiser leur espérance de satisfaction, avec des préférences stables. La psychologie et la neurobiologie nous apprennent que nous ne fonctionnons pas ainsi. La réplique du mainstream a été de dire, avec l’économiste Milton Friedman : on sait que les hypothèses de base sont fausses, mais ce n’est pas grave car, ce qui compte, ce n’est pas le réalisme du modèle, mais celui de ses prédictions pratiques ! C’est ça, la «déconnomie théorique» : une science-fiction dont les auteurs, contrairement à tous les scientifiques du monde, conservent des hypothèses qu’ils savent parfaitement fausses !

Mais il y a aussi une «déconnomie politique». Vous faites le décompte des erreurs de politique économique qui ont découlé des théories du mainstream.

Près d’un siècle après les années 20, nos gouvernements, leurs conseillers et les économistes dominant les facultés nous rabâchent les mêmes âneries que leurs ancêtres avant et pendant la Grande Dépression. Notamment qu’il faudrait réduire les dépenses et les salaires pour relancer l’économie ! Cent ans après Keynes, nos élites dirigeantes semblent ne rien comprendre à la macroéconomie et aux crises.

«Des esprits très brillants raisonnent de travers et disent des absurdités»

En vous lisant, on a l’impression que la bêtise gouverne le monde, comme la folie dont Erasme faisait l’éloge au XVIe siècle.

L’économie vire réellement à la folie. Le capitalisme actionnarial, c’est-à-dire le primat de la rentabilité financière, n’est pas seulement injuste et inefficace. Il engendre la souffrance au travail, il tue des gens et détruit notre écosystème. L’analyse économique dominante n’est pas simplement discutable, elle est souvent absurde. Et les politiques anticrises aggravent les crises ! Tout cela est à la fois stupéfiant, incroyable, stupide… Ce que je résume en «déconnant», pour attirer l’attention sur une dimension négligée, sur ce qui ressemble à un effondrement de l’entendement. Que tout cela soit associé au pouvoir de l’argent, à l’emprise croissante et cynique d’une ploutocratie, c’est évident. Mais je crois qu’il est nécessaire de regarder au-delà du pouvoir du capital pour comprendre aussi celui de la bêtise. Aller au-delà de l’analyse marxiste de la domination du capital, qui conserve hélas toute sa part de vérité…

C’est ce qu’affirme le milliardaire Warren Buffett : «La lutte des classes existe, et nous, les riches, nous l’avons gagnée…» Et on pourrait ajouter comme Gramsci : les théoriciens du mainstream traduisent cette domination économique et politique en domination culturelle. Mais vous affirmez que cela ne suffit pas à comprendre le phénomène dans sa globalité ?

Vous qui êtes dans la presse, vous savez bien que des intérêts puissants sont à la manœuvre, qu’il y a des lobbies à Bruxelles et ailleurs. Mais cela n’explique pas tout, parce que la domination ne peut exister sans le consentement des gens, dans des pays où de simples bulletins de vote peuvent changer les gouvernants tous les cinq ans. Et, sauf à faire l’hypothèse saugrenue que tous les élus, tous les journalistes, tous les experts et tous les professeurs d’économie sont stipendiés par de grandes firmes pour se faire les défenseurs du capital, il faut prendre au sérieux l’hypothèse que tous ceux-là peuvent se tromper en toute sincérité. J’essaye donc de préciser comment une nouvelle hégémonie culturelle, au sens gramscien, a pu s’installer. Je montre que même des esprits très brillants raisonnent de travers et disent des absurdités. C’est un enjeu central de mon livre : il faut comprendre la bêtise des intelligents.

Vous êtes allé chercher dans les sciences humaines, la psychologie, la sociologie cognitive, les neurosciences, la clé de cette énigme ?

La biologie de l’évolution et la psychologie cognitive ont montré que notre cerveau n’a pas été conçu pour la pensée rationnelle bien pesée ni pour l’intelligence du monde, mais pour la survie, le succès social et la reproduction. Nous sommes capables d’une grande intelligence, mais celle-ci n’est pas un réflexe. Notre pensée réflexe est truffée de biais cognitifs qui nous prédisposent aux raisonnements erronés et à l’entêtement imbécile, même lorsqu’on est polytechnicien, énarque ou prix Nobel… 

«L’état de guerre économique est un choix politique délibéré»

Le modèle des économistes orthodoxes est ainsi fondé sur un «biais microéconomique» : ils croient comprendre tous les phénomènes sociaux uniquement à partir du calcul économique d’individus autonomes. Cela exprime le fonctionnement réflexe de notre cerveau, car la propension à ramener tout événement à un acteur responsable et à une intention est un avantage pour la survie et la compétition sociale. D’où le grand succès des théories du complot. Nous extrapolons aussi souvent à tort notre expérience personnelle, qui est forcément micro-économique, pour comprendre (de travers !) des problèmes macro-économiques. Par exemple, un chef d’entreprise confronté à une récession cherche naturellement à réduire ses dépenses pour éviter la faillite. Mais si l’on en déduit que le gouvernement devrait imposer au pays tout entier une baisse générale des dépenses et des salaires, c’est une pure folie qui peut effectivement mener bien des entreprises à la ruine.

Les biais cognitifs dont nous souffrons tous – citoyens, entrepreneurs – expliqueraient notre acceptation du système ?

Disons plutôt qu’ils sont un facteur permissif. Nous sommes prédisposés à préférer le statu quo au changement incertain et les explications simplistes aux réflexions complexes… des sujets idéaux pour une manipulation de masse ! Depuis trente ans, cette prédisposition est exploitée et accentuée par la formation économique universitaire, où les pratiques sectaires du mainstream ont conduit à éradiquer l’analyse critique du système économique et à éliminer l’enseignement des autres courants de pensée. Pour un cadre, un journaliste ou un élu formés à cette école, il est donc entendu que le système actuel du capitalisme actionnarial et de la guerre économique généralisée est un simple fait de nature, et non un choix discutable. C’est une pensée de poisson rouge qui ne se pose pas la question de savoir ce qu’il pourrait faire à l’extérieur du bocal…

Vous dites : «La culture de la guerre économique doit être relayée des années durant par une foule immense de journalistes et d’experts censés éclairer les masses… Jusqu’à ce qu’elle cesse d’être un objet de débat.» C’est orwellien. Nous sommes en 1984, il n’y a plus d’alternative possible, c’est cela ?

Bien au contraire, l’alternative est simple à concevoir. L’état de guerre économique est un choix politique délibéré, pas une catastrophe naturelle. Je montre que la modification de quelques réglages financiers, sociaux et fiscaux suffit déjà à transformer radicalement notre système économique. Le plus stupéfiant, c’est que seule une petite minorité profite de ce système et des politiques imbéciles de nos gouvernements. Même la plupart des entrepreneurs auraient intérêt à un autre système, où la compétition serait mieux régulée et où l’économie ne serait pas menacée régulièrement par des crises financières ! 

«Le stress de la compétition nous rend bêtes, au sens littéral du terme»

Donc l’alternative progressiste n’est pas bloquée par la prétendue absence des marges de manœuvre ni par les intérêts bien compris de la majorité. Il faut reconsidérer deux blocages trop souvent oubliés : celui de l’intelligence et celui du système politique. L’éducation doit donc être repensée pour former un peuple de citoyens animés par le goût de la réflexion critique, entraînés à la délibération et à la reconnaissance de leurs propres biais cognitifs. Quant au système politique, on voit bien que, dans une société de communication instantanée, la démocratie représentative n’est plus qu’un marché des bulletins de vote régi par le buzz médiatique, les émotions fortes et les images chocs, bref, un terrain de jeu idéal pour la pensée réflexe la plus bête. Les citoyens sont dépossédés du pouvoir réel, au profit de prétendus «représentants» qui font carrière sur un marché qui sélectionne les plus doués pour la lutte des places, et non pas les plus compétents ni les plus engagés dans la quête du bien commun. Il est urgent de restaurer les conditions d’une souveraineté citoyenne réelle et de l’intelligence collective. Car la psychologie cognitive nous apprend aussi que les biais qui nous prédisposent à raisonner de travers, lorsque nous sommes en compétition les uns contre les autres, se transforment en atouts pour la résolution de problèmes complexes, si nous sommes placés en situation de délibération collective et coopérative, à la manière de ce qui se passe dans les conférences de citoyens tirés au sort.

Mais, s’il suffit de délibérer, de prendre la parole, qu’est-ce qui en empêche les citoyens ?

C’est d’abord le fait que les citoyens n’ont pas le pouvoir ! Délibérer pour délibérer ne change pas grand-chose. Il nous faut des institutions qui placent la discussion argumentée entre citoyens au cœur de tous les processus de décision publique. Ensuite, l’essor de l’intelligence citoyenne a besoin de lenteur, de sérénité et de discussions immunisées contre tout enjeu matériel ou de position sociale. Or, nous vivons dans un système qui intensifie le travail comme jamais et place les individus en situation de compétition permanente, de stress, d’urgence… Autrement dit, dans l’environnement le plus propice à la pensée réflexe pour sauver sa peau ou sa place. C’est pourquoi nous avons souvent des comportements politiques surdéterminés par la peur : peur de l’autre, de l’étranger, du terrorisme… Le stress de la compétition nous rend bêtes, au sens littéral du terme.

Mais, à vous lire, l’avènement d’un peuple citoyen n’est envisageable que dans une ou deux générations ! C’est très pessimiste, non ?

Je suis pessimiste dans l’analyse, optimiste dans l’action. Nous sommes peut-être dans un piège systémique. On peut, certes, imaginer la convocation d’une Assemblée constituante de citoyens pour refonder la démocratie. Mais par qui sera-t-elle convoquée ? Pas par la classe politique actuelle car, à part Jean-Luc Mélenchon, aucun leader politique européen n’a inscrit cette convocation à son programme. Et puis, presque partout en Europe, la protestation populaire et légitime contre notre système profite davantage aux populistes nationalistes, voire xénophobes, qu’à la nouvelle gauche progressiste qui, seule, propose une refonte effective de la démocratie et d’une économie humaine. C’est qu’il est plus facile de surfer sur les peurs et les rejets, comme le fait l’extrême droite, que de chercher à convaincre par la raison argumentée. Mais, encore une fois, tous les électeurs sont capables de la plus grande intelligence. Il suffit qu’ils songent à s’en servir pour donner une chance à la transition démocratique vers un autre système économique et politique. C’est à eux de choisir. Si cela ne se fait pas grâce à leur bulletin de vote, il faudra attendre de grandes catastrophes pour que puisse advenir une renaissance. Je préférerais la transition démocratique.

*La Déconnomie, Seuil, 416 p., 19.50 €.

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