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Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Parisien, lundi 15 août 2016, propos recueillis par Jannick Alimi.

Créé par le 15 août 2016 | Dans : Articles de fond, Blog du Che

Fondation pour l’Islam de France: « Je ne me déroberai pas »

LA PRÉSIDENCE DE LA FONDATION
Le Parisien : Vous êtes pressenti pour présider la Fondation pour les oeuvres de l’islam de France. Allez-vous accepter ?   Jean-Pierre Chevènement:
Dès le début de cette année, nous avons eu, Bernard Cazeneuve, son cabinet et moi-même, plusieurs réunions sur le sujet. Car, dès 1999, j’avais, comme ministre de l’Intérieur, lancé une grande consultation sur l’islam de France. Le ministre de l’Intérieur m’a adressé une lettre le 26 avril, me proposant — et je pense qu’il n’a pas fait cette proposition sans l’avoir évoquée avec le Premier ministre et le président de la République — la présidence de cette fondation qui n’est pas encore constituée. J’apprécie beaucoup Bernard Cazeneuve pour sa modération, sa détermination, sa parole toujours maîtrisée.
Vous allez donc dire oui ?   Il s’agit d’une tâche d’intérêt public car les 4,1 millions de musulmans que compte la France doivent pouvoir exercer leur culte mais dans le respect de la laïcité et des principes de la République. Cette mission est tellement d’intérêt public qu’aucun responsable ne peut s’y dérober. Je ne m’y déroberai donc pas sauf si ma nomination devait entraîner des problèmes insolubles qui me forceraient à me retirer. Je dis à un certain nombre d’hommes politiques de l’opposition : il en va de l’intérêt du pays que cette fondation, d’ailleurs mise en place en 2005 sous la présidence de Jacques Chirac, puisse enfin fonctionner. Comme le dit Omar Sy, nous portons tous le maillot bleu de l’équipe de France.
Certains critiquent le fait que vous soyez une personnalité politique et un non-musulman…   Ce que l’on me propose est la présidence de la Fondation pour les oeuvres de l’islam de France qui a une vocation d’intérêt général, et non de l’association cultuelle qui y sera adossée. Le futur président de la Fondation ne sera pas chargé de promouvoir l’islam. Je n’y ai aucun titre, je ne suis pas musulman, je suis un républicain laïc. La laïcité n’est pas tournée contre la religion, elle libère la spiritualité de toute emprise de l’Etat. Je n’entends nullement m’immiscer dans la sphère du religieux.

 

SON PROGRAMME
Le moment est-il bien choisi pour relancer l’idée de cette fondation ?   L’émergence d’un islam de France compatible avec la République représente une oeuvre de longue haleine d’autant plus nécessaire aujourd’hui que des courants salafistes se développent partout dans le monde, y compris en France depuis une quinzaine d’années, mettant à leur merci certains jeunes à l’esprit fragile. C’est une bonne réponse à la poussée du terrorisme, conforme à l’intérêt des musulmans, aussi bien qu’à l’intérêt de la France.
Quelles seraient les premières mesures que vous prendriez ?   La mission première de cette fondation est la formation profane des imams. Il faut leur enseigner ce qu’est la citoyenneté française, le cas échéant la langue française, les principes généraux du droit, en tout cas ceux régissant les rapports entre le culte musulman et les pouvoirs publics. Il s’agira aussi de promouvoir des projets culturels ayant pour but de faire mieux connaître la civilisation musulmane, laquelle, à certaines époques comme à la fin du premier millénaire, a brassé les cultures et a été une des grandes matrices du monde moderne. Il faudra aussi réfléchir à la création d’un institut de recherche – profane — en islamologie.
Avez-vous posé des conditions préalables à votre accord  ?   J’ai posé deux conditions à ma présidence éventuelle. Tout d’abord, que les financements étrangers soient prohibés afin que tout se passe dans la plus grande transparence et que l’islam de France dépende d’un argent collecté en France. D’autre part, mon acceptation de principe ne signifie en aucune manière que je renonce à ma liberté d’expression en tant qu’homme politique au long cours. Mais je ressens vivement, en raison des drames que vit notre pays et aux épreuves qui l’attendent, qu’une certaine unité nationale doit se manifester.
FINANCEMENT DE L’ISLAM, LAÏCITÉ
Etes-vous opposé aussi aux financements extérieurs pour la construction et la gestion des mosquées, la formation religieuse des imams… ?

« La laïcité ne se définit pas par référence aux religions, mais pour assurer leur coexistence », par Henri Pena-Ruiz

Créé par le 07 août 2016 | Dans : Articles de fond

« La laïcité ne se définit pas par référence aux religions, mais pour assurer leur coexistence »    

LE MONDE                  |                 03.08.2016                  | Par                                  Henri Pena-Ruiz (philosophe, écrivain)

Chloé Poizat 

La spiritualité est multiple, la laïcité, unique
On peut définir les options spirituelles comme les convictions librement adoptées par les êtres humains. Confessions religieuses diverses, humanismes athée ou agnostique, libre-pensée sont des figures spirituelles libres, facultatives (optare : choisir). Principe d’organisation politique pour concilier la diversité des convictions et l’unité de leur cadre commun (« ex pluribus unum » – un seul à partir de plusieurs), la laïcité n’a pas à prendre parti pour une option spirituelle plutôt que pour une autre. La République laïque ne règne pas sur les consciences, comme les rois le faisaient à l’époque de l’alliance du trône et de l’autel. Marianne ne privilégie ni la croyance religieuse ni la conviction athée. La neutralité, en l’occurrence, implique l’égalité de traitement, incompatible avec tout privilège public de la religion ou de l’athéisme.
Les principes qui fondent cette neutralité ne sont pas neutres, puisqu’ils consacrent la liberté plutôt que l’oppression, l’égalité plutôt que les privilèges, l’intérêt général au-delà de l’intérêt particulier. Des principes universels en droit, même si, en fait, ils sont bafoués ici et là. Le philosophe anglais Locke (1632-1704) défendait la neutralité d’une façon radicale : la puissance publique n’a pas à imposer ou à privilégier un type de spiritualité souhaitable, ni une conception de la vie bonne. Pour l’État, la neutralité s’incarne donc dans l’abstention qui consiste à n’énoncer aucune norme en matière de conviction spirituelle. L’auteur de la Lettre sur la tolérance et du Traité du gouvernement civil a contredit cette orientation en excluant les « papistes » [les catholiques] et les athées, les uns parce qu’ils seraient selon lui inféodés à une puissance étrangère, les autres parce que, ne croyant pas en Dieu, ils ne pourraient tenir parole ! Passons.
En libérant la sphère privée des individus de toute norme indue, l’abstention de l’État les rend maîtres de leur choix spirituel, mais aussi de leur éthique de vie personnelle, pourvu que soit respectée la loi commune, fondée sur le droit et finalisée par l’intérêt général. Sur le plan spirituel, une telle conception a été le levier de nombreuses émancipations. Elle a mis un terme, entre autres, à la discrimination envers l’athéisme et la franc-maçonnerie. Elle a dépénalisé l’homosexualité. Elle a permis aux femmes de sortir du statut de « deuxième sexe » hérité de la sacralisation religieuse des préjugés propres aux sociétés patriarcales. Elle a aussi fait perdre sa fatalité aux inégalités sociales, longtemps justifiées au nom d’un ordre voulu par Dieu.

Les « deux glaives » et les « trois K »

Le découplage laïque entre la loi civile commune à tous et la loi religieuse propre à certains n’a pas consisté à combattre les religions comme démarches spirituelles de témoignage. Elle a seulement battu en brèche la propension de certains dignitaires religieux à soumettre l’ordre temporel au nom de dogmes producteurs d’exclusion. L’hérétique au sein de la même religion, le fidèle d’une autre religion, le tenant de l’humanisme athée ou agnostique furent rejetés puis sanctionnés de façon plus ou moins lourde, incluant la mort violente infligée par la théorie des « deux glaives » chère à Bernard de Clairvaux (Saint Bernard).
La laïcité ne peut donc être définie par la seule « sécularisation » entendue comme transfert du pouvoir de régulation de l’Église aux autorités civiles, inscrites dans le siècle. Elle est aussi et surtout émancipation, à comprendre étymologiquement comme sortie du domaine paternel (le mancipium, que le pater familias, le père de famille romain, tenait sous sa main) et plus généralement comme accès à la libre disposition de soi.
Séculariser la notion machiste de chef de famille dans le code civil ne pouvait suffire pour émanciper les femmes. Il fallait la supprimer. L’émancipation est symbolisée par le bonnet phrygien de l’esclave affranchi que porte Marianne. La philosophie de l’émancipation laïque radicalise ainsi la liberté puisque chacun devient maître de sa spiritualité, de son mode d’accomplissement et, finalement, du type d’être qu’il fait advenir dans la conduite de son existence. Beau programme, que les opprimés des différentes cultures ont eu et auront encore à réaliser par leurs luttes.

Marianne n’a pas à afficher une préférence pour un type de sexualité. Le « mariage pour tous » ne relève plus des finalités particulières propres au modèle chrétien et patriarcal du mariage hétérosexuel, tourné vers la procréation, et irrévocable.

Un exemple illustre cette conception de la liberté ontologique. Tout récemment, la loi du « mariage pour tous » a permis aux êtres qui s’aiment et veulent s’unir durablement de jouir d’un égal traitement juridique et social, quel que soit leur sexe. C’est mal comprendre l’esprit de cette loi que d’y voir la promotion du seul mariage homosexuel. L’idée-force fut tout au contraire d’universaliser le mariage en le dégageant de toute considération partisane.
Marianne n’a pas à afficher une préférence pour un type de sexualité. Le « mariage pour tous » ne relève plus des finalités particulières propres au modèle chrétien et patriarcal du mariage hétérosexuel, tourné vers la procréation, et irrévocable. Après la légalisation du divorce et de l’avortement, la création du pacs, le « mariage pour tous » est une nouvelle figure de la laïcisation. Elle n’a pu advenir que par le découplage de la loi civile et de la loi religieuse. Celle-ci a longtemps sacralisé le patriarcat et le machisme qui assignaient la femme au rôle du « deuxième sexe ».
La formule cléricale des « trois K » a résumé cela en Allemagne : « Kinder, Küche und Kirche » (les enfants, la cuisine, l’église). Formule lancée par l’empereur Guillaume II pour codifier le statut des femmes dans une société patriarcale sacralisée par l’Église. Le IIIe Reich ne fut pas en reste, notamment en fixant à quatre le nombre d’enfants idéal et en l’encourageant par une prime versée à chaque naissance. L’Espagne franquiste s’ordonna à la même idéologie. Tout récemment, le Parti populaire de Rajoy a voulu remettre en question le droit à l’interruption volontaire de grossesse, fidèle en cela aux positions traditionnelles de l’Église. Les femmes espagnoles ont mis cette volonté en échec.

Universalisme émancipateur

Cet universalisme émancipateur de la laïcité ne surgit pas spontanément d’une situation particulière. Il advient par dépassement critique, qu’impulse la « tradition des opprimés » chère à Walter Benjamin. Le cadre laïque ne se définit pas par référence aux religions existantes, mais pour assurer la coexistence de toutes les options spirituelles réelles ou possibles, présentes ou à venir. Consulté par Régis Debray en 2001 alors qu’il préparait son étude sur l’enseignement du fait religieux pour le ministre Jack Lang, je lui ai proposé une formulation, qu’il cita dans son rapport : « La laïcité n’est pas une option spirituelle parmi d’autres, elle est ce qui rend possible leur coexistence, car ce qui est commun en droit à tous les hommes doit avoir le pas sur ce qui les sépare en fait » (lettre à Régis Debray du 10 octobre 2001).
Je lui ai fait remarquer que ce qui doit être enseigné en matière de spiritualité ne saurait se réduire au « fait religieux », sauf à bafouer l’égalité par une discrimination (ibidem). Une place doit être faite aux humanismes athée et agnostique. Diderot et Camus, D’Holbach et Sartre font partie du champ spirituel que recouvrait naguère l’enseignement des « humanités ». La déshérence de cet enseignement, voulue par un certain pédagogisme, est responsable de l’inculture si souvent évoquée en matière de spiritualité.
Une question vive. Est-il possible pour les tenants des diverses religions d’accepter que leurs convictions n’engagent qu’eux-mêmes et ne jouissent d’aucun traitement de faveur ? Oui, si on considère que cette assignation à la sphère privée ne constitue nullement une négation de la dimension collective des religions ni de leur possibilité de participer au débat démocratique. Elle vise à délimiter le champ d’affirmation de ce qui est propre à certains et de ce qui est commun à tous.
En quoi cette ligne de démarcation peut-elle déranger les croyants s’ils ne demandent plus d’égards particuliers pour leur religion ? L’abrogation du concordat d’Alsace-Moselle et de la loi Debré, qui assure le financement public d’écoles privées religieuses, est voulue par les catholiques de Nous sommes aussi l’Eglise (NSAE) et des Chrétiens pour une école dégagée de l’enseignement confessionnel (Cedec), exemplaires laïcs-laïques. Quant aux athées, ils ne demandent que l’égalité de droits.
On peut donc assumer son option spirituelle sans vouloir pour elle de privilèges publics. Le spécialiste de la laïcité Philippe Portier, de l’École pratique des hautes études, les demande en militant pour une « laïcité de reconnaissance », cercle carré qui rétablirait le régime des cultes reconnus aboli en 1905. L’historien de la laïcité Jean Baubérot fait de même en militant pour des « accommodements raisonnables » du principe de laïcité et en posant comme allant de soi une « laïcité concordataire », nouveau cercle carré, car les privilèges concordataires contredisent l’égalité inscrite dans la laïcité. Bref, il n’y a pas plusieurs laïcités, mais il y a bien plusieurs spiritualités. Le triptyque laïque les unit par la liberté de conscience, l’égalité sans distinction d’option spirituelle et l’universalité du bien commun à tous en deçà des différences, ou, si l’on veut, au-delà d’elles.

 

L’auteur
Henri Pena Ruiz est philosophe, écrivain, professeur agrégé de l’université, docteur en philosophie, maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris. Ancien membre de la commission Stasi sur l’application du principe de laïcité dans la République. Il est notamment l’auteur de Qu’est-ce que la laïcité ? (Gallimard, 2003) et d’Histoire de la laïcité. Genèse d’un idéal (Gallimard, 2005). On lui doit également un Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon, 2014), qui a obtenu le Prix national de la laïcité en 2015.

http://abonnes.lemonde.fr/festival/article/2016/08/03/la-spiritualite-est-multiple-la-laicite-unique_4977688_4415198.html

Il faut sauver Antonio Gramsci de ses ennemis, par Robert Maggiori

Créé par le 05 août 2016 | Dans : Articles de fond

Il faut sauver Antonio Gramsci  de ses ennemis          

        Par     Robert Maggiori          Dans le journal Libération          —                 2 août 2016 à 17:21
Portrait d'Antonio Gramsci (1891-1937).    
Portrait d’Antonio Gramsci (1891-1937).             Photo Bianchetti. Leemage

La droite et l’extrême droite ont revendiqué le penseur du Parti communiste italien. Récupération tactique de celui qui rappelait que la conquête du pouvoir passait par les idées. Mais pas n’importe quelles idées, aurait ajouté le penseur sarde.  

Suivant les données de la Bibliografia gramsciana, fondée par John M. Cammett, et de l’International Gramsci Society, il existe plus de 18 000 études consacrées au philosophe, homme politique et révolutionnaire italien, publiées dans une quarantaine de langues (2 500 en anglais, 600 en japonais). Preuve de la richesse de sa pensée, mais aussi de la difficulté à définir, sans trop de simplifications, «ce que Gramsci a vraiment dit». S’il est normal que son œuvre (dont il faut rappeler qu’elle a été pour une large part rédigée en prison, qu’elle a de ce fait un caractère «non systématique», et qu’il a fallu plusieurs décennies pour en présenter une édition scientifique), fasse l’objet d’une multitude d’interprétations, il apparaît plus paradoxal qu’après avoir constitué l’une des assises fondamentales du marxisme d’après Marx, elle soit, depuis le début des années 80, «annexée» par la pensée d’extrême droite. Il y a même eu un Sarkozy, philosophe bien connu, pour déclarer (au Figaro) : «Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées.»

Antonio Gramsci est né le 22 janvier 1891 à Ales, en Sardaigne. Enfant, il fait une grave chute qui déforme à jamais son dos. Pour aider sa famille, le jeune Antonio trouve un travail de «transporteur de dossiers» au cadastre de Ghilarza. Une bourse lui permet de partir pour Turin et de s’inscrire à la faculté de lettres. Membre des jeunesses socialistes, il entre, en 1916, à la rédaction de l’Avanti ! comme chroniqueur et critique théâtral. Il étudie l’idéalisme allemand, Hegel, et découvre Marx. Un an après, il dirige le Cri du peuple : c’est dans ses pages qu’il commente la révolution russe.

En 1919, il fonde l’Ordine nuovo. Dans un article de cette revue, il lance l’idée des «conseils d’usine», qui aussitôt se multiplient. Gramsci devient le leader du mouvement conseilliste, lors des grandes grèves de mars-avril 1920. L’année suivante, il entre au Comité central du Parti communiste, juste né à Livourne, qui le délègue à l’Internationale. Il part pour Moscou fin mai 1922. Malade, il reste six mois au sanatorium de Serebryany Bor, où il rencontre une jeune musicienne russe, Julia Schucht, qui deviendra sa femme.

Le «cerveau» à supprimer

En 1923, le Komintern l’envoie à Vienne pour suivre de plus près la situation en Italie, où le fascisme s’est installé. Chef effectif du PCI, Gramsci est élu député de Vénétie le 6 avril 1924. Revenu en Italie, il est, pour les mussoliniens, le «cerveau qu’il faut empêcher de fonctionner». Malgré son immunité parlementaire, il est arrêté par les fascistes le 8 novembre 1926. Il restera en prison jusqu’à sa mort, le 27 avril 1937. On sait aujourd’hui – il faudrait tout un livre pour en expliquer les sombres raisons – que les cadres du Parti n’ont pas fait grand-chose pour le libérer.

Du côté opposé, une certaine historiographie de droite, pour détruire l’idée qu’il aurait été le «cerveau» à supprimer, s’escrime désormais à montrer qu’en réalité Mussolini a «aidé» Gramsci et a «sympathiquement» veillé à ce qu’il reçoive dans sa cellule les livres dont il avait besoin.

Toujours est-il qu’au début des années 30, toute référence au fondateur du journal du Parti, L’Unitá, disparaît de la presse communiste. Ce n’est qu’après la guerre que sa mémoire devient objet de culte. Gramsci est le Parti par antonomase, son héros, son label, sa «philosophie». Son portrait est dans toutes les cellules, son effigie sur les drapeaux, les polos et les agendas. Durant la période révolutionnaire, en Union soviétique, il était par l’action, Lénine, et par sa pensée, Marx. Mais lorsque, en Italie, le parti de Togliatti, puis de Luigi Longo et d’Enrico Berlinguer, le transforme en théoricien de l’eurocommunisme, antidogmatique et antistalinien, à Moscou on l’efface des tablettes. Il sera réhabilité, comme les autres hérétiques György Lukács ou Nikolaï Boukharine, lorsque Gorbatchev lancera la glasnost.

En juillet 1987, la revue Kommunist titre : «L’actualité des idées d’Antonio Gramsci» et annonce la parution en russe des Cahiers de prison. En Italie, grâce à l’hégémonie culturelle exercée par le Parti communiste, Gramsci devient un auteur classique, étudié dans les écoles. La gauche française, en revanche, l’ignore ou le sous-estime. Une partie des raisons est éditoriale. Gallimard publie les Lettres de prison en 1971 et, de 1974 à 1980, les Ecrits politiques (rédigés avant l’emprisonnement). Ce n’est qu’en 1984 que Robert Paris commence la publication des ouvrages de captivité, les cinq volumes des Cahiers de prison.

Longtemps, autrement dit, on n’a guère disposé en France d’une édition fiable de l’œuvre gramscienne. Les autres motifs sont politiques et philosophiques. Le marxisme, en France, c’était en grande partie Louis Althusser. On lui doit probablement d’avoir introduit de force Gramsci dans le débat théorique. Mais d’une façon assez paradoxale, puisque, au nom de la «scientificité» du marxisme (mère porteuse de bien des catastrophes), il soumet à une violente critique toute la pensée gramscienne, réduite à une forme d’«historicisme». L’opération ne réussit guère, et, à mesure que les œuvres du philosophe sarde paraissent et que paraissent, de plus en plus nombreux, les commentaires et les études, Gramsci devient la «coqueluche» de la gauche française. «Le siècle sera gramscien ou ne sera pas», lance audacieusement un hebdomadaire.

On pourrait supposer que les Cahiers ne sont pétris que de politique et de théorie marxiste. Ce n’est pas le cas. Ils représentent six ou sept années d’écriture dans la solitude d’une cellule ou d’une chambre de clinique, mais tout y est : réflexions personnelles, développements philosophiques, portraits, remarques psychologiques, études littéraires, notes bibliographiques, essais de traductions… Il voulait faire, écrit-il à sa belle-sœur, Tatiana Schucht, «quelque chose « für ewig »», «pour l’éternité», qui pût l’«absorber» et «centrer [sa] vie intérieure».

Une assise théorique

 

En entamant son premier cahier, le 8 février 1929, il dresse la liste, en seize points, des principaux thèmes qu’il se propose d’étudier : «Théorie de l’histoire et historiographie», «Formations des groupes intellectuels italiens», «Littérature populaire des romans-feuilletons», «Le concept de folklore», «La question méridionale», «Le sens commun», etc. Publiés à partir de 1948 en volumes thématiques – le Matérialisme historique et la philosophie de Benedetto Croce, les Intellectuels et l’organisation de la culture, Notes sur Machiavel… – les Cahiers feront de Gramsci «le plus grand philosophe marxiste après Marx». Sa pensée, diversifiée et articulée, offre, en effet, une assise théorique à partir de laquelle il est possible de rendre compte de la complexité des sociétés occidentales avancées, dans lesquelles le «dessein révolutionnaire» ne peut reproduire les schémas du modèle soviétique, mais exige d’abord la «direction intellectuelle et morale» de la société civile et la conquête de l’«hégémonie».

A la critique de l’économisme dominant, Gramsci ajoute donc les dimensions culturelles et éthiques de l’exercice du pouvoir politique. Son apport spécifique au marxisme, qu’il nomme «philosophie de la praxis», tient à la façon dont il a repensé les liens entre l’infrastructure économique et la superstructure idéologique, à laquelle il donne une importance capitale. C’est dans ce cadre – l’analyse des conditions culturelles de l’action – qu’il a élaboré ses recherches sur les intellectuels et a forgé le concept, très opératoire, d’«hégémonie».

A partir de làont fleuri les «études gramsciennes», en nombre infini, et dans tous les pays. Elles ont surtout proliféré au sein de la gauche intellectuelle – l’Argentin Ernesto Laclau pour ne citer qu’un nom – qui, exploitant la «philosophie de la praxis» de Gramsci, mais aussi sa vision de l’Etat et de la société civile, a tenté, comme le voulait Marx, de faire l’«anatomie» des sociétés contemporaines, dont le mode de production a radicalement changé, où les notions de «classe», de «parti», de «prolétariat», etc. ont perdu de leur prégnance et où la politique a été dessaisie de son gouvernail par les puissances absconses de la finance.

Dans les pays anglo-saxons et aux Etats-Unis – où une anthologie des Prison Notebooks figure parmi les lectures obligées des étudiants en philosophie, sociologie, sciences politiques et journalisme – la pensée gramscienne alimente les cultural studies, par l’intermédiaire de penseurs tels que Edward W. Said ou de l’Anglo-Jamaïcain Stuart Hall, les postcolonial studies, à travers la derridienne Gayatri Spivak, et les subaltern studies, nées en Inde du travail de l’historien Ranajit Guha et de son élève Partha Chatterjee, qui a interprété la lutte de libération indienne au moyen des catégories utilisées par Gramsci pour le Risorgimento italien. Le penseur sarde est même devenu une sorte de drapeau de la lutte des minorités sexuelles ou ethniques sous la plume de l’Afro-Américain Cornel West («Councillor West», dans Matrix Reloaded des sœurs Wachowski).

En Amérique latine, et au Brésil en particulier, Gramsci continue, en revanche, à être lu (entre autres par Carlos Nelson Coutinho, Marco Aurélio Nogueira ou Marcos del Roio) comme théoricien politique révolutionnaire, dont les outils restent opératoires pour comprendre les dynamiques du monde globalisé (et en sortir). On n’oublie pas, enfin, que Gramsci est une référence tant pour Aléxis Tsípras et les inspirateurs de Syriza en Grèce, ou pour Pablo Iglesias et les philosophes de l’université Complutense de Madrid, où est né Podemos. Dans tous les cas, il s’agit d’une exploitation légitime de la pensée gramscienne, qui en poursuit la visée émancipatrice, de gauche.

«Gramscisme de droite»

Plus paradoxale est sa «récupération» par les penseurs néoconservateurs ou d’extrême droite. C’est sans doute Alain de Benoist qui insista le premier, dès les années 70, sur la nécessité de forger un «gramscisme de droite» (oxymore ?) qui puisse inciter les politiques droitières à faire davantage attention aux dimensions culturelles de l’action politique. En 1985, huit de ses textes sont réunis et traduits en allemand sous le titre Kulturrevolution von rechts. Gramsci und die Nouvelle Droite,et la revue Junge Freiheit («jeune liberté») explicite encore le propos en appelant la droite et l’extrême droite à la reconquête de l’«hégémonie sociale» perdue contre la gauche, en travaillant sur la notion (gramscienne) de «sens commun».

L’appel, depuis, a été entendu, des think tanks «néocons» américains au Front national lepéniste – même si l’on oubliait que, pour Gramsci, c’est le Parti communiste qui devait construire l’hégémonie et, en tant qu’intellectuel collectif, donner cohérence au «sens commun», afin que de là sourdent, majoritaires, les idées de justice sociale. A voir la façon dont il est aujourd’hui utilisé par ceux qui furent toute sa vie ses ennemis, Antonio Gramsci se retournerait dans sa tombe. Là où il est, il a sans doute gardé avec plus d’émotion la «vidéo lettre» que lui envoya, en 1997, l’historien marxiste Eric Hobsbawm : «Tu es mort depuis soixante ans, mais tu vis dans le cœur de ceux qui veulent un monde où les pauvres aient la possibilité de devenir de vrais êtres humains.»

Robert Maggiori            

« Face à une idéologie fanatique, nous devons réenchanter la nation républicaine »

Créé par le 03 août 2016 | Dans : Articles de fond, Projet politique

« Face à une idéologie fanatique, nous devons réenchanter la nation républicaine »

LE MONDE IDEES |    26.07.2016 à 11h14 • Mis à jour le 26.07.2016 à 14h49    | Par      Frédéric Encel (maître de conférences en questions internationales à Science Po Paris) et Yves Lacoste (professeur de géographie à l’université Par…

                 
  

L’islamisme radical, avec l’Etat califal islamique (dit Daech) comme fer de lance, mène une guerre implacable au peuple français. Dans ce contexte grave, il convient de se ressouder autour des mots, valeurs et symboles de la Nation et de la République en évitant les accusations faciles et autres inepties argumentaires. Hélas, trois d’entre elles se sont récemment exprimées.

La première est provenue des rangs de la droite dans la foulée du massacre de Nice, via des formules à l’emporte-pièce du style « si tous les moyens avaient été pris, le drame n’aurait pas eu lieu » (Alain Juppé). Quels moyens ? L’expulsion des Maghrébins, l’enfermement à vie des maris violents, l’interdiction de louer des camions pour les repris de justice ? Absurde. Face à la vague terroriste, le gouvernement Valls va aussi loin que l’y autorise l’État de droit, même s’il sera sûrement amené à renforcer en quantité et en qualité le dispositif général ; en attendant, que le premier ministre soit attaqué est d’autant plus injuste qu’il fut parmi les tout premiers à gauche à nommer courageusement et dès le 11 janvier 2015 l’ennemi, à savoir « le terrorisme, le djihadisme et l’islamisme radical », impulsant de nouvelles mesures relayées par un Bernard Cazeneuve dont tous les responsables politiques s’accordent à reconnaître le même sérieux.

La seconde ineptie provient justement de cette gauche angélique ou complaisante qui stigmatise la prorogation de l’état d’urgence sous le double prétexte fallacieux qu’il serait à la fois inefficace et liberticide. Or non seulement celui-ci a déjà permis aux forces de l’ordre et à la justice de gêner ou d’entraver la perpétration d’actes délictueux ou criminels liés au terrorisme, mais encore il n’a manifestement dérangé ni le mouvement Nuit debout des mois durant, ni des dizaines de manifestations syndicales, ni la tenue de l’Euro, et moins encore la libre expression de positions contestataires dans les médias et en place publique. Décidément, on aura connu sous d’autres latitudes ou en d’autres temps nationaux des états d’urgence plus contraignants…

 

La troisième erreur grave consiste à critiquer comme inutile voire contre-productive l’action militaire de la France en Syrie, en Irak, au Mali et ailleurs contre l’État islamique et ses avatars. Les géopolitologues que nous sommes affirmons que si Daech ne subissait pas les coups de la coalition et notamment de nos Rafale, il conquerrait d’autres espaces, d’autres populations et d’autres ressources, jusqu’à devenir une vraie puissance plus menaçante et déstabilisatrice encore qu’aujourd’hui. En outre, infliger des défaites objectives et visibles sur son terrain originel mais aussi au Sahel, c’est ôter à cette organisation terroriste l’aura conférée par ses premières victoires que des esprits manipulables ou déjà fanatisés avaient interprétée ces dernières années comme un soutien divin. À juste titre, le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian écrivait récemment que nous étions « en guerre » ; elle nous a été imposée et nous devons la mener jusqu’à la victoire.

Idéologie fanatique

Cependant, face à une idéologie fanatique, il est vrai que l’emploi du RAID, des régiments de parachutistes et des forces spéciales, absolument nécessaire, ne suffit pas. L’islamisme radical incarne une forme de romanisme révolutionnaire morbide, opposons-lui pour paraphraser Max Weber, le ré-enchantement de la nation républicaine à travers plus de civisme, de solidarité, d’apprentissage de nos symboles, de revalorisation de notre récit national commun, et tout cela dès l’école. Autrefois perçue à gauche comme ringarde ou apanage de l’extrême droite – un non-sens historique absolu ! – la nation en tant que représentation collective est aujourd’hui plus précieuse que jamais, pour deux raisons.

D’abord c’est bien toute la nation française qui est haïe et frappée par les islamistes pour ce qu’elle est – depuis des siècles et du fait de ses valeurs républicaines et démocratiques assumées –, et non pour ce qu’elle fait – à savoir telle politique intérieure ou étrangère à un instant T. Seuls les « idiots utiles » de l’islamisme pouvaient encore prétendre que ce phénomène était encouragé par le conflit israélo-palestinien, la loi de 2004 protectrice de l’école sur les signes religieux ostentatoires (improprement appelée loi sur le voile), des caricatures de Mahomet ou encore « l’islamophobie », cette imposture si bien flétrie par Charb le directeur de Charlie-Hebdo avant son lâche assassinat par les frères Kouachi. Et à présent, suite aux tueries effectives du Bataclan, de Magnanville et de Nice et après celles ratées du Thalys et de Villejuif, qu’est-ce que les « Je ne suis pas Charlie » de janvier 2015 vont encore nous inventer pour stigmatiser la république et éluder la gravité du fléau islamiste ?

Ensuite, au sein de notre nation républicaine, chacun dispose des mêmes droits et devoirs devant la Loi, « l’expression de la volonté générale » selon l’article 6 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, quels que soient ses origines, convictions, profession, choix spirituels et orientations sexuelles. Précisément tout ce qu’abhorrent nos ennemis fanatiquement racistes, antisémites, misogynes, contempteurs de la culture et des libertés, sur les plans idéologiques mais aussi tactiques ; plusieurs millions de musulmanes et de musulmans participent en effet loyalement de notre modèle et échappent ainsi à leur férule ; on rappellera que trente d’entre eux ont été assassinés sur la Promenade des Anglais le… 14 juillet. Ces citoyens français musulmans ont naturellement toute leur place au sein de la nation et sous l’aile protectrice de la république. Les islamistes, aucune.

Prenons garde de ne pas défendre avec suffisamment de force et de vigueur notre ordre républicain laïc et démocratique ; sous les effets d’une légitime exaspération des Français face au terrorisme, c’est un ordre fascisant et réellement xénophobe qui pourrait bien à terme s’y substituer…

Frédéric Encel et Yves Lacoste publient à la rentrée aux Presses universitaires de France un livre intitulé Géopolitique de la Nation France.

 

Frédéric Encel (maître de conférences en questions internationales à Science Po Paris) et Yves Lacoste (professeur de géographie à l’université Par…

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/07/26/face-a-une-ideologie-fanatique-nous-devons-reenchanter-la-nation-republicaine_4974786_3232.html#3TKXocOLw0YajDPS.99

Plaidoyer pour un Islam français par Gerald Darmanin, député Les Républicains (extraits)

Créé par le 03 août 2016 | Dans : Articles de fond

http://plaidoyerpourunislamfrancais.fr/Plaidoyer%20pour%20un%20Islam%20fran%C3%A7ais.pdf

Extraits (les numéros en bas de paragraphes renvoient aux pages du rapport)

1.4. Loi libérale, loi de compromis : loi de séparation des Églises et de l’État  
Pendant plus d’un siècle, malgré les nombreux régimes qui se sont succédés (Consulat, Empire(s), Monarchie, République, démocratie parlementaire), malgré les guerres et les défaites, malgré la révolution industrielle et la colonisation qui changèrent le XIXe  siècle, la France a vécu sous le régime concordataire. 
Le paradoxe veut que la montée de l’anticléricalisme, dont le petit père Combes est le symbole le plus connu, coïncide avec
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l’acceptation de la République par les catholiques : le Pape Léon XIII encourage les Français à accepter et vivre avec la République. Pendant plus de trente ans, la Troisième République et son cortège de parlementaires radicaux et progressistes vécurent avec le Concordat. L’affaire des fiches, dans laquelle le Gouvernement faisait ficher les officiers qui allaient à la messe, a eu raison du Gouvernement Combes et son intransigeance anticléricale a laissé la place à un nouveau Gouvernement qui mettra en place une loi d’inspiration libérale : la loi de séparation des Églises (au pluriel !) et de l’État. Ce texte avait pour but de mettre fin à la querelle religieuse, commencée au début du XXe  siècle avec l’expulsion des congrégations. 
Aristide Briand le dit très bien lui-même : la loi de 1905 est une loi de compromis, qui garantit la neutralité de l’État dans les affaires religieuses et qui permet la liberté de culte et la liberté de conscience. 
On ne retient souvent de la loi de 1905 que la neutralité de l’État dans les affaires religieuses et, pour une certaine lecture, son « ignorance » assumée des religions. Certes, les ministres du culte ne sont plus rémunérés par les pouvoirs publics et leurs principaux responsables ne sont plus nommés par le pouvoir politique. Mais cette loi est très positive pour les religions en général et pour le catholicisme en particulier. D’abord parce qu’elle réaffirme solennellement la possibilité pour chaque habitant de France de vivre selon le culte de son choix et selon sa conscience. Par ailleurs, elle renforce l’indépendance du clergé, indépendance qui avait été mise à mal depuis la période révolutionnaire. Enfin, même si les bâtiments ne lui appartiennent plus, l’Église peut jouir gratuitement de très nombreux lieux sacrés sans s’occuper de leur entretien extrêmement onéreux. Le
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rapport de 2006 de la Commission présidée par Jean-Pierre Machelon, le confirme : « En regard de la rigoureuse police des cultes qui caractérisait le régime concordataire, et une fois dépassés les aspects les plus violents de l’anticléricalisme militant, la loi du 9 décembre 1905 apparaît en effet d’abord comme un texte favorable à la liberté religieuse ». 
La loi de 1905 est technique. Elle compte 44 articles, dont essentiellement des « règles à caractère patrimonial, ce qui n’est guère surprenant dans le cadre du «  divorce » qu’il organise », selon Machelon. Cette loi, devenue un totem, est mal connue. Elle n’a rien d’un document sacré dont le blasphème suprême serait d’en changer une virgule pour l’adapter à notre temps. Depuis 1905, elle a connu treize modifications : le principe de laïcité n’est pas mort pour autant. La modifier une nouvelle fois, pour la renforcer, ne gênerait en aucune manière cette vieille dame qui ne demande qu’à épouser l’air du temps pour mieux imposer ses principes fondateurs. 
En 1924, après une Première Guerre mondiale où croyants et non-croyants fraternisèrent dans les tranchées et vécurent les mêmes événements terribles, la France trouve un accord, requalifié réciproquement comme un accord international, pour que l’Église accepte de gérer les activités cultuelles à travers la loi de 1905, en constituant des associations diocésaines contrôlées par les évêques. L’Église avait l’appréhension, jusqu’ici, que les laïcs prennent le pouvoir sur elle et sur le culte, grâce à la voie associative permise par la loi de séparation. Ces accords PoincaréCerreti, du nom du Président du Conseil français et du Nonce en poste à Paris, arrimèrent définitivement les catholiques à la législation de la République. 
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2. L’Islam et la France : les questions qui fâchent   
2.1 Qui connaît l’Islam ?  
La deuxième religion du monde est aussi la deuxième religion pratiquée en France. Elle est née après les « révélations » qu’un marchand, orphelin de père et de mère, a eu de l’archange Gabriel il y a plus de 1400 ans. Mahomet, qui ne savait sans doute ni lire ni écrire, récitait, à sa famille et à ses compagnons, les paroles divines qu’il aurait reçues directement. Une partie d’entre eux les transcrivirent : peu à peu, le Coran, littéralement « la récitation », s’est constitué de ces paroles. 
La vie de Mahomet à partir de cette « révélation » se partage en deux temps, qui divisent aussi le Coran. La période de La Mecque, qui traite essentiellement des rapports entre l’Homme et Dieu, et la période de Médine, qui traite essentiellement des rapports entre l’Homme et son environnement. Médine a été la première ville islamique mise en place par le Prophète, ce dernier ayant été chassé de La Mecque à la mort de son oncle protecteur et de sa femme Khadija, par ceux qui voulaient défendre le polythéisme, très présent à l’époque dans la péninsule arabique. 
Le Coran n’est pas « discutable » pour les musulmans. Il est la parole même de Dieu, le Prophète n’ayant été qu’un messager de cette parole. Ce qui est écrit dans le Coran ne peut être contredit. Mais bien évidemment, ce texte divin peut et doit être interprété. Comme deuxième source d’inspiration pour les musulmans la Sunna, les traditions, les Hadiths du Prophète : ce
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ne sont pas des paroles de Dieu mais les pensées, les comportements, les codes de Mahomet. Tout cela est très important pour les musulmans. Mais la Sunna ne se situe pas au même niveau que le Coran. Puis, comme autres sources d’interprétations religieuses, viennent les raisonnements par analogie, les explications des « savants » et la réflexion personnelle de chaque croyant musulman. 
Dans la péninsule arabique, les habitants étaient essentiellement des marchands et l’Islam s’est rapidement propagé notamment grâce à la simplicité de sa pratique. Pour se convertir à l’Islam, il faut simplement réciter la chahada, la profession de foi, devant deux témoins musulmans. Pour être un « bon » musulman, il faut remplir cinq engagements (les cinq piliers) : la prière, l’aumône, le pèlerinage, la profession de foi, le jeûne. Être musulman c’est se soumettre à Dieu et affirmer clairement que Dieu est unique. 
Pourchassés à leurs débuts, contraints à l’exil, Mahomet et ses compagnons musulmans forment une communauté. La notion de communauté (la oumma) est très importante dans la religion musulmane qui l’encourage dans les textes : il est même dit que la prière collective vaut soixante-douze fois la prière individuelle. La notion de communauté est particulièrement forte notamment dans sa dimension de solidarité : l’aumône, qui n’est pas la charité, est une obligation pour chaque musulman qui doit ainsi payer la zakat, un pourcentage important de ses revenus, pour survenir aux besoins du fonctionnement de la religion et pour aider les plus nécessiteux. 
Au lendemain de la mort de Mahomet, un conflit éclate afin de savoir qui a le droit de lui succéder. Le schisme que le monde
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musulman connaît, prend ici sa source : les chiites pensent que c’est à la famille du prophète et notamment à son beau-frère Ali que revient cet honneur, les sunnites pensent que c’est à ses compagnons les plus proches. Les chiites ne reconnaissent pas l’importance qu’accordent les sunnites aux hadiths du Prophète : leurs pratiques religieuses s’en trouvent radicalement différentes. 
Pendant les premières années de l’Islam, après la mort de Mahomet, un foisonnement d’écoles d’interprétations naissent et se propagent : le Coran est souvent assez ambigüe et poétique pour permettre ces différentes voies. Afin d’éviter la multiplication de sectes qui fragiliseraient le monde musulman au moment où celui-ci était en pleine expansion, les sunnites, puisqu’il s’agit d’eux, décidèrent d’arrêter la possibilité d’interpréter et d’adapter les textes religieux, et bloquèrent à quatre écoles, le sunnisme. 
L’Islam souffre encore de cet épisode. Toute innovation dans l’interprétation des textes a été stoppée officiellement. L’un des enjeux de l’Islam contemporain, pour s’adapter au monde moderne, est de rouvrir les débats savants en acceptant l’idée que l’interprétation à travers l’adaptation au monde moderne est acceptée et même encouragée.         
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2.2 Qu’est-ce que l’Islam radical ?  
Depuis le 11 septembre 2001, le terrorisme islamiste sème la terreur de masse dans le monde. Al Qaeda puis Daech, et leurs avatars régionaux, constituent la concrétisation de la branche armée d’un Islam politique qui, de dérive sectaire en dérive sectaire, a une lecture régressive des écritures religieuses et pense que la guerre sainte signifie la guerre physique contre l’Occident. Cet Islam armé et idéologique n’est pas seulement incompatible avec la République : la République doit l’anéantir. Il est cependant à remarquer que les attentats atroces commis sur le sol occidental sont très rarement le fait de croyants qui se seraient peu à peu endoctrinés dans des mosquées françaises. Le parcours de ces terroristes relève souvent de parcours de petits délinquants récidivistes, qui connurent la prison et la désocialisation. Après un voyage en Syrie ou dans des théâtres de guerre, ils revinrent « en mission » punir l’Occident décadent. Du point de vue de l’endoctrinement et de la fabrication de bombes humaines, l’imam Internet ou la prison, semblent plus efficaces que les mosquées… 
Dans le Monde du 24 novembre 2016, Olivier Roy expliquait d’ailleurs très bien cette « islamisation de la radicalité ». Ayant souligné le fait qu’un quart des « radicaux » sont des convertis  venant des campagnes françaises (comme le funeste Maxime Hauchard), il souligne comment des jeunes délinquants, désocialisés épousent le salafisme à défaut de respecter une religion non « insérée culturellement » à laquelle ils ne comprennent rien. Ils reprennent alors une « identité » : choisir l’Islam radical tendance terrorisme, c’est choisir la révolte radicale contre la société. 
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L’Islam radical est le terme usité dans notre vocabulaire occidental pour évoquer les tendances les plus dures d’une religion très diverse et très divisée. Parmi les tenants d’un Islam radical dont les valeurs seraient contraires à celle de la République, l’on peut distinguer trois mouvements qui méritent notre attention : le salafisme, le takfirisme, le mouvement des Frères musulmans. 
Le salafisme est une branche dérivée d’une école sunnite particulièrement orthodoxe qui prône et applique un retour à l’Islam des origines. Il convient de vivre comme le Prophète et ses compagnons. Les salafistes (de salaf, ancien en arabe) refusent toute innovation et font une lecture littérale des textes sacrés musulmans. Marqueurs d’un grave repli identitaire, ils sont loin de partager les valeurs de la République telles que nous les définissons, mais ils prônent la non-violence et ne souhaitent pas créer le trouble en ne respectant pas les lois de notre pays. Même s’ils réprouvent l’Occident qu’ils considèrent comme une civilisation de mécréants, ils ne veulent pas rentrer en conflit avec lui, ce conflit serait une division mortifère, « la fitna ». Selon différentes sources, on compte entre 15 000 et 20 000 salafistes en France, majoritairement des salafistes quiétistes qui défendent un mode de vie très orthodoxe et très communautaire. Les salafistes revendiquent leur mode de vie et, dans l’espace public, portent barbes apparentes, qamîs pour les hommes, tenue longue traditionnelle, et l’abaya pour les femmes, un long tissu noir qui couvre intégralement le corps. Le discours salafiste, simple et compréhensible par tous, séduit énormément les jeunes musulmans des quartiers, en perte de repères et sans culture religieuse. Les imams salafistes sont très souvent de jeunes français parlant donc parfaitement notre langue, ressemblant aux jeunes qu’ils endoctrinent, alors que les imams porteurs d’un
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Islam qui accepte l’interprétation et compatible avec les valeurs de l’Occident, sont soit de la génération de leurs parents ou de leurs grands-parents, soit des imams étrangers qui ne peuvent communiquer en français avec la jeunesse de notre pays. 
 Un schisme s’est produit chez les salafistes avec l’émergence dans les années 1970, du takfirisme, importé en France par les radicaux du GIA Algérien. Ayant une lecture tout aussi littérale des textes sacrés, ils s’inspirent de savants sunnites radicaux contemporains des croisades, réinterprétés par Saïd Qotb, un militant qui encourage la lutte armée, un djihad par la force, contre tous les pouvoirs qui ne sont pas fondamentalement orthodoxes. Il est bien difficile de savoir combien de personnes sont concernées sur notre sol : la distinction entre partisan du salafisme et du takfirisme étant subtile, les services de renseignement considèrent qu’elles seraient une dizaine de milliers. Sans doute de très nombreux salafistes sont suivis sans pour autant être partisans de la lutte armée.  
 Le salafisme par sa lecture radicale, même si le mouvement ne souhaite pas la lutte armée et condamne même les attentats sanglants, est de plus en plus vécu comme l’antichambre des plus radicaux qui se tournent ensuite vers le terrorisme qu’encourage le takfirisme. 
 Les salafistes s’opposent aux Frères musulmans qui, eux, prônent le jeu des institutions locales, défendent un Islam politique qui veut s’imposer par le nombre, par les voies institutionnelles, par ses revendications traditionnalistes. L’Arabie Saoudite, proche et parfois inspiratrice des mouvements salafistes, combat les frères musulmans, comme l’a montré son soutien au coup d’État militaire contre Mohammed Morsi, le
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président égyptien appartenant à l’obédience des Frères musulmans pourtant démocratiquement élu. Ce qui intéresse avant tout l’Arabie Saoudite, c’est la lutte contre les chiites en général et l’Iran en particulier. 
 A la fin de la guerre froide, l’Occident s’est mis à soutenir des groupes islamistes radicaux contre les forces soutenues par l’Union Soviétique puis par les États dictatoriaux du Moyen Orient. L’Occident, apprenti-sorcier, a déstabilisé une région bien éruptive et a soutenu, en armes et en argent, des tendances radicales dont les descendants, rêvent, aujourd’hui d’imposer un islam armé et politique. 
 En France, comme dans tous les États du monde, des groupes activistes, inspirés par les lectures littérales et simplistes d’un Islam dérivant vers le sectarisme, testent la solidité de la République, de ses institutions, de ses valeurs, par entrisme, par revendication, par provocation. 
 La culture et l’éducation peuvent être des armes à long terme pour éclairer les Français, notamment ceux de confession musulmane, sur ce qu’est l’Islam et ce qu’est le monde arabomusulman. Le travail de l’Institut du monde arabe doit être grandement salué et largement développé. L’apprentissage de la langue arabe doit se faire à l’école de la République  et non dans des lieux de culte que personne ne contrôle. Tenir un autre discours relève de la démagogie ou de l’ignorance dangereuse.    Il convient de faire abandonner, y compris par des actes d’autorité, toute volonté à l’Islam de s’intéresser à la politique. Cela fait, la République sera prête à voir tous ses enfants, y
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compris musulmans, participer à sa gouvernance, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.  
2.3. L’Islam est-il compatible avec la République ?  
La grande majorité des croyants en Occident pratique cependant un Islam qui relève de bien d’autres écoles de pratiques que le salafisme. Ces croyants respectent le texte coranique et les piliers de l’Islam, mais ne refusent ni l’innovation ni le monde occidental. Leur pratique religieuse est souvent fervente mais elle n’est en rien incompatible avec notre modèle occidental, l’égalité homme/femme, la démocratie et l’état de droit. S’ils sont particulièrement attentifs sur ce qui relève de l’autorisé et de l’interdit religieux, ils ne l’imposent pas aux autres et s’appliquent seulement à eux-mêmes ces prescriptions qui viennent, selon eux, directement de Dieu.  Ils sont musulmans comme on peut être catholique ou juif pratiquant : le cœur ouvert, mais sourcieux du respect des « dogmes », du sacré et des interdits religieux. Conservateurs sur le plan moral, ils essayent d’appliquer à euxmêmes ce qu’ils prônent pour la société, qu’il s’agisse du comportement individuel, de l’éducation des enfants ou de la vie en société. 
Puis vient une immense masse de « musulmans » qui le sont comme une majorité de Français sont chrétiens : par tradition, par culture, par habitude familiale. C’est l’Islam des gâteaux au miel et du couscous familial. Ces musulmans-là respectent les croyants, participent souvent aux fêtes religieuses, notamment l’Aïd, fête familiale, comme beaucoup de catholiques fêtent Noël et Pâques, sans aller à la messe tous les dimanches ou
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sans observer la période de Carême. Chez ces musulmans, les mariages mixtes sont nombreux, ils leur arrivent de fumer et de boire, ils ne se marient pas forcément de manière religieuse, la circoncision n’est pas toujours appliquée aux enfants, ils ne vont jamais dans les mosquées. Mais ils prennent pour eux les actes de haine et de rejet d’une partie de la population et leurs prénoms, à consonance arabe, les fait mettre dans le même sac que les poseurs de bombes ou les prêcheurs de haine. A ne pas y prendre garde, à oublier ces subtilités, à répéter de façon pavlovienne que l’Islam, et donc ses croyants dans leur ensemble, sont incompatibles, par nature, avec la République et donc avec la France, le danger est grand de jeter dans les bras des extrémistes sectaires les musulmans dans leur ensemble. La guerre entre l’Islam politique et l’Occident se transformerait alors en guerre entre les musulmans et l’Occident. 
Les états de services patriotiques des musulmans envers la France ne sont plus à attendre. Par trois fois, au moins, les Français de confession musulmane ont démontré au prix du sang leur amour et leur attachement à la mère patrie et au drapeau tricolore. 
Lors de la Première Guerre mondiale, des centaines de milliers de soldats venus d’Afrique et particulièrement d’Algérie, sont venus combattre en Métropole. Ils payèrent très cher le prix du sang : ils ne furent pas les derniers, à Verdun, à connaître la mort ou les séquelles à vie des balles, des éclats d’obus et du gaz. Déjà sous l’Empire, de nombreux soldats musulmans étaient au rendez-vous de la patrie en Crimée ou à Sedan. Il faut dire que l’Algérie était française depuis 1830, avant Nice et la Savoie… 
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Lors de la Deuxième Guerre mondiale, alors que de nombreux français de « souche » étaient au mieux attentistes, au pire collaborationnistes, certains historiens précisent que c’est presque la moitié de l’armée française libre qui était composée de soldats musulmans. En Corse, en Italie, en Provence, ce sont des soldats qui priaient Allah qui ont, en grande partie, porté l’uniforme français. A Monte Cassino, alors que les alliés avaient bien du mal à rompre les lignes de l’Axe, c’est le Corps expéditionnaire français, et principalement la deuxième division d’infanterie marocaine, sous les ordres du Maréchal Juin, qui a permis, au prix de milliers de morts, de hisser le drapeau tricolore en Italie et d’ouvrir la route vers Rome. Le cimetière italien de Venafro témoigne de ces Français musulmans morts pour la libération de l’Europe.  
Mais il est vrai, que l’une des grandes erreurs de la France est de ne pas avoir imposé le Concordat puis la loi de Séparation à ses colonies… Sans doute aurions-nous gagné un temps précieux et aurions-nous planté la petite graine de la laïcité à la française dans les mœurs et dans les esprits. 
Durant la guerre d’Algérie, et surtout juste après, ce sont presque 100 000 harkis, c’est-à-dire des musulmans d’Algérie qui voulaient servir la France, qui furent assassinés, dans des conditions relevant souvent de la torture la plus ignoble. Ils vénéraient le Coran, faisaient leurs prières en se tournant vers la Mecque, ne mangeaient pas de porc, mais ils étaient français par le plus beau des droits : celui du sang versé. 20 000 sont venus en Métropole : beaucoup d’entre eux furent parqués comme des animaux dans des camps où, parfois, certains de leurs enfants sont morts de froid. Ils étaient musulmans et ils avaient choisi la France. Certains peuvent en déduire, non sans raison, qu’à ce
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moment-là, c’est la France qui n’était pas compatible avec la beauté et l’honneur de l’engagement de ces musulmans pour notre pays, pour notre Nation, pour notre drapeau. 
La France n’est ni une couleur de peau, ni une religion. La France est une idée qui s’incarne dans une Nation et qu’importe l’épiderme de ses enfants et leurs croyances ou leurs noncroyances. Plutôt que d’exciter le côté reptilien du cerveau de nos compatriotes, nos responsables politiques devraient rappeler notre Histoire. Ce roman national dans lequel chacun peut se reconnaître. La preuve par l’Histoire, qu’y a-t-il de plus efficace ? Cette grande Histoire rejoint souvent la petite, ce qui permettrait de mettre en avant des anecdotes et des faits qui contribueraient à la compréhension du monde. Aussi, les Français savent-ils que le premier parlementaire converti à l’Islam l’a été sous Napoléon et s’appelait le Baron de Ménoul ? Que le premier député musulman s’appelait Philippe Grenier, et qu’il était l’élu de Pontarlier en 1896 ? Que le Bachaga Boualem, héros de guerre, présidait en tenue traditionnelle les séances de l’Assemblée Nationale quand Michel Debré était Premier ministre ?   

 

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