Bilan de la campagne présidentielle

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Les incertitudes de la social-démocratie, par Thomas Ferenczi

Créé par le 10 mai 2007 | Dans : Articles de fond, Bilan de la campagne présidentielle, Débats autour de la refondation de la gauche

Article paru dans « Le Monde » dans l’édition du 11.05.07.

Si la gauche se porte mal en France, elle n’est pas non plus très vaillante dans le reste de l’Europe. Il y a un an, elle semblait portée par des vents favorables. Ceux-ci ont aujourd’hui tourné. La défaite de Ségolène Royal, le 6 mai, n’illustre pas seulement l’échec des socialistes français, elle correspond aussi à un recul de la social-démocratie dans de nombreux Etats de l’Union européenne. Le succès d’Angela Merkel en Allemagne, en septembre 2005, a annoncé cette évolution, même si la nouvelle chancelière ne l’a emporté que de justesse et si les deux principaux partis ont choisi de travailler ensemble au sein d’une grande coalition.

En Grande-Bretagne, les conservateurs, sous l’impulsion de David Cameron, redressent la tête. Certes le Parti travailliste est encore au pouvoir, mais sa popularité est en chute libre. A Berlin comme à Londres, l’Etat-providence est l’une des cibles de la droite. Mme Merkel a fait campagne pour que son rôle soit sensiblement réduit. M. Cameron appelle à une réforme qui « encourage la responsabilité » et remette les gens au travail. Les concessions de Gerhard Schröder et de Tony Blair au néolibéralisme n’ont pas suffi à désarmer les critiques.

La « droitisation » de l’Europe s’est exprimée de la manière la plus symbolique en Suède quand la social-démocratie, en septembre 2006, a été battue par les « nouveaux conservateurs » de Fredrik Reinfeldt, au nom du renouvellement du vieux modèle scandinave, longtemps considéré comme un exemple en Europe. Comme Nicolas Sarkozy en France, le chef de la droite suédoise a plaidé pour la revalorisation du travail, dénoncé l’assistanat, promis plus d’emplois. Une fois élu, il s’en est pris aux jeunes chômeurs qui refusent les offres proposées par les agences spécialisées.

Deux autres pays nordiques sont également gouvernés par la droite. En Finlande, les centristes au pouvoir ont rompu leur alliance avec les sociaux-démocrates, après les élections de mars 2007, pour s’unir aux conservateurs. Au Danemark, le libéral Anders Fogh Rasmussen a éliminé en novembre 2001 son homonyme socialiste, Poul Nyrup Rasmussen, en durcissant le ton à l’égard des étrangers, comme l’a fait Nicolas Sarkozy, pour attirer les électeurs de l’extrême droite. Il a été reconduit en février 2005 alors que les sociaux-démocrates ont encore perdu des voix.

La social-démocratie a subi un important revers aux Pays-Bas en novembre 2006 avant d’accepter d’entrer dans le gouvernement de coalition dirigé par le chrétien démocrate Jan Peter Balkenende. Elle a été écartée du pouvoir en République tchèque après sa défaite de juin 2006. En Pologne, elle est hors jeu. Il y a certes des exceptions en Europe : la gauche gouverne en Espagne, en Italie, au Portugal, en Hongrie mais aussi, depuis janvier, en Autriche, au prix d’une coalition avec les démocrates chrétiens. Chaque Etat a ses particularismes, liés à son histoire nationale, à sa culture politique, à ses choix idéologiques. Mais la crise touche presque tous les partis socialistes.

Dans la plupart des pays européens, la demande d’ordre et d’autorité provoquée par les bouleversements du monde favorise la droite. Le modèle social-démocrate n’y répond en effet qu’imparfaitement. Ses bases sont désormais fragilisées. Traditionnellement il reposait sur deux piliers : un compromis entre le capital et le travail, un accord entre la classe ouvrière et les classes moyennes. Or la mondialisation a mis le premier en péril tandis que la montée des inégalités a rendu le second plus aléatoire. C’est cette difficulté que doivent résoudre les sociaux-démocrates s’ils veulent reconquérir le soutien de l’opinion. Une partie d’entre eux a déjà beaucoup avancé dans leur travail de rénovation, d’autres, comme les Français, n’en sont qu’au tout début.

Thomas Ferenczi

Pour H Weber, « les batailles politiques se gagnent d’abord dans les têtes, sur le terrain idéologique. Pour cela le PS doit être un centre de production intellectuel et idéologique. »

Créé par le 10 mai 2007 | Dans : Bilan de la campagne présidentielle, Débats autour de la refondation de la gauche

 Le journal « Le monde » publie l’intégralité d’un débat des internautes avec Henri Weber, député européen socialiste

 

Xavier : Pensez-vous que l’échec à la présidentielle soit dû à Mme Royal elle-même, au mauvais positionnement du PS par rapport à l’électorat français ou à l’absence d’un programme suffisamment précis et détaillé ? Personnellement, j’opte pour la troisième solution. J’ai trouvé que Mme Royal aurait pu faire une superbe présidente mais, contrairement à M. Sarkozy ou M. Bayrou, j’ai trouvé que son programme n’était pas assez travaillé. 

Henri Weber : Nous examinerons en profondeur les raisons de cette défaite qui sont évidemment multiples. Nous le ferons après les législatives. Ce qui ressort des enquêtes d’opinion, fournies par tous les instituts de sondage, c’est que, dans les dernières semaines, Mme Royal était moins convaincante que son adversaire sur les questions essentielles qui préoccupent les Français : le pouvoir d’achat, les retraites, le chômage, la lutte contre l’insécurité, la dette publique, l’immigration… Elle n’était jugée plus convaincante que lui que sur les questions de l’environnement, de l’école et de l’éducation, et de la santé/sécurité sociale.
Quant au positionnement du PS, il lui a permis de gagner haut la main les élections régionales en 2004, les cantonales, les européennes, de bénéficier d’une bonne image positive dans l’opinion publique et de scores pour sa candidate, quand elle a été désignée, de 32 % au premier tour et de 52 % au second.
Sur le troisième point, je ne pense pas que le programme du PS était moins cohérent que celui de l’UMP. Et surtout que celui de son candidat qui proposait tout à la fois de baisser les prélèvements obligatoires de 4 points, d’augmenter le pouvoir d’achat, et toutes sortes de dépenses publiques, tout en réduisant dans le même temps la dette.

Le programme du PS était fondé sur l’idée du nouveau pacte social. Car notre conviction c’est que pour redresser et moderniser l’économie de la France, il faut certes mobiliser les entrepreneurs, mais aussi et surtout les salariés. Ce qui exclut la politique de précarisation de la condition salariale et de baisse des revenus, de baisse des coûts du travail que préconise la droite.
Ours : Comment la gauche peut-elle reconquérir les voix des milieux populaires qui ont voté pour Nicolas Sarkozy ?

Henri Weber : Elle a commencé à le faire. Sa candidate fait des bons scores dans les cités et aussi dans la plupart des villes au-dessus de 30 000 habitants. Mais beaucoup reste à faire. Et il nous faut convaincre les couches les plus modestes du salariat que nous nous préoccupons autant de leur sort que de celui des exclus et des classes moyennes salariées. La question de la lutte pour la sécurité publique, pour la construction du logement social et pour l’augmentation des salaires des catégories qui se trouvent au-dessus du smic, les réponses à ces trois questions doivent être précisées.
Nerik : Ne pensez-vous pas que la scission du PS en un parti de gauche antilibérale et en un grand parti de centre gauche aurait le mérite de clarifier idéologiquement le paysage politique français ?

Henri Weber : Je crois que le PS, contrairement à ce qui se dit, est dans toutes ses composantes un parti réformiste. Il est attaché à ce que François Mitterrand appelait l’économie mixte. C’est-à-dire une « économie sociale de marché », régulée par la puissance publique et par la négociation collective entre partenaires sociaux. Humanisée aussi par l’action de services publics divers et de qualité.
Les divergences internes portent sur le degré que doit atteindre cette régulation. Sur la place respective de l’économie de marché et de l’intervention de l’Etat dans une économie largement ouverte. Ce sont des divergences entre réformistes. Et ce parti, paradoxalement, sur le fond idéologique, est plus uni qu’il y a trente ans lorsque les rocardiens s’opposaient au Ceres de M. Chevènement. Et les deux au courant de François Mitterrand.
Tout le monde, au PS, a pris acte de la faillite des économies administrées. Et plus personne ne reprend le mot d’ordre qui était le sien dans les années 1970 : « planification, nationalisation, autogestion ». En tout état de cause, je pense que cela serait un désastre pour la gauche française, qui n’est déjà que trop morcelée.
 

bak92 : Etant donné le retour d’une majorité des députés UDF vers l’UMP, ce que je déplore au passage, qu’est-ce qu’une ouverture au centre pourrait amener au PS ? Etes-vous pour une main tendue du PS vers le centre ?

Henri Weber : Le PS doit s’ouvrir aux électeurs démocrates-chrétiens. Mais l’UDF n’est pas un parti centriste. C’est le second parti de la droite, le parti fondé par Valéry Giscard d’Estaing. Et je ne suis pas surpris que la grande majorité de ses élus et de ses notables s’apprête à constituer une UDF « maintenue », membre de la majorité présidentielle et représentée au gouvernement.
Le Mouvement démocrate, créé par François Bayrou, va se heurter à la logique des institutions de la Ve République, en particulier au scrutin majoritaire à deux tours qui pousse à la bipolarisation gauche-droite.
Nous verrons le 17 juin quel est le poids de ce nouveau parti. Je pense qu’il sera très loin des 19 % qui se sont portés sur François Bayrou à l’élection présidentielle. Parmi ceux-là, le PS va récupérer les siens. L’UDF « maintenue » également. Il ne restera qu’un petit parti du centre. Force d’appoint des deux grandes coalitions, de gauche et de droite, sur la scène politique.
Raison de plus – puisque le projet de M. Bayrou est par construction chimérique – pour tendre la main aux électeurs chrétiens-démocrates, ou modérés, ou progressistes modérés, pour qu’ils viennent conforter la coalition de gauche. Ils y ont toute leur place, car ils sont hostiles à la société du chacun pour soi, de la concurrence de tous contre tous, et partagent notre idéal d’une société solidaire, humaniste, pacifiée et démocratique.

Ségo : Le courant fabiusien, dont vous faites partie, quittera-t-il le PS si ce dernier se rapproche du centre ? Par exemple par des alliances aux législatives…
 

Henri Weber : Le courant fabiusien souhaite édifier au contraire un grand parti socialiste capable de recueillir par lui-même 35 % des voix dès le premier tour aux élections décisives, comme y parviennent la plupart des partis socialistes européens. Construire un grand parti réformiste moderne, afin de rassembler toute la gauche et de la rendre majoritaire dans ce pays au terme d’une grande bataille culturelle et politique. Cet objectif exclut toute scission. Nous avons obtenu l’assurance qu’il n’y aurait aucune tractation ni avec l’UDF ni avec le Mouvement démocrate. Ce qui fait que nous ne sommes pas très inquiets, c’est que nous n’avons jamais cru dans la pertinence du projet de M. Bayrou. Celui-ci a dit qu’il ne voulait pas créer un parti centriste mais un parti central, pivot de toutes les recompositions sur la scène politique française et capable de polariser la droite du PS et la gauche de l’UMP. En réalité, il est plus probable, compte tenu de la nature de nos institutions, que ce mouvement démocratique soit un petit parti charnière qui servira de force d’appoint plutôt que de direction.

Jean_paul : Vous préférez donc encore réunir les voix de l’extrême gauche, ou pas ? Comment ? En les associant, en les absorbant ? Une alliance à l’italienne, allant de Besancenot à Bayrou, n’est-elle pas intenable ?

Henri Weber : Nous sommes pour une nouvelle alliance, mais pas pour un renversement d’alliance, qui de surcroît n’aurait pas de partenaire car le centre est un point vide. La question des alliances pour le PS a son importance, mais aujourd’hui la question principale est celle de sa propre transformation. Ce parti est devenu le parti dominant de la gauche, et de très loin. Il doit couvrir lui-même tous les champs de la gauche et assumer pleinement toutes les fonctions d’un grand parti réformiste moderne dans notre démocratie avancée. Il doit être capable de mener des grandes batailles sur les idées, les valeurs, les représentations de la société, car les batailles politiques se gagnent d’abord dans les têtes, sur le terrain idéologique.

Pour cela; il doit être un centre de production intellectuel et idéologique. Il doit être capable de préciser et de renouveler son programme politique en tenant compte des enseignements de toute la dernière séquence électorale. Il doit être capable de renouveler son corps militant, de le rajeunir, de le féminiser, de l’ouvrir à ce que l’on appelle les minorités visibles. Il doit renouer des liens étroits avec les syndicats de salariés et les grandes associations progressistes, à tous les niveaux. Il doit renouveler ses pratiques militantes afin d’associer un maximum de sympathisants et d’électeurs de gauche à l’élaboration et à l’action.
Zarzar : Que répondez-vous aux personnes qui disent que le PS a perdu ces élections car il représente à lui seul la gauche plurielle ? Avec ce que cela compte de contradictions… Ne faut-il pas enfin faire un choix politique, plutôt que de courir plusieurs lièvres ?

Henri Weber : La différence entre les réformistes qui se trouvent au sein du PS et l’extrême gauche, communiste et trotskiste, c’est que l’extrême gauche pense qu’on ne peut pas réformer en profondeur et durablement notre société sans rompre avec le capitalisme. C’est une extrême gauche anticapitaliste et pas seulement antilibérale qui est restée sur des positions marxistes, ce dont on peut s’assurer en lisant les livres de M. Besancenot ou de Mme Laguiller.
Les socialistes, quant à eux, tous courants confondus, pensent qu’on peut civiliser, maîtriser et humaniser notre société sans supprimer la propriété des moyens de production et d’échange, en respectant la liberté d’entreprendre et la logique de l’économie sociale de marché.

Pour les législatives, le PS exerce son droit d’inventaire sur la campagne Royal

Créé par le 10 mai 2007 | Dans : Bilan de la campagne présidentielle

Le Monde

Le parti reprend la main. Tandis que l’équipe de Ségolène Royal fait ses cartons dans son QG de campagne, les réunions se succèdent au siège du PS pour préparer le conseil national du 12 mai qui lancera la campagne des élections législatives. 

Retour au classicisme : la commission, chargée de préparer une plate-forme politique sous l’impulsion d’Alain Bergounioux, secrétaire national aux études, comprend un représentant de chaque courant ou sensibilité – Bernard Soulage pour les strauss-kahniens, Guillaume Bachelay et Henri Weber pour les fabiusiens, Harlem Désir pour les jospiniens, David Assouline pour les royalistes et un délégué pour les emmanuellistes.

« PAS DE COPIÉ-COLLÉ »

Comme François Hollande l’avait annoncé, le projet se concentre sur quatre thèmes : l’emploi et le pouvoir d’achat réunis dans le chapitre « travailler tous, travailler mieux » ; les retraites, la santé et les services publics dans « protéger le présent et préparer l’avenir » ; l’Europe ; et enfin la décentralisation et le dialogue social dans un dernier volet consacré à « la défense et l’approfondissement de notre démocratie ».

C’est ici que la différence avec le pacte présidentiel de Mme Royal saute aux yeux. Pour l’heure, toute référence à la VIe République a en effet disparu. « Ça ne peut pas être un copié-collé du pacte présidentiel, sinon le résultat sera le même, un copié-collé, affirme M. Bachelay. Il faut tenir compte du message qui nous a été envoyé. » Un droit d’inventaire, en quelque sorte, s’exerce dans l’urgence par le parti sur la campagne de Mme Royal.

La liste des candidats socialistes, soumise à l’approbation, samedi, du conseil national, est quasi close. Proche de Mme Royal, la maire du 4e arrondissement de Paris, Dominique Bertinotti, avait annoncé son intention de se présenter en justifiant sa décision par le « très faible score des Verts » et « l’émergence électorale du centre ». Elle ne sera pas investie, le PS maintenant son soutien à la députée des Verts sortante, Martine Billard, « même si aucun accord n’était trouvé à l’échelle nationale entre les deux partis », précise Bruno Le Roux, secrétaire national aux élections du PS.

En revanche, la candidature d’Aurélie Filipetti, ex-membre des Verts devenue conseillère environnement de Mme Royal, dans la 7e circonscription de Meurthe-et-Moselle, a été validée. Les discussions se poursuivent pour tenter de trouver un accord avec les Verts, sur une douzaine de circonscriptions, et avec le PCF. Aucun désistement en faveur du centre de François Bayrou n’est à l’ordre du jour.

Reste encore une inconnue : la décision de Mme Royal que beaucoup, parmi ses proches, pressent de reprendre son mandat de députée pour devenir chef de l’opposition.

Isabelle Mandraud

Article paru dans l’édition du 11.05.07.

« Plus jamais ça » par Thomas PIKETTY, économiste

Créé par le 10 mai 2007 | Dans : Bilan de la campagne présidentielle

QUOTIDIEN LIBERATION : jeudi 10 mai 2007

Quelles leçons la gauche peut-elle tirer de la défaite de dimanche ? Pour certains, la cause était entendue depuis longtemps : la France s’est droitisée et s’est mise à rêver de Sarkozy, rien ne pouvait y résister. Argument peu persuasif : toutes les études montrent qu’une majorité de Français a toujours eu peur de Sarkozy et de ses dérives. Le vote Bayrou exprime clairement les craintes suscitées par le nouveau président, y compris à droite.

Pour d’autres, la défaite s’expliquerait par une erreur de casting : pas assez expérimentée, pas assez crédible, en particulier sur les sujets économiques, Ségolène Royal ne faisait pas le poids. L’argument ne tient pas : la candidate socialiste a démontré qu’elle avait les capacités et surtout la volonté de renouveler le logiciel économique de la gauche, en développant un discours positif sur la priorité donnée à l’investissement dans la formation et la recherche, en insistant avec force sur la responsabilisation des acteurs, la décentralisation et le refus du tout-Etat, les nécessaires contreparties entre droits et devoirs. Il est probable que seule Ségolène Royal, grâce à son extériorité par rapport au PS et à la légitimité conférée par le vote des militants, était en capacité de lancer l’appel au dialogue à Bayrou entre les deux tours, impératif politique et démocratique évident qui conditionne les victoires futures (comment prétendre prendre en compte les aspirations populaires en feignant d’ignorer que Buffet a rassemblé 1,9 % des voix et Bayrou 19 %?).

En vérité, la gauche a, avant tout, souffert d’un problème de timing. Il aurait fallu bien plus que quelques mois pour construire un programme présidentiel suffisamment charpenté. Pour développer des positions sociales-démocrates fortes et convaincantes sur les grandes questions économiques et sociales (enseignement supérieur et recherche, retraites, santé, fiscalité, marché du travail,…) qui, toutes, exigeront de douloureux ajustements intellectuels chez nombre de militants et sympathisants de gauche, plusieurs années de débats et de patient travail de conviction sont nécessaires. Désignée en novembre, et quels que soient son pragmatisme et son énergie, il était tout simplement impossible pour Ségolène Royal de réaliser ce travail d’ici au mois de mars, surtout après que ses sympathiques compétiteurs internes lui avaient savonné la planche en lui instruisant un procès en incompétence économique.

L’erreur fondamentale commise par le PS entre 2002 et 2007 est d’avoir cru, ou d’avoir feint de croire (car en réalité personne n’était dupe), qu’il était possible de repousser le choix du candidat après la rédaction du programme. Le résultat objectif est que pendant quatre ans, de 2002 à 2006, les socialistes n’ont parlé de rien. Pour une raison simple : il était impossible pour qui que ce soit de prendre une position forte sur un sujet difficile, de peur de se faire canarder dès le lendemain matin par les petits camarades présidentiables. Résultat des courses : le programme adopté par le PS en 2006 est une fontaine d’eau tiède, dans laquelle toutes les questions qui fâchent ont été soigneusement évitées. Les nouvelles couleurs données à ce programme par Ségolène ne pouvaient suffire à le rendre crédible aux yeux des Français.

Exemple évident illustrant ce point : la terrible séquence du débat télévisé portant sur les retraites, dans laquelle Sarkozy a conduit la candidate socialiste à proposer une taxe sur les revenus boursiers. Non pas qu’une telle taxe soit, en tant que telle, inenvisageable : le fonds de réserve pour les retraites est déjà en partie alimenté par une (modeste) contribution sociale sur les revenus de placement, et rien n’interdit de la relever dans le cadre du nécessaire rééquilibrage travail-capital de notre système fiscal. Mais cette réponse tout de même un peu courte rappelait à des millions de Français que pendant des années les socialistes se sont contentés de célébrer l’abrogation future de la loi Fillon. Alors même que l’immense majorité de l’opinion sait depuis des années que la pérennité de notre système de retraites exige des réformes précises et courageuses.

La priorité aujourd’hui est de tout faire pour éviter cette erreur en 2007-2012. Il faut qu’avant la fin de l’année 2007 ait lieu, sous une forme ou sous une autre, un vote des militants (éventuellement élargi aux sympathisants), auquel se soumettront tous ceux qui aspirent à mener le projet socialiste, et qui permettra de désigner un leader incontesté jusqu’en 2012. On entend déjà les arguments fallacieux expliquant qu’une telle personnalisation serait contraire à l’identité collective du parti, etc. En vérité, c’est exactement le contraire : c’est justement parce que les questions de personnes sont totalement secondaires par rapport aux questions de programmes et aux débats d’idées (contrairement à une idée répandue, de très nombreuses personnes ont les qualités pour être président de la République, même Sarkozy) qu’il faut s’empresser de trancher les premières pour pouvoir vite passer aux secondes. Pour sortir au plus vite du combat des chefs et éviter que la catastrophe ne se reproduise, il est urgent aujourd’hui que les militants et sympathisants se mobilisent fortement.

Thomas Piketty est directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’Ecole d’économie de Paris.

La social-démocratie n’a pas été vaincue par André GRJEBINE

Créé par le 10 mai 2007 | Dans : Articles de fond, Bilan de la campagne présidentielle, Débats autour de la refondation de la gauche

La campagne de Ségolène Royal était trop confuse pour se réclamer réellement du modèle scandinave.

QUOTIDIEN : jeudi 10 mai 2007

André GRJEBINE directeur de recherche au Centre d’études et de recherches internationales de Sciences-Po.

La social-démocratie est une méthode de gouvernement au service de valeurs sociales. Elle n’a pas été défaite parce qu’elle n’était pas représentée. Obnubilée par une utopie d’inspiration marxisante, la gauche a longtemps été incapable de cerner le réel. Dans un premier temps de sa campagne, Ségolène Royal a donné le sentiment qu’elle entendait sortir enfin la gauche de l’impasse dans laquelle elle se trouvait engluée. Mais un projet cohérent et clairement exprimé pouvait difficilement séduire simultanément les différents courants de son parti, et a fortiori les électorats de l’extrême gauche et de M. Bayrou.

Elle a donc pris le chemin opposé à celui que suivent les sociaux-démocrates scandinaves, faute de comprendre ou d’entériner que les systèmes instaurés dans ces pays ne sont pas fondés sur les bons sentiments, mais qu’ils sont extrêmement exigeants aussi bien pour les salariés que pour les entreprises et l’Etat. Leur réussite repose sur une réforme continue. Les partis de gauche et les syndicats acceptent clairement l’économie de marché, quitte à l’adapter en permanence pour la rendre à la fois plus efficace et plus juste. Les gouvernants comme les partenaires sociaux scandinaves ont conscience que tout système social sécrète immanquablement des abus et des perversions qui risquent de le détruire, s’ils ne sont pas systématiquement contrecarrés. De manière générale, ces réformes sont discutées et élaborées par les partenaires sociaux, avant même d’être soumises, le cas échéant, au vote des députés. Les sociaux-démocrates comme les partis dits «bourgeois» n’hésitent pas à procéder à des réformes profondes, réduisant drastiquement, par exemple en Suède, le nombre de fonctionnaires et menant une politique visant à diminuer la dette publique. En septembre dernier, la coalition qui est parvenue au pouvoir a annoncé et commencé à mettre en oeuvre des réformes importantes, notamment une réduction des allocations chômage, et celle de leur financement public, afin d’ «augmenter la motivation à trouver du travail», alors même que la règle de fortes réductions des indemnités en cas de refus répétés d’un nouvel emploi est depuis longtemps en vigueur. Les syndicats sont clairement hostiles à ces mesures. Néanmoins, si des manifestations importantes ont été organisées, le principal d’entre eux, LO, s’est refusé d’utiliser la grève comme moyen de protestation, son vice-président déclarant qu’ «il faut respecter un gouvernement démocratiquement élu». 

On voit à quel point Mme Royal est loin du modèle scandinave et notamment de la flexisécurité dont elle se réclame, en particulier quand elle stigmatise la règle proposée par Nicolas Sarkozy de sanctionner les chômeurs qui refuseraient plus de deux emplois consécutifs. Des mesures inspirées par la flexisécurité ont déjà été adoptées en France à plusieurs reprises, par exemple avec le Pare mis en oeuvre en 2001, qui prévoyait une obligation de recherche d’emploi pour le chômeur. Chaque fois, ces mesures ont avorté faute de faire aller de pair, en pratique, les avantages concédés (augmentation des indemnités de chômage en particulier) et les règles qui devaient en constituer la contrepartie. Ce ne sont pas les vagues projets d’accompagnement des chômeurs annoncés par Mme Royal qui peuvent compenser l’absence de règles précises. De même, Ségolène Royal a tourné le dos à la logique sociale-démocrate en refusant de se prononcer sur une suppression progressive des régimes spéciaux de retraites ou en s’en tenant à des propos confus sur la dette publique.

Un projet électoral exigeant ne peut être appliqué que s’il a été clairement formulé et si les électeurs ont pu se prononcer en toute connaissance de cause pour ou contre lui. La confusion de sa stratégie présidentielle ne prédispose guère Mme Royal à guider le PS vers la social-démocratie.

Auteur de Norvège : avantages et aléas de la cohésion sociale, Etudes du Ceri, nov. 2006.

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