Bilan de la campagne présidentielle

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Réponse au texte du philosophe publié hier.Onfray se trompe par L Joffrin

Créé par le 10 mai 2007 | Dans : Bilan de la campagne présidentielle

QUOTIDIEN LIBERATION : jeudi 10 mai 2007

Laurent JOFFRIN directeur de la rédaction de «Libération».

L es mésaventures des philosophes en politique sont souvent cocasses ou désolantes. On se souvient des embardées du grand Sartre ou des errements d’un Heidegger. Penseur de moindre calibre, Michel Onfray, animateur fort respectable d’une belle université populaire à Caen, n’échappe pas à la règle. Le texte qu’il a publié hier dans Libération sur la situation de la gauche française conjugue erreurs factuelles, simplisme alarmant et sectarisme à visage souriant.

Le PS est schizophrène, dit-il. Fort juste. Depuis toujours le guesdisme, puis le molletisme ­ qui parlent marxiste en agissant au centre gauche ou même à droite ­ minent le crédit de ce vieux parti. Encore faut-il s’entendre sur les concepts. Pour Onfray, le critère est le «libéralisme». «Pour les besoins de la cause, écrit-il, on entretient l’illusion d’une bipartition factice entre droite et gauche quand la réelle ligne de partage se trace entre libéraux et antilibéraux, un trait qui coupe en deux la droite et la gauche.» Peut-être. Il y a des libéraux partout. Admettons. Mais qui sont-ils ? Un groupe maléfique où l’on trouve DSK, partisan d’une «franche social-démocratie : parole libérale, geste libérale donc politique de droite». Ou encore Rocard, «vieux briscard de la gauche de droite», Ségolène Royal, coupable d’un «coup de couteau» dans le dos de la vraie gauche, Hollande, qui «légitime la geste libérale ­ de droite donc», Jospin, «grand privatiseur devant Blum», etc. En fait, selon Onfray, la plupart de ceux qui ne sont pas de la gauche radicale et souscrivent à l’option sociale-démocrate sont des libéraux et donc des gens de droite. Peu importe que Jospin ait beaucoup plus nationalisé que Blum, le Front populaire ne fit pratiquement pas de nationalisations alors que Jospin était premier secrétaire du PS quand l’union de la gauche étatisa la moitié de l’industrie française et la totalité de la banque : les philosophes ne sont pas historiens. Ils peuvent donc commettre les plus grosses bourdes historiques impunément.

Non, l’essentiel est que Onfray confond libéralisme et économie de marché. Or le libéralisme est une doctrine, bonne en politique, contestable en économie, dangereuse quand elle tourne au dogme, ce qui est souvent le cas aujourd’hui. L’économie de marché, en revanche, est une réalité quasi universelle dont les traductions sont très différentes d’un pays à l’autre et dont les sociaux-démocrates acceptent le principe tout en s’efforçant de la maîtriser. Les voici tout de go rejetés à droite par notre philosophe. A ce compte-là, Kautsky, Bernstein, rivaux de Lénine dans le mouvement ouvrier, sont de droite, ainsi que Blum qui maintint le Front populaire dans le cadre économique existant. Tout comme Olof Palme, Salvador Allende, Franklin Roosevelt, Mario Soares, lord Beveridge, François Mitterrand, Willy Brandt, Nelson Mandela et tant d’autres leaders progressistes qui laissèrent en place l’économie de marché. Jaurès lui-même était très suspect…

A suivre Onfray, les seuls pays vraiment de gauche aujourd’hui, c’est-à-dire vraiment antilibéraux, sont la Corée du Nord et Cuba. Ce n’est évidemment pas ce qu’il a voulu dire, même s’il appelle naïvement à soutenir le seul parti de la vraie gauche française… le Parti communiste. Petit conseil modeste, donc : qu’il relise, à temps perdu, une histoire du mouvement ouvrier. Ce n’est pas de la philosophie, mais cela peut être utile.

Dans un récent article dans Libé, E Aeschimann fait le point sur « Mai 68, retour acide »

Créé par le 10 mai 2007 | Dans : Articles de fond, Bilan de la campagne présidentielle, Débats autour de la refondation de la gauche

Jusqu’au bout de sa campagne, Nicolas Sarkozy a fait le procès du mouvement. Renvoyant la gauche à ses ambiguïtés, il oublie que ce fut aussi la plus grande grève ouvrière française.

Par Eric AESCHIMANN

QUOTIDIEN Libé: vendredi 4 mai 2007

Scène «début de siècle». Un soir, au lendemain de la victoire du non au référendum sur la constitution européenne, Daniel Cohn-Bendit sort du café des Deux Magots, haut lieu du Tout-Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Il vient de prendre un verre avec un ami sondeur ­ un sondeur en cravate, précision importante, on le verra. Les deux hommes discutent quelques instants sur le trottoir quand un passant reconnaît le député européen et s’approche. Alors, au débotté, comme une colère trop longtemps retenue, commence le procès de 68 et de son héraut le plus fameux. Dany-le-Rouge aurait renié la révolte qui l’a fait star, serait devenu notable du oui, se serait fait le meilleur défenseur du vieux monde qu’il prétendait détruire et, circonstance aggravante, voilà qu’il se promène avec des amis encravatés. Comme si l’habit faisait le révolutionnaire, et la cravate le renégat.

Déjà, en 1985, Guy Hocquenghem avait donné à sa charge contre les soixante-huitards un titre vestimentaire : Lettre de ceux qui sont passés du col Mao au Rotary . Car cela fait des années, maintenant, qu’enfle l’accusation contre les anciens de 68, coupables tantôt d’avoir instillé dans la jeunesse le venin du relâchement des moeurs, tantôt d’avoir trahi les idéaux de Mai. Et, comme si chaque scrutin était l’occasion d’une nouvelle poussée de fièvre, les derniers jours de la campagne pour l’élection présidentielle ont vu Nicolas Sarkozy se livrer à une attaque sans précédent. «Mai 68 nous avait imposé le relativisme intellectuel et moral , a lancé le candidat de l’UMP dans la salle surchauffée du palais omnisports de Bercy, à Paris. Les héritiers de Mai 68 avaient imposé l’idée que tout se valait, qu’il n’y avait aucune différence entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid. [...] Voyez comment le culte de l’argent roi, du profit à court terme, de la spéculation, comment les dérives du capitalisme financier ont été portés par les valeurs de Mai 68.» Sonnés, les ex-soixante-huitards ont eu le sentiment qu’ils étaient en train de devenir les boucs émissaires. «C’est de la haine anti-68», s’indigne Romain Goupil, cinéaste, auteur du film Mourir à trente ans qui racontait, justement, l’héritage de 68 ­ mais son versant tragique.

Mai 68 a eu lieu il y a trente-neuf ans, mais n’appartient toujours pas à l’histoire. De livres en déclarations, d’articles en discussions d’amis, l’ «événement obscur», selon l’expression de Sylvain Lazarus, continue de travailler les Français. Une face inattendue de l’exception nationale puisque, si l’agitation estudiantine traversa alors toute l’Europe, la France est le seul pays où la bataille de l’interprétation des événements connaît un tel regain. En pour ou en contre, en attraction ou en répulsion. A gauche, les mouvements sociaux sont systématiquement comparés à l’étiage de 68, comme si le but était de copier un modèle arrêté pour toujours ; à droite, cultivant la douce fiction d’une domination sans partage de l’idéologie 68, Nicolas Sarkozy a fait de sa dénonciation son cheval de bataille au service d’une droite qui retrouverait enfin la fierté d’être elle-même. Une floraison de livres et d’émissions spéciales est en préparation pour le quarantième anniversaire, qui viendra s’ajouter à une liste déjà très fournie d’ouvrages, dont la publication connaît un pic à chaque célébration décennale : 1978, 1988, 1998. Le sujet s’invite même dans les salles à manger : «L’autre jour, un ami venu dîner à la maison a qualifié mes arguments de « soixante-huitards » et j’ai vu que, d’un coup, tout ce que je pourrai dire n’aurait plus aucune valeur à ses yeux. La discussion était finie», raconte une Italienne vivant à Paris, bien trop jeune pour avoir connu 68.

«Révolution nihiliste» 

L’économiste Henri Guaino, auteur du discours de Bercy et ancien conseiller de Philippe Séguin, ne cache pas sa jubilation. «Ce que nous voulions, c’est mettre des mots sur ce dont tout le monde parle dans cette campagne. Que ce soit Royal, avec son ordre juste, ou Sarkozy, avec sa volonté de revaloriser le travail, on voit bien que tout le monde prône exactement le contraire de 68. Seulement, à cause de sa base militante, la candidate socialiste ne peut pas aller jusqu’au bout. Nous, si. Nous sommes à la fin du cycle 68.» Que l’air du temps ne soit pas à jouir sans entraves n’a échappé à personne. Mais si l’importance que Nicolas Sarkozy accorde au sujet est inédite de la part d’un homme politique, le procès de 68 pour laxisme moral est aussi vieux que l’événement lui-même. Ouvert par Raymond Aron, qui parla de «révolution nihiliste», il s’est déployé dans les années 80, quand Gilles Lipovestky y vit l’acte de naissance de l’individualisme narcissique moderne et Alain Renaud et Luc Ferry ­ qui se retrouve aujourd’hui en soutien actif de Nicolas Sarkozy ­, l’avènement d’un nouvel «antihumanisme». 

Depuis, «tiers-mondisme»,  «pédagogisme»,  «relativisme» ou «jeunisme» sont autant de qualificatifs aux effluves réactionnaires dont la «pensée 68» s’est vue affublée, non sans un air de famille avec les néoconservateurs américains lorsqu’ils accusent le «flower power» étudiant d’avoir plongé l’Amérique dans la décadence. «Le discours de Sarkozy, c’est de la nostalgie pure. Ça revient à dire que c’était mieux avant», résume le sociologue Jean-Pierre Le Goff, ex-mao et auteur de Mai 68. L’Héritage impossible . Posé en ces termes, le débat donne lieu à un rituel bien rodé. Dès que 68 est mis en cause, Daniel Cohn-Bendit et d’autres personnalités connues pour leur engagement dans la révolte étudiante s’empressent de rappeler l’héritage «libéral-libertaire» de 68 : droits des femmes et des homosexuels, liberté sexuelle, décrispation des relations hiérarchiques, ouverture à de nouvelles formes de culture. «Mai 68 a permis de moderniser la France», résume, en général, Daniel Cohn-Bendit. Indice pourtant d’un certain malaise, les mêmes débattent longuement des illusions et des erreurs inhérentes à l’esprit de Mai. Comme si, même pour un procès, on n’était jamais mieux servi que par soi-même.

Trois fois plus de grévistes qu’en 1936 

Nicolas Sarkozy n’invente donc rien. Sauf une chose : dimanche, pour la première fois, il a opéré une synthèse inédite entre la critique «morale» de 68 et une critique plus «sociale», jusqu’alors réservée aux débats internes à la gauche. «Voyez-la, écoutez-la, cette gauche qui, depuis Mai 68, a cessé de parler aux travailleurs, de se sentir concernée par le sort des travailleurs, d’aimer les travailleurs», a-t-il lancé, avant d’enfoncer le clou, mercredi, sur France Inter, affirmant qu’en 68, il n’y avait pas de travailleurs dans les manifestations du Quartier latin. Ce qui est factuellement vrai, mais n’empêche pas que les ouvriers furent des acteurs essentiels du mouvement. Le sociologue Jean-Pierre Le Goff ne peut que saluer l’habileté de la manoeuvre : « Il pointe les faiblesses de 68, il remue le couteau dans la plaie. Il y a eu effectivement une occultation de la classe ouvrière par la gauche à partir des années 70, et encore plus dans les années 80, en partie sous l’influence de 68. Sarkozy joue du ressentiment des classes populaires qui se sont senties méprisées par l’idéologie soixante-huitarde.» 

Il se pourrait que l’enjeu réel de ce débat quelque peu anachronique se trouve dans la question irrésolue du lien entre révolte étudiante et grèves ouvrières. Neuf millions de personnes ont cessé le travail dans toute la France, trois fois plus qu’en 1936 ; avec une hausse du Smic de 35 %, les accords de Grenelle ont marqué durablement le paysage social, comme ne s’est pas privée de le rappeler Ségolène Royal mardi au stade Charléty, en réponse à Nicolas Sarkozy. Et pourtant, cet «autre 68» n’a pas connu dans l’imaginaire français la postérité fastueuse de l’occupation de la Sorbonne par les étudiants. «Mai 68 a été la grève la plus importante de l’histoire du mouvement ouvrier français et l’unique insurrection « générale » qu’aient connue les pays occidentaux depuis la Seconde Guerre mondiale», écrit l’universitaire américaine Kristin Ross, dans un livre qui relate en détail la bataille des interprétations de Mai 68. Ross voit dans la réduction des événements aux seules barricades du Quartier latin une forme de «confiscation» historique et déplore une lecture générationnelle des événements, «une transformation bénigne des moeurs», le simple passage «d’un ordre bourgeois autoritaire à une nouvelle bourgeoisie moderne et économiquement libérale». 

Règlement de compte 

Dès 1978, Régis Debray avait interprété l’histoire de 68 comme une superbe «ruse du capital» , par laquelle des apprentis gauchistes s’étaient retrouvés les agents involontaires de la modernisation du capitalisme entamée au milieu des années 70. Dans le  Nouvel Esprit du capitalisme , Luc Boltanski et Eve Chiapello ont reconstitué le lien qui unit l’accroissement de la flexibilité dans les entreprises à partir des années 80 et l’idéologie libérale-libertaire de 68 ; tournant le dos aux revendications de pouvoir d’achat défendues par la CGT, expliquent-ils, une partie du gauchisme soixante-huitard avait préféré, avec la CFDT, réclamer une plus grande autonomie pour les salariés, dans laquelle ils voyaient le premier pas vers l’autogestion. Enfin, avec le  Destin des générations , Louis Chauvel a dressé le portrait du soixante-huitard en jouisseur égoïste des fruits des Trente Glorieuses. Solidement étayées, souvent pertinentes, ces analyses rencontrent depuis une dizaine d’années un large écho dans certaines franges des jeunes générations ; en témoigne la place que leur accorde le magazine Technikart . Pas sûr, pourtant, que la «critique de gauche» de 68 se montre ravie du renfort inopiné de Nicolas Sarkozy…

Henri Gaino, lui, se frotte les mains. «Ce sont les soixante-huitards qui se sont attaqués au peuple. Il y a eu deux Mai 68 qui ne se sont pas rencontrés.» Le passant du boulevard Saint-Germain avait laissé éclater sa colère contre Daniel Cohn-Bendit. En termes plus polis, Henri Guaino ne cache pas que la cible numéro 1 du discours de Bercy était bien l’eurodéputé. Lui, qui fut aux côtés de Philippe Séguin un adversaire acharné de la monnaie unique, semble poursuivre auprès de Nicolas Sarkozy un interminable règlement de compte avec ceux que Jean-Pierre Chevènement, souverainiste «de gauche» avait appelés, en son temps, «les nouvelles élites mondialisées», en visant, déjà, Daniel Cohn-Bendit.

De quoi remettre à leur juste dimension les propos de Nicolas Sarkozy : celle d’un rappel à l’ordre. «Trop longtemps, on a pensé que résoudre les problèmes économiques et sociaux réglait tout. Ce n’est pas exact. Dans les périodes de troubles, de contestation où même les institutions les plus anciennes hésitent et ne jouent plus leur rôle, l’Etat, seul, sert de rempart à la population contre les conséquences du désordre des esprits.» Ainsi parlait en 1971 Raymond Marcellin, lointain prédécesseur de Nicolas Sarkozy à l’Intérieur. Place Beauvau, les ministres passent, mais la phobie de 68 demeure.

Dans un entretien dans Libé , E Tood critique sévèrement la campagne de S Royal qu’il juge trop identitaire

Créé par le 10 mai 2007 | Dans : Bilan de la campagne présidentielle

Pour Emmanuel Todd, démographe, Royal a trop joué sur l’identitaire, au détriment de l’économie.

«DSK ou Fabius auraient pu gagner»

Par Eric AESCHIMANN

QUOTIDIEN LIBERATION : jeudi 10 mai 2007

Emmanuel Todd est démographe. Il a publié, entre autres, Après l’Empire (1). Il décortique les ressorts contradictoires du vote Sarkozy : revendication égalitaire et aspiration libérale.

Vous aviez décrit Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal comme les «candidats du vide» . Le taux de participation modifie-t-il votre jugement ? 

Cette élection est un grand succès pour le système politico-médiatique, qui a réussi à mobiliser massivement la population en évitant de traiter les problèmes qui intéressent les gens : délocalisations, déflation salariale, inégalités de revenus et de conditions de vie. Pendant la campagne électorale, les deux candidats, Nicolas Sarkozy sur un mode majeur et Ségolène Royal sur un mode mineur, ont collaboré au remplacement d’un débat économique réaliste par un débat sur l’identité nationale. Au soir du second tour, leur satisfaction parallèle évoquait une certaine complicité systémique.

Comment la relégation de la question économique a-t-elle été rendue possible ? 

Pour moi, la vraie surprise fut celle du premier tour. Je n’avais nullement anticipé ­ et c’est un euphémisme ­ que Nicolas Sarkozy serait capable d’attirer une partie de l’électorat du FN. Je ne voyais pas comment ses thématiques inégalitaires, son côté dur aux faibles, communautariste, proaméricain, pourraient séduire une France dont les valeurs sont plutôt opposées. C’était sous-estimer l’impact de la crise des banlieues, dont le souvenir a été opportunément ravivé par les incidents de la gare du Nord le 27 mars, à un moment décisif de la campagne. Le Pen diabolisait l’immigration sur un plan purement verbal tandis qu’en pratique, l’émergence du FN a plutôt correspondu à un apaisement des violences liées à la question ethnique. Sarkozy a utilisé son poste de ministre de l’Intérieur dans une campagne de provocation qui, par ses effets, a sûrement été au-delà de tout ce qu’il pouvait espérer. Il a gagné son premier tour en tant que candidat d’une remise en ordre d’un désordre qu’il avait lui-même créé. Cela restera probablement le péché originel du sarkozysme d’avoir récupéré l’électorat extrême en faisant pire que ce qu’a fait Le Pen.

Jusqu’où va cette «récupération» ? 

La carte du vote du premier tour montre que le sarkozysme a hérité d’un paradoxe du Front national : une contradiction au niveau des valeurs entre dirigeants et électeurs. Le discours du FN était inégalitaire, mais l’électorat du FN, lui, était surreprésenté sur la façade méditerranéenne et le bassin parisien, c’est-à-dire les régions aux structures familiales traditionnelles libérales-égalitaires. Or, ce sont justement les régions où Nicolas Sarkozy enregistre ses plus gros scores. Cela suggère que l’électorat a moins voté pour les idées que pour le personnage, dans sa double dimension d’homme d’ordre et de grande gueule, de figure de l’autorité d’Etat et d’exemple de brutalité personnelle ­ voyou autant que flic, en somme. Sarkozy renoue le fil de la tradition gaulliste et bonapartiste ­ pas très éloignée de ce qu’on trouvait dans l’Amérique latine des leaders populistes.

En quoi les structures familiales traditionnelles aident-elles à comprendre le vote Sarkozy ? 

Elles permettent de mesurer l’adéquation entre le discours du candidat et les valeurs profondes d’une population. Ainsi, la structure familiale traditionnelle du bassin parisien et du pourtour méditerranéen se caractérise par l’égalité d’héritage (composante égalitaire) et le départ des enfants du domicile parental à l’âge adulte (composante libérale, que l’on retrouve dans les pays anglo-saxons). Dès lors, ce que j’appellerai «Sarkozy 1» ­ le communautarisme libéral, les baisses d’impôt et la flexibilité ­ se trouve en phase avec la dimension libérale de ces régions. Le «Sarkozy 2» ­ qui cite Jaurès et Blum ­ répond à l’aspiration égalitaire. Il y a même un «Sarkozy 3», celui du ministère de l’Identité nationale, un Sarkozy pétainiste au sens d’une sortie de l’idée d’homme universel pour aller vers un modèle ethnique et identitaire.

Que peut générer ce «Sarkozy 3» ? 

Jamais la société française laissée à elle-même n’avait engendré une logique de bouc émissaire susceptible de devenir majoritaire. La tradition française, c’est le conflit de classe. Néanmoins, même s’il a consacré la victoire de Sarkozy, le second tour m’apparaît comme moins radical que le premier. Les Français ont été confrontés à un choix dément entre un candidat de droite perçu comme dangereux par une partie de l’opinion et une candidate de gauche qui, avec l’indéfinition de son projet, n’était elle-même pas rassurante du tout. Sans pouvoir le démontrer, je pense que Dominique Strauss-Kahn ou Laurent Fabius auraient pu gagner, parce que l’un et l’autre, chacun à sa façon, auraient ramené le débat sur le pouvoir d’achat. Face à la thématique identitaire, la gauche n’a en effet qu’une seule réponse possible : l’économie. Or, avec l’aide de Jean-Pierre Chevènement, Ségolène Royal s’est déplacée à son tour sur le registre identitaire. Cela est apparu comme une légitimation du discours sarkozyste.

L’intérêt suscité par la campagne ne signifie-t-il pas, au contraire, que les Français voulaient débattre de l’identité nationale ? 

L’image de Nicolas Sarkozy est forte et polarisante et elle a fait apparaître deux camps implicites : celui de la confrontation et celui de la paix civile. Les cartes montrent que le vrai danger est moins Sarkozy que le sarkozysme, c’est-à-dire le réveil d’une droite radicalisée, qui se mesure par exemple au retour de militants du FN vers l’UMP ou à la remobilisation des petits commerçants. En quelque sorte, l’UMP est en train de redevenir le RPR, voire l’UNR. Cette droite radicalisée fut l’événement du premier tour et c’est contre elle que la gauche s’est mobilisée. Mais, précisément en raison des lacunes de la candidate socialiste, le second tour fut un scrutin essentiellement conservateur, voire conservatoire. A gauche, un bon nombre s’est contraint à voter Royal dans le seul espoir de battre Sarkozy ; à droite, le vote Sarkozy a été largement un vote anti-Royal et je ne crois pas que les personnes âgées, qui lui ont apporté leur voix, souhaitent une réforme des retraites. Ce qui n’empêchera pas la presse de dire que le vote a légitimé sans contestation possible Sarkozy et Royal.

Porté par une droite radicalisée, Sarkozy est-il dangereux ? 

Je pense avoir montré, tout au long de ma carrière, mon incapacité à juger les individus… Plus sérieusement, ce que l’on sait pour le moment, c’est que le sarkozysme fait coexister une tendance libérale proche du nouveau capitalisme financier (le Sarkozy 1), une aspiration égalitaire et individualiste venue des classes moyennes inférieures (Sarkozy 2) et une sortie possible de l’universel (Sarkozy 3). Comment ce mélange va-t-il se fixer ? Son programme immédiat consiste à supprimer les petites injustices pour garder les plus grosses ; c’est un peu court, face au capitalisme fou et à la pression salariale chinoise. Sans aller jusqu’à évoquer un protectionnisme européen, le candidat a plaidé pour une préférence communautaire : s’il devait porter sérieusement cette idée, le voyou pourrait se transformer en grand homme d’Etat. Mais son escapade maltaise, plus berlusconienne que gaullienne, laisse entrevoir un scénario noir, avec des mesures inégalitaires, une nouvelle montée de l’anxiété sociale et une droite tentée de réutiliser la tactique qui a montré son efficacité au premier tour : discours autoritaire et désignation des banlieues comme bouc émissaire.

(1) Gallimard, 2002.

« Le PS doit faire sa révolution intellectuelle » par Manuel Valls, député-maire d’Evry (91).

Créé par le 09 mai 2007 | Dans : Bilan de la campagne présidentielle, Débats autour de la refondation de la gauche

Dans « 20 minutes »

Le PS tient samedi son conseil national. L’instance a été convoquée pour établir une direction « collégiale » de la future campagne des législatives. Une manière d’associer tous les courants et les éléphants socialistes, avant le prochain congrès du parti, qui doit logiquement avoir lieu en 2008.

Des voitures sont incendiées depuis dimanche soir. Quelle est votre réaction à cela ?

Manuel Valls   Je condamne ces violences inacceptables. Le peuple français s’est exprimé, le suffrage universel a rendu son verdict après une campagne intense et une participation record. Je peux comprendre les déceptions ou l’inquiétude, mais si on veut s’opposer à Nicolas Sarkozy, il faut faire en sorte que la gauche soit fortement représentée demain à l’Assemblée. C’est le seul moyen.

Nicolas Sarkozy dans un palace, puis sur un yacht. Ça vous choque ?

Les premiers gestes d’un président sont importants. Ils symbolisent sa future relation au pouvoir. Une nuit au Fouquet’s, puis trois jours sur un yacht de luxe, c’est déroutant dans une France qui souffre et dont une partie a voté pour Sarkozy. Ces symboles sont mal choisis et bien malheureux.

Pourquoi Ségolène Royal et le PS ont-ils perdu dimanche ?

Nous avons perdu car nous n’avons pas assez travaillé depuis cinq ans sur l’évolution du monde et de la société. Ségolène Royal, en peu de temps, a dit des choses fortes sur l’ordre, le travail, la nation, mais beaucoup de Français ont eu le sentiment que nous n’étions pas prêts. Nicolas Sarkozy, lui, a travaillé. Il a su réidentifier la droite, la décomplexer. Cela explique sa victoire et notre défaite.

Le PS doit donc se rénover ?

Rénovation, refondation… ce sont des mots galvaudés. Je parle moi d’une révolution intellectuelle, d’un big bang culturel. Le PS doit rebâtir un projet qui corresponde au XXIe siècle, et soit capable de rassembler.

Vous prônez une ouverture au centre ?

Il n’est pas question de tomber dans des alliances opportunistes. Je ne vois aucun intérêt à essayer de bâtir quelque chose avec l’UDF alors que tous les députés centristes soutiennent Nicolas Sarkozy. Il s’agit de prendre le temps de bâtir un grand parti qui rassemble toute la gauche et tous ceux qui n’acceptent pas la politique de Sarkozy.

Ségolène Royal est-elle la chef du Parti socialiste ?

Institutionnellement, elle ne l’est pas, il y a un premier secrétaire. Mais il serait absurde de se passer d’elle lors des législatives. Après ces élections, il faudra mener de pair le travail de rénovation, la réflexion sur les alliances, mais aussi une rénovation profonde, en terme générationnel, du PS.

Place aux jeunes ?

J’ai été surpris et peiné par le fait que dimanche soir, on ne voyait à la télévision que les mêmes figures qui avaient déjà expliqué nos défaites de 1995 et de 2002. La droite a aussi gagné en affichant Rachida Dati, Xavier Bertrand, Luc Chatel… une nouvelle génération. Le PS, lui, est incapable d’afficher de nouveaux visages. Ce n’est pas un problème d’âge, nous avons des gens de grande qualité, je pense notamment à Bertrand Delanoë, mais un changement est nécessaire.

L’avenir du PS est-il en jeu ?

C’est l’avenir de la France qui l’est. La France a besoin d’une gauche forte. Si on veut dix ans de Sarkozy, ne faisons rien et gérons notre boutique. Si en revanche, on veut préparer l’alternative, il faut être capable de redonner l’espoir. Il faut entendre les banlieues, mais aussi la souffrance du monde du travail, ces ouvriers, ces employés qui ont voté pour Sarkozy en pensant que son idée de « travailler plus pour gagner plus » correspondait mieux à leurs attentes que notre proposition d’augmenter le smic. Il faut que nous incarnions une gauche profondément populaire et résolument moderne.

La victoire de Sarkozy, la gauche et nous

Créé par le 09 mai 2007 | Dans : Articles de fond, Bilan de la campagne présidentielle, Débats autour de la refondation de la gauche, Non classé

Michel Sorin nourrit la réflexion sur son blog   http://mrc53.over-blog.com/ avec sa revue de presse. 

« Dans sa chronique, Evariste analyse le scrutin présidentiel, soulignant d’abord le rôle joué par Henri Guaino auprès du candidat de la droite, puis montrant comment celui-ci avait su capter les suffrages de l’électorat populaire en mettant en cause les dérives d’une culture issue du mouvement de mai 1968. Il décrit les responsabilités du PS et de la gauche antilibérale dans le succès de Sarkozy, observant que le mouvement social n’est pas défait et va exercer une grande vigilance. Sa conclusion est plutôt optimiste.

 Ce texte est à lire dans le n° 535, paru ce jour, du journal des amis de ReSPUBLICA Lien permanent vers cet article   »

«  L’élection présidentielle a mis en évidence le besoin de clarifier la stratégie du principal parti de la gauche, créé lors du congrès d’Epinay-sur-Seine en 1971 par François Mitterrand, Jean-Pierre Chevènement, Pierre Mauroy et Gaston Defferre, notamment.

 La dynamique d’Epinay n’existe plus depuis longtemps. Tout a changé en France et dans le monde. Les politiques néo-libérales se sont imposées progressivement dans le monde capitaliste à partir des années 1980 (Thatcher, Reagan) au moment où la gauche accédait enfin au pouvoir le 10 mai 1981. Trop tard ! Le projet économique de la gauche était incompatible avec le néo-libéralisme ambiant et Mitterrand optait en 1983 pour l’Europe et l’alignement sur les forces économiques dominantes.  La mutation du capitalisme continue. La droite gaullienne a fini par céder et s’aligner sur la volonté du MEDEF. Sarkozy est arrivé dans les fourgons des maîtres de la puissance financière. Désormais, comme c’était le cas en Italie avec Berlusconi, l’Etat en France est entre les mains d’un homme politique parvenu au sommet en étant catapulté directement par les grands dirigeants de l’économie capitaliste.

 La démocratie est en question à partir du moment où il n’y a pas de contre-pouvoir. Il est significatif que des organes de presse comme Le Monde, prudemment, et Libération, plus nettement, aient pris position pour Ségolène Royal au second tour de l’élection présidentielle. Sans négliger leurs intérêts d’entreprise, j’y vois une volonté de rééquilibrer la démocratie en donnant la parole à la gauche et en l’incitant à se réorganiser efficacement.

Hier, c’était Libération qui présentait un éventail des idées des personnalités du PS et au-delà  pour refonder le PS et la gauche. Aujourd’hui, c’est Le Monde, daté du 9 mai, qui publie une réflexion de Henri Weber, membre du Parlement européen et secrétaire national du PS, proche de Laurent Fabius.  »

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