Débats autour de la refondation de la gauche

Articles archivés

Pour des Associations Front de Gauche à la base, par Jacques Bidet, Jean-Michel Drevon, Ramzig Keucheyan

Créé par le 02 oct 2012 | Dans : Débats autour de la refondation de la gauche

Lu dans Le Monde.fr | 01.10.2012 à 14h31 • Mis à jour le 02.10.2012 à 15h59

Le Front de Gauche va-t-il tenir ses engagements et répondre aux espérances qu’il a suscitées ? Va-t-il se montrer capable d’inspirer et d’animer des luttes qui feront reculer l’emprise délétère du néolibéralisme sur l’emploi, les conditions de travail, l’éducation, la santé, l’égalité des sexes, l’environnement, la démocratie et la culture ? De susciter un rassemblement des forces populaires à l’échelle de l’Europe, de battre en brèche les projets de l’oligarchie financière et d’impulser des politiques audacieuses de transformation sociale et écologique ?

Ou bien finira-t-il par se laisser peu à peu marginaliser ?

Cela dépendra en tout premier lieu de sa capacité à se constituer en une vraie force politique, enracinée à la base. On a pu voir dans la campagne présidentielle qu’une masse citoyenne, nombreuse et diverse, se retrouvait dans les mêmes perspectives. Des centaines de milliers de personnes se sont engagées très consciemment, participant aux réunions, aux défilés et aux rassemblements.

Le Front de Gauche sera un acteur impuissant s’il ne sait pas rassembler cette force dans l’action. Mais on ne peut militer ensemble sans des règles communes, acceptées par tous, qui répartissent des droits et des devoirs. On ne peut donc y parvenir qu’en organisant le Front de Gauche à la base. Ce pourrait être – dans chaque localité ou entreprise où les militant/e/s en décideront ainsi – sous la forme d’une « association » clairement définie entre tous, ouverte à tous, assurant la pérennité et le fonctionnement pleinement démocratique, sous le contrôle de tous, des Assemblées citoyennes.

Des comités de liaison entre composantes du Front de Gauche sont assurément nécessaires. Mais la voix de sans-cartes (de parti ou organisation) doit aussi s’y faire entendre et compter aux divers niveaux : les associations Front de Gauche, représentées jusqu’au sommet, pourraient en être le support.

Le Front de Gauche n’est pas un parti. Il ne doit pas devenir une association. Il rassemble des organisations politiques qui n’ont nullement l’intention de fusionner. Il est une alliance au sommet. Il devra le rester, et même se renforcer et s’élargir encore, pour être capable de décisions, de ripostes, d’initiatives nationales et internationales. Mais leur efficacité sera fonction de l’existence d’un vrai pouvoir en bas : d’un vrai désir et d’une vraie capacité de pensée et d’initiative politique.

Le Front de Gauche s’est fondé en haut. Il doit maintenant s’enraciner en bas. Et cela sans affaiblir ses composantes, partis et autres organisations, qui sont des biens précieux pour tous. Ce ne peut être que sous forme associative à la base entre tous ceux et celles, membres ou non d’une organisation politique, qui sont prêts à s’engager dans les perspectives définies par le Front de Gauche, et qui en seront, de cette façon, officiellement reconnu/e/s comme membres à part entière.

L’esprit d’association entre égaux assure la confiance mutuelle et l’engagement militant dans le temps. Il est proche de tout ce qui invente et qui bouge, de tout ce qui se dresse et se révolte. C’est à travers cette culture d’association que l’on trouvera la synergie avec le militantisme de masse : celui des syndicats et autres associations.

Cette perspective est inédite. Elle bouleverse les frontières entre parti et association. Mais elle répond à l’exigence démocratique. Le Front de Gauche doit être capable de cette audace s’il veut devenir la force politique agissante du peuple de gauche.

Jacques Bidet, professeur émérite à l’Université de Paris-Ouest, Jean-Michel Drevon, militant syndical et associatif, Razmig Keucheyan, maître de conférences en sociologie à Paris 4.

Jacques Bidet, Jean-Michel Drevon, Ramzig Keucheyan

Histoire des gauches au pouvoir

Créé par le 16 juil 2012 | Dans : Articles de fond, Débats autour de la refondation de la gauche

« Manière de voir » n°124 / Août-septembre 2012

 

Histoire des gauches au pouvoir

Numéro coordonné par Maurice Lemoine

Alors que « la gauche » revient aux affaires en France, rien de plus utile que de se pencher sur son bilan lorsqu’elle exerça le pouvoir, en France, en Europe, en Amérique Latine. Entre progrès incontestables et renoncements libéraux, fatalisme raisonnable et mobilisations sociales.

A gauche toute ?
Maurice Lemoine

I. J’ai fait un rêve…

Histoire des gauches au pouvoir dans Articles de fond I-16

Depuis la nuit des temps, un rêve immense traverse l’humanité : celui d’une société harmonieuse dans laquelle primeraient l’intérêt collectif, l’atténuation (voire la disparition) des inégalités, le « bien vivre » pour tous les citoyens, le respect des libertés fondamentales de l’individu. Des insurgés de la Commune de Paris à ces Américains qui voulaient plafonner les revenus, en passant par les « socialo-communistes » qui, en France, en 1981, prétendirent « changer la vie », ce rêve a pris différentes formes, en de multiples lieux.

L’histoire du siècle passé montre qu’arriver au pouvoir en portant ce projet n’a rien d’impossible. Toutefois, et pour peu qu’elle existe, toute tentative de rupture avec le modèle capitaliste implique une forte réaction, venue à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, comme on a pu le voir, en 1973, au Chili.

Un nouvel internationalisme
François Mitterrand

Histoire d’un label politique
Laurent Bonelli

L’utopie réalisée de la Commune de Paris
Christophe Voilliot

La dignité de l’Afrique
Thomas Sankara

Plafonner les revenus, une idée américaine
Sam Pizzigati

Soirs d’euphorie, matin de désespoir au Chili
Pierre Kalfon

 

II. Socialisme(s)

III-16 dans Débats autour de la refondation de la gauche

Alors que, avec la disparition de l’Union soviétique, sont entrées en crise les visions mystiques du socialisme, quels critères définissent celui-ci ? L’expérience montre qu’ils dépendent du contexte dans lequel on tente de l’instaurer. Les Portugais de la « révolution des oeillets » avaient peu à voir avec la social-démocratie scandinave, longtemps présentée comme un modèle pour avoir assuré, d’une manière pacifique, le bien-être et l’égalité des citoyens.

Différents encore sont, aujourd’hui, les pays d’Amérique latine qui, tels la Bolivie, l’Equateur ou le Venezuela, osent évoquer un « socialisme du XXIe siècle ». Remettant en cause la domination des pays du Nord, en particulier des Etats-Unis, prenant leurs distances vis-à-vis de la Banque mondiale ou du Fonds monétaire international, ils prônent un modèle d’intégration qui repose sur la coopération plutôt que sur la compétition. Cette tentative de transformation sociale répond aux aspirations de ceux qui ont porté ces gouvernements au pouvoir – même si la voie n’est pas exempte de difficultés.

L’Etat norvégien protecteur de la culture
André Schiffrin

Un modèle scandinave à cinq exceptions
Jean-Pierre Séréni

La « révolution des oeillets » et son cinéma
Eduardo Geada

Terres promises du Venezuela
M. L.

Quand l’Equateur se met au vert
Aurélien Bernier

En Bolivie, les quatre contradictions de la révolution
Alvaro García Linera

Que reste-t-il de l’expérience pionnière de Porto Alegre
Simon Langelier

Premières victoires pour la démocratie participative
Olga Victor

III. Triangle des Bermudes

3-2

« La prise du pouvoir est un moyen, pas une fin », serait-on tenté de rappeler aux partis qui se réclament du « réformisme » et… réforment si peu. En effet, si les sociaux-démocrates se montrent moins brutaux que la droite dans leur gestion des affaires sociales, comment oublier le triangle des Bermudes dans lequel ils se sont trop souvent perdus ? Leur acceptation du cadre néolibéral, leur impuissance à élaborer des solutions crédibles et à les faire passer dans la réalité, leur refus de répondre aux attentes des peuples et d’engager le chantier de l’Europe sociale, ont produit des effets dévastateurs sur les fondements de la démocratie.

Peut-on se contenter de gouverner en oubliant de tenir compte des antagonismes de classe, alors même que flexibilité et précarité frappent durement les milieux populaires ? Volonté ou absence de volonté politique, rôle de l’idéologie, des marchés, des intellectuels et des médias, faible participation des femmes et des classes populaires, où se trouvent les verrous ? Et combien de temps encore, alors qu’enflent les colères sociales et que, paradoxalement, la crise fissure les dogmes libéraux, ce jeu politique peut-il durer ?

Entre contraintes et privilèges
Serge Halimi

Représentants du peuple ?
Alain Gresh

Labyrinthe social-démocrate
Anne-Cécile Robert

Usure du pouvoir en Espagne
Ignacio Ramonet

L’école britannique livrée au patronat
Richard Hatcher

Le gouvernement raconte son histoire
S. H.

Pierre Rosanvallon et le « déficit de compréhension »
L. B.

« Vive la crise ! »
Pierre Rimbert

« Syriza le Grec », seul contre tous
Costas Lapavitsas, Valia Kaimaki et M.L.

Ce numéro est accompagné de photographies réalisées par Lartefact. Cette structure, née d’un projet participatif sur le street art, présente la capitale française comme un musée à ciel ouvert (www.paris-streetart.com). Lartefact dévoile ici un concentré photographique sur la création urbaine entre Paris et Berlin. Timothée Baschet, responsable et coordinateur du projet, invite à cette occasion plusieurs photographes, dont MarOne, spécialiste des cultures urbaines, à poser un regard sur cette discipline artistique originale et haute en couleur.

Cartographie

Agnès Stienne

mapp

Du monde communiste à l’Internationale socialiste

Ruptures en Amérique latine

Ces réformes qui ont changé la vie

Documentation, secrétariat de rédaction

Olivier Pironet

Acquis sociaux

110 propositions pour la France

La vie est à nous

Le mur de l’argent

Vu de… droite ?

Lumumba le panafricain

Saisis par la finance

Privatisation de l’audiovisuel

Bibliographie

Sur la Toile

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« Histoire des gauches au pouvoir », Manière de voir n°124,
en kiosques et sur notre boutique en ligne.
 
 

Le débat Bergounioux/Généreux en ligne dans Le Monde des débats

Créé par le 03 juil 2012 | Dans : Débats autour de la refondation de la gauche

Y’a-t-il un renouveau du socialisme démocratique en Europe ?

Créé par le 03 juil 2012 | Dans : Débats autour de la refondation de la gauche

Le Monde.fr | 03.07.2012

La victoire de François Hollande à la présidentielle en France constitue-t-elle un début de renouveau du socialisme démocratique après une longue décennie de politique libérale en Europe ? Par extension, dans quel état se trouve la gauche démocratique européenne alors que l’Europe traverse une crise sans précédent depuis sa reconstruction ? Alain Bergounioux, historien et théoricien du socialisme et Jacques Généreux, économiste et responsable du Parti de Gauche ont répondu à l’invitation du Monde.fr pour débattre de l’évolution de ce courant de pensée qui a marqué le Vieux continent depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Si le diagnostic des deux intellectuels peut trouver quelques lignes de convergence à propos de la victoire du 6 mai, il en est tout autre de leur recette pour sortir l’Europe et les sociétés du marasme économique. Le premier s’inscrit dans la social-démocratie et introduit la réalité du marché dans son raisonnement. Le second est l’héritier d’un courant démocratique plus radical à gauche et prone une politique de rupture avec la pensée majoritaire en Europe, même si cela passe par des mesures unilatérales. D’où la nécessité pour les socialistes comme les sociaux-démocrates de rechercher des alliances politiques et sociales pour changer le « logiciel » de l’Union européenne et sortir de la double erreur du socialisme démocratique à leurs yeux, celles des années 1997-2002 où tout en étant majoritaire en Europe, la gauche démocratique n’a pas résisté à la dynamique libérale des traités d’Amsterdam et de Nice, ni à la logique d’élargissement de l’UE, qui transformait l’espace européen en vaste zone de libre-échange, difficilement compatible avec l’idée originelle, celle d’une Europe politique.
 
Quel est le sens de la victoire du 6 mai ? Une victoire de l’antisarkozysme ou les prémisses d’un renouveau du socialisme démocratique en France et peut-être en Europe ?

Alain Bergounioux : La victoire du 6 mai doit être placée dans un cadre plus large que la France. Il y avait un adversaire, les faiblesses, les contradictions et les outrances de la politique de Nicolas Sarkozy et de la droite pendant dix ans. Mais cela ne se résume pas à l’antisarkozysme. Il y avait aussi une certaine cohérence dans les propositions de François Hollande : prendre en compte la gravité du moment, les déchirures de la société française et proposer un redressement à la fois économique et politique.

Cela dit, il ne faut pas déduire de manière trop rapide que cela vaut pour l’ensemble de la gauche européenne. Il existe un paradoxe. La gauche (socialiste, social-démocrate ou travailliste) est minoritaire en Europe. On est toujours dans une phase défensive comme on disait à l’époque de la IIe ou de la IIIe Internationale. Malgré la crise importante du capitalisme financier que nous connaissons depuis 2008, il n’y a pas non plus d’alternative apparue clairement en Europe. On peut gagner des élections mais cela ne veut pas dire que l’on est sur un chemin du renouveau. Le grand enjeu est de savoir si l’on peut dégager une alternative à la fois dans le rééquilibrage des rapports entre le capital et le travail, le marché et l’Etat, les syndicats et le patronat. Si l’alternative est complexe à dégager, c’est parce qu’il faut penser à l’échelle européenne et au niveau international. Nous ne sommes plus en 1936 ou en 1981. Aujourd’hui, retrouver les capacités d’action de la puissance publique au sens général passe par les trois niveaux (national, européen, international). On ne peut pas penser une véritable alternative sans un rééquilibrage. D’où le paradoxe : victoire importante créatrice de responsabilités et en même temps, le travail est toujours là, car une alternative au néo-libéralisme, qui n’est pas mort, est le grand enjeu d’aujourd’hui.

Jacques Généreux : La victoire du 6 mai est « normale » à l’image de ce que veut être le président Hollande, et « paradoxale », comme l’a dit Alain Bergounioux. « Normal » car à aucun moment dans les enquêtes d’opinions, le président sortant n’est apparu gagnant. On a eu une droite anormale par rapport à l’histoire française. On a eu une nouvelle droite, qui a rompu avec la droite gaulliste. C’est la droite du fric, du capital, de l’idéologie individualiste et idiote. Une droite qui ne s’est plus contentée de flirter avec les thèses de la droite extrême, mais en est devenue le porte-parole. Bref, une droite qui par définition s’est rendue détestable auprès d’une bonne partie de la population, y compris auprès de personnes qui n’avaient jamais voté à gauche. Dans ce contexte là, n’importe quel candidat de gauche passant le premier tour de la présidentielle ne pouvait que battre Sarkozy. Le phénomène de l’antisarkozysme dépasse la personne même du président sortant. C’est un moment politique où la montée de cette droite dure, réactionnaire, conservatrice, résolue à rompre avec tous les compromis politiques d’autrefois n’est finalement pas passée dans la société.

« Paradoxale », car, pourquoi cette droite, qui sait qu’elle a mené une action détestable auprès des opinions ne change-t-elle pas de politique ? La clé de ce paradoxe se trouve dans le paradoxe même de l’élection de François Hollande ou la victoire des conservateurs en Grèce. Car au moment où l’on s’aperçoit que les stratégies mises en place dans les pays en crise sont inefficaces, qu’elles réveillent le démon du nationalisme, ce ne sont pas des leaders qui incarnent une rupture avec ces stratégies qui sont en mesure de l’emporter lors des élections. C’est le paradoxe. Les électeurs, au lieu d’être dans la recherche réfléchie et consciente d’une alternative au système dans lequel ils sont et après une présidence hallucinante de brutalité et de violence, ont exprimé une aspiration au retour à une base de sécurité, avoir des gens normaux dans leurs comportements, qui ont des positions équilibrées, qui ne vont pas tout bouleverser.

Excepté la fin de la campagne, François Hollande n’a pas brouillé les pistes sur au moins une chose : pour lui, la possibilité de mener une politique radicalement différente de ce qui se fait en Europe ne viendrait qu’après avoir commencé à rétablir un certain équilibre des comptes. Il n’a pas caché qu’une des clés de sa politique était que l’effort de rigueur demandé aux Européens est une étape nécessaire pour aller vers d’autres politiques. Il ne s’inscrit pas dans une logique de rupture réelle avec la stratégie menée par les gouvernements européens.

Dans son rapport à la Grèce, à aucun moment il n’a manifesté son soutien aux forces de gauche qui refusaient le mémorandum (plan d’austérité) imbécile imposé aux Grecs. Il a rappelé qu’il faudrait aider les Grecs et favoriser la mise en place de plans de relance en Grèce à la condition que les Grecs respectent leur engagement. François Hollande ne s’est pas inscrit dans une logique du Front de gauche pour laquelle il n’y a pas à renégocier le fameux TSCG, qui impose la règle d’or, ni quoi que ce soit. Or, on voit le résultat sur le plan électoral : un peu moins de 12% à l’élection présidentielle avec Jean-Luc Mélenchon, au premier tour de la présidentielle, qui retombent à 6% aux législatives.

Il semble que pour que des politiques qui affichent une volonté de rupture plus radicale avec les stratégies de rigueur en Europe passent la rampe pour rentrer dans la tête des forces politiques qui seraient susceptibles de gouvernement, il faudrait que le pays soit dans une situation aussi catastrophique que celle de la Grèce. A Athènes, Siriza devient la 2e parti et manque de peu de former un gouvernement de gauche. Or, plus de la moitié des électeurs sont anti-Mémorandum. La France et d’autres pays européens sont des Etats encore tellement riches et attachés au lien social et à la solidarité hérités de notre passé qu’ils peuvent, malgré la brutalité des politiques de rigueur encore endurer des mesures insoutenables avant qu’il puisse y avoir un mouvement électoral fort en faveur d’une vraie politique de rupture.

Un Etat seul peut-il imposer une rupture ?

Créé par le 03 juil 2012 | Dans : Débats autour de la refondation de la gauche

Le Monde.fr |03.07.2012

Quel contenu faut-il donner à la rupture ? Autrement dit, est-il possible à partir d’un seul Etat d’imposer des réformes d’envergure sur le plan national et européen ? Et si oui comment ?

Alain Bergounioux : Sur la première partie de la question, dans la logique de Jacques Généreux, il y a un malentendu : la rupture qu’il prône met la France à l’arrêt. Pour assurer la sécurité des catégories populaires et moyennes, il faut être toujours dans le mouvement. On ne construit pas la sécurité sur la mise à l’arrêt et l’isolement. La France est certes un pays tissé de ressources et de richesses mais c’est un pays dont l’économie est en difficulté tout en ayant des atouts importants. Il faut continuer à innover et à exporter car sans production de richesses, il n’y a pas de formation. On n’assure pas la réalité de la protection sociale. La réalité de la rupture est donc à plusieurs niveaux (national, européen, international). On n’est plus dans les années 1970 où l’horizon de penser était l’Etat-nation. Il faut désormais des alliés. Ce que l’on vient de voir au Brésil et au G20, montre l’immense difficulté de cette affaire, d’autant que l’on est dans un monde changeant où les intérêts sont divergents d’une puissance à l’autre. Les partis socialistes ont d’ailleurs une responsabilité car ils ont été au gouvernement dans une période récente et le rapport de force entre capitalisme financier et politiques démocratiques et sociales est défavorable à la gauche. Comment arrive-t-on à rééquilibrer le système financier, à le réformer ? Je n’ai pas utilisé le mot rupture car c’est un mot valise et propre au fantasme. Je préfère le terme d’alternative. A différents niveaux et pas seul. Il ne faut pas simplifier le débat et il faut l’aborder franchement sans se gargariser du terme de rupture. Je pense que la nostalgie n’est pas une politique.

Jacques Généreux : Il ne faut pas non plus se gargariser du terme d’alternative. Quand je parle de rupture, il y a contenu extrêmement précis. Je ne partage pas bien entendu les expressions de mise à l’arrêt et d’isolement quand Alain Bergounioux parle du projet de Mélenchon. Nous redoutons notamment que l’obstination des politiques de rigueur en Europe conduise les Européens à être dégoutés de l’Union européenne. Nous nous battons contre cet éclatement de l’UE et de la zone euro. Je ne peux donc pas entendre dans la bouche d’un grand intellectuel le même genre d’âneries répétées à longueur de temps par des éditorialistes ignares et crétins qui ne lisent pas nos programmes.

Sur le fond, Alain Bergounioux met l’accent sur la clé de la différence entre les deux lignes à gauche en Europe. D’une part, pour pouvoir réellement changer les choses, il faut avoir des alliés, donc quelles sont les marges de manœuvre qui restent pour un pays ? Peut-on mener une politique alternative tout seul ?
D’autre part, quel rapport avons-nous au processus de mondialisation économique et libérale ? La réguler ou préconiser des changements radicaux ? Le mieux en Europe serait que les changements nécessaires vers le progrès soient des politiques coordonnées au niveau européen. Mais c’est là que l’on peut parler de doux rêves, car on voit bien aujourd’hui que, quand un gouvernement, celui de François Hollande par exemple, va dire aux Allemands, peut-être faudrait-il envisager un certain assouplissement du statut de la BCE, on se heurte à des positions radicalement différentes. Il existe en Europe des gouvernement déterminés à ne rien changer à l’état actuel des traités.

Il y a donc deux stratégies : est-ce qu’on attend des alliés et suffisamment pour pratiquer d’autres politiques, y compris au plan national ou est-ce que l’on peut, au niveau national, mener des politiques ? Même s’il est préférable d’entreprendre des choses à plusieurs, un pays, même seul, peut faire à peu près ce qu’il veut aujourd’hui sur un certain nombre de sujets face aux marchés, à la spéculation financière. On peut par exemple prendre techniquement des mesures contre des produits financiers toxiques. Ainsi François Hollande peut-il décider en contravention avec les traités européens si ses partenaires ne veulent pas en parler les mettre en demeure et leur dire deux choses : soit vous signez un protocole avec la France qui lui donne – par exception aux traités – la possibilité de prendre des dispositions spécifiques de protection contre certains produits financiers toxiques ; soit nous le ferons de manière unilatérale. C’est là une rupture !

Quant à ceux qui disent que si l’on prend ces mesures, les capitaux vont fuir, c’est une bêtise car la démonstration a été faites depuis au moins 30 ans que tout Etat en situation de crise s’en est toujours mieux sorti que les autres. La Malaisie, au milieu des années 1990, s’en est sortie en restaurant le contrôle de ses marchés financiers et des mouvements capitaux. Ceux qui pensent l’inverse n’ont pas la connaissance de la réalité des flux financiers. Sur la taxation des transactions financières qui vient d’être retirée de la déclaration du dernier sommet du G20 (Los Cobos), François Hollande aurait pu dire : « nous allons le faire et tant pis si vous n’êtes pas d’accord ». Ce que l’on ne sait pas, c’est que depuis 20 ans, nous ne bénéficions pas de cette libéralisation de la finance. L’élévation de la rentabilité financière de ces capitaux et l’accumulation de ces capitaux vont de pair avec la stagnation ou la régression des taux d’investissements. Si bien que, si ces capitaux n’étaient pas là, nous aurions probablement plus d’investissements, d’activités et d’emploi. Nous avons tout à gagner à être dans un régime où cette liberté n’existe plus pour le capital et les entreprises s’en trouveraient bien mieux.

Idem dans le domaine de la fiscalité, on peut agir sans entrave à aucun traité européen : pourquoi accepter l’idée qu’avant de mener une autre politique il faut d’abord faire des coupes dans un certain nombre de secteurs publics ? Là où il y a des gaspillages, c’est une évidence. Mais pourquoi accepter cette idée de rigueur budgétaire qui serait nécessaire en raison de la crise dans laquelle nous sommes ? La crise actuelle est le résultat de la crise financière et de l’hémorragie de ressources fiscales des Etats. Donc, tous ceux qui disent, notamment chez les socialistes et les sociaux-démocrates en Europe, que nous sommes obligés de tenir compte d’une certaine cure d’austérité, ils se trompent économiquement et font l’impasse sur le fait que l’on peut augmenter massivement les dépenses publiques utiles d’investissements dans les pays européens sans augmenter les déficits publics et la dette publique et même en les réduisant. C’est même la solution pour réduire les déficits publics et la dette publique.

Si l’on prend l’exemple de la France, vous avez 145 milliards d’euros de dépenses fiscales par an pour la loi de finance 2012. Sur ces 145 milliards, il y en au moins les 2/3 qui n’ont pas d’utilité directe (cadeaux fiscaux aux grandes entreprises, aux titulaires des plus hauts revenus, aux revenus financiers, les dividendes). Cela fait environ 100 milliards d’euros à récupérer. Si on rétablissait seulement le barème de l’impôt sur le revenu du début des années 1990, on aurait 16 milliards d’euros de ressources fiscales supplémentaires par an, sans aller jusqu’à 75% d’impositions. Vous avez la lutte contre la fraude fiscale. En Italie, Rome consacre 11 000 fonctionnaires dans ce domaine et récupère 12 milliards d’euros par an. Nicolas Sarkozy, quand il a crée une cellule de régularisation pour une seule banque, HSBC en Suisse, la France a récupéré en un an 1,2 milliard d’euros. Il y a 30 à 40 milliards d’euros d’évasion fiscale récupérable en France.

Tout cela, la France peut le faire seule, elle n’a pas besoin de l’Europe, c’est du domaine de sa souveraineté. Le gouvernement français peut récupérer chaque année plus de 150 milliards d’euros par an. Il peut encore aller plus loin en respectant les traités et en finançant autrement sa dette. Au lieu d’émettre des bons du trésor sur le marché financier en attendant que le rapport entre l’offre et la demande fixe le taux auquel la France peut emprunter, Paris peut émettre des bons à taux fixe en disant par exemple 1% uniquement. Aux conditions actuelles du marché, les banques privées ne veulent pas emprunter à 1%, puisqu’elles peuvent prêter à 1,6 ou 1,7 % à l’Allemagne. Personne ne voudra d’une dette publique française à 1%, sauf que l’on a des banques françaises publiques qui suivent une politique publique de crédit et non pas une politique de rentabilité financière, ce qui serait très intéressant pour elles de prendre de la dette publique à 1%. Si on met cela en place, on récupère 30 milliards d’euros par an.

La France a donc la capacité de mobiliser très rapidement 200 milliards d’euros par an de ressources supplémentaires. Si elle n’en met que la moitié dans l’investissement écologique, social (PME), nous aurions 3 à 4% de croissance au bout de 2 ou 3 ans. Et si elle consacre le reste à la réduction de la dette publique, on aura comme résultat plus de réduction de déficits publics et de dette publique que prévu par le projet de François Hollande, sans aucune cure d’austérité avec un investissement massif qui permettra le développement des crèches, du ferroutage, des énergies renouvelables et comme cerise sur le gâteau, l’effondrement du taux d’endettement de la France. C’est possible et réaliste pour un seul pays.

Alain Bergounioux : Il faut au préalable se mettre dans une perspective historique. On ne peut pas toujours réinventer tout. Il y a toute l’expérience européenne du XXe siècle qui est derrière nous. Il n’existe pas de politique efficace et généreuse sans un équilibre entre l’économie de marché et la démocratie politique. C’est pour cela que l’expression s’attaquer à l’économie de marché doit tout à fait être précisée. Si on veut avoir des sociétés qui malgré tout ont été les moins mauvaises du monde, c’est parce que l’on a réussi à construire un équilibre marché-démocratie et la démocratie peut influer sur les marchés. Sur le fond, si on demandait ce qui reste de solide après des décennies de mouvement, c’est la citoyenneté démocratique ou républicaine en France. Il faut donc se placer dans la perspective de cet équilibre permanent entre marché et démocratie. Il faut donc travailler à l’équilibre dans ce qui avait fonctionné entre le marché et l’Etat, entre la compétitivité et la solidarité. C’est ce qui est bien évidemment plus difficile depuis les années 1970-1980. Pourquoi ? Car la mondialisation n’est pas un fait naturel. Il ne faut pas cependant sous-estimer les réalités matérielles – restons un peu marxistes – et technologiques. C’est une illusion de penser que l’on peut échapper à la compétition où il faut nécessairement rester dans le mouvement et se dire que nous appartenons à ce monde là. Ainsi, les dimensions internationales et européennes interfèrent avec la dimension nationale.

Je suis d’accord avec le fait que l’Etat-nation peut des choses. Et c’est une illusion de penser que la mondialisation a balayé les Etats, avec cependant moins de moyens qu’auparavant. Les Etats sont face à des limitations de moyens d’un côté et une obligation de rentrer dans des stratégies coopératives de l’autre. La France n’est pas la Malaisie. La France pèse sur le monde, contrairement à la Malaisie. La France a une économie largement interpénétrée avec le reste du monde. L’Etat peut donc faire des choses, mais je suis moins optimiste que Jacques Généreux sur l’addition de milliards et je pense cependant qu’il y a nécessité pour le gouvernement de trouver des ressources et c’est prévu (réforme fiscale, augmentation de certains impôts, lutte contre la fraude fiscale et réforme de structure, comme la séparation des banques d’affaires et des banques de crédit, la constitution d’une banque nationale d’investissements).

A côté de ces capacités d’action, il y a – et c’est un point de séparation avec Jacques Généraux – le fait que tout soit le plus possible négocié en Europe. Sur la taxation des produits financiers, qui vient d’être retoquée au G20, on ne peut avancer que si en Europe on a la France et l’Allemagne. Si on veut entraîner l’Allemagne sur ce point là, ce sera la résultat d’un accord global. On avancera sur la taxation des produits financiers si on est d’accord sur le type d’intégration budgétaire et sur la mutualisation de la dette et sur une convergence en matière de réforme des structures. On n’est pas au supermarché ! Les Etats importants ne peuvent pas agir unilatéralement. Nous sommes aujourd’hui dans des négociations globales.

Il faut tendre au maximum les rapports de force, trouver des alliés, construire des compromis, mais ce sont des compromis globaux. Et je ne pense nullement que l’Etat français pourrait tout seul ou avec très peu d’alliés, dans la durée, réussir une politique qui permette de construire une alternative. Car je crois qu’à ce moment là, nous sommes dans des situations fragiles et réversibles. Il y a des catégories qui pourraient se retourner très rapidement. Ce n’est pas parce que la gauche a gagné les élections qu’il n’y a plus aucun contre-pouvoir, qu’il n’y a plus la réalité de l’opinion française, qu’il n’y a plus la réalité des entreprises françaises. Personne ne peut se passer de la capacité d’investissement. On n’a donc pas nécessairement avec Jacques Généreux une différence majeure. On n’est pas en désaccord sur la perspective générale, sur les grands objectifs sur les équilibres à établir, mais nous avons une différenciation sur l’interpénétration, sur l’interaction du national, du régional et du mondial. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si j’ai voté « oui » au référendum en 2005 et lui « non ». Sans illusion. Je voyais bien les contradictions.

Les valeurs et l’identité du socialisme démocratique n’ont pas véritablement changé. C’est un idéal de citoyenneté démocratique pour pouvoir agir sur l’économie mais aussi sur la société, sur l’environnement. Mais nous sommes face à une période nouvelle où les moyens, les outils, les alliances sociales sont plus fragiles du fait de la fragmentation de la société. Il faut toujours penser, quand nous parlons de politique économique, qu’inévitablement il y a des réalités sociales. Ce n’est plus entre les élus et les chefs d’entreprises. Il y a une société et la situation est de plus en plus complexe en terme de coalition sociale. Ainsi, on voit bien où sont nos points de discussion de divergence et comment on définit la tâche au-delà du socialisme démocratique, comment se pose le problème de la gauche européenne.

Prenons l’hypothèse un instant où Siriza ait gagné et formé un gouvernement en Grèce. Il veut rester dans l’euro. Je suis d’accord avec le leader de Siriza quand il dit qu’il faut arrêter de baisser les salaires, mais il devra dire où il trouve les ressources. Le problème n’est pas seulement européen, il est aussi grec. Que fait-il par rapport à l’Eglise, aux armateurs ? Il faut construire un Etat et ce n’est pas simple. Je ne soupçonne absolument pas la sincérité des leaders de Siriza sur leur volonté de rester dans l’Europe mais quand on n’a pas les moyens de sa politique, cela se retourne en sens contraire car il est tout à faire illusoire de penser que les Allemands mais aussi d’autres peuples d’Europe du Nord accepteraient une politique sans contrepartie. Je trouve que cela aurait été très intéressant que Siriza gagne les élections. Cela aurait été risqué pour l’Europe mais très important car on aurait vu très concrètement ce que l’on fait. Je pense que Siriza aurait été obligé de se « social-démocratiser ».

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