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La République facultative de la droite décomplexée, par Christophe Girard et Guillaume Pigeard de Gurbert

Créé par le 18 mar 2010 | Dans : Gouvernement

Pour le pouvoir actuel, la lutte contre les discriminations ne peut donc être elle-même fondée que sur une discrimination minimale de principe : seul un Français d’origine peut en assurer la direction. Il est vrai que ses propres contradictions n’ont pas l’air de l’inquiéter. Le vrai problème n’est toutefois pas dans les incohérences internes à ce pouvoir. Il réside dans son fonctionnement qui est tantôt conforme à la Constitution, tantôt anticonstitutionnel.

Or le propre de notre Constitution, c’est que ses articles sont obligatoires et non pas facultatifs, comme le premier d’entre eux notamment qui dispose que la République « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». En conséquence, l’idée même de choisir ou d’écarter, pour quelque fonction que ce soit, une personne en tenant compte de son origine est anticonstitutionnelle avant même d’être scandaleuse.

Ce n’est pas une question de point de vue ni de jugement, c’est une question de droit, et de droit constitutionnel, donc de principe politique. On a le droit, au sein de la République française, de s’opposer, mais nul n’a le droit de le faire en dehors de la Constitution. La droite au pouvoir s’autorise du droit pour faire une leçon de républicanisme aux Français et aux Françaises de confession musulmane, mais elle n’hésite pas à se situer elle-même en dehors de la République.

Le nouveau mépris de notre République exprimé au sujet de la Halde s’inscrit dans une ligne politique initiée par le président lui-même dès juillet 2007 dans le discours de Dakar, qui pratiquait ouvertement le racisme d’Etat, invitant l’Africain à retenir la leçon de l’Occident, son colonisateur bienveillant lui ayant laissé ce trésor : le goût de la liberté qu’il n’avait plus qu’à cultiver. « L’homme africain », c’était déjà une abstraction raciste n’ayant de réalité que dans le cerveau de celui qui l’imagine.

Le discours de Latran de décembre 2007 piétinait ensuite la laïcité en la redéfinissant, c’est-à-dire en la dissolvant dans une perspective religieuse : « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur. » Pourquoi le président de la République française éliminait-il de son élan spirituel le rabbin et l’imam ? Parler comme il le fait dans ce discours du « désert spirituel des banlieues », c’est au passage nier l’islam, et c’est une abstraction dangereuse pour notre pacte républicain de toute façon.

Impossible dans ces conditions de traiter de « dérapages » les propos de Gérard Longuet et ceux de Brice Hortefeux sur les Auvergnats. Car c’est laisser croire qu’ils s’écartent de la ligne du pouvoir, alors qu’ils l’épousent au contraire. On ne s’étonnera donc pas si le spectre de l’extrémisme renaît de ses cendres, puisqu’on veille depuis le sommet de l’Etat jusqu’à ses bas-fonds à en entretenir le foyer, que le vent de la crise actuelle n’aura pas de mal à attiser.



Christophe Girard, adjoint au maire de Paris chargé de la culture, et Guillaume Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie.

Les cinq ressorts d’une « égoprésidence », par Laurent Fabius

Créé par le 15 jan 2010 | Dans : Gouvernement, Parti socialiste

Plutôt que d’une méthode, je parlerai volontiers de ressorts. Au commencement, il y a chez M. Sarkozy le mouvement, le culte du mouvement permanent. Chaque journée qui passe, chaque événement, personnalité ou dossier qui surgit lui fournit matière à mouvement.

Côté positif, une énergie incontestable. Côté négatif, un sentiment de tournis. A partir de l’idée juste que la France doit évoluer et qu’il revient au chef de l’Etat de donner l’impulsion, s’est installée une sorte de quinquennat de l’agitation, sans objectifs bien hiérarchisés ni vrais progrès constatés, en particulier dans le domaine économique et social.

Précarité, chômage, rapetissement du pays, qui ne sont pas dus qu’à la crise : voilà le constat. Conséquence : une confusion s’établit entre réforme et régression, qui éloigne les Français des changements pourtant indispensables. Le sarkozysme est d’abord un bougisme.

Deuxième ressort, l’importance des mots et leur détournement. Comme M. Berlusconi, M. Sarkozy s’est emparé des codes et des outils de la démocratie médiatique. Sa technique est double. D’une part, tenir toujours sur le feu trois ou quatre thèmes pour pouvoir, en fonction de la conjoncture et des sondages, privilégier l’un et passer les autres à la trappe. D’autre part, ramener toute décision à un principe apparemment incontestable, également testé par sondage puis martelé, fût-il sans rapport avec cette décision ou même en contradiction avec elle.

Ainsi la subordination de l’Assemblée nationale à la volonté présidentielle se transforme paradoxalement en « revalorisation du Parlement ». En réalité, quand l’opposition propose, la majorité n’écoute pas ; et quand la majorité s’affirme, l’Elysée généralement ne le tolère pas. De même la prise en mains directe de l’audiovisuel public par le président est rebaptisée « arrêt de l’hypocrisie ». La réintégration dans le commandement de l’OTAN est qualifiée de « fin d’une anomalie ». Quant aux cadeaux fiscaux envers les privilégiés, ils s’abritent derrière le principe faussement évident du « bouclier fiscal ». L’important n’est plus le vrai, le juste, l’efficace, mais de pilonner l’opinion. Le sarkozysme est aussi un – parfois talentueux – verbalisme.

Affidés et adversaires

Un troisième ressort, véritable colonne vertébrale du régime, consiste à favoriser les principaux intérêts financiers privés. A l’étranger, M. Sarkozy peut être audacieux. A l’intérieur, pas question de folâtrer : ce sont les fortunes dominantes et les banques – et non l’indispensable esprit entrepreneurial – qui sont choyées. De tous les présidents de la Ve République, il est celui qui aura le mieux protégé les énormes intérêts financiers privés et le moins l’argent public : les déficits sont abyssaux. Financièrement, le sarkozysme est un néoconservatisme.

Quant aux hommes, sa pratique consiste à les classer en affidés et adversaires, et à considérer que tout responsable peut être, sinon « acheté », du moins neutralisé. Cela s’appelle en politique intérieure « l’ouverture », en l’occurrence le débauchage, révélant une conception contestable de la politique. A l’extérieur, à côté de quelques initiatives bienvenues, les embardées se terminent souvent en échecs : difficile de changer trimestriellement d’allié privilégié. Un trimestre c’est l’Allemagne, un autre la Grande-Bretagne, tantôt les Etats-Unis, la Chine puis le Brésil. Le problème, c’est qu’on ne mène pas une politique étrangère comme un avocat d’affaires conclut des « deals ». Alors que le long terme existe et que la mise en perspective est indispensable, le sarkozysme est un court termisme.

Le chef de l’Etat recourt enfin périodiquement à de fructueuses ficelles électorales, à partir d’une réalité que la gauche n’a pas assez méditée : la France vieillit. Il est piquant que ce dirigeant prétendument hypermoderne soit surtout l’élu des plus de 65 ans. Quand approchent les échéances, peu lui importent certaines valeurs, notre tradition historique et les exigences du XXIe siècle ; il revient aux trois piliers sur lesquels ses victoires électorales ont été bâties : insécurité, immigration, identité.

Au total, la méthode de M. Sarkozy, c’est surtout… M. Sarkozy. L’intérêt général a cédé la place à une égoprésidence, de qui toute légitimité procède. Cette approche, qui n’a rien d’une gestion moderne, a fonctionné au début. Elle peut faire illusion un temps. Elle n’évitera pas, au nom même de la culture des résultats vantée par le chef de l’Etat, que de nombreux Français finalement constatent : beaucoup d’agitation, peu de résultats.



Laurent Fabius est député (PS) de la Seine-Maritime, ancien premier ministre, ancien président de l’Assemblée nationale.

Une évolution à rebours du service républicain de l’Education nationale, par Francis Daspe

Créé par le 09 jan 2010 | Dans : Education, Front de gauche, Gouvernement

Tribune & idées  Article paru le 8 janvier 2010 dans l’Humanité

Par Francis DASPE, président de
la Commission nationale Enseignement primaire et secondaire du Parti de Gauche (*)

La communication sarkozyste s’emploie à faire passer les différentes réformes gouvernementales comme des avancées indispensables à toute entreprise de modernisation et d’adaptation de notre pays. En dépit de ces manipulations de circonstance, les acteurs du mouvement social et les salariés ne se font pas abuser par ces discours dilatoires. Ils savent pertinemment qu’il s’agit de « contre-réformes » régressives, voire franchement réactionnaires au sens premier et plein du terme. Le secteur de l’enseignement illustre parfaitement ce qui traduit à la fois une imposture consternante et une dérive préoccupante. La connaissance du passé peut permettre de percevoir avec clarté le présent immédiat afin d’alerter nos concitoyens de cette réalité malheureusement sans équivoque. Quelques rappels historiques comparatifs sur les conditions d’organisation du corps des instituteurs en fournissent à cet égard un exemple édifiant. Cette organisation s’effectua principalement en s’émancipant, progressivement et non sans mal, de la tutelle de l’Église. Une étape véritablement déterminante est à retenir dans ce processus. À partir de 1854, le recteur d’académie nomma seul les instituteurs, les dégageant de la sorte du contrôle de l’Église et du « certificat de bonnes mœurs » que cette dernière délivrait.

On ne peut s’empêcher de rapprocher cette mesure du discours du Latran du président de
la République dans lequel il théorisait la supériorité intrinsèque du prêtre sur l’instituteur dans la transmission des valeurs, au motif qu’il manquera toujours au second « la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance ». C’était aussi dégager les instituteurs de l’ingérence des notables locaux par une mise à distance salutaire des intérêts privés et des agissements clientélistes dans le fonctionnement de l’école. Force est de constater que l’on se dirige aujourd’hui dans la direction inverse avec les projets d’autonomie qui voient le jour au travers de la mise en place des Epep (Établissements publics d’enseignement primaire) s’orientant vers un mode managérial ou avec la présidence des conseils d’administration des lycées confiée à des personnalités extérieures dites « qualifiées » (par exemple élus locaux ou chefs d’entreprise). Le prestige qui s’attacha aux instituteurs découla pour partie de la solide formation spécifique qui leur fut peu à peu accordée. Si les prémices datèrent de la loi Guizot de 1833 créant les Écoles normales, l’accélération décisive se produisit sous la 
IIIe République, sous laquelle l’acte d’enseigner devint un métier qui devait faire l’objet d’un apprentissage. La récente loi de recrutement et de formation des enseignants, connue sous le terme de « mastérisation », contrevient gravement à cette garantie élémentaire et à ce principe de bon sens en réduisant à la portion congrue le temps de formation, sous couvert d’économies budgétaires.
La IIIe République octroya également aux instituteurs un statut qui participa grandement à façonner leur image de « hussards noirs » de
la République.

En 1889, le corps des instituteurs intégra la fonction publique, portant à son terme le processus de sécularisation de l’institution scolaire. Cette fonctionnarisation représentait la condition sine qua non pour un exercice empreint de sérénité de leur métier. Depuis quelques années, nous assistons au contraire à une gigantesque entreprise de destitution de l’enseignant qui passe notamment par une volonté sourde de casser les statuts (les décrets de mai 1950 sont régulièrement dans le collimateur, que ce soit avec celui de Robien de 2006, le rapport Pochard de 2008 ou les versions successives de la réforme du lycée). Le recours de plus en plus systématique à des précaires (les fameux vacataires recrutés pour un contrat de droit privé de 200 heures, sous-payés pour être ensuite congédiés sans autre préavis) s’inscrit dans cette logique dévastatrice d’abaissement. Il est vrai que les libéraux ont fait du démantèlement de la « forteresse enseignante », une priorité.

La quasi-totalité des dernières dispositions ou intentions gouvernementales se situe résolument à rebours de l’évolution séculaire qui avait permis la structuration du service public de l’éducation nationale, institution de la République par excellence. Elles dessinent en creux un projet de société sans contestation possible rétrograde. Certes, nous ne sommes pas encore revenus au temps de Vichy qui décida de supprimer les Écoles normales considérées comme des foyers de sédition. Mais il convient d’affirmer avec autant de force qu’il existe davantage que de simples relents réactionnaires dans la politique éducative de l’actuelle majorité. Les remises en cause du droit de grève et la criminalisation de la contestation ne risquent-elles pas de donner des idées aux nostalgiques du serment d’allégeance que Vichy imposa aux enseignants ? Sans verser dans la dramatisation et l’anachronisme de mauvais aloi, contentons-nous de dire qu’il y a tout de même matière à s’alarmer.

(*) Secrétaire général de l’Agaureps-Prométhée (Association pour la Gauche républicaine et sociale – Prométhée). 

Identité nationale: que doit dire la gauche?

Créé par le 19 nov 2009 | Dans : Articles de fond, Gouvernement, Projet politique

 

Mercredi, 18 Novembre 2009 13:37

Tribune publiée sur le site de Mediapart : http://www.mediapart.fr/club/edition/les-invites-de-mediapart/article/181109/identite-nationale-que-doit-dire-la-gauche#

Pour les deux anciens ministres socialistes Marie Noëlle Lienemann et Paul Quilès, la gauche ne doit pas déserter le débat. Même si la manœuvre est électoraliste.

Tout a été dit sur la grossièreté de la manœuvre : le moment choisi pour parler de ce sujet sérieux et complexe -à quelques mois d’élections difficiles pour la droite- ; la problématique -des thèmes sélectionnés pour plaire à l’électorat d’extrême droite- ; la méthode -une fausse consultation, ignorant le Parlement, à partir d’un questionnement faussé et tendancieux- ; son maître d’œuvre – un renégat socialiste, ancien pourfendeur du sarkozysme et de ses inquiétantes dérives… Bref, tout concourt à disqualifier l’opération, dont la finalité électoraliste ne fait aucun doute.

La gauche a raison de ne pas se prêter au jeu politicien qui consiste à organiser des réunions dont le caractère superficiel et la finalité ne font aucun doute. Pour autant, elle ne doit pas se contenter de dénoncer la manœuvre, car elle peut la retourner contre ses auteurs, en requalifiant les enjeux et en refusant de se placer sur le terrain erroné et dangereux choisi par le « ministre de l’identité nationale et de l’immigration ». Héritière des conceptions universalistes et progressistes de notre histoire, elle doit répondre aux incertitudes nationales et démontrer que la politique du gouvernement est fondée sur l’exaltation des différences, la compétition entre groupes et communautés, le creusement des inégalités. La devise de la République, liberté, égalité, fraternité est vidée de sa force propulsive. 

Une crise d’identité ? Plutôt un manque de perspective d’avenir

Nos concitoyens voient bien que cette opération est un dérivatif pour éviter le débat sur les sujets brûlants: le chômage, les difficultés sociales, la désindustrialisation, les inégalités croissantes, la fiscalité et l’endettement, la remise en cause des services publics, la montée de la violence… Ils veulent des solutions concrètes à leurs problèmes, mais ils s’inquiètent de l’avenir de leur pays et de leurs enfants,  ils regrettent la perte de cohésion de la société et l’affaiblissement de la transmission des valeurs républicaines -auxquelles ils adhèrent très majoritairement- et ils aspirent à un projet commun qui porte une vision d’avenir, une perspective de progrès.

Car ils savent que l’identité nationale -si ce concept a réellement un sens- est d’abord la construction d’un espace politique autour de principes partagés, qui évoluent au cours du temps en s’enrichissant et autour d’une langue commune. Quand ce pacte n’est plus explicite, quand les promesses de progrès s’éloignent et que se creuse un fossé entre les principes et la réalité, le pays connait un lourd malaise et, d’une certaine façon, une crise d’identité.

La mondialisation libérale et la politique de Sarkozy menacent plus l’identité nationale que l’immigration

Expliquer ce malaise et cette crise à partir de la question de l’immigration est inacceptable et erroné. En réalité, c’est plutôt la mondialisation libérale qui tend à contester et à remettre en cause les principes républicains, fondateurs de notre identité nationale. Ceux-ci se sont forgés au cours de l’histoire, se développant et s’élargissant, souvent grâce à l’apport décisif de la gauche. Ces éléments majeurs du pacte républicain, qui constituent l’identité française aujourd’hui, s’appellent :
- la devise de la République: liberté, égalité, fraternité ;
- les droits de l’homme et du citoyen ;
- l’Etat, qui incarne l’intérêt général, garantit la cohésion nationale, prépare et garantit l’avenir du pays ;
- le peuple souverain, qui entend maitriser son destin ;
- la délibération collective, contre le pouvoir personnel ;
- le droit du sol;
- la laïcité ;
- l’école publique et l’attention au développement et aux droits de l’enfant
- la protection et la sécurité sociale ;
- les services publics, acteurs essentiels de l’égalité et garants des biens communs, en particulier des ressources naturelles
Qui ne voit que ces conceptions ont été mises à mal par la montée du libéralisme économique et la domination des conceptions anglo-saxonnes ?

Nicolas Sarkozy avait d’ailleurs clairement annoncé, au cours de sa campagne présidentielle, qu’il fallait rompre avec le modèle social français. Il s’est fait depuis le chantre de ces thèses, en sapant d’autres piliers de cette identité ou en prétendant la rénover : remise en cause de la laïcité (discours de Latran, Loi Carle, accord Kouchner/Vatican …) ; discrimination positive (tentative d’inscrire dans la constitution la reconnaissance des diversités !) ; accroissement de la dérive monarchique du pouvoir ; utilisation fréquente de propos « provocateurs », qui mettent à mal la vision humaniste que devrait promouvoir le chef de l’Etat. La Présidence de Nicolas Sarkozy est donc bien une menace pour l’identité française.

L’identité de la France, c’est la République

Plus largement, le problème vient surtout du fait que nos valeurs républicaines s’incarnent de moins en moins dans le réel et ne semblent plus orienter l’évolution de la société française. Comment convaincre que la devise inscrite sur nos frontons est notre ambition commune, quand les inégalités sociales s’accroissent, le racisme s’installe, la promotion sociale est stoppée, certains quartiers dérivent en ghettos, quand se développent les privilèges pour certains et se multiplient les handicaps pour les autres, quand l’héritage et la fortune transmise comptent plus que le travail et le talent de chacun, quand le mauvais exemple vient du haut et que la République est sans cesse convoquée pour imposer des contraintes, des limitations et de moins en moins  pour favoriser l’émancipation de tous ! Certains enragent, d’autres se résignent. Le pays est désorienté.Il est évident que l’intégration des populations immigrées est plus difficile, si le pays doute de lui-même, perd ses repères  et ne se donne pas les moyens de la réussir.

La France n’est ni un territoire unique, ni une nation ethnique

Le choix du terme « identité » est contestable, car il privilégie une vision intemporelle et statique de la nation : approche partagée par ceux qui nient l’apport permanent des immigrés à notre pays et ceux qui valorisent la référence à la terre « éternelle ». Tenter de rattacher cette identité à la terre est d’ailleurs assez cocasse. De quelle terre parle-t-on ? Celle de Philippe Auguste? De Louis XIV, qui lui ajouta quelques provinces étrangères comme l’Artois ou le Roussillon? De Napoléon Bonaparte, qui crut pouvoir l’étendre à toute l’Europe? Des colonies, de l’Algérie d’avant 1962?….Cela n’a pas de sens. La France n’a jamais été une réalité achevée, une donnée figée de la nature et de l’histoire. Ni territoire ni « esprit d’un peuple », la France est, comme l’a rappelé Fernand Braudel, un résidu, un amalgame, des additions, des mélanges.

Géographiquement, la France hexagonale est un carrefour entre des mondes  – continental, océanique, méditerranéen-, fait de centaines de micro-milieux, d’une mosaïque de paysages marqués par l’homme, lui-même contraint par la diversité des milieux. Il n’existe pas une France naturelle, mais des France géographiquement différentes. C’est encore plus vrai aujourd’hui, avec l’apport de l’outre mer.

La réalité démographique et ethnologique est, elle aussi, complexe et artificielle, faisant cohabiter les trois principaux mondes de l’Europe occidentale: germanique, celte et méditerranéen. La population française est – sur notre continent – celle qui a le plus précocement et le plus complètement brassé les ethnies.
Le pacte républicain est devenu le fondement déterminant de notre destin commun et le socle de l’unité de notre nation. C’est le 14 juillet 1790, au Champ de Mars, à Paris, que les représentants des provinces décidèrent de créer ce que Renan définissait comme « cette grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, qui crée une conscience morale qui s’appelle une nation ».

La gauche a une responsabilité historique

La France naît à chaque instant d’un contrat collectif et d’un combat permanent qui, s’il s’interrompait, ferait tout s’écrouler. Peut être cette «  fragilité » apparente inquiète-t-elle nos concitoyens, surtout lorsque personne n’éclaire plus l’avenir. Là est la tâche de la gauche.

Elle a imposé l’égalité dans notre devise, alors que la droite l’a toujours contestée, en tentant, récemment encore, de lui substituer l’équité. Elle a promu la fraternité, en alliant reconnaissance des droits individuels, des droits fondamentaux avec l’indispensable solidarité, la mutualisation des risques, le brassage social. Elle a porté en permanence l’élargissement de l’idéal républicain à l’ensemble des champs de la vie collective et singulièrement dans l’économie et le social.

Elle a toujours occupé une place déterminante dans les combats pour la liberté, dont certains reprennent, hélas, une singulière acuité, comme celui pour la laïcité, l’humanisme ou le développement des libertés publiques. Quant à l’internationalisme, c’est un des grands apports de la gauche, qui n’a jamais confondu la nation et le nationalisme, l’amour de la patrie et le repli sur soi ou le rejet des autres. Elle sait que, lorsque le nationalisme s’installe dans notre pays, il s’affaiblit, il recule et les problèmes intérieurs, les difficultés sociales s’accroissent. Elle sait aussi que la citoyenneté française n’exclut en rien la revendication de participer à une citoyenneté européenne et même l’espérance d’une citoyenneté mondiale.

L’épopée républicaine de notre pays n’est pas achevée. Elle constitue toujours un moteur  puissant pour nos concitoyens et elle conserve une force d’attraction indéniable dans le monde. On le voit bien, la crise et les bouleversements actuels requalifient  le modèle français, que le cycle ultralibéral a tant malmené. Y a- t- il dans notre pays une volonté politique suffisante pour engager cette reconquête ? Aurons-nous l’audace et le courage d’affronter le grand défi de l’égalité ?  Sans progrès vers l’égalité, le doute prendra le pas sur l’espoir. La gauche a, là, une responsabilité majeure et doit porter cette vision mobilisatrice de l’avenir. L’identité nationale a moins besoin de débat que d’action.

Marie Noëlle Lienemann et Paul Quilès, anciens ministres, animateurs du club Gauche Avenir

Entre les voix du Front national et celle d’un écrivain libre, il faut choisir

Créé par le 16 nov 2009 | Dans : Articles de fond, Gouvernement

Ne nous y trompons pas. La dernière saillie du député Eric Raoult contre l’écrivain Marie NDiaye est d’une extrême gravité. Elle aurait pu passer en d’autres temps pour le dérapage isolé d’un député en mal de réélection.

Mais son parti, majoritaire à l’Assemblée nationale, lui a aussitôt emboîté le pas. Et le ministre de la culture qui concevait, il y a quelques semaines encore, que son rôle était de prendre la défense des artistes, s’est lavé les mains de cette polémique « anecdotique » et « dérisoire », mettant au même plan l’offense et l’offensé et renvoyant dos à dos l’écrivain et le député… Pourtant le député ne s’était pas contenté d’exprimer « ce qu’il avait sur le coeur », mais il avait écrit une véritable lettre de dénonciation au ministre pour lui demander « ce qu’il comptait entreprendre en la matière » contre l’écrivain. 

Eric Raoult n’en est pas à son coup d’essai. Le 31 octobre, déjà, il avait justifié l’expulsion de Tunisie d’une journaliste du Monde, Florence Beaugé, sous le prétexte qu’il ne faut pas s’étonner « quand on fait de la provocation à l’égard du président Ben Ali », d’être « remis dans l’avion » à l’arrivée à Tunis. Eric Raoult, qui préside le groupe d’amitié France-Tunisie à l’Assemblée nationale, légitimait ainsi, selon Le Monde, « les attaques personnelles les plus farfelues et les plus ignobles, quotidiennement formulées dans la presse tunisienne » à l’encontre de la journaliste accusée tour à tour, d’être : « psychotique », « hystérique », « bonne pour la psychanalyse », « maléfique », et par-dessus le marché « idiote », sans compter, « c’est bien connu, volage »…

A l’encontre de Marie NDiaye, les propos d’Eric Raoult sont sans précédent. « Nous lui avons accordé le prix Goncourt parce qu’elle a du talent, a-t-il déclaré. Qu’elle soit moins militante. Maintenant qu’elle a le Goncourt, elle peut penser comme elle veut, mais, en l’occurrence, il faut qu’elle soit un peu l’ambassadrice de notre culture. »

Il faut entendre ce que recèle ce « nous », et ce qu’il exclut. Marie NDiaye visiblement n’en fait pas partie. Et nous alors ? Mais qui, nous ? Nous, les Blancs ? Nous, la droite ? Nous, l’Occident ? Ce « nous » « menacé par la haine de soi », selon les mots de Nicolas Sarkozy à La Chapelle-en-Vercors, jeudi 12 novembre ? Ce « nous » n’est-il pas cet obscur objet du débat sur l’identité française ? Qui fait partie de votre « nous », M. Raoult ?

Cette déclaration porte atteinte non pas seulement à la liberté d’expression d’un écrivain, comme on l’a dit ces derniers jours. Mais il met en cause la liberté tout court, celle qu’a tout citoyen de trouver en effet « monstrueux » – c’est l’adjectif employé par Marie NDiaye – de reconduire manu militari des Afghans dans leurs pays en guerre, « monstrueux » de traquer des enfants sans papiers dans les écoles maternelles. « Monstrueux » de criminaliser ceux qui prennent leur défense, comme aux pires heures de l’histoire de France. « Monstrueux » d’avoir tant valorisé l’expulsion, le rejet de l’autre, la clôture sur soi, qu’il est désormais plus coûteux pour la communauté nationale d’expulser que d’accueillir, d’honorer les statistiques de reconduites aux frontières que de respecter les lois de l’hospitalité.

Doit-on poursuivre ? « Monstrueuse » la législation sur les malades mentaux, la responsabilité pénale des mineurs, le tout-sécuritaire, les tentatives réitérées de fichage de la population, la traque des délinquants dès le plus jeune âge, la criminalisation des banlieues, la culpabilisation des chômeurs, la sanctuarisation du profit, la garde à vue pendant plusieurs mois de Julien Coupat, le culte de l’argent drapé dans la méritocratie…

« Monstrueux », encore, d’entendre le président de la République parler des liens charnels qui lient « l’identité nationale française » avec… la « terre » ! Et marteler le mot « terre » cinq fois en dix lignes de discours de peur que ne passe inaperçue cette référence explicite à « la terre qui, elle, ne ment pas », chère au maréchal Pétain en juin 1940. A force de chercher les « racines » introuvables de l’identité, on tombe sur les vieux cadavres, ceux d’une histoire mal enterrée, celle de Vichy.

L’anti-intellectualisme, le mépris des artistes et des intellectuels, font partie du code génétique de ce régime qui a besoin pour imposer ses réformes de traquer la critique jusque dans la langue… Un écrivain n’a pas d’autre citoyenneté que sa langue maternelle. Pas d’autre patrie que le langage dans sa diversité. Pas d’autre territoire à défendre que le pays sans frontières de sa langue. Comment s’étonner alors qu’il soit sensible aux déformations qu’on lui fait subir ? Marie NDiaye ne s’inscrit en rien dans la tradition de l’écrivain engagé, qui « dit le droit pour les autres » dans la lignée de Zola, Camus ou Sartre. Son engagement est « écoute » et « attention », un souci extrême pour la langue. Un gardien du vocabulaire, comme le disait André Breton.

Ce n’est désormais un secret pour personne : la langue du pouvoir s’est abaissée à des niveaux sans précédent. Le sarkozysme, comme l’inconscient lacanien, est structuré comme un langage. Ou plutôt il est « déstructuré » comme un langage ; c’est une zone de langage effondrée.

Ses attentats syntaxiques sont quotidiens. La liste est longue de ces violences verbales et de ses outrances, de ses lapsus et jeux de mots. Des métaphores guerrières (le « Karcher », la « racaille », le « croc de boucher ») en vulgarités (« casse-toi pauvre con »), de lapsus (les fameux « coupables » du procès Clearstream) en plaisanteries machistes ou racistes (les Arabes d’Hortefeux acceptables en petit nombre exclusivement ou Rama Yade qui ferait bien plus « couleur locale » dans le Val-d’Oise).

Cher Eric Raoult, entre la « culture » et la « terre », il faut choisir. Entre les voix du Front national et celle d’un écrivain rétif à tout embrigadement, il faut savoir celle qu’on veut entendre. Récemment le mur de Berlin est tombé et, avec lui, croyait-on, la tentation d’embrigader les artistes et les écrivains. La guerre froide est terminée depuis vingt ans, mais votre langage et sa rhétorique de la responsabilité, du patriotisme, des ambassadeurs culturels, continue à lui appartenir… comme lui appartient la « prudence » (de chat ou d’apparatchik ?) de notre ministre de la culture.

Nicolas Sarkozy voulait supprimer, dit-on, le ministère de la culture. Que ne l’a-t-il fait ? Il semble qu’il ne soit pas compatible avec son voisin de l’identité nationale et de l’immigration. Pourquoi ne pas lui donner un intitulé nouveau : « ministère de la réserve et de la modération » ? On le confierait à Eric Besson. Il aurait pour mission de récompenser les écrivains « modérés », amis du régime, envoyés dans des ambassades ou conviés à déjeuner, à qui l’on confierait des missions, des émissions de radio et des chroniques dans les journaux. L’élection du prix Goncourt serait soumise à son approbation. Alors la France, comme Marie NDiaye, n’habiterait plus la France. p



Christian Slamon est écrivain, ex-directeur du Parlement international des écrivains.

Christian Salmon

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