Monde arabe, Proche et Moyen-Orient

Articles archivés

Comprendre ce Moyen-Orient déchiqueté en proie à toutes les violences terroristes

Créé par le 17 jan 2016 | Dans : a-le quartier libre de Xavier Dumoulin, Monde arabe, Proche et Moyen-Orient

La presse française annonce au moins quatre vingt cinq civils tués dans une attaque de Daesch en Syrie. Samedi, les habitants d’Al-Baghaliyeh dans la province de Deir Ezzor ont été victimes d’une effroyable tuerie. Selon l’observatoire syrien des droits de l’homme, cinquante combattants du président syrien Bachar al-Assad auraient aussi péri dans ce combat ( la presse officielle syrienne portant à environ trois cents le nombre de civils massacrés!). Ce bain de sang survient alors que les forces  prorégime affrontent Daesh dans la province d’Alep.

Depuis le début de la guerre civile en Syrie, devenue de plus en plus complexe avec une multiplication des acteurs, deux cent soixante mille personnes seraient mortes et des millions poussées à la fuite.

La seule bonne nouvelle du jour, pour ce Moyen-Orient, c’est l’annonce de la levée des sanctions économiques contre l’Iran qui fait suite à l’accord nucléaire signé le 14 juillet dernier avec les Occidentaux. Cette première victoire du président Hassan Rohani se double d’une seconde : la libération de sept Iraniens détenus aux États-Unis, en échange de celle de quatre Irano-américains emprisonnés à Téhéran, dont Jason Rezaian, le correspondant du Washington Post en Iran.

Pour Georges Malbrunot du Figaro « ces deux avancées démontrent que la négociation avec les États-Unis, toujours décrits comme le «grand Satan» par les ultraconservateurs, fonctionne mieux que la confrontation prônée par les durs du système politico-religieux iranien. » et «  cette levée des sanctions ouvre la voie à l’annonce d’accords économiques que l’Iran peut désormais signer avec ses partenaires européens, notamment. »

 A onze jours de sa visite officielle en Italie puis en France, Rohani  aura des contrats à signer selon le ministre des Transports iranien qui annonçait que Téhéran allait acheter cent quatorze Airbus à la société européenne d’aéronautique, basée à Toulouse.

Il est vrai que la réalpolitik reste déterminante dans cette géopolitique du Moyen-Orient. On ne saurait s’en offusquer dès lors que cette vision stratégique est portée par une ambition de paix et de prospérité, ce qui n’est pas toujours, loin s’en faut, la perspective la mieux partagée. Les années Bush ont laissé en l’espèce un bilan catastrophique! Mais en la matière, après la gestion très gaullienne  du premier ministre de l’époque, Dominique de Villepin,  refusant de suivre les Etats-Unis dans le conflit armé en Irak, la diplomatie française des présidents Sarkosy et Hollande sait-elle aujourd’hui vraiment ce qu’elle veut?

Le dossier syrien illustre les virevoltes du quai d’Orsay avant que la priorité ait été donnée, avec raison, à la lutte contre Daesch  suite aux attentats de novembre dernier. Avec ce spectaculaire retournement enfin favorable, sous conditions, à l’intervention de la Russie, quand il y a peu encore, notre chef de la diplomatie entendait armer les opposants au régime de Bachar El Assad au risque de favoriser les bandes armées terroristes.

Quant à la politique arabe dans son ensemble, force est de constater un déplacement des relations au bénéfice d’une Arabie Saoudite, incarnation du fondamentalisme. Nos concitoyens ont ainsi bien de la peine à saisir les véritables enjeux qui traversent ces conflits dont la résolution paraît impossible dans cet enchevêtrement de causes et d’effets. Cette région du Moyen-Orient qui englobe les pays du Levant autour desquels se trouvent la péninsule arabique au sud-est, la Turquie au nord-ouest, l’Egypte au sud-ouest et l’Iran au nord-est, reste bien difficile à appréhender. Mais on retrouve des clés de lecture des conflits qui traversent ce Moyen-Orient en parcourant cet atlas du Moyen-Orient (1) rédigé par Jean-Paul Chagnollaud et Pierre Blanc. Ce dernier, enseignant chercheur en géopolitique à Sciences-Po Bordeaux et Bordeaux Sciences-Agro et rédacteur en chef de la revue Confluences Méditerranée, était vendredi dernier l’invité du cercle des travailleurs de Brocas les Forges dans les Landes.

Après avoir dessiné la carte et retracé l’histoire du Moyen-Orient, Pierre Blanc a présenté les quatre points incontournables qui donnent les clés de lecture des conflits en œuvre : l’arrière plan géopolitique, le passage de l’islamisme au djihadisme, les divisions religieuses au sein de l’Islam entre Sunnites et Chiites notamment et la question palestinienne.

Il faut remonter à l’effondrement de l’empire Ottoman pour comprendre l’incohérence de ces Etats sans nation et de ces nations sans Etat. La « malédiction pétrolière » a aiguisé, pour sa part, les appétits de puissance et instrumentalisé les Etats-Nations dans cette mosaïque ethno-religieuse avec l’émergence de l’islamisme, cette idéologie politique encadrant la société qui procède du religieux et conduit au Djihad. Les printemps arabes de 2011 avaient entamé la fin d’un cycle politique de cinquante ans en Egypte et dans ces régimes en voie d’épuisement. Ces révolutions signaient la fin du nationalisme arabe dans des Etats en proie à la corruption, à l’autoritarisme et à l’immobilisme et laissaient place à la victoire de Frères musulmans en Egypte à la suite d’une longue histoire d’émergence d’un islamisme qui travaille les sociétés arabes depuis un siècle.  Plus près de nous, les tensions régionales s’expliquent aussi par l’histoire des conflits en Egypte dans les années cinquante (le canal de Suez), en Afghanistan dans les années quatre vingt (les rebelles afghans contre l’URSS), dans les pays du Golfe (première guerre au nom du droit et deuxième guerre au faux prétexte de la prétendue détention d’arme nucléaire par l’Irak), en Syrie avec la guerre civile en œuvre, puis avec l’émergence, en juin 2014, de Daesch  - dont on connaît à présent toute la capacité de nuisance criminelle et terroriste en son sein et dans le monde -  . L’Arabie saoudite mérite un examen particulier en raison de sa place et de son influence dans la région tant du point de vue religieux que diplomatique. On doit aussi considérer la question palestinienne – toujours dans l’impasse malgré les accords d’Oslo de 1993 – qui concentre et nourrit ces fortes tensions régionales.

Ces efforts de recherche et de pédagogie autour des conflits du Moyen-Orient doivent être salués pour leurs qualités intrinsèques dans le domaine de la géopolitique mais surtout en raison de ces approches diversifiées particulièrement utiles dans cette période confuse qui fait place à tous les dangers. D’abord pour éclairer les gouvernants trop enclins à une politique de facilité sans vision prospective historique qui privilégie les intérêts économiques immédiats en réponse aux lobbies de toutes natures. Ensuite pour instruire les citoyens  de ces conflits qui ont à présent un retentissement très concret sur leur vie quotidienne et qui doivent se dégager d’une représentation simpliste,  avec un surdimensionnement du facteur religieux, communautariste et ethnique, quant la période exige une lucidité de tous les citoyens pour défendre le modèle républicain. Le sang froid et la raison ne sont-ils pas les meilleurs gages de capacité à faire face à toutes les régressions, d’où qu’elles viennent et quels qu’en soient les protagonistes?

Xavier DUMOULIN

(1) Pierre Blanc, Jean-Paul Chagnollaud;  »Atlas du Moyen-Orient Aux racines de la violence »; éditions Autrement, collection Atlas/Monde; 95 pages; janvier 2016

A lire sur le blog citoyen

Actes du colloque de la Fondation Res Publica : « Le Moyen-Orient dans la politique étrangère des puissances 

Le Maghreb et son Nord – Colloque de la Fondation Res Publica

Créé par le 28 déc 2015 | Dans : Blog du Che, Monde arabe, Proche et Moyen-Orient

 

Colloque du 17 février 2014.

Accueil   – 23/06/2014

Intervention de Jean-Pierre Chevènement, Président de la Fondation Res Publica, au colloque « Le Maghreb et son nord » du 17 février 2014.

Que peuvent-faire l’Europe et la France au Maghreb ?   – 23/06/2014

Intervention de M. Francis Ghilès, Senior Researcher au Centre d’Etude et de Documentation Internationale (CIDOB) de Barcelone, ancien correspondant du Financial Times pour l’Afrique du Nord, au colloque « Le Maghreb et son nord » du 17 février 2014.

Le Maghreb et son Nord. Perspectives sur Fond de Crise Mondiale   – 23/06/2014

Intervention de M. Walid Bel Hadj Amor, Directeur général adjoint du groupe Comete, Président du Centre tunisien de veille et d’intelligence économique, au colloque « Le Maghreb et son nord » du 17 février 2014.

Le Maghreb pont entre l’Europe et l’Afrique   – 23/06/2014

Intervention de M. Abderrahmane Mebtoul, Professeur des universités, expert international, au colloque « Le Maghreb et son nord » du 17 avril 2014.

L’intégration régionale : un impératif et non une option   – 23/06/2014

Intervention de Mostapha Bousmina, Chancelier de l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques, président de l’Université Euro-méditerranéenne de Fès, au colloque « Le Maghreb et son nord » du 17 avril 2014.

Débat final   – 23/06/2014

Débat final, animé par Jean-Pierre Chevènement, Président de la Fondation Res Publica, au colloque « Le Maghreb et son nord », le 17 avril 2014.

Hommage à Hocine Aït Ahmed : « le patriotisme aujourd’hui, c’est la démocratie »

Créé par le 28 déc 2015 | Dans : a-le quartier libre de Xavier Dumoulin, Monde arabe, Proche et Moyen-Orient

Dans sa livraison du 26 décembre, Le Monde évoque la disparition de Hocine Aït Ahmed,  « héros de l’indépendance algérienne, infatigable militant de la démocratie »…, cet intellectuel « aristocrate du socialisme »… « qui a toujours eu une âme de résistant, farouche militant de la culture » et de la question berbère liée au combat pour les libertés démocratiques…(1)

Né en 1926 dans une famille de notables kabyles, il milite à 17 ans au sein du PPA (le Parti du peuple algérien) et devient l’un des premiers chefs de l’organisation spéciale, branche militaire du mouvement de libération nationale, représentant du MTLD ( le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) au Caire et l’un des dirigeants du comité révolutionnaire qui déclencha l’insurrection du 1° novembre 1954 et constitua le noyau du FLN (Front de libération nationale)  dont il fut le représentant à la fameuse conférence des non-alignés à Bandoug. Ce diplomate de la révolution, ambassadeur auprès de l’ONU, est arrêté avec d’autres dirigeants révolutionnaires suite au détournement, par l’armée française, de l’avion qui le transportait vers Tunis le 22 octobre 1956. (2)

Libéré au moment du-cessez-le-feu (mars 1962), il refuse de siéger au bureau politique dès la fin juillet, rend son portefeuille de ministre d’Etat et s’exile à Paris puis en Suisse. Elu député de Sétif en septembre, il siège au parlement d’Alger comme chef de l’opposition. Il dénonce alors le régime policier puis la constitution « qui ne vise qu’à légitimer le pouvoir personnel » et « le FLN qui est une fiction et un parti coupé du peuple et de ses meilleurs cadres populaires ».

Il fonde le FFS (Front des forces socialistes)  qui devait organiser l’insurrection kabyle en 1963. Arrêté le 19 octobre 1964, Aït Ahmed est condamné à mort puis gracié. Il s’évade de sa prison le 30 avril 1966 et rejoint la Suisse. Il dénonce la dictature militaire de Boumediene.

Il retourne en Algérie après les émeutes populaires de 1988 puis croit bon de défendre le respect de la légalité constitutionnelle en 1991 alors que le coup d’Etat se prépare contre le  FIS vainqueur des législatives… Lors de l’élection présidentielle d’avril 1999, il se retire à la veille du scrutin pour dénoncer la fraude. En 2013, à l’âge de 86 ans, il renonce à la présidence du FFS. Il décède le 23 décembre 2015 à Lausanne.

Xavier DUMOULIN

(1) Le journal dont nous reprenons de très larges extraits sur ce blog citoyen, précise néanmoins qu’ « on a souvent, à tort, présenté l’homme comme le représentant des Kabyles. Hocine Aït Ahmed, dont le père était caïd et la famille liée au cheikh de la zaoula du village, à Aïn-El-Hammam en Haute-Kabylie, connaissait parfaitement la langue arabe.. Il n’a jamais été berbériste mais aura, au contraire, œuvré pour maintenir la question berbère dans le combat pour les libertés démocratiques. Une constante de son combat politique. »

« Le patriotisme aujourd’hui, c’est la démocratie », avait-il coutume de dire en affirmant qu’ « il faut démocratiser la société algérienne » pour qu’elle donne « l’exemple d’une intégration nationale de tous les Algériens fondées sur le droit à la libre expression de toutes les cultures. »

En 1976, dans son exil, Hacine Aït Ahmed a soutenu une thèse de doctorat sur « les droits de l’homme dans la charte et dans la pratique de l’OEA ( l’Organisation des Etats africains) ».

Auteur de plusieurs ouvrages, il a publié en 1983 aux éditions Sylvie Messinger, la première partie de ses combats (1942-1952) dans ses  » Mémoires d’un combattant – L’esprit d’indépendance » (239 p) dédiées notamment à sa mère, aux femmes algériennes « gardiennes de la culture populaire », aux militantes et aux militants. On regrettera l’indisponibilité du second volume après ce premier document politique d’une écriture très agréable, sobre et précise qui donne envie de fouiller les mémoires de ce chef historique de la révolution algérienne, enfant des hautes montagnes du Djurdjura.

(2) Arrestation  en même temps que Ben Bella, Boudiaf, Khider et Lacheraf dans le fameux détournement d’avion et détention en France de 1956 à 1962.

 

https://www.bing.com/videos/search?q=d%C3%A9c%C3%A8s+a%C3%AFt+hocine+ahmed+mohamed&view=detail&qpvt=d%C3%A9c%C3%A8s+a%C3%AFt+hocine+ahmed+mohamed&mid=2E99C5128F3E3CC2F3FA2E99C5128F3E3CC2F3FA&rvsmid=2F17A7BFE5C4D184F2892F17A7BFE5C4D184F289&fsscr=-2310

Regarder ci-dessus, en lien,  la vidéo en hommage au combattant de la liberté et des droits de l’homme et lire ci-dessous le discours de Hocine Aït Ahmed prononcé le 20 Mai 2009, à l’Université Paris Ouest, lors de la journée la d’études sur la guerre d’indépendance de l’Algérie, organisée par la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BIDC)
« Parler de la révolution algérienne pour un homme de ma génération, c’est parler de ce que je considère comme un motif de fierté universelle. Elle concerne, par-delà les nationalismes, tout individu ou groupe humain qui n’a pas désespéré de voir, comme dit la chanson, s’accomplir un idéal de justice et de liberté. Mais en parler aujourd’hui, c’est aussi saisir ce que l’histoire a de terrible et de douloureux. Non seulement à cause du prix payé pour que cet idéal, en l’occurrence l’indépendance algérienne, s’accomplisse. Mais aussi parce qu’une fois qu’un premier pas a été accompli, l’on voit l’immensité de la tâche qui reste.
 
La longue marche vers la liberté, la justice et la démocratie n’a fait que commencer avec l’avènement de l’indépendance. Et cette longue marche n’a cessé d’être contrariée. Un coup d’Etat suivant l’autre, une régression annonçant l’autre. Le vingtième siècle, pour l’Algérie comme pour le reste du monde, aura été tout à la fois le siècle des souffrances innombrables, de la dignité retrouvée et des promesses non tenues.
 
Le siècle qui commence aura, pour les jeunes Algériens plus que pour d’autres jeunes du monde, commencé sous le signe de ces promesses non tenues. Leurs souffrances sont différentes des nôtres. (J’appartiens à une génération à qui nul n’a rien promis). Le cheminement de cette jeunesse est par conséquent différent du nôtre.
La génération de la guerre d’indépendance nationale leur a légué une des vérités essentielles de la vie : S’être battu une fois pour la liberté n’est pas une garantie d’infaillibilité. Et sans rentrer dans les détails des usurpations nombreuses qui ont suivi la libération, même parmi ceux qui se sont sincèrement investis dans la lutte pour l’indépendance se sont manifestés les traits haïssables de l’autoritarisme.
Il n’est jamais utile de spéculer sur le passé ni de le réécrire à sa convenance. Ce qui importe c’est de le connaître et d’en méditer les leçons. Il est d’autant plus utile de connaître son passé, qui nous vivons une époque bien curieuse. D’un côté les colonialistes sont de retour et revendiquent sans vergogne  » les bienfaits de la colonisation «  ; Et, face à eux. Des pouvoirs corrompus et illégitimes font dans la surenchère nationaliste tout en remettant au goût du jour les pires méthodes coloniales dans la conduite des affaires nationales.
 
Un dernier mot, peut-être, pour ce peuple algérien qui a tant donné à une révolution qui n’aurais pas été possible sans lui. Une révolution qui s’est fourvoyée dès qu’elle s’est détournée de son peuple pour se focaliser sur le culte du pouvoir.
 
Je dédie mon témoignage à toutes celles et à tous ceux qui, aux quatre coins de l’Algérie et dans la diversité de leurs appartenances, sont restés fidèles à cette idée de liberté et de justice qui veut que les pouvoirs soient au service des peuples et non le contraires. »

Libye, Syrie, Ukraine : le Waterloo de la diplomatie française

Créé par le 02 nov 2015 | Dans : Articles de fond, Monde arabe, Proche et Moyen-Orient

                                        <i>La bataille de Waterloo, 18 juin 1815</i> - Clément-Auguste Andrieux

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Alors que Nicolas Sarkozy vient de rendre visite à Vladimir Poutine, Jean-Michel Quatrepoint compare deux diplomaties, la française et la russe. Il déplore l’absence de vision de la France sur le dossier syrien.

                                                           

                         


Jean-Michel Quatrepoint est journaliste économiste. Il a travaillé entre autres au Monde, à La Tribune et au Nouvel Économiste. Il a écrit de nombreux ouvrages, dont La crise globale en 2008 qui annonçait la crise financière à venir. Dans son livre, Le Choc des empires. États-Unis, Chine, Allemagne: qui dominera l’économie-monde? (Le Débat, Gallimard, 2014), il analyse la guerre économique que se livrent les trois grands empires qui règnent en maîtres sur la mondialisation.


LE FIGARO. – Nicolas Sarkozy a rendu visite à Vladimir Poutine dans sa datcha proche de Moscou, jeudi 29 octobre, et a prôné le dialogue entre la France et la Russie. Ce virage de celui qui a fait rentrer la France dans le commandement intégré de l’OTAN en 2007 vous surprend-elle? L’ancien président de la République devrait commencer par reconnaître ses deux erreurs. La première est la guerre de Libye: il est responsable de sa déstabilisation. Deuxièmement, c’est sous son quinquennat que son ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, et le Quai d’Orsay, ont tout fait pour faire partir Bachar el-Assad. Par la suite, François Hollande, Laurent Fabius et le Quai ont aggravé cet échec diplomatique. Ceci dit, Nicolas Sarkozy peut se féliciter de ses relations anciennes avec Vladimir Poutine. Lors de la crise géorgienne, il avait su maintenir le contact avec celui qui était alors Premier ministre, n’hésitant pas, déjà, à se rendre à Moscou. Comment qualifier l’attitude de la France en Syrie? C’est le Waterloo de la diplomatie française. Nous avons été exclus des dernières négociations. Les autres puissances se moquent de la voix de la France. Nous disposons, au même titre que l’Union européenne, l’Allemagne et l’Italie, d’un strapontin à la conférence de Vienne sur la Syrie ce vendredi. Les vrais décideurs sont en réalité la Russie et les Etats-Unis. Avec la réinsertion de cet Iran que la diplomatie française a tant ostracisé. Car le problème est bien plus complexe que la désignation des bons et des méchants. Si Assad est un dirigeant peu fréquentable, il est loin d’être le seul…

                                    Toute la diplomatie française s’est retrouvée en porte-à-faux ; sa tradition était de parler avec tout le monde et d’être un entre-deux, un médiateur qui facilite la résolution des problèmes de façon équitable.   

                           

D’autres pays avec lesquels la France entretient d’excellentes relations sont également dirigés par des «infréquentables». Dans cet Orient compliqué, prendre parti unilatéralement avec des idées simplistes comme nous l’avons fait était une erreur. Toute la diplomatie française s’est retrouvée en porte-à-faux ; sa tradition était de parler avec tout le monde et d’être un entre-deux, un médiateur qui facilite la résolution des problèmes de façon équitable. Là, nous avons choisi le camp le plus extrême qui soit puisque nous avons choisi comme alliés l’Arabie saoudite et le Qatar. On a adopté sans nuances la cause qatarie et saoudienne contre l’Iran et la Syrie. Aujourd’hui, l’Arabie saoudite, réaliste, s’asseoit à la même table que les Iraniens et discute avec les gens de Bachar. Nous sommes les dindons de cette farce tragique. Quel bilan dresser de l’action diplomatique de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères? Laurent Fabius a tout fait pour faire échouer les négociations sur le nucléaire iranien. Il a une part de responsabilité dans la crise ukrainienne. Il n’a pas veillé à ce que l’accord signé à Maïdan entre les Russes et les Ukrainiens soit respecté. On peut critiquer Fabius, mais la responsabilité incombe largement au Quai d’Orsay. La diplomatie gaullo-mitterandienne a connu son chant du cygne, en 2003, avec Dominique de Villepin. Beaucoup des diplomates du Quai, largement imprégnés par le courant néo-conservateur américain, n’ont pas apprécié le discours du Premier ministre à l’ONU sur la guerre d’Irak. En ce moment, ceux qui sont à la manœuvre sont les néo-conservateurs, qui ont dépassé leurs modèles américains! À vouloir imiter et servir les Américains et les Saoudiens, ils ne se font jamais respecter. Il est par ailleurs absurde de privilégier une relation avec un pays aussi petit sur le plan démographique et culturel que le Qatar, au détriment d’un pays de 80 millions d’habitants tel que l’Iran. Le développement économique de l’Iran comparé à celui du Qatar est sans commune mesure. Il se murmure que Laurent Fabius pourrait être nommé président du Conseil constitutionnel. Ségolène Royal est pressentie pour le remplacer. Ce choix paraît-il approprié? Mais il y a aujourd’hui un autre candidat pour le Conseil constitutionnel, Lionel Jospin. Et des négociations sont en cours en ce moment entre François Hollande et Jean-Louis Debré. Ségolène Royal était à Moscou en même temps que Nicolas Sarkozy, même si elle n’a pas été reçue par Vladimir Poutine à qui elle portait une invitation pour la Cop21… En réalité, le problème n’est pas le ministre des Affaires étrangères, mais l’administration qui le soutient et le président de la République. C’est ce dernier qui donne l’impulsion diplomatique. Il a choisi de nommer un ambassadeur à Moscou qui, bien que membre de la promotion Voltaire à l’ENA, n’est ni russophone ni russophile. La politique étrangère française se réduit-elle aujourd’hui à la diplomatie du climat? On a abandonné la diplomatie des droits de l’Homme puisque on a bien vu que tous les pays auxquels nous avons tenté d’apporter la démocratie ont été ravagés (Libye, Syrie…). Et qu’en Égypte, le maréchal Sissi a sauvé le pays des Frères musulmans en faisant peu de cas des droits de l’homme. Il a tout simplement appliqué le principe: pas de liberté pour les ennemis de la liberté. On a l’impression qu’après les droits de l’homme on s’est rabattu sur la diplomatie du développement durable. Il s’agit certes d’un enjeu important, mais on ne saurait limiter notre diplomatie à ce seul aspect des choses. Quand à la politique énergétique, on ferait mieux de valoriser ce qui reste un de nos points forts: le nucléaire. Et à relancer les recherches sur les futures générations de centrales. Quelle est la stratégie de la Russie en Syrie? La diplomatie russe emmenée par Sergueï Lavrov est réelle, réaliste et réfléchie. Après la crise ukrainienne qui les a mis en difficulté, les Russes ont réussi à se repositionner avec habileté sur la Syrie. À la fin du printemps, les Russes se sont rendu compte que l’armée d’Assad était exsangue. Des 300 000 soldats du départ, il n’en restait plus que 150 000. Cette armée a été minée par les désertions des sunnites, passés dans les rangs de Daech, al Nosra ou de l’Armée syrienne libre, et les morts. Les 250 000 morts dont on nous parle sont dans tous les camps: l’armée régulière, les groupes djihadistes et les civils. Le flux migratoire que l’on connaît en Europe s’est accéléré à partir de juin 2015. Une partie des Syriens favorable au régime craignant alors que Bachar el-Assad soit défait, a choisi de s’exiler. Les Russes ont choisi de ne pas lâcher Assad pour plusieurs raisons. Dans les rangs de Daech, il y a 5 000 Tchétchènes, peuple musulman qui vit au Sud-Ouest de la Russie aux tendances séparatistes et islamistes. Si l’État islamique installe son califat, il y un risque majeur de déstabilisation de tout le Caucase. Ensuite, les Russes perdraient la base navale de Tartous qui leur est essentielle pour assurer leur présence en Méditerranée. Tout comme il était vital pour eux d’avoir une large ouverture sur la mer Noire. L’annexion de la Crimée visait d’abord à récupérer la base navale de Sébastopol. Mais Moscou venait de résigner une concession de trente ans avec l’Ukraine pour sa base navale… Oui, mais les Russes n’avaient plus confiance. L’évolution en Ukraine, le jeu trouble des États-Unis et de certains États européens leur ont donné à penser que cet accord pouvait être rompu du jour au lendemain. Ils ont donc préféré se servir avant d’être éventuellement mis à la porte. Par cet accès à la mer Noire, les Russes conservent une ouverture sur la mer Méditerranée. Il y a également une explication religieuse au soutien affiché à Assad. Bachar et son père ont protégé les minorités religieuses chrétiennes, orthodoxes, comme Saddam Hussein en Irak. Hussein, qui était sunnite – une minorité sunnite dirigeait d’une main de fer l’Irak, à majorité chiite – a préservé le million de chrétiens irakiens. Son ministre des Affaires étrangères, Tarek Aziz était précisément un chrétien. A contrario en Syrie, une minorité alaouite, variante du chiisme, gouverne, avec l’appui des chrétiens (5% de la population), une majorité de sunnites. Mais les Assad, comme Sadam Hussein, venaient du parti Baas, où les influences socialistes et les liens avec l’URSS étaient importants. La Russie de Poutine ne veut pas être exclue d’un Proche-Orient où l’URSS avait des alliés, au premier rang desquels la Syrie. Comment les Russes ont-ils procédé? La prise de Palmyre par Daech en mai a accéléré le cours des choses ; même si cette prise est d’une importance stratégique secondaire, le poids symbolique s’est lourdement fait sentir. Le mouvement diplomatique opéré par le Kremlin a consisté à traiter avec les Saoudiens, avec le discret appui de Washington, et à les amener à rediscuter avec le régime syrien. Le 18 juin dernier, Poutine a reçu à Moscou le prince Mohammed ben Salmane, ministre de la Défense et vice-Premier ministre saoudien. Ils se sont mis d’accord sur une reprise du dialogue avec la Syrie. Les Saoudiens ont posé comme condition que la rencontre avec les Syriens se déroule à Riyad. Ces derniers ont accepté et envoyé leur numéro deux, le patron des services de renseignement, Ali Mamlouk, pour rencontrer Ben Salmane à Riyad. Chacun a vidé son sac. Les Syriens ont reproché aux Saoudiens de ne plus privilégier un comportement collectif — comme au temps où Égypte, Syrie et Arabie saoudite étaient les meneurs de la diplomatie du monde arabe -, d’armer leurs opposants et de briser ce lien qui les unissait en leur préférant les Qataris. Les Saoudiens, de leur côté, ont reproché aux Syriens leur proximité avec le régime iranien. Mais ils s’étaient reparlés ce qui était l’essentiel.

                                    Les Russes ont ensuite préparé conjointement une habile stratégie diplomatique, pour se garantir un maximum d’alliés, et une offensive militaire dans la région.   

                           

Les Russes ont ensuite préparé conjointement une habile stratégie diplomatique, pour se garantir un maximum d’alliés, et une offensive militaire dans la région. Leur but était de dégager l’étau qui enserrait Assad. Par conséquent, ils ont frappé d’abord ceux qui étaient directement à son contact, en l’espèce al Qaïda et al Nosra, et non Daech. Il est logique qu’ils aient frappé en premier lieu ceux qui menaçaient directement le régime syrien. Puis dans un deuxième temps, ils se sont plus largement attaqués à Daech. Les Russes ont-ils une solution de rechange s’ils ne parviennent pas à maintenir Assad au pouvoir? Effectivement, leur idée initiale est de former un bloc uni – États-Unis, Turquie, Arabie saoudite, régime syrien, Iran – contre Daech. À l’évidence, ils ont expliqué à Assad, lors de sa récente visite à Moscou, qu’à terme il devrait quitter le pouvoir, si c’était la condition d’un accord politique, du maintien de l’intégrité du pays et d’un front uni contre Daech. Mais si ce plan A échoue, leur plan B consiste en une création d’un réduit alaouite sur la bordure méditerranéenne, autour de Lattaquié et Tartous, dont ils protègeraient les frontières contre l’EI. Les Russes soutiendraient le réduit alaouite comme les Américains ont soutenu Israël. Ce qu’il faut souligner c’est que les Russes, bien que touchés par la crise économique, sont encore capables de déployer une stratégie diplomatique de grande ampleur. La Russie compte peu économiquement, c’est l’échec de Poutine ; il n’a pas réussi à reconvertir une économie de rente pétrolière et minière en une économie moderne. Mais diplomatiquement, elle a complètement repris pied sur le champ diplomatique depuis la fin de l’URSS.

Actes du colloque de la Fondation Res Publica : « Le Moyen-Orient dans la politique étrangère des puissances »

Créé par le 31 oct 2015 | Dans : Blog du Che, Monde arabe, Proche et Moyen-Orient

Les actes du colloque du 29 juin 2015 sont en ligne sur le site de la Fondation Res Publica.


Actes du colloque de la Fondation Res Publica : "Le Moyen-Orient dans la politique étrangère des puissances" Actes du colloque de la Fondation Res Publica : "Le Moyen-Orient dans la politique étrangère des puissances"
  • Accueil de Jean-Pierre Chevènement, Président de la Fondation Res Publica.
  • Introduction de Loïc Hennekinne, ambassadeur de France, membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica
  • Conclusion de Jean-Pierre Chevènement, Président de la Fondation Res Publica
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