Emmanuel Maurel : « Fabien Roussel incarne cette gauche qui sait où elle va et pour qui elle se bat »

Créé par le 10 mar 2022 | Dans : Battre campagne

ENTRETIEN dans l’HUMA

Le député européen Emmanuel Maurel annonce son soutien à la candidature communiste à la présidentielle. Son parti, la Gauche républicaine et socialiste, l’a décidé à « une très large majorité » lundi soir.

Publié le

Mardi 8 Mars 2022

 

Ce jeudi à l’occasion du meeting de Fabien Roussel au Cirque d’Hiver, à Paris, le député européen Emmanuel Maurel prendra la parole aux côtés de la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann. Tous deux sont dirigeants du parti de la Gauche républicaine et socialiste (GRS) qui a officiellement décidé lundi soir « à une très large majorité » de soutenir le candidat du PCF à la présidentielle. Élu en 2019 sur la liste FI, Emmanuel Maurel explique les raisons de ce choix.

Quelles raisons ont présidé au choix de votre formation de soutenir la candidature de Fabien Roussel ?

J’ai toujours combattu les institutions de la Ve République à la fois archaïques et infantilisantes, mais c’est une élection importante et il fallait faire un choix. Nous nous étions reconnus dans les propositions d’Arnaud Montebourg qui n’a pu aller au bout. Dès lors, nous avions un parti, des élus, des militants qui ne voulaient pas rester l’arme au pied. Nous avons décidé de faire un choix de conviction qui s’est portée sur la candidature de Fabien Roussel parce qu’elle jette les bases d’une gauche de rupture, de combat, à la fois solide sur ses fondamentaux et tournée vers l’avenir. C’est un choix qui n’allait pas de soi car, pour un très grand nombre d’entre nous, on vient de la famille socialiste, mais sa vision de la France et de sa place dans le monde nous correspond assez bien. Surtout, l’ambition au cœur de sa campagne est de reconquérir le cœur et les têtes des classes populaires. Fabien Roussel incarne cette gauche qui sait où elle va et pour qui elle se bat.

À un mois du premier tour et dans un contexte que bouscule la guerre en Ukraine, quelles priorités s’agit-il de défendre dans la campagne ?

À la fois avec la pandémie et la guerre, on entre dans un monde nouveau et dangereux où nombre de questions stratégiques se posent. Par exemple, la pénurie de blé, de pétrole et de gaz qui s’annonce pose celle de la souveraineté énergétique comme alimentaire. C’est précisément l’angle choisi par Fabien Roussel depuis le début de cette campagne alors que le Covid avait déjà mis en lumière cette interdépendance très grande. Les fondamentaux de la gauche, parfois un peu oubliés, doivent aussi être à l’ordre du jour comme la priorité au pouvoir d’achat et au salaire, la promotion des services publics, la réindustrialisation. Face au changement climatique, la question d’une écologie populaire, qui met à contribution les plus riches sans être punitive pour les autres, est absolument fondamentale. Nous sommes également un courant républicain attaché à la laïcité, dont je trouve vital qu’elle soit posée avec autant de force et de vigilance.

Quels enjeux se jouent à gauche à l’occasion de ce scrutin ?

Une élection est toujours un moment de vérité et annonce toujours des reconfigurations. Celle-ci le sera aussi. Il me paraît important d’avoir une gauche résolument tournée vers la transformation sociale qui soit, à défaut d’être majoritaire, motrice dans le pays. La campagne doit être une première étape d’une recomposition de la gauche avec des partis plus en phase avec le mouvement social et syndical, clairs sur le rôle de l’État dans la vie économique et sociale, sur la volonté de limiter la société de marché.

Sortir des politiques mortifères

Créé par le 02 mar 2022 | Dans : a2-Blog-notes politique de XD

Depuis l’explosion de Tchernobyl puis, quelques années plus tard, celle du glacis soviétique avec l’écroulement de l’URSS, l’Ukraine concentre plus que jamais des problèmes cruciaux pour son propre avenir et celui d’un monde qui tourneboule.

La folle géostratégie poutinienne, dans la continuité du « chauvinisme grand russe » et de sa volonté hégémonique, a pris prétexte du gel des accords de Minsk pour réengager ses forces militaires dans une opération aussi meurtrière qu’insensée dans cette république la plus riche et la plus peuplée de l’ancienne zone soviétique. Nous partageons l’émotion et l’indignation devant cette violence, sans renoncer à une recherche de solutions de désescalade à la hauteur des enjeux de la région, en dénonçant avec nos amis de Respublica la géopolitique guerrière de l’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1) et en défendant une logique de paix prônée par ailleurs avec justesse et force argumentation par les candidats J.L Mélenchon et F.Roussel.

Dans son « histoire du monde depuis 1945 », le professeur émérite, spécialiste des questions internationales, Charles Zorgbibe, dénonce « l’hubris des élargissements successifs de l’OTAN » (2). On trouve dans les pages de l’ouvrage précité du professeur de relations internationales les éléments sur la gestion occidentale de cette affaire. Les critiques bien connues d’Hubert Védrine et de Jean-Pierre Chevènement, rejoignaient très largement cette approche quand ils ont eux-mêmes pratiqués la diplomatie de la France avec la Russie, le premier en tant que ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Jospin, le second en tant que représentant de la Russie auprès des présidents Hollande et Macron, ce président en fin d’exercice que Chevènement entendait encore convaincre d’approfondir l’ouverture envers la Russie déjà en œuvre dans le processus de Normandie en vue de faire appliquer les accords de Minsk entre la Russie, l’Ukraine et les représentants des régions du Donbass… Jean Elleinstein, éminent spécialiste de l’URSS et de la Russie, souligne dès 1992, dans son histoire « D’une Russie à l’autre » (3), que « la capacité de résoudre pacifiquement les litiges entre la Russie et l’Ukraine constitue la question la plus importante de la situation dans l’ex-Union soviétique et pour le monde lui-même ». Le regretté historien décrit dans son livre cette Ukraine, «riche en charbon et en fer, ses structures économiques (qui) ressemblent à celles de la France des années cinquante, sauf que plus de cinquante ans de kolkozes et de sovkozes ont détruit en partie les terres noires qui étaient parmi les plus riches du monde. » Il observe qu’en « Russie comme en Ukraine, l’environnement a été massacré par une politique à courte vue et indifférente aux rapports de l’homme avec la nature. Les êtres humains ont été tués ou totalitarisés, les nations brimées et la nature abîmée. Tchernobyl est à cet égard une réalité et un symbole. ».

Cette correspondance entre les risques militaires et environnementaux illustre l’intrication des problèmes à l’heure d’une nouvelle alerte sur le danger du recours de la Russie à l’arme nucléaire, menace proférée cyniquement en guise d’intimidation par l’autocrate russe qui vient d’envahir la zone de Tchernobyl. Au plan mondial, les risques de désastre écologique, liés au réchauffement climatique, conjugués avec le péril de l’arme atomique questionnent les conditions de la sécurité des peuples et des nations. Ces questions appellent des réponses équilibrées prenant par tous les bouts les problématiques de la paix et de la sécurité en donnant la priorité à la reconquête de la souveraineté des peuples. Politique et diplomatique d’abord mais aussi culturelle, alimentaire, sanitaire ou industrielle dans des coopérations internationales rendues plus que jamais nécessaires en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Dans ces contextes chargés d’enjeux vitaux il faut réactiver les instances d’Organisation des Nations Unies ou de coopération et de sécurité en Europe quand la situation appelle un changement radical dans la gouvernance du monde. Contre le redéploiement de l’OTAN sur de nouveaux territoires ou la fuite en avant dans la mondialisation néolibérale, nous devons faire preuve de capacités à arracher le monde à ses tropismes.

Que peut la France dans cette perspective d’émancipation ? D’abord, garder toute sa place au sein des instances des Nations Unies et préserver sa diplomatie et son influence dans la fidélité à ses alliances mais pour mieux réorienter l’Europe en la matière en se défiant des velléités fédéralistes voulant substituer le vote à la majorité sur les questions majeures requérant aujourd’hui un vote unanime dans les instances européennes. Ensuite, pour faire court, retrouver les marges d’actions pour la reconquête des souverainetés en dénonçant autant qu’il le faut la primauté de « la concurrence libre et non faussée » au cœur des traités européens et mettre en œuvre sur les territoires des politiques de développement soutenable coordonnées dans une planification écologique démocratique. Dans ce sens le refus d’une écologie punitive doit concilier les défis « des fins de mois et de la fin du monde » en soutenant le pouvoir d’achat et en promouvant le cadre et le mode de vie des classes populaires. Remettre celles-ci au cœur d’un projet pour la France constitue un enjeu majeur de ces élections présidentielles. On cherchera la saine émulation dans ce sens dans une gauche républicaine, sociale, écologique, démocratique et laïque qui saura œuvrer pour le rassemblement populaire autour de ces enjeux en se défiant tout à la fois d’une républicanisme abstrait, d’un gauche identitaire et différentialiste et d’une écologie coupée des préoccupations populaires.

Xavier DUMOULIN, le 1°mars 2022

(1)Respublica du 27 février 2022 Le réseau de la gauche républicaine, laïque, écologique et sociale

(2)Charles Zorgbibe, Une histoire du monde depuis 1945, 2017, pp 371-374 notamment. L’auteur rappelle l’enchaînement des faits depuis le 21 novembre 2013 avec le mouvement de Maïdan quand « de grandes manifestations rassemblent démocrates et libéraux pro-occidentaux, auxquels se mêlent quelques groupes néonazis » sur la place centrale de la capitale ukrainienne. « La réplique de la Russie sera double : la Crimée vote son rattachement à la Russie le 16 mars 2014 ; sur le flanc est de l’Ukraine, les deux oblasts de Donestsk et Louhansk, qui constituent le Donbass, se soulèvent et se proclament Etats fédérés de la nouvelle Russie – dans le premier cas, il s’agit d’une annexion par la Fédération de Russie, qualifiée d’illégale par les occidentaux, dans le second, d’une sécession de facto de l’Ukraine, non officiellement reconnue par Moscou. Pour les Etats occidentaux, la Crimée et le Donbass doivent réintégrer l’Ukraine ; des sanctions économiques sont imposées à la Russie, accusée d’avoir attisée, par « une action délibérée de déstabilisation », une guerre civile larvée dans le Donbass – avec pour conséquence l’effondrement du prix du pétrole, qui représente la moitié des exportations et ressources budgétaires russes, la perte par le rouble de la moitié de sa valeur et une baisse considérable du taux de croissance de la Russie »

(3)Jean Elleinstein, D’une Russie à l’autre Vie et mort de l’URSS, mai 1992, pp 717-718 notamment.

Hommage de Jean-Pierre Chevènement à Jacques Fournier (1929- 2021) prononcé au Conseil d’Etat

Créé par le 18 nov 2021 | Dans : Blog du Che

Chers camarades,

Dans cette éloge de Jean-Pierre Chevènement à Jacques Fournier nous relisons une belle page d’histoire et de philosophie politique qui met en relief le militant récemment disparu et le serviteur de l’État, « un État qui pouvait être régulateur, au service de la justice sociale et de la paix civile ».

Dans ces temps de confusionnisme et de simplisme, quand les visions trop binaires et les raccourcis dogmatiques prennent le pas sur les analyses concrètes d’une réalité objective et privilégient, à la façon d’un Rosanvallon, l’analyse « des épreuves de la vie » pour  une « redéfinition de la question sociale », la praxis de Jacques Fournier, jadis co-auteur du Traité du social avec Nicole Questiaux, reste une grande référence pour accomplir notre grande ambition militante : celle de partir du réel pour aller à l’idéal.

Xavier Dumoulin

Hommage de Jean-Pierre Chevènement

 
Monsieur le vice-président du Conseil d’État, mesdames et messieurs les présidents et membres du Conseil d’État, chers enfants, parents, proches, chers amis de Jacques Fournier, mesdames et messieurs,

Si Jacques Fournier n’avait pas eu naturellement dans le sang l’esprit militant, nous ne nous serions pas rencontrés. C’était dans les Hauts-de-Seine, à peu près au milieu des années 70. Jacques à l’époque animait un groupement d’action municipale. Cela correspondait à l’air du temps qui renvoyait à l’autonomie, ce qu’on appelait l’autogestion, l’idée que les gens doivent se prendre en mains eux-mêmes. Pour Jacques Fournier il était important d’être non pas seulement un fonctionnaire scrupuleux au service de l’intérêt général, mais aussi de prendre parti sur la manière dont celui-ci se définissait. Il fallait entrer dans le débat public, être pleinement un citoyen en étant un militant. Ce mot n’avait rien de péjoratif et ne l’empêchait pas d’être un homme absolument rigoureux, auquel on ne peut pas faire un procès d’esprit partisan parce que Jacques était l’intégrité même. Il écoutait toujours les arguments et puis répondait, et il donnait une grande leçon à tous ceux qui, plus jeunes – comme moi, nous avions une dizaine d’années de différence d’âge –, respectaient déjà en lui l’ancien élève de l’ENA bien sûr mais aussi le Maître des requêtes au Conseil d’État et le Commissaire du gouvernement respecté qu’il était peut-être déjà à cette époque-là.

 
J’ai gardé le souvenir d’une puissante personnalité dans ce département des Hauts-de-Seine où il avait ses attaches et où il militait. Son regard s’était naturellement tourné vers le CERES où se réunissait une ardente jeunesse à la recherche de causes qui justifiaient qu’on se dévoue pour elles. A l’époque, l’union de la gauche apparaissait comme une idée assez riche parce que certains ont perçu très tôt le potentiel que représentaient à peu près un cinquième de l’électorat français – un peu plus même – et la possibilité de libérer cette énergie d’une manière positive à partir de laquelle s’érigerait un grand Parti socialiste, neuf dans ses idées. C’est pour cela que nous nous battions.

La sympathie fut immédiate entre Jacques, sa famille et moi-même. J’ai appris à le connaître. Jacques est né à Épinal, mais il a passé sa jeunesse en Algérie. Je crois qu’il doit beaucoup à l’expérience de son père, médecin de colonisation, c’est-à-dire en fait directeur d’un hôpital de campagne, dans la région de Mostaganem, au contact des souffrances et du vécu de la population algérienne à laquelle il est toujours resté très attaché. Il aimait son pays natal et il aimait aussi le peuple fier et généreux qu’est le peuple algérien, en dehors de toute autre considération dont je vous fais grâce. Ce n’est donc pas un hasard s’il épousa en premières noces Jacqueline Tazerout, qu’il avait rencontrée sur les bancs de la Sorbonne et qui était la fille du grand intellectuel algérien Mohand Tazerout. Ce n’est pas un hasard non plus si un des derniers livres qu’il a écrits est consacré à l’Algérie, L’Algérie retrouvée, 1929 (c’est sa date de naissance) – 2014 (c’est la date de parution de l’ouvrage).

Nous n’étions pas toujours d’accord sur tout, Jacques avait ses idées. Je dirais de lui qu’il était plus social-démocrate que moi, encore que cela ne veut plus rien dire. Jacques retenait l’attention par cette générosité qui émanait de toute sa personne, par son regard attentif, sa parole précise et mesurée, et par un parti pris de modestie qui était d’autant plus méritoire qu’il ne parvenait pas à dissimuler l’intelligence supérieure qui était la sienne. Je me trouvais secrétaire national du Parti socialiste aux Etudes et au Programme, et à ce titre j’avais pressenti à un moment Jacques Fournier et Nicole Questiaux pour préparer quelques mesures, les mesures dites de « l’après 10 mai », cadeau qui fut fait à Pierre Bérégovoy, secrétaire général de l’Elysée ou plus précisément directeur de l’antenne présidentielle après l’élection de François Mitterrand en 1981. Je m’avance sur une terre inconnue, c’est la découverte réciproque de François Mitterrand et de Jacques Fournier. Je crois que François Mitterrand a très vite percé, sous ce parti pris de la modestie, les immenses qualités de Jacques Fournier et il a deviné le très grand serviteur de l’État qu’il pouvait être. Jacques Fournier a très vite pris la mesure de la personnalité de François Mitterrand, dont il a dit quelque part qu’il avait dominé la période de sa stature. Je ne dirai pas le contraire.

Je ne veux pas empiéter sur un domaine qui n’est pas celui qui m’a été assigné, et plutôt que de m’étendre sur la personnalité si attachante que fut celle de Jacques Fournier, je voudrai vous parler plus précisément de l’homme engagé. Homme engagé car il devint très rapidement le responsable du CERES des Hauts-de-Seine, et je crois me souvenir qu’il a conduit plusieurs batailles électorales, à Saint-Cloud, peut-être à Sèvres ou à Antony … Je ne me rappelle plus très bien. Pour moi les Hauts-de-Seine ce n’est pas terra incognita, mais presque ! Jacques était tout à fait conscient que l’union de la gauche recelait un très grand potentiel, encore fallait-il l’organiser, le faire mûrir, lui donner la forme des institutions. C’était ce qu’il était le mieux capable de faire.

J’évoquais tout à l’heure le côté social-démocrate, mais cela ne veut plus rien dire aujourd’hui social-démocrate. À la fin du XIXème siècle, c’était le SPD, la réunion politique des classes laborieuses, déjà syndicalisées… Cela n’empêchait pas les débats de traverser, le entre Kautsky et les marxistes d’une part, et puis d’autre part les possibilistes ou réformistes, le courant Bernsteinien, du nom de Bernstein qui considérait qu’en matière de socialisme le mouvement était tout et que l’objectif ou le programme ne valait pas la mobilisation à laquelle il donnait lieu. Il y avait cette définition de la social-démocratie qui primait dans la Deuxième Internationale. C’étaient les vents dominants. Mais le mot « social-démocrate » signifiait autre chose en Russie où le POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie) se divisait entre les Bolcheviks de Lénine et les Mencheviks de Plekhanov et de Martov dont nous nous sentions plus proches puisque nous étions partisans d’un socialisme mûri au sein du capitalisme et qui serait réglé par la démocratie. Et au fond c’est ce que nous avons fait avec le Programme commun qui prévoyait l’alternance, adaptée au contexte des pays d’Europe et d’autres pays avancés, par exemple le Chili. Et puis disons qu’il fallut tout le génie tactique de François Mitterrand pour conduire la gauche à la victoire. Jacques Fournier était un social-démocrate au sens mûr du terme. Il avait très bien compris que la démocratie pouvait être mise au service d’une transition sociale ou socialiste… Ces mots mériteraient des définitions plus précises mais je ne suis pas appelé à vous faire un cours sur ce sujet, donc j’abrège mon propos !

Je dirai simplement de Jacques Fournier qu’il avait toutes les qualités qui correspondaient à cette phase du développement de la gauche. Il avait la culture, il avait la connaissance de l’État, il avait la capacité d’innovation. Il faisait partie de ces grands réalisateurs pour lesquels ce ne sont pas uniquement les programmes qui comptent mais la manière dont on peut les traduire dans la réalité. Donc Jacques était un très bon choix de François Mitterrand – il ne pouvait pas y en avoir un meilleur – et Pierre Mauroy et Laurent Fabius ont eu beaucoup de chance, ainsi que la gauche française et la démocratie française.

J’en viens à mon troisième point : l’œuvre de Jacques Fournier, l’œuvre qu’il a réalisée. Monsieur le Président [Bruno Lasserre] vous avez parlé tout à l’heure du Secrétaire général du gouvernement, poste qu’a occupé Jacques Fournier de 1982 à 1986. Le travail qu’il a effectué dans cette période est absolument colossal. Le nombre de textes, de lois, de décrets, de règlements qu’il a fallu rédiger par centaines voire par milliers. Une tâche immense, mais Jacques Fournier était un travailleur qui ne rechignait pas. Nous lui devons certainement beaucoup. Est-ce-que j’ai besoin de rappeler les lois de décentralisation, l’abolition de la peine de mort, l’extension et la réforme de la gestion du service public et de la fonction publique, les affaires sociales, la retraite à 60 ans … Toutes ces mesures ont été mises en musique par Jacques Fournier. Si une exception avait dû être faite au fait que le poste de Secrétaire général du gouvernement était un poste trop sensible pour qu’il ne fût pas pourvu directement par le gouvernement lui-même, à mon avis cette exception aurait été pour Jacques Fournier. Il avait en effet toutes les qualités intellectuelles et morales nécessaires. Il a succédé à Marceau Long et Renaud Denoix de Saint Marc lui a succédé pour une très longue période, enjambant les cohabitations. Une anecdote : le soir de l’arrêt Nicolo (octobre 1989), alors que j’appelle Marceau Long en lui disant : « Qu’est-ce-que c’est que cette décision du Conseil d’État ? », je l’entends encore me répondre : « Le Conseil d’État ne peut rien faire contre l’air du temps. L’air du temps, c’est cela : c’est la supériorité du droit européen sur le droit national. » Cela fait encore discuter ! On voit bien que cette affaire n’est pas totalement tranchée. Jacques Fournier voyait bien qu’il y avait un problème, il le résolvait élégamment en disant que c’était une question de rapports de forces.

Mais Jacques Fournier n’a pas seulement été un très grand Secrétaire général du gouvernement. Aussitôt après cette expérience, Jacques s’est vu confier la direction d’une grande entreprise publique, Gaz de France, avec l’accord de Jacques Chirac qui reconnaissait ses mérites. Il était ainsi au cœur de la politique énergétique, cela l’a beaucoup intéressé. Il y est resté le temps de la cohabitation car il est devenu ensuite, en 1988, président de la SNCF. A la tête de ces entreprises nationales, Jacques a acquis une expérience pratique, économique, du service public, des grandes entreprises publiques. Cela complétait l’expérience qu’il avait acquise au service direct de l’État.

Il a agi et il a réfléchi. Jacques Fournier se caractérise par une praxis exigeante ; il est à la fois un théoricien et un praticien. A cet égard je voudrais conclure sur le legs qu’il nous a laissé. D’abord il se trouve que Jacques avait une réflexion politique très mûrie. Il était par exemple beaucoup plus favorable que moi, à un moment, à la cohabitation. Il avait raison. Ce système avait beaucoup d’inconvénients mais aussi beaucoup d’avantages. Il nous aurait évité par exemple le quinquennat sec qui est à l’origine aujourd’hui d’un certain malaise, il faut bien le reconnaître. Jacques était donc quelqu’un qui réfléchissait aux institutions, au service public, à la place que l’État prend dans une société comme la nôtre. On dit souvent que les dépenses publiques représentent plus de 55 % du PIB national. Mais Jacques nous a appris à distinguer entre les dépenses qui donnent lieu à la production de services et de biens qui concourent à la richesse nationale, et puis d’autre part les dépenses de transferts qui ont un effet de redistribution, qui visent à la justice sociale. Encore sur ces transferts Jacques Fournier faisait-il la distinction entre les transferts sociaux et les transferts économiques dont certains pouvaient avoir du bon mais dont d’autres pouvaient s’avérer préjudiciables à la compétitivité de la France. Bref il y avait une argumentation très fouillée, très exigeante, dans la filiation de la pensée de Jaurès sur l’État. Jaurès ne pensait pas que l’État fût un simple outil de coercition au service des classes dominantes qui opprimaient les classes dominées. Jaurès avait très bien vu que l’État était le lieu où pouvaient converger les forces sociales, où par conséquent il était possible de promouvoir de grandes réformes dès lors que l’équilibre des forces politiques dans la société le permettait. Cette théorie, infiniment plus fine et plus exigeante, Jacques l’a appliquée, et il l’a appliquée à merveille à la réalité de la fin du XXème siècle.

Je conclurai en disant que, naturellement, l’esprit de facilité, qui va de pair avec l’hyper-individualisme libéral, conduit trop souvent aujourd’hui à définir l’État comme le pelé, le galeux, d’où vient tout le mal, c’est-à-dire l’instrument du Capital et des classes dominantes – je reviens à la théorie marxiste originelle. Cela reste une vision très répandue dans une partie de la population et notamment chez les jeunes générations, cette vision qui fait de l’État le visage du Capital. C’est une vision gravement erronée. Jacques Fournier montrait que l’État pouvait être régulateur, au service de la justice sociale et de la paix civile. Lui-même brillant serviteur de l’État, il a contribué puissamment à réhabiliter l’idée de l’État républicain. Le Conseil d’État peut s’enorgueillir d’avoir compté dans ses rangs cet esprit supérieur, doublé d’un cœur généreux. Jacques a illustré ce que, aux yeux des jeunes générations, le mot « République » peut vouloir dire aujourd’hui. Loin des diatribes irresponsables qui mettent en danger la cohésion du pays et la paix civile, il a, par une pensée raisonnée et une argumentation toujours claire et ferme appliquée à des sujets contestés, bien mérité de la République. En mettant le rationalisme critique au service d’une conception exigeante de l’intérêt général, Jacques Fournier a su aller contre l’air du temps. Il a bien mérité de la France.

Jean-Pierre Chevènement

La pente glissante des postures politiciennes face au besoin d’actions

Créé par le 19 sept 2021 | Dans : a-le quartier libre de XD

Il n’est qu’à regarder autour de soi pour comprendre le désarroi qui s’empare des simples gens de tous bords dans ce mauvais spectacle de la scène politique à quelques mois de l’élection présidentielle. Avec d’abord cette campagne indécente d’un président candidat en marche pour sa réélection. Et, au P.S ces changements de pieds d’une candidate qui a l’air de ne pas vouloir y toucher précédant son entrée en campagne à grand renfort médiatique et déjà proclamée candidate officielle par les ténors de son camp. Lequel peut bien afficher, comme pour en rajouter à ce fichage de gueule, l’organisation de prétendues primaires comme règle d’arbitrage ultime entre les prétendants. A ce jeu là ne vaut-il pas mieux prendre acte, s’en s’en offusquer outre mesure, des candidatures à gauche, d’un Jean-Luc Mélenchon ou d’un Fabien Roussel, dont la seule légitimité repose sur leur leadership au sein de leur famille politique, la FI et le PC?

On reste cependant sceptique sur le processus d’auto-proclamation de candidature à la magistrature suprême. Et ce ne sont surtout pas ces primaires chez les écologistes qui vont redorer le blason de la politique quand les barons du parti vert s’enflent comme la grenouille qui voulait devenir plus grosse que le bœuf. On a vu comment ils pouvaient se dégonfler sitôt nommés ministre ou investis de hautes charges tant leur aspiration au pouvoir l’emporte sur leurs engagements écologiques. Autant qu’au sein du P.S, ces politiques se sont fait piéger par la macronie dont ils constituent l’une des facettes dans le gouvernement de Jean Castex. A eux de prouver qu’ils ne sont pas des marionnettes!

A droite les rivalités de personnes prennent le pas sur les idées qui n’ont d’ailleurs en substance pas grandes différences d’avec les lieux communs du bloc bourgeois au pouvoir si l’on veut bien considérer les quatre fondamentaux du macronisme dénoncés comme autant d’erreur par Guillaume Duval d’Alternatives économiques. 1° la France a besoin d’un nouveau Bonaparte à l’image d’une vision « autoritaire, hiérarchique et descendante de l’action publique »; 2° le retour au postulat idéologique de la nécessaire baisse des dépenses publiques après le quoiqu’il en coûte de la période Covid; 3° « le travailler plus pour gagner moins »; 4° la sempiternelle référence à la théorie du ruissellement qui justifie toutes les baisses d’impôt des plus fortunés.

Comment retrouver face à cette connivence des droites une capacité de riposte populaire à la hauteur des enjeux socio-économiques, environnementaux, institutionnels et culturels? Ceux-ci ne sont pas les moindres quand le déplacement du curseur idéologique semble irrémédiablement se déplacer  vers la droite extrême comme en témoigne le match engagé entre Le Pen et Zemmour? Les paradoxes explosent au grand jour sur les grandes questions à l’instar de la question énergétique dont la résolution n’est certainement pas dans le simplisme des polémiques binaires entre tenants du maintien ou de la sortie du nucléaire (sur la base d’un agenda irréfléchi quant à ses conséquences sur les conditions de vie des plus exposés à la précarité sociale). Cette mauvaise influence de l’écologie punitive de ceux qui n’ont que mépris dans leur stigmatisation de « ceux qui roulent en diésel, se chauffent au fioul et fument des gauloises » tend à aggraver la césure entre les couches supérieures et les  gens du peuple. Parmi ceux-ci, les ruraux ont fait preuve hier à Mont de Marsan d’une démonstration de leur attachement à une certaine culture. Venus par milliers crier leurs inquiétudes diffuses, ces manifestants n’en expriment pas moins ces symptômes d’une crispation provoquée par l’incompréhension des élites mal inspirées par une écologie de salon qui fait office de « muleta ».

Pour connaitre et apprécier la culture d’une partie de ce monde rural qui vit et pratique en fait une écologie concrète assorti de solidarités élémentaires, je mesure le terrain à reprendre pour reconstruire un monde dans lequel le lien social et la qualité de vie l’emporteraient sur le cercle vicieux de l’arrogance du pouvoir de l’argent et des représentations des couches dominantes. Plus que le parisianisme, c’est bien cette façon d’être et d’agir d’un pouvoir vertical aux postulats  dangereux qu’il convient de combattre dans une guerre de positions où les idées ne doivent en rien concéder de terrains à l’adversaire. Mais comment dépasser ces postures opportunistes bien en deçà des attentes populaires très concrètes? Le tout en échappant au dogmatisme quand les références idéologiques abstraites ne font plus sens dans une exaspération sociale. Du pain sur la planche en perspective pour construire ce « bloc populaire » allié à « une bourgeoisie d’intérêt général » et retrouver la voie républicaine!

Xavier Dumoulin

Vers une nouvelle équation politique et sociologique ? par Xavier Dumoulin

Créé par le 22 juin 2021 | Dans : a2-Blog-notes politique de XD, Projet politique

L’ampleur de l’abstention lors des derniers scrutins laisse apparaître un phénomène de distanciation citoyenne vis à vis de l’offre politique. On a raison d’intégrer dans la recherche d’explications la part de l’effet déconfinement, la complexité des scrutins départementaux et régionaux groupés en cette fin juin, la ringardise du seul vote dans les urnes quand le vote par correspondance ou électronique serait un encouragement à plus de civisme électoral. On peut aussi disserter sur la reconnaissance du vote blanc qui devrait s’imposer du fait de cette tendance  à l’abstention massive du corps électoral.
Mais cette défiance de l’électorat n’invite-t-elle pas d’abord au nécessaire questionnement sur les causes de la démobilisation politique? Tout en considérant la sanction électorale infligée par un électeur sur trois à la majorité macroniste, hors sol et hors jeu dans ces scrutins régionaux et départementaux, l’abstention semble traduire un certain effondrement de l’attractivité des blocs en présence. Examinons tour à tour les blocs en question dans cette décomposition qui les frappe.
En soulignant d’abord, et il faut s’en réjouir, cet apparent reflux, ce dimanche 20 juin, de l’attractivité électorale du RN qui captait jusqu’alors l’essentiel du vote protestataire. Juste correction de la part d’un segment d’abstentionnistes perdus dans l’aggiornamento artistique du parti d’extrême-droite, ce « pole identitaire souverainiste » qui n’assume plus ses choix en la matière (1).

En second lieu, avec ce constat persistant du divorce durable de la sociologie électorale traditionnelle de la gauche d’avec l’offre politique de ses « représentants », depuis les années Jospin et sous Hollande, distanciation théorisée il y a une dizaine d’années, par la boîte à penser du P.S, Terra Nova qui fait son deuil de l’éloignement des couches populaires au bénéfice d’une recomposition du projet politique et des alliances du PS (2). Le Front de gauche a pu un temps relever une gauche défaite mais ses divisions ont hypothéqué l’avenir en commun avec aujourd’hui ce repli électoral de la France insoumise malgré le niveau élevé de popularité de son leader dont la légitimité semble bien entamée depuis quelques mois.

Le « macronisme », ce bloc bourgeois illusoire et élitiste en pleine déroute électorale dimanche dernier, a révélé lui aussi toutes ses faiblesses et fragilités (3). L »épuisement du néolibéralisme comme boussole du macronisme attise toutes les incertitudes actuelles après ce pragmatisme affiché du « quoi qu’il en coûte » quand le ministre de l’économie prétend rattraper la hausse des dépenses publiques et de la dette avec des économies de fonctionnement. Mais comment prétendre investir dans l’hôpital ou l’éducation nationale sans augmenter les dépenses de personnel? Comment dynamiser plus largement l’économique et le social sans une politique budgétaire s’appuyant sur une fiscalité plus juste?

Ce « bloc bourgeois » dissimulé derrière un pseudo-progressisme – après l’échec du « bloc de gauche » amputé de son front de classe historique – qui ne parvient pas à structurer durablement la nation a-t-il quelques chances de s’imposer avec l’alternance possible du parti Les Républicains aux prochaines présidentielles? Rien n’est moins sûr, les mêmes causes produisant les mêmes effets faute d’une offre véritablement alternative au macronisme! Par delà les discours de circonstance, on peine à identifier les différences de fond entre LR et LRM (4). 

L’idée, séduisante a priori, d’un « pôle social-écologique » vanté par les socialistes prend du plomb dans l’aile avec la compétition électorale qui exacerbe les rivalités entre écologistes et socialistes de toutes obédiences, les deux fractions hétérogènes présentant par ailleurs de fortes contradictions internes s’exprimant particulièrement dans cette porosité d’une partie des leurs d’avec le macronisme.

En sortant des scénarii de cuisine politicienne aux sources du désamour des Français pour une certaine offre politique, on s’attachera aux conditions d’un nouvel et large « rassemblement populaire », voire « populaire républicain » prôné aujourd’hui par Arnaud Montebourg dans sa tribune au Monde du 7 juin dernier ( 5). Arnaud Montebourg est ancien ministre socialiste de l’économie, ­du redressement productif et du numérique -2012-2015- et entrepreneur.

Comment donc aborder le travail politique et idéologique partisan et d’éducation populaire que recouvre un tel chantier dans « la constitution d’un nouveau bloc au pouvoir », « bloc populaire » ou « populaire républicain » (versus « bloc élitiste » ou « souverainiste identitaire populiste »), sans entamer une ébauche critique de la réception de cette notion emblématique -  et de plus en plus énigmatique – de « la gauche » qui ne voudrait pas s’aliéner le mouvement socialiste historique quand celui-ci n’a jamais été aussi étranger à l’inspiration des politiques conduites par la dite « gauche de gouvernement »? écrivions-nous en mai 2020 dans notre interpellation de la gauche.

Nous explorions les grandes lignes programmatiques proposées à court, moyen, voire très long terme et mises en perspective dans la conclusion de l’article (6) sans aborder le travail politique et idéologique partisan et d’éducation populaire que recouvre un tel chantier dans « la constitution d’un nouveau bloc au pouvoir ». La tribune d’Arnaud Montebourg embrasse l’ensemble de ces questions et ouvre, ce faisant, un champ d’action pertinent.

En vue de l’élection présidentielle de 2022, l’ex-ministre socialiste de l’économie appelle, dans sa tribune au journal Le Monde, à une union des forces populaires qui passe selon lui par un programme politique interventionniste, régulationniste, républicain et laïc, mais aussi par le contrôle de l’immigration et la lutte contre l’islamisme politique.

La tribune dénonce d’abord le choix des sociaux-libéraux qui « encourageaient la gauche à persister dans sa dangereuse préférence pour les questions sociétales, les minorités et le goût pour une certaine bourgeoisie libérale s’épanouissant dans l’individualisme et une mondialisation heureuse ». Reflet du « clintonisme », cette politique traduit « un mépris implicite pour les classes populaires  » captées par le vote Trump en 2016. « Pour les gauches mondiales, il n’était plus nécessaire de s’attaquer aux excès du système économique néolibéral et mondialisé puisqu’il était prétendument bon pour nos sociétés, précise l’ancien ministre. Le protectionnisme devait rester l’apanage des supposés populistes alors que chacun comprend l’urgente nécessité de rééquilibrage écologique et social d’une mondialisation sauvage et destructrice de nos sociétés occidentales. La question des salaires et de l’amour du travail était abandonnée au profit de la seule redistribution, par les impôts et le revenu universel, célébrant ainsi curieusement l’union de Bill Gates avec Benoît Hamon. » Cette première charge plante le décor dans la recherche d’une voie alternative s’émancipant du modèle dominant à gauche.

L’ancien ministre analyse les scores historiques du F.N, R.N à l’aune de ces démissions de la gauche et notamment de sa « politique austéritaire, parachevée par le quinquennat Macron, champion du mépris de classe ». A la veille du premier tour des scrutins départementaux et régionaux, notre homme politique reconverti dans l’entreprenariat, s’inquiète à raison des poussées du R.N annoncées par les sondages et des séismes prochains : « aujourd’hui la famille Le Pen est aux portes du pouvoir, plusieurs régions sont sur le point d’être gagnées par le Rassemblement national, et tous les candidats se revendiquant de la gauche (Mélenchon, Jadot, Hidalgo) seraient battus par Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Tout comme Macron qui n’en est plus très loin et devrait entrer dans l’histoire pour avoir minutieusement installé le RN au pouvoir, par incompétence ou cynisme ». Puisse-t-il se tromper après cette désaffection du corps électoral du RN « touché à son tour par le dégagisme » (7) au premier tour! 

La suite de la tribune revient sur l’histoire de la gauche évoquant « la majorité sociale (qui) a enfin rencontré la majorité politique » selon les mots du président Mitterrand en 1981 quand, selon Montebourg, « Avec Emmanuel Macron, c’est la minorité sociale d’un bloc bourgeois qui a arraché une majorité politique, gouvernant pour une base étroite avec arrogance. Cette recomposition découle de choix délibérés d’indifférenciation idéologique et de conversion de la gauche à la pensée unique. Depuis si longtemps, gauche et droite se succèdent au pouvoir pour mener les mêmes politiques néolibérales aux dépens des droits économiques et sociaux des classes moyennes et populaires. »

Pointant « l’affrontement scénarisé » de l’extrême centre et de l’extrême droite qualifiés respectivement de « bloc bourgeois » et de « bloc réactionnaire », Arnaud Montebourg dénonce l’expulsion des classes populaires du jeu politique qui favorise leur refuge chez Le Pen!

D’où l’importance d’une recomposition politique dans « l’unification politique du bloc populaire autour d’une force républicaine (qui) briserait la tenaille constituée d’un côté par le bloc bourgeois qui représente l’élite et de l’autre par le bloc réactionnaire qui prétend représenter par opposition tous les autres, c’est-à-dire le peuple. Pour réussir ce défi, il lui faut offrir une unification de ces deux composantes dans un nouveau choix démocratique capable de devenir majoritaire en 2022. »

Ce rassemblement populaire se ferait autour « des forces politiques défendant l’intérêt du plus grand nombre autour de l’intérêt général, cette France des gens ordinaires, qui faute de trouver leur représentation politique, désespèrent, abandonnent, se radicalisent, ou choisissent l’indifférence. » 

L’ancien ministre imagine une base sociologique dans ce rassemblement avec « Tous ceux qui forment cette France contre laquelle le quinquennat d’Emmanuel Macron s’est fracassé après dix-huit mois : la France des déclassés, des enracinés, des « quelque part », des « premiers de corvée », des diplômés précarisés, de « ceux qui ne sont rien » selon la triste formule présidentielle. Mais également une bourgeoisie d’intérêt général – chefs d’entreprise, hauts fonctionnaires, intellectuels, créateurs – qui refuse de faire sécession de la nation et reste fidèle au destin commun de cette République qui nous lie. Des populations qui aspirent à s’en sortir par leur travail et à en vivre dignement, qu’ils soient anciennement affiliés à la droite (petits commerçants, artisans, travailleurs indépendants, agriculteurs) ou à la gauche (ouvriers, employés, fonctionnaires de première ligne). Tous ceux-là peuvent former une nouvelle majorité. » 

Montebourg aborde ensuite logiquement la question du projet et dessine à grands traits quelques axes majeurs : « un travail pour en vivre, plutôt que la proclamation hasardeuse de la fin du travail assortie d’allocations universelles » ; « des augmentations de salaires, plutôt que d’assister dans la classe politique à un concours Lépine des impôts nouveaux » ; une France qui ‘’s’organise enfin contre la mondialisation qui nous étrille, quand on entend encore chanter les louanges de la mondialisation heureuse » ; « un minimum de souveraineté de la France face à une Union européenne incapable de résoudre les problèmes des Français et des Européens, car la démocratie est le seul moyen dont dispose le plus grand nombre pour reprendre le contrôle. »

Contre les mythes de la réussite individuelle et de la start up nation « cache-sexes de l’abandon total de l’industrie française, du made in France, de ses emplois et territoires, aux sirènes du laisser-faire pour les puissants, pendant qu’on ne laisse rien faire à tous les autres dans le pays de l’ultra-bureaucratie », l’ancien ministre rejoint les critiques de « cet Etat Léviathan bureaucratique, privatif de nos libertés, facteur de blocage du pays, auteur des errements sanitaires dans la crise Covid-19, quand les partis politiques peuplés d’énarques continuent à défendre aveuglément une haute administration qui travaille en roue libre. »

Reconnaissant envers les Français engagés dans le travail sur les territoires abandonnés et les solutions concrètes à « l’inverse des dirigeants (qui) ne semblent s’intéresser qu’aux métropoles », l’ancien ministre du redressement productif encourage « tous ceux-là (qui) veulent à coup sûr que la France produise et relocalise selon de nouveaux modèles écologiques ce qu’elle consomme, en organisant une collaboration entre toutes les générations, climat et boomers. Ils savent que la lutte contre le dérèglement climatique passe aussi par le renforcement du nucléaire et d’EDF comme service public national assurant une électricité bon marché. »

Parlant au nom de cette base sociologique, Montebourg aborde ensuite les questions de l’immigration sans concession face au slogan facile du « accueillons-les tous ! ». On regretterait un certain raccourci dans cette approche s’il ne précisait pas l’attachement des Français à la défense de « l’’application intransigeante de l’état de droit, le droit à la sûreté et à une police au service de la population face à l’insécurité qui atteint des sommets, tout comme le droit à la justice, qu’on soit puissant ou misérable » et la correction des « injustices cruelles et criantes de leur vie quotidienne. » S’agissant du combat contre l’islamisme politique, il rejoint « tous ceux-là (qui) veulent enfin que l’Etat les débarrasse de l’islamisme politique qui cherche à pervertir ou détruire les règles de la République délibérées en commun, quand quelques dirigeants s’aveuglent encore sur la dangerosité de cette autre forme de fascisme, l’autre versant de la peste brune. »

Mesurant le poids de l’abstention, du vote blanc ou nul, en provenance majoritairement des classes moyennes et populaires, Montebourg s’interroge sur la capacité « de réunifier cette force populaire et républicaine sur un programme politique interventionniste, régulationniste, républicain et laïc, dans et en dehors des partis. » Il conclue en synthétisant ainsi son projet : « Réunifier les premiers de corvée sur un nouveau compromis historique avec les milieux économiques et les forces sociales, avec la bourgeoisie d’intérêt général et les mouvements populaires, c’est dessiner là un nouveau compromis entre des forces qui se sont affrontées mais qui, dans l’intérêt commun de relèvement du pays, chercheraient un accord en échangeant les concessions réciproques. Tel est l’enjeu de 2022 auquel les hommes et femmes de bonne volonté doivent désormais s’atteler. »

(1) ex-FN aujourd’hui RN qui, affranchi de la pesante tutelle paternelle vieille France antigaulliste, catholique intégriste, mêlant  vichyssois, poujadistes et anciens de l’OAS et du mouvement Occident, a muté en force populiste identitaire sous l’impulsion d’une héritière prête à tronquer et troquer l’héritage familial très disputé par sa nièce et à capter pour mieux le détourner, l’attachement populaire aux valeurs de laïcité et de sécurité

(2) « La présidence Hollande est moins une anomalie que l’échec définitif des tentatives de concilier la base sociale de la gauche et la modernisation du modèle français. Ce projet se prolonge désormais par la tentative d’édifier un bloc bourgeois fondé sur la poursuite des réformes structurelles destinées à dépasser le clivage droite/gauche par une nouvelle alliance entre classes moyennes et supérieures. L’émergence, en réaction, d’un pôle souverainiste coexiste avec les tentatives de reconstruire les alliances de droite et de gauche dans un paysage politique fragmenté ». Cette synthèse extraite de la 4° de couverture de l’ouvrage de Bruno Aimable et Stefano Palombarini, « L’illusion du bloc bourgeois », édité début 2017,  anticipait formidablement l’interrogation sur « l’avenir du modèle français » dépendant « de l’issue d’une crise politique qui n’est donc pas liée à des querelles d’appareils et encore moins de personnes, mais à la difficulté de former un nouveau bloc dominant ».

(3) Reprenons à cet égard les développements d’Emmanuel Roux dans « La cité évanouie – Au-delà du progressisme et du populisme ». L’auteur évoque les grands moments machiavéliens de la présidence Macron. Acte 1 : la fortune accompagne le candidat dans la débâcle de la gauche et de la droite, l’utilisation de l’Ancien monde fait advenir le Nouveau, la politique des apparences, en début de quinquennat réussit à  bluffer l’opinion. Acte 2 : « la verticalité jupitérienne sait tout, décide de tout. Et d’abord, du sort des riches, ces premiers de cordée qui doivent nous emmener vers les sommets ». Acte 3 : « le dévissage du premier de cordée ». L’analyse de Roux s’arrête à l’été 2019. et l’anticipation n’en est que plus saisissante sur la gestion de crise du Covid-19, Acte 4, qui agit, selon nous, comme un révélateur de toutes les contradictions.

(4) En terme de projet notamment quand leurs thématiques favorites se conjuguent autour des thèmes récurrents de la politique de l’offre avec la baisse du coût du travail et des dépenses sociales (malgré l’explosion de la grande pauvreté et la marginalisation de la jeunesse) et les choix d’une flexibilité accrue (ubérisation, accords d’entreprises dérogatoires, mobilités, etc.).

(5) « Il faut unir le bloc populaire pour briser la tenaille entre les blocs bourgeois et réactionnaire »

(6) Quelles perspectives pour cette gauche française saisie du remord du pouvoir dans l’urgence de sa refondation systémique et d’ensemble ? par Xavier Dumoulin

(7) selon Le Monde du 22 juin 2021, les électeurs du RN sont ceux qui se sont le plus abstenus (73%) dans le cadre d’un taux exceptionnel d’abstentions de 66,7%. Effet de la dédiabolisation – comme semble l’exprimer le tweet d’un ancien élu du FN opposé à la stratégie de marine le Pen « c’est la clarté et la radicalité qui permettent de mobiliser , non la pasteurisation « ?

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