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14 JUILLET 1789 : LE PEUPLE DEVIENT SOUVERAIN

Créé par le 15 juil 2008 | Dans : Articles de fond

Par le Mouvement politique d’éducation populaire (M’PEP)

Alors que nous fêtons le 14 Juillet, il parait utile de faire un peu d’éducation populaire sur la signification de cet évènement.

C’est ce jour-là que la souveraineté populaire et nationale émergent, lorsque la « Révolution bourgeoise à soutien populaire » se réalise pour les conquérir. Pourtant, ces deux principes politiques fondamentaux sont aujourd’hui combattus avec la plus extrême vigueur par la propagande néolibérale. C’est ainsi que prôner la souveraineté – populaire, nationale ou alimentaire – expose immédiatement à l’accusation de « souverainisme », notion au demeurant mal définie, mais dont on sent qu’elle n’est pas un compliment. De la même manière, invoquer le peuple serait une preuve de « populisme », alors qu’évoquer la nation serait un témoignage de « nationalisme ».

PLACER LA SOUVERAINETE DES PEUPLES AU CENTRE DU DEBAT POLITIQUE

La notion de souveraineté, pour bien être comprise, peut être expliquée à partir de l’exemple de la « souveraineté alimentaire ». Celle-ci a été développée par Via Campesina, l’organisation paysanne mondiale, et portée au débat public à l’occasion du Sommet mondial de l’alimentation en 1996. Cette idée présente une alternative aux politiques néolibérales. Depuis, ce concept est devenu un thème majeur du débat agricole international, y compris dans les instances des Nations Unies.

La souveraineté alimentaire désigne le droit des populations et de leurs Etats à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping vis-à-vis des pays tiers. Elle vise à donner la priorité à la production agricole locale pour nourrir la population, l’accès des paysan(ne)s et des sans-terres à la terre, à l’eau, aux semences, au crédit. D’où la nécessité de réformes agraires, de la lutte contre les Organismes génétiquement modifiés (OGM), pour le libre accès aux semences, et de garder l’eau comme un bien public à répartir durablement.

C’est le droit des paysan(e)s à produire des aliments et le droit des consommateurs à pouvoir décider ce qu’ils veulent consommer, qui va le produire et comment. C’est le droit des Etats à se protéger des importations agricoles et alimentaires à trop bas prix. Ce sont des prix agricoles liés aux coûts de production, mesures qui sont possibles à condition que les Etats aient le droit de taxer les importations à trop bas prix. C’est la participation des populations aux choix de politique agricole. Les politiques néolibérales donnent la priorité au commerce international libre-échangiste et non à l‘alimentation des populations. Elles n’ont en rien contribué à éradiquer la faim dans le monde. Au contraire, elles ont accru la dépendance des populations envers les importations agricoles. Et elles ont renforcé l’industrialisation de l’agriculture, en mettant en danger le patrimoine génétique, culturel et environnemental de la planète, ainsi que la santé des populations. Elles ont contraint des centaines de millions de paysan(ne)s à l’abandon de leurs pratiques agricoles traditionnelles, à l’exode rural, ou à l’émigration.

La souveraineté alimentaire inclut un commerce international juste. Elle ne s’oppose pas aux échanges, mais à la priorité donnée aux exportations. Elle permet de garantir aux populations la sécurité alimentaire, tout en échangeant avec d’autres régions des productions spécifiques qui font la diversité de notre planète.

L’accès aux marchés internationaux, en effet, n’est pas une solution pour les paysans. Le problème des paysans c’est d’abord le manque d’accès à leurs propres marchés locaux à cause des prix trop bas pour leurs produits et des pratiques de dumping à l’importation auxquelles ils sont confrontés. L’accès aux marchés internationaux concerne seulement 10 % de la production mondiale ; il est contrôlé par des firmes transnationales et les plus grandes entreprises agro-industrielles grands producteurs.

 I.- COMPRENDRE LES ORIGINES ET L’INTERET DE LA SOUVERAINETE

La notion de « souveraineté » vient de 1789, lorsque la « Révolution bourgeoise à soutien populaire » s’est faite pour conquérir la souveraineté nationale et la souveraineté populaire. Or, ces deux principes politiques fondamentaux sont aujourd’hui combattus avec la plus extrême vigueur par la propagande néolibérale. C’est ainsi que prôner la souveraineté – populaire, nationale ou alimentaire – expose immédiatement à l’accusation de « souverainisme », notion au demeurant mal définie, mais dont on sent qu’elle n’est pas un compliment. De la même manière, invoquer le peuple serait une preuve de « populisme », alors qu’évoquer la nation serait un témoignage de « nationalisme ».

On nous dit et on nous répète que les « décideurs économiques » joueraient sur un terrain mondial, alors que les « décideurs politiques » joueraient sur un terrain national. Dès lors, la compétition serait inégale, les seconds ne pouvant que laisser la place aux premiers. C’est pourquoi, selon les néolibéraux, la souveraineté nationale serait une notion non seulement inadaptée, mais dangereuse, car elle ne pourrait, sur le plan politique, qu’isoler la France, et la mettre en difficulté sur le plan économique. D’autant qu’en raison de la mondialisation, la question ne se poserait même plus…

Quant à la souveraineté populaire, la complexité du monde actuel la rendrait contreproductive et elle ne pourrait relever que de la démagogie. La meilleure preuve de ce raisonnement peut être trouvée dans la victoire du NON au référendum sur le Traité constitutionnel européen en 2005, et le refus, par le gouvernement français, de soumettre le Traité modificatif européen à un nouveau référendum. En 1958, de Gaulle avait utilisé le référendum pour contourner le Parlement ; en 2007, Sarkozy utilise le Parlement pour contourner le référendum, c’est-à-dire le peuple ! Quant aux autres pays européens, leurs gouvernements n’ont évidemment pas non plus organisé de référendum, justifiant cette attitude, quand c’était le cas, par l’existence de constitutions – réactionnaires – qui ne le permettaient pas. Hélas, dans ces pays, la soumission est telle que le peuple lui-même a perdu la force de s’ériger en souverain.

Pour se déployer avec toute l’ampleur souhaitable, les politiques néolibérales ont besoin de faire sauter les deux verrous que représentent la souveraineté nationale et la souveraineté populaire. Ils y sont partiellement parvenus en faisant croire que la nation était un cadre désuet à l’heure de l’Europe et de la mondialisation, tandis que le peuple, face à la complexité croissante du monde, n’avait aucune aptitude à s’exprimer.

Selon le néolibéralisme, le marché, spontanément, avait réponse à tout, à la condition d’être totalement libre de ses mouvements. Or, précisément, la souveraineté nationale et la souveraineté populaire peuvent, à tout moment, entraver cette liberté. L’idéal, pour les néolibéraux, était donc de formater les esprits en les acclimatant peu à peu à l’idée que toute réforme de structure serait désormais interdite en raison de la « contrainte extérieure » que représenterait, pour chaque nation, la mondialisation.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette stratégie des néolibéraux a parfaitement bien fonctionné, comme en témoigne, pour ne prendre que cet exemple, la « construction européenne » qui n’a fait que construire le néolibéralisme à l’européenne.

C’est pourquoi le M’PEP se fixe pour objectif de faire de la souveraineté des nations et des peuples LA question politique principale, car cette question « surplombe » toutes les autres. Cette analyse, bien évidemment, n’a rien à voir avec du souverainisme, du populisme ou du nationalisme. Il s’agit d’une perspective universaliste. C’est la liberté pour la France – comme pour chaque pays – de choisir son système économique et social. C’est, par exemple, ou ce devrait être, la liberté pour chaque pays de refuser d’importer des OGM, ou de s’opposer aux délocalisations d’entreprises, ou de réinstaller le contrôle des changes.

Lutter pour la souveraineté nationale, la souveraineté populaire et la coopération internationale entre les peuples, c’est nécessairement lutter contre la mondialisation. Et lutter contre la mondialisation, c’est aussi, nécessairement, lutter pour la souveraineté nationale, la souveraineté populaire et la coopération internationale entre les peuples puisque la mondialisation, précisément, pour atteindre son objectif de réorganisation du travail à l’échelle planétaire, vise à détruire toute souveraineté et toute coopération internationales.

Un immense effort de clarification idéologique, historique, politique est donc nécessaire sur ces questions, tant la propagande néolibérale a fait de ravages.

 II.- LA SOUVERAINETE NATIONALE

Pendant la Révolution de 1789, les sans-culottes et les soldats de l’An II avaient pour mot d’ordre : « Vive la Nation ! » Pourquoi ? Parce que la Grande Révolution, en tant que rupture dans la marche de l’histoire, a eu pour conséquence de transformer le royaume de France en nation française, dans le cadre d’une république.

Régnant sur son royaume au moyen du droit divin, le monarque était le représentant de Dieu sur terre. La Révolution se traduit par un transfert de souveraineté : le royaume devient la nation et les sujets deviennent un peuple de citoyens. La nation, se substituant au royaume, est le résultat d’un processus engagé lors des Etats généraux, qui n’était pas prévu à l’avance. L’Assemblée s’est proclamée « nationale », et de ce fait est devenue détentrice de la souveraineté populaire. L’apparition de la nation résulte ainsi d’une prise de conscience collective et progressive à partir d’une réalité vécue. C’est, au départ, une pratique politique et non un principe abstrait.

Cette conception de la nation n’a rien à voir avec du nationalisme, ni la souveraineté avec du souverainisme. Elle n’affirme aucune supériorité ethnique ou une quelconque agressivité envers les autres peuples. La souveraineté nationale, au sens révolutionnaire, est un principe universel.

Le mot d’ordre « Vive la Nation ! » a donc des justifications très puissantes, car c’est le peuple qui est investi de la souveraineté collective, celle-ci échappe au monarque. La Révolution ne sépare donc pas la formation de la conscience nationale de l’émancipation et de la liberté. Cette conception de la nation est porteuse d’un message émancipateur universel qui a stimulé la maturation, ou même la naissance du combat pour l’indépendance nationale de nombreux pays européens dès les XVIIIe et XIXe siècles. On ne peut ignorer, non plus, la portée immense du message de la nation républicaine dans les colonies lorsqu’elles se sont engagées dans la lutte pour leur indépendance nationale.

N’en déplaise aux « Indigènes de la République », ce n’est pas la République, comme régime politique issu de la Révolution de 1789 qui a organisé la colonisation, mais ce sont des dirigeants politiques inconséquents et criminels. S’en prendre au principe lui-même de la République n’est la preuve que d’une profonde ignorance ou confusion mentale.

Ainsi conçue, la souveraineté nationale est un principe politique fondamental, universel, progressiste, qui ne peut que balayer les misérables justifications de type économique qui prétendent le rendre obsolète.

 III.- LA SOUVERAINETE POPULAIRE

Mais souveraineté nationale et souveraineté populaire ne peuvent être séparées. La souveraineté populaire, en 1789, c’est la transformation du sujet en citoyen, c’est l’érection de la masse des gueux en peuple. L’absence de souveraineté populaire – pendant l’Ancien Régime ou la période de Vichy – signifie immédiatement la captation du pouvoir, puisque par définition celui-ci se place en dehors du peuple. Par ailleurs, il ne peut y avoir de souveraineté populaire sans citoyenneté, la citoyenneté étant la mise en œuvre de la souveraineté populaire. La citoyenneté se manifeste par l’exercice de droits politiques comme expression de la liberté en société. C’est le peuple qui fait société, au sein de la nation, association volontaire définissant un contrat social par une constitution de laquelle vont découler des lois élaborées par le peuple ou ses représentants. La souveraineté du peuple implique nécessairement une démocratie représentative et délégataire qui permet l’exercice des droits. Une vraie citoyenneté impose une participation active à la politique : conception, mise à jour et défense du contrat social incarné dans la Constitution ; élaboration de la loi comme expression de la volonté générale et garantie de l’Etat de droit ; implication dans la délibération publique ; participation au suffrage universel. Il s’agit d’autant d’éléments indissociables qui constituent les bases de la démocratie dans une visée universelle. La vraie citoyenneté est un engagement militant débordant les frontières de l’élite politisée pour s’investir dans les structures parallèles à l’appareil d’Etat que sont les syndicats, les partis, les associations, les collectifs militants les plus divers.

Si on se demande ce qui fait qu’un peuple est un peuple, et non simplement une ethnie, une communauté, des croyants, les habitants d’un territoire, des entrepreneurs, un ensemble de consommateurs : c’est la politique. Un peuple est politique ou n’est pas. C’est cela que les stratégies néolibérales de mondialisation veulent détruire. Evidemment.

 IV.- LA LAÏCITE

Ces deux souverainetés combinées – souveraineté nationale et souveraineté populaire – marquent la fin de toute « théologie politique », la Révolution ayant « désacralisé » l’Etat et les institutions. Sous la monarchie, tout était organisé pour faire croire que la puissance du monarque venait de Dieu, le souverain étant même son représentant sur terre. Si, au contraire, on voit dans le peuple le souverain, la laïcité de l’Etat est le choix qui s’impose naturellement. La laïcité est une conquête collective à portée universelle à préserver et à promouvoir. La laïcité n’est pas française, elle a été conquise en France certes, mais la France fût également la première à considérer la souveraineté populaire en 1789 et ça n’en fait pas un particularisme accidentel franco-français qui n’aurait aucune valeur dans les autres pays. L’universalité d’un principe est indépendant du lieu ou il a été reconnu pour la première fois La séparation de l’église et de l’Etat est donc la condition pour que le peuple existe dans sa pleine souveraineté par un principe qui suppose une organisation politique, un corpus de textes juridiques et des institutions pérennes.

A la différence de la simple tolérance, qui pose la question de faire coexister les libertés telles qu’elles sont (celles des personnes et des communautés), la laïcité construit un espace a priori qui est la condition de possibilité de la liberté d’opinion de chacun pourvu qu’il reste dans le cadre du droit commun. C’est un modèle anti-communautaire par définition. L’autorité politique, ne peut être exercée que par les citoyens et leurs représentants élus.

C’est la supposition de la suspension du lien communautaire qui rend possible la formation du lien politique. La laïcité a pour base le vide de la croyance et de l’incroyance comme doctrines, comme contenus : la laïcité fait le vide sur ce que nous croyons ou pas, elle dit « la puissance publique n’a pas besoin pour être et pour être pensée d’un quelconque acte de foi dans le fondement de la loi ». C’est une incroyance formelle : il n’est pas besoin d’être croyant sur la question du lien pour former association politique, le lien politique, n’est pas appuyé sur un acte de foi puisqu’il suppose au contraire que chacun pourra être le plus indépendant possible de tout autre et de tout groupe. La laïcité est une association politique qui écarte toute religion civile, qui ne fait pas de la loi elle-même un acte de foi, mais un consentement mutuel garantissant des droits. Ce qui est opposé à la laïcité, ce ne sont pas les religions, c’est leur partie civile, leur prétention à faire la loi au nom d’une communauté préalable à l’association politique elle-même. Ce qui est absolument contraire à la laïcité, c’est donc aussi la religion civile, l’idée que la loi doit être acceptée comme une forme de croyance, qu’on doit y adhérer comme un acte de foi.

C’est aussi un garant culturel. Pour construire la cité, la pensée et les efforts humains ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Ne pas croire préalablement, c’est s’obliger à réfléchir au bien-fondé des lois et de tout ce qu’on fait et de tout ce qu’on avance. Il y a un devoir de penser qui devient virulent dans une organisation laïque, si ce devoir est négligé dans une république laïque, alors celle-ci est en danger.

La segmentation de l’humanité est une réelle question, il est nécessaire de distinguer les « communautés » qui peuvent très bien avoir pignon sur rue, et le « communautarisme » qui consiste à prendre appui sur des « communautés » réelles ou fantasmées pour conduire un projet politique, pour fractionner la collectivité des citoyens.

La souveraineté populaire puise donc sa source dans une conception rationnelle : celle des fins de l’association politique volontaire que représente le peuple. Aucun décret de l’au-delà n’a fait du peuple un peuple élu, et de la nation le résultat d’une providence divine. La nation comme le peuple, et donc la souveraineté nationale et la souveraineté populaire, sont le résultat de l’action publique et politique.

La laïcité, en outre, permet que l’action pour changer le monde ne soit pas sacrilège. Le risque pourrait sembler anachronique au début du XXIe siècle. Il existe pourtant des pays, aujourd’hui, où la critique du gouvernement est considérée comme un blasphème, car critiquer le gouvernement revient à critiquer le dieu sévissant dans le pays. Chacun comprendra le parti qu’un gouvernement peut tirer d’une telle conception…

Il faut donc aller au bout de la logique de séparation des Eglises et de l’Etat et des conséquences de l’exigence laïque. Le capitalisme sans foi ni loi broie les hommes et s’est donné de tous temps un supplément d’âme inscrit dans un ordre moral religieux, et donne à celui-ci un prétendu rôle social. La laïcité rend incontournable la construction d’un Etat social, avec un secteur public fort, et des lois sociales qui défendent et protègent le citoyen. Devant un tel projet, le supplément d’âme étatique n’a plus lieu d’être.

La Laïcité, un idéal en péril

Dans une communauté de droit comme la République, la loi politique, vecteur de l’intérêt général, permet de soustraire le rapport des hommes et des femmes à l’empire multiforme de la force. La laïcité réalise une telle exigence. Elle ne réalise que ce qui est d’intérêt commun. Elle promeut, avec l’autonomie morale et intellectuelle des personnes, la liberté de conscience, ainsi que la pleine égalité de leurs droits, sans discrimination liée au sexe, à l’origine ou à la conviction spirituelle. La séparation juridique de la puissance publique d’avec toute Eglise et tout groupe de pression, qu’il soit religieux, idéologique ou commercial est pour cela essentiel. L’école publique et l’ensemble des services publics doivent être protégés contre toute intrusion de tels groupes de pression.

L’amalgame entre religion et identité doit être évité, cette confusion conceptuelle aberrante conduit à traiter comme raciste toute mise en cause polémique d’une religion. Le racisme vise un peuple comme tel. Quel peuple vise la critique de l’islam, la population arabe ? Elle est démographiquement minoritaire parmi les musulmans… Le poison de l’amalgame entre culture et religion, ou entre religion et identité fausse constamment les débats.

S’il faut poursuivre en justice un écrivain qui tourne en dérision l’islam, alors il faudra également bannir des bibliothèques Voltaire qui écrivait « écrasons l’infâme » à propos du cléricalisme catholique et Spinoza, qui n’avait pas de mots assez durs pour les théologiens rétrogrades. Le colonialisme, le racisme, la discrimination de l’origine sont des abjections, mais l’oppression des femmes, le credo imposé, le marquage identitaire exclusif, la religion convertie en domination politique n’en sont-elles pas aussi ?

Certes, la laïcité ne peut pas tout. Elle fait valoir à la fois des droits et des devoirs, mais il existe des situations sociales qui rendent peu crédibles les droits, et partant, disposent mal ceux qui en sont victimes à assumer leurs devoirs à l’égard de la République laïque. Il serait injustifié d’en tirer la conclusion que les exigences de la laïcité sont illégitimes et de renoncer à les affirmer. D’autant que, dans nombre de cas, ce n’est pas l’injustice sociale qui est en cause, mais un projet politique d’opposition à la laïcité. Il n’en reste pas moins que le souci d’affirmer la laïcité ne peut se désintéresser des conditions sociales qui la rendent crédible.

La lutte politique contre la violence intégriste doit être comprise comme le souci de promouvoir une conscience lucide des vraies causes des problèmes, en lieu et place d’un diagnostic fallacieux qui incrimine la modernité, la République et l’émancipation laïque. Nous sommes devant une situation assez similaire à celle que décrivait Marx lorsqu’il s’en prenait non à toute conscience religieuse, mais à la religion utilisée comme « supplément d’âme ». En Grande Bretagne le retrait de l’Etat des services publics hors des banlieues difficiles a eu pour effet de « déléguer » la question sociale aux intégrismes religieux, qui se paient le luxe de tenir un discours anticapitaliste. Exemple à retenir afin d’en tirer les conséquences pour notre pays.

Les intégrismes religieux sont en réalité complices de la dérégulation libérale outrancière qui fait aujourd’hui des ravages et qui évite de remettre en cause le capitalisme. Le maintien d’une conscience mystifiée qui fatalise la mondialisation capitaliste libérale en voulant y voir d’une façon malhonnête la seule manifestation de la modernité, produit du désespoir et invalide toute alternative sociale en ne proposant que la charité comme solution.

Il est temps de réactiver les authentiques leviers de l’émancipation humaine. La lutte sociale et politique contre toutes les dérégulations capitalistes et pour la promotion des services publics, qui produisent de la solidarité et non de la charité : la lutte pour une émancipation intellectuelle et morale de tous, afin qu’une conscience éclairée des vraies causes permette de résister aux fatalités idéologiques ; la lutte pour l’émancipation laïque du droit, gage de liberté de tous les êtres humains, liberté de choisir son mode de vie, sa sexualité, son type de relation à autrui dans le respect des lois communes, accéder sans entrave à la contraception ou à l’interruption volontaire de grossesse. En contradiction avec cette émancipation des mœurs et du droit, la Commission des épiscopats de la Communauté européenne (Comece) veut faire reconnaître des droits particuliers pour le mariage ; et « un droit à la vie » comme obstacle juridique à l’IVG.

On objectera que les inégalités sociales et culturelles des familles hypothèquent l’égalité des chances à laquelle l’école publique et laïque contribue. Certes. Mais le diagnostic ne met pas en cause l’école, il renvoie aux injustices sociales et appelle à une action appropriée.

L’existence de discriminations, reflet d’un racisme ordinaire persistant, doit être évoqué comme toile de fond de la réflexion, comme tout ce qui fragilise la laïcité ; la discrimination à l’embauche, souvent subie sans recours, peut conduire ceux qui en sont victimes à désespérer du modèle républicain et des valeurs qui lui sont liées. Il ne faut pas s’étonner ensuite qu’une sorte de conscience victimaire conduise à valoriser l’origine ainsi stigmatisée par le fanatisme de la différence. Le risque de la dérive communautariste n’est pas loin.

Aujourd’hui, les expressions de « laïcité ouverte » ou de « pacte laïc » utilisées par certains penseurs protestants sont très dangereuses, elle font du droit laïc un compromis provisoire qui semble suggérer qu’on puisse indéfiniment le renégocier au gré des modifications du paysage religieux. C’est bien de cela que se sert aujourd’hui Nicolas Sarkozy avec la volonté de brouiller cultuel et culturel.

L’idéal laïc s’oppose ainsi à toute tentative de restauration cléricale. Réduire la laïcité à l’hostilité à la religion, c’est superposer le souvenir des luttes historiques qui ont été nécessaires pour la reconnaissance de la laïcité à l’idéal lui-même.

Ainsi comprise, la laïcité n’est pas définissable négativement, c’est-à-dire par l’opposition à quelque chose. Elle n’est pas antireligieuse. Ce qui pose problème et qui a conduit à la laïcité, ce n’est pas la démarche spirituelle de nature religieuse, mais la volonté de domination dans l’ordre temporel, au nom de cette démarche.

L’anticléricalisme fut une réponse historique à un certain refus de l’Eglise de reconnaître la stricte égalité des croyants, des agnostiques et des athées dans les institutions publiques, mais ce refus n’était pas la cause principale dans la définition de l’idéal laïque, qui visait d’abord ce qui unit tous les humains.

 V.- L’ETAT

L’exercice par excellence de la souveraineté populaire, le lieu où elle peut s’exprimer, c’est l’Etat. La souveraineté populaire est la puissance du peuple, elle est sa puissance politique à s’établir comme peuple. C’est le peuple qui instaure l’Etat comme son instrument. Il se donne un Etat, son Etat, manifestation de son organisation collective et outil de son projet politique. L’Etat-providence, par exemple, né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, est l’expression de cette puissance politique du peuple qui s’est manifestée à travers des luttes de classe intenses.

C’est pourquoi il faut repolitiser l’Etat, c’est-à-dire en refaire un objectif de conquête par le peuple. Repolitiser l’Etat – ce qui implique de rejeter dans les ténèbres la notion néolibérale de « réforme de l’Etat » – c’est s’opposer à l’administration des choses pour la remplacer par le gouvernement des hommes. C’est réinstaller des organes de décision politique là où ont été mises en place des structures techniques, des agences « indépendantes » ou de prétendues « hautes autorités ». C’est replacer l’Etat au centre de l’économie.

La désacralisation de l’Etat et des institutions pendant la Révolution – qui n’émanaient plus du souverain, représentant de Dieu sur terre – a permis de mettre la raison là ou avant il n’y avait que religion, celle-ci ayant auparavant remplacé la pensée magique. Or, la révolution conservatrice prétend organiser un grand bond en arrière en promouvant « le marché » comme nouvelle pensée magico-religieuse. Le marché, comme nouvelle croyance, surplomberait désormais les souverainetés nationales et populaires, puisqu’il ne permettrait pas d’autre choix.

Les politiques de mondialisation ne peuvent se déployer qu’en détruisant cette conception de la nation et du peuple issue de la Révolution. Le moyen principal pour y parvenir a été le cheval de Troie qu’est le système de Bruxelles. Son but : soustraire à la souveraineté des nations et des peuples l’essentiel des instruments de la politique économique, la monnaie en premier lieu. L’insistance mise sur les fondements théologiques de l’Europe est une stratégie au long cours visant à acclimater les esprits à la délaïcisation de l’Union européenne. A ce propos, l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne serait un joli pied de nez à la conception de l’Europe comme continuation de l’Empire chrétien.

Le M’PEP considère qu’il ne faut pas opposer la souveraineté nationale et l’action nécessaire au niveau international pour favoriser la coopération entre les peuples. Cependant, sous l’effet de l’idéologie de la « contrainte extérieure », l’échelon national a été négligé, comme en témoignent vingt-cinq années de politiques gouvernementales d’inspiration néolibérale. Une nouvelle pensée magique s’est installée, la croyance selon laquelle l’interdépendance des économies n’offrirait plus de « marges de manœuvre » nationales. Elle a anesthésié les gouvernements et impressionné une partie de l’opinion publique.

C’est pourquoi le M’PEP considère qu’un gouvernement « bien intentionné » devrait prendre des mesures unilatérales pour s’émanciper des politiques de mondialisation, en s’inspirant de l’Histoire socialiste de la Révolution française de Jean Jaurès : « quelles qu’aient été les imprudences volontaires ou forcées de la Révolution […] elle a animé, secoué, violenté les nations attardées. Elle les a obligées à sortir de l’ornière des siècles. Elle a rendu pour elles impossibles à jamais les somnolences et les lenteurs de l’Ancien Régime. Elle a précipité, pour toutes, le rythme de la vie. […] debout, peuples belges si lourdement endormis sous l’épais manteau catholique. Debout, penseurs et étudiants d’Allemagne qui suivez du regard au ciel profond de la Germanie le vol lent des nuées pâles. »

Si l’on considère que la souveraineté, sous ses deux facettes – souveraineté nationale et souveraineté populaire – est bien LA question politique, une série de conséquences doivent en être tirées : il faut réinstaller la souveraineté là où elle a été ôtée. C’est en effet le seul moyen de mener des politiques sociales, environnementales, économiques et démocratiques favorables au peuple français, dans une perspective universaliste.

 VI.- INTERNATIONALISME ET SOUVERAINETES

L’internationalisme est l’un des fondements du mouvement ouvrier et de la pensée de gauche depuis le XIXème siècle. Il est parfois résumé par la formule célèbre de Marx « Prolétaires (ou travailleurs) de tous les pays, unissez-vous ! » et symbolisé par un chant : « L’Internationale ». On se souvient que les empires et les bourgeoisies nationales de l’époque luttaient pour les conquêtes territoriales, notamment coloniales, en utilisant le peuple comme chair à canon. On peut alors comprendre que la solidarité était de beaucoup plus forte entre les ouvriers des différents pays, qu’entre les ouvriers et la bourgeoisie à l’intérieur d’un pays donné.

Utopie de rassemblement du mouvement ouvrier, l’internationalisme a été aussi, au cours du XXème siècle, un sujet de divergences majeures en son sein. Au point qu’au moins quatre Internationales, sans compter divers mouvements à prétention mondialiste, ont été constitués avant de disparaître, de se fractionner ou de s’éloigner considérablement de leurs origines.

La première internationale a été créée en 1864, sous le nom d’Association internationale des travailleurs. Après les dissensions entre « collectivistes » et « mutuellistes », puis entre Marxistes et Bakouniniens, elle se sépare définitivement en 1877 sans avoir jamais pu réunir des délégations de plus d’une dizaine de pays.

La deuxième internationale a été fondée à Paris en 1889 et acquiert dans certains pays une puissance, notamment électorale, indéniable. Elle se réclame notamment de la dictature du prolétariat et du pacifisme. Mais les courants réformistes s’y développeront rapidement, avant de triompher (définitivement ?) à l’époque de la guerre froide. Elle existe encore, sous le nom d’Internationale socialiste. Mais l’internationalisme dont elle se réclame à l’occasion n’est guère que l’acceptation de la mondialisation… Elle n’a plus grand-chose à voir avec l’Internationale ouvrière d’Engels et de Jaurès. Son ancrage chez les ouvriers et employés, parfois réelle, est très variable selon les pays mais la solidarité internationale n’a que peu de poids dans les programmes électoraux de ces partis. Seul « l’européisme » y figure de manière importante, mais il n’a que peu à voir avec l’internationalisme des origines !

Mais, plus que le réformisme, l’échec de la IIème Internationale, c’est surtout l’impuissance de la social-démocratie à empêcher la guerre de 1914. Le ralliement de la social-démocratie allemande puis de la SFIO à « l’Union sacrée », en août 1914, a concrétisé cette impuissance. Elle provoquera la création de la IIIème internationale (Komintern) et les scissions de 1919-1921 entre partis socialistes et partis communistes. Dès l’échec de l’armée rouge face à la Pologne (1921) et l’échec de la révolution allemande de 1923, cette Internationale devient en fait un réseau de partis dotés d’une direction clandestine, constitué autour de la « patrie du socialisme », l’URSS. Etendue aux « démocraties populaires » dans la sphère de domination de l’armée rouge après 1945, puis à quelques pays dont la Chine, l’internationale « communiste » se sépare après la rupture sino-soviétique et disparaît de fait en 1991 avec l’URSS, même si 29 partis l’ont formellement reconstituée en 1995 à Sofia.

La IVème Internationale a été fondée en France par Trotsky en 1938. Après plusieurs scissions et une réunification partielle, elle est divisée entre ceux qui veulent maintenir la IVème internationale, ceux qui désirent la « reconstruire » (en opposition avec ceux qui estiment qu’elle n’a jamais été construite !) et les partisans d’une Vème Internationale. En France, il y a de multiples fractions dont trois « grandes » tendances : la LCR, Lutte Ouvrière et le Parti des travailleurs. Ces deux derniers n’ayant pas ou très peu de correspondants dans d’autres pays.

Le mouvement ouvrier, c’est aussi les syndicats. Ceux-ci – ou plutôt quelques-uns d’entre eux, naissants – avaient participé à l’Association internationale des travailleurs. Mais ils n’avaient pu trouver place dans la IIème internationale, regroupement de partis politiques. Des tentatives de créer une fédération internationale, timides avant 1914, ont prospéré après 1918 mais n’ont jamais pu surmonter durablement les oppositions entre socialistes et communistes dans l’entre deux-guerres puis pendant la guerre froide. Après 1947, la Fédération syndicale mondiale (FSM), la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) et la Confédération mondiale du travail (CMT) ont quand même rassemblé des courants internationaux significatifs. La Confédération syndicale internationale, créée en 2006, regroupe l’essentiel des organisations affiliées auparavant à la FSM, à la CISL et à la CMT. Elle revendique 168 millions de travailleurs au sein de 311 organisations affiliées nationales dans 155 pays. Mais son influence est – pour le moment ? – éloignée de sa puissance numérique. Elle est très faible, voire nulle, dans les pays « émergents » (Chine, Inde…)

Aujourd’hui, après plus d’un siècle de clivages, on observe une certaine confusion entre l’internationalisme, le mondialisme, ou encore l’altermondialisme, dont se réclament divers courants. Et cet ensemble hétéroclite apparaît en opposition, elle-même peu claire, avec le nationalisme, le souverainisme, ou le patriotisme. Cette opposition et cette confusion s’expliquent en partie par la profonde modification du rôle des nations dans le capitalisme au cours du XXème siècle et au début du XXIème.

Le M’PEP, qui se réclame de l’internationalisme, se doit d’en préciser le contenu et de lever quelques ambiguïtés.

Tout d’abord : l’internationalisme est un humanisme. Il procède de l’idée fondamentale selon laquelle les êtres humains de tous les pays sont égaux. Ajoutons qu’ils sont profondément solidaires au-delà de leurs différences. Mais ajoutons aussi que les individus ne peuvent constituer spontanément une instance politique mondiale unique, ni s’abstraire immédiatement de toutes les solidarités qui les ont à la fois regroupés et divisés historiquement.

L’internationalisme (comme son nom l’indique !) associe des nations. Et on doit préciser : des nations souveraines, car un citoyen ne peut être libre dans un pays subordonné à d’autres.

L’internationalisme se distingue du mondialisme, où les nations devraient s’effacer devant un prétendu « gouvernement mondial », gouvernement qui serait dangereux s’il n’était illusoire. Où pourrait-on se réfugier si on était proscrit d’une telle « nation-monde », car potentiellement totalitaire ?

L’internationalisme requiert des lieux de dialogue, de coopération, d’arbitrage entre les intérêts parfois contradictoires des différentes nations ; mais on ne saurait, en son nom, accepter le « droit d’ingérence » militaire des plus forts chez les plus faibles au nom d’une très hypothétique « communauté internationale ».

Diverses nations ont donc vocation à exister, y compris dans un avenir très lointain. Mais, si on se réfère à « la nation », il faut en préciser le contenu. Mazzini, puis Renan, Jaurès et d’autres ont en effet développé une distinction entre deux conceptions diamétralement opposées de la Nation : celle, ethnique, de la « nation inconsciente » ; celle, politique, de la « nation consciente ».

La première, la nation inconsciente, obscurantiste, fataliste, pessimiste, enferme l’individu et les groupes sociaux dans les déterminants issus du passé, ceux de la race, du sang et du sol. Elle fonde le chauvinisme.

La seconde, la nation consciente, citoyenne, républicaine, optimiste, invite les citoyens à forger des projets d’avenir en commun ; les citoyens, à travers la nation « consciente » ont vocation à s’élever vers la « commune humanité ».

Mais précisons aussi que personne n’est a priori détenteur de la définition de « l’homme nouveau » ni de la « société idéale » : l’une et l’autre seront des constructions qui ne surgiront pas du néant mais pour lesquelles les citoyens s’appuieront aussi sur les « riches legs de souvenirs » (Renan) que leur apporte l’Histoire.

En ce sens, on ne peut retenir l’idée selon laquelle les travailleurs n’auraient pas de patrie. Formule que Karl Marx a d’ailleurs nuancée, et même contredite. L’Histoire a cruellement démenti cette assertion : gouvernements « d’union sacrée » en 1914 ; constitution d’une « patrie du socialisme » en URSS… Par ailleurs, les multiples luttes de résistance nationale contre des envahisseurs ont démontré que la nation pouvait mériter, notamment aux yeux des travailleurs, qu’on se mobilise pour elle.

Par ailleurs, ce que les socialistes et anarchistes, ou autres internationalistes du XIXème siècle n’avaient pas prévu, c’est que l’Etat ne serait plus au seul « service du capitalisme ». Les institutions, les lois, les impôts ont incorporé progressivement des acquis démocratiques et sociaux. Des services publics et des règlementations se sont développés dans de nombreux pays. La peur de voir le socialisme gagner du terrain, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, n’était pas pour rien dans ce compromis concédé aux travailleurs par les classes dirigeantes des pays industrialisés. Les Etats-Unis et les firmes transnationales dominaient déjà le monde capitaliste, mais les « Etats-nations » jouissaient d’une assez grande latitude pour définir leur politique économique et sociale.

Depuis les années 70, ce « compromis fordiste » et une politique économique « keynésienne » ont permis une forte croissance économique et une certaine réduction des inégalités au sein de chaque pays. Mais ce compromis a été progressivement, puis plus brutalement, remis en cause. Pour cette nouvelle politique de « mondialisation », les nations, les Etats, les services publics, les réglementations devenaient des obstacles à la « libre circulation » des capitaux et des marchandises. Ceci explique que les classes aujourd’hui dominantes, ou celles qui croient tirer profit de la mondialisation, considèrent les nations comme « ringardes » alors que les travailleurs et une grande partie des classes moyennes y sont attachés. Etre patriote, aujourd’hui, c’est être sensible aux aspirations de ces « couches populaires ».

A l’opposé, le M’PEP ne se réclame pas d’une « France éternelle », ni même immortelle. Est-il besoin de développer longuement ce point ? Il n’y avait pas de distinction avant l’an 843 entre la France et l’Allemagne, l’une et l’autre constituées progressivement en plus de dix siècles. Même de Gaulle a préconisé, vers 1941, la fusion de la France et du Royaume-Uni. Qui peut dire ce qui sera souhaitable, y compris d’un point de vue des intérêts nationaux, vers 2843 ?

Le M’PEP ne se place pas non plus sous la bannière du « souverainisme ». Mais comme il en sera vraisemblablement accusé, il est utile de s’arrêter sur cette question quelques instants !

L’accusation de « souverainisme » remplace désormais celle de « nationalisme », notamment pour stigmatiser ceux qui, à gauche, ne pensent pas comme il faudrait. On pourrait se contenter de hausser les épaules. Mais cette accusation mérite d’être analysée et réfutée dans la mesure où elle témoigne, généralement, d’une profonde méconnaissance de « la question nationale » et de la manière dont cette question s’articule avec « la question sociale », et même aujourd’hui avec « la question environnementale ». Ce « malentendu » est un des talons d’Achille de la gauche ; ceci traduit en fait une divergence sérieuse sur « la question de la démocratie ».

Il est vrai que le « souverainisme » pose problème du point de vue de la question sociale. Ce concept, importé du Québec, vise à rendre compte de la « souveraineté populaire » et cherche à articuler celle-ci à la « souveraineté nationale » tout en se démarquant du nationalisme.

Les « souverainistes », qui se situent à droite en France mais s’en défendent généralement, partent de constats justes. Il est vrai, en effet, que la nation reste le lieu principal de la démocratie politique et de la gestion du social. Il est vrai aussi qu’elle s’appuie sur un sentiment de « vouloir-vivre en commun » qu’on ne saurait balayer d’un revers de main au nom d’une société mondiale idéale. La Résistance des années quarante et nombre de combats « anti-impérialistes » se sont réclamés et se réclament d’ailleurs légitimement de la Nation démocratique, pour la défendre, pour la rétablir ou pour la construire. Récemment, la convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle, adoptée en 2005, montre d’ailleurs que le souci de la souveraineté nationale peut trouver des prolongements et rassembler un grand nombre de peuples. Certains républicains « de droite », dès lors qu’ils ne sont pas totalement fermés à la question sociale, se retrouvent ainsi parfois au coude-à-coude avec des militants de gauche. A l’inverse, l’étiquette de gauche ne garantit pas contre des erreurs tragiques. Faut-il rappeler comment certains, à gauche, se sont conduits pendant l’Occupation ?

On peut rappeler ici la distinction établie par Mao-Tsé-Toung dans son langage, entre « contradictions principales » (entre la bourgeoisie et le prolétariat) et « contradictions secondaires » (entre nations). Dans certaines circonstances, celles d’une lutte de libération nationale, les contradictions « secondaires » peuvent devenir provisoirement principales…

Fuyons donc le sectarisme à l’encontre des « souverainistes ». Mais n’oublions pas que le nécessaire constat de la légitimité démocratique et sociale de la Nation ne saurait suffire. On pourrait même se fourvoyer si ce constat conduisait à accepter les inégalités entre citoyens d’un même pays, à négliger les solidarités internationales, la recherche de compromis et d’arbitrages entre les intérêts nationaux ! C’est l’erreur que commettent souvent les « souverainistes » au nom de l’esprit de solidarité qui doit, aussi, animer les citoyens d’un même pays. Remarquons, en guise de conclusion sur ce point, que les groupes dirigeants s’exonèrent volontiers de la solidarité que requiert le « sentiment national » : exil fiscal, voire solidarité… avec l’ennemi, des émigrés de Coblence pendant la Révolution aux partisans de « Hitler plutôt que le Front populaire » en 1939 !

L’internationalisme, bien qu’il se fonde sur la souveraineté populaire, se distingue donc du souverainisme, si celui-ci subordonne et réduit les aspirations populaires à la souveraineté nationale.

L’internationalisme s’oppose évidemment au nationalisme, si on se réfère à la conception inconsciente de la nation. En revanche, si on considère la nation comme un « marchepied vers l’universel », le lieu principal où s’exerce la volonté politique des citoyens, il n’y a pas opposition mais complémentarité entre l’internationalisme et ce patriotisme-là. Jaurès l’avait vu et exprimé clairement, il y a un siècle :

« … Ce qui est certain, c’est que la volonté irréductible de l’Internationale est qu’aucune patrie n’ait à souffrir dans son autonomie. Arracher les patries aux maquignons de la patrie, aux castes du militarisme et aux bandes de la finance, permettre à toutes les nations le développement indéfini dans la démocratie et dans la paix, ce n’est pas seulement servir l’internationale et le prolétariat universel, par qui l’humanité à peine ébauchée se réalisera, c’est servir la patrie elle-même. Internationale et patrie sont désormais liées. C’est dans l’internationale que l’indépendance des nations a sa plus haute garantie ; c’est dans les nations indépendantes que l’internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles. On pourrait presque dire : un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène. » (Jean Jaurès, L’Armée nouvelle, 1911)

D’une autre manière, Romain Gary a établi une distinction fort pertinente entre le nationalisme « haine des autres » et le patriotisme « amour des siens ». C’est avec ce patriotisme humaniste, internationaliste, qu’il s’agit de renouer après un siècle de tâtonnements et d’errements.

 VII.- LA QUESTION LINGUISTIQUE

Elle pose problème au regard de « la question nationale ».

Renan, dans Qu’est-ce qu’une nation ? en 1882, range les langues parmi les attributs de la « nation inconsciente ». Renan s’exprimait dans les conditions de l’époque – la légitimité du rattachement de l’Alsace et de la Moselle à la France ou à l’empire germanique – mais il a mal vieilli notamment sur ce point.

En effet, la défense et la promotion des langues nationales sont indissociables de la souveraineté nationale et populaire, au même titre que la souveraineté alimentaire. Et au moins autant que la défense d’autres « chefs d’œuvre en péril » ! C’est évident pour la langue française. Et pas seulement au Québec !

Ajoutons, au risque de surprendre, que la sauvegarde de la langue bretonne, par exemple, est aussi un combat que les républicains devraient mener.

Concernant les relations internationales, la bonne approche pourrait être la suivante :
- combattre bec et ongles l’impérialisme de l’anglo-américain ;
- apprendre à comprendre plusieurs langues (et non seulement l’anglais), ce qui est plus facile que d’apprendre à les parler.

A l’occasion des échanges culturels entre des ressortissants de deux ou trois pays, chacun parlerait sa propre langue en étant compris. Toutefois, pour les réunions internationales, ou pour des rencontres bilatérales où l’enjeu de négociations est fortement présent, des interprètes resteraient indispensables : « La langue de l’Europe, c’est la traduction » (Umberto Ecco).

Le bal des égos ou la marche des égaux ?

Créé par le 18 mai 2008 | Dans : a1-Abc d'une critique de gauche. Le billet de Xavier Dumoulin

hpim2148.jpg Crédits photographiques du blog citoyen, socialiste et républicain avec l’accord des mères de la place de Mai

Florence Muracciole du JDD n’y va pas par quatre chemins pour décrire les jeux de rôle des bêtes de scène du P.S. A l’heure du festival de Cannes, elle présente le casting socialiste dans un article intitulé : Ségolène, Bertrand, Dominique et les autres. D’autres anonymes, les chevaliers de la nappe ronde, sans doute complices des chroniqueurs du blog de la rénovation, s’amusent à dépeindre les moeurs féodales du comte Bertrand de l’Arche de Noê et de SégoReine en quête de la possession du royaume de Solfé sur la route de la ville du sacre des rois.

Certes, mieux vaut  rire que pleurer de cette affligeante conspiration des égos dans une bravitude qui n’a rien de babouviste. Reste cependant à savoir s’il persiste encore un espoir de voir un jour les socialistes se remettre à la politique, c’est à dire à la réflexion et au débat d’idées, pour tracer les perspectives d’une alternative à la politique de N. Sarkozy et entraîner les citoyens dans ce combat essentiel. Car, pour reprendre le mot juste du jeune Razzy Hammadi,  on ne peut faire  «comme si le bruit médiatique était proportionnel à notre capacité à convaincre les militants…».

En militant de base, puisqu’il s’agit de cela (et que je suis de ceux-là au sein du Mouvent républicain et citoyen), j’essaie vainement de trouver auprès des dirigeants socialistes une quelconque volonté de relever les défis majeurs posés à notre pays et plus largement aux peuples de notre région d’Europe et de notre monde en butte à tant de tourments. Je ne vois pourtant que gesticulations et conflits d’intérêts dans les petites manoeuvres du week-end alors qu’il y aurait tant à faire à l’échelle de la France, de l’Europe et du monde !

Un Strauss-Khan qui fait connaître, par Michelle Sabban interposée, la vice-présidente du conseil régional d’Ile-de-France, son souci de rester en lice pour 2012, et s’assure de la faisabilité de l’entreprise en demandant à ses amis de remettre les clés de Solférino au très consensuel et médiatique député du Doubs, Pierre Moscovici. Lequel fait mine, à la façon burlesque d’un Jugnot, de n’être d’aucune écurie, sans renier pour autant son allégeance à l’actuel directeur du FMI.  Posture intelligente qui lui permet déjà de rallier des reconstructeurs à l’instar d’un Arnaud Montebourg que l’on a connu naguère plus aguerri au combat d’idées.

Une Ségolène, Madonne en majesté mais au tempérament d’éléphant pourtant bien trempé, fonçant droit au but, toute trompe à l’avant, en vous jurant sur ses grands dieux qu’elle n’a pas d’autre ambition que celle de vous écouter pour mieux vous représenter. Un Bertrand Delanoë, à présent sûr de sa destinée et peut être en capacité de rallier une Martine Aubry qui se promet cependant de contribuer au débat du prochain congrès. Et dans ce vacarme médiatique, un chef de parti, critiqué pour son manque de charisme par tous ces postulants à sa succession et incapable d’imposer une attitude conforme aux décisions adoptées la veille pour différencier les échéances partisanes et présidentielles. Quand d’autres, dans l’ombre, épient les moindres faux pas, voulant faire mine de ne pas y toucher… J’oubliais les turpitudes centristes du leader radical louant sans retenue l’ alliance des trois B pour les européennes !

Allez convaincre à présent tous ceux qui sont tentés par la stratégie à la Die Linke qu’il reste une perspective d’unité à gauche quand un appel réussit à rassembler quelques grands noms de la gauche de gauche pour faire contre-poids au très médiatique facteur de la mue de la LCR en parti anti-capitaliste.

Devant ce spectacle – et quand rien ne permet d’espérer que le rideau ne soit prochainement tiré – je m’apprêterais pour un peu à ne plus m’exposer et à me centrer bien égoïstement sur ma carrière professionnelle – sans délaisser celle qui fait aussi mon bonheur de cavalier – s’il ne restait encore, pour tous ces citoyens épris des valeurs de notre belle devise républicaine, trois derniers pions sur l’échiquier politique :

- le Mouvement républicain et citoyen qui retrouve toute sa place pour engager la gauche vers sa refondation républicaine ;

- l’association « Gauche Avenir » qui oeuvre avec clarté dans et pour l’unité de la gauche ;

- des citoyens, des femmes et des hommes de gauche, élus ou responsables, parmi lesquels des socialistes qui n’acceptent pas ce jeu mortifère et partagent avec nous cette volonté de redonner sens au combat de la gauche face aux ravages de la mondialisation capitaliste.

 Puissent-ils s’engager résolument dans le combat pour un projet vraiment alternatif en tournant définitivement le dos aux politiques de chimères et de renoncements ! De l’audace écrivez-vous. Il va falloir en redoubler !

X D 

La trahison de la République… par son président

Créé par le 10 fév 2008 | Dans : Articles de fond, Gouvernement

Dans un article daté du mardi 5 Février 2008, paru dans Marianne (en ligne), Anne-Marie Le Pourhiet, professeur de droit public à l’Université Rennes I., évoque les belles intentions du président qui laissent présager le pire en matière de respect des fondements mêmes de la Constitution.

Lors de sa conférence de presse du 8 janvier, Nicolas Sarkozy n’a pas manqué d’introduire son opération de communication par l’annonce d’une nouvelle révision de la Constitution. Le rapport sur la réforme des institutions commandé au comité Balladur n’a pas encore donné lieu à un projet abouti qu’il lui faut déjà créer un autre comité, présidé cette fois par Simone Veil, auquel sa feuille de route est également dictée.
Celle-ci n’est cependant pas du tout de la même nature que la précédente. La lettre de mission du comité Balladur concernait essentiellement l’aménagement des pouvoirs et contenait la ferme interdiction de modifier la responsabilité présidentielle et gouvernementale, de telle sorte qu’un changement radical de régime politique était a priori exclu.
L’enjeu de la nouvelle révision constitutionnelle annoncée est tout autre, et bien plus inquiétant. Il ne s’agit plus de modifier seulement les institutions de la cinquième de nos Républiques, mais de s’attaquer aux fondements de la République tout court, à travers une remise en cause des dispositions constitutionnelles de fond, et non plus des seules règles d’organisation. Le président Sarkozy prétend, en effet, vouloir s’en prendre maintenant au préambule de la Constitution dans lequel sont exposés la philosophie politique de la France et les droits et libertés des citoyens.

Le refus des déterminismes en question

C’est pour inscrire le régime dans la continuité républicaine que la loi constitutionnelle du 3 juin 1958 avait prescrit au gouvernement du général de Gaulle de garantir dans le projet de nouvelle constitution les libertés essentielles reconnues à la fois par la Déclaration libérale de 1789 et le Préambule social de 1946. La cohabitation de ces deux références dans notre norme fondamentale n’a pas toujours été chose facile, et l’on se souvient des contorsions auxquelles dut se livrer le Conseil constitutionnel pour « concilier » le principe des nationalisations de 1946 et le droit de propriété réputé « inviolable et sacré » en 1789. L’affirmation conjuguée de philosophies prônant respectivement l’interventionnisme de l’Etat et son laisser-faire n’est pas évidente à appliquer, mais la République a pu gérer parallèlement les droits-libertés et les droits-créances, dès lors que l’universalisme issu des Lumières et de la Révolution demeurait commun aux deux types d’exigences. En effet, pour avoir revendiqué la prise en compte des conditions matérielles d’existence des individus, la philosophie socialiste n’en est pas moins restée fidèle au refus des déterminismes biologiques et ethniques, et de la prise en compte des origines et des « appartenances ». Libérale et/ou sociale, la République française a toujours constamment rappelé l’égalité des citoyens devant la loi « sans distinction d’origine, de race ou de religion » et « sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ».

Discrimination positive = discrimination négative
Or, c’est la négation de cette tradition républicaine que le président Sarkozy s’apprête à consacrer par une révision constitutionnelle qu’il présente abusivement comme un simple « rajout » de « nouveaux droits », alors que ceux-ci révèlent le mépris absolu des conceptions précédentes. Inscrire le « respect de la diversité » dans le préambule de la Constitution revient à anéantir l’égalité « en droits » proclamée en 1789, et à substituer l’homme situé et déterminé à l’homme libre qui s’auto-détermine. Il s’agit, bien entendu, de contourner, entre autres, la récente décision du Conseil constitutionnel jugeant les statistiques ethniques contraires à la Constitution. La discrimination positive, c’est-à-dire le passe-droit ethnique, qui se cache derrière le propos présidentiel, contredit en effet frontalement le préambule et l’article 1er de la Constitution actuelle. Ce procédé a récemment été décrit avec beaucoup de franchise (ou d’inconscience) par le Pdg de l’Oréal : « Lorsque nous rencontrons un candidat qui a un prénom d’origine étrangère, il a plus de chance d’être recruté que celui qui porte un prénom français de souche » (Le Monde du 13 juillet 2007). On ne saurait mieux démontrer que la discrimination positive à l’égard de l’un est une discrimination négative à l’égard de l’autre, évidemment contraire à l’éthique républicaine. Quant à l’égalité des sexes, elle est déjà inscrite dans le texte qui affirme que « la loi garantit à la femme dans tous les domaines des droits égaux à ceux de l’homme ». Mais on comprend bien que c’est l’égalité de fait et non de droit que vise la président de la République à travers une parité coercitive et liberticide parfaitement contraire à l’interdiction de catégorisation des citoyens maintes fois rappelée par le Conseil constitutionnel.

Une commission pour une trahison

Sans doute le président Chirac a-t-il déjà sournoisement entamé le processus de reniement du modèle républicain au point de susciter les remontrances d’Yves Guéna dénonçant des « coups de canif » dans la Constitution, tandis que Jean-Louis Debré déplorait « la République en morceaux », que Michel Charasse accusait « C’est la République qu’on assassine » et que Pierre Mazeaud, en son Conseil constitutionnel, s’escrimait à défendre « l’identité constitutionnelle de la France » contre toutes les formes de communautarisme. Mais le successeur de Jacques Chirac va plus loin en proposant effectivement un changement de civilisation renonçant à la philosophie des Lumières et à la Révolution pour revenir à la pensée réactionnaire de Joseph de Maistre : « J’ai vu des Français, des Italiens, des Russes, mais quant à l’homme je déclare ne jamais l’avoir rencontré de ma vie ». Les militants ethniques s’y sont d’ailleurs bien reconnus, en affûtant d’ores et déjà leurs amendements sur les langues minoritaires et régionales.
On a le droit de vouloir changer de civilisation, donc de constitution, en choisissant éventuellement le parti de la réaction, mais on ne peut bouleverser à ce point le contrat social d’un peuple sans qu’il y consente. Jamais, durant la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy n’a proposé aux Français l’abandon du modèle républicain qu’il n’a, au contraire, pas cessé de vanter. Il n’a donc pas été mandaté pour opérer ce bouleversement et une telle proposition nécessite assurément un référendum constituant. On sait que l’actuel président, contrairement encore à la tradition gaulliste, n’apprécie guère le procédé référendaire et préfère l’opinion au peuple, le sondage au suffrage, les scoops aux valeurs et la communication à la conviction. Il n’est pas certain, cependant, que le peuple français supporte une nouvelle fois la « trahison des clercs ».

Anne-Marie Le Pourhiet

Dans l’Huma : entretien avec Samir Amin sur le nouveau défi de l’internationalisme des peuples

Créé par le 03 fév 2008 | Dans : Articles de fond, Une autre mondialisation

Huit ans après le premier Forum social mondial, l’intellectuel tiers-mondiste retrace des grandes évolutions historiques du capitalisme et interroge les alternatives que dessinent bouleversements géopolitiques du début du siècle.

Samir Amin est membre du Conseil international du Forum social mondial et président du Forum mondial des alternatives (Égypte). > Il est auteur de très nombreux ouvrages d’analyse économique et politique et de géopolitique. Il participait samedi dernier à Paris au colloque « Altermondialisme et post-altermondialisme » organisé par l’association Mémoires des luttes et la revue Utopie critique.

Comment analysez-vous les développements actuels de la crise économique et financière à l’échelle mondiale ?

Samir Amin. La financiarisation du système libéral, considérée par beaucoup comme une forme nouvelle, durable du capitalisme, n’était à mon avis que le moyen conjoncturel pour le capital de surmonter ses contradictions.

La croissance des revenus du capital et la réduction de ceux du travail ne peuvent être poursuivies indéfiniment. Le versant financier du système était son talon d’Achille.

Les subprimes ne sont pas la cause de la crise, qui est systémique, mais seulement l’accident de parcours qui l’a déclenchée. Après la privatisation des profits, les forces dominantes en place vont s’employer à en socialiser les pertes, c’est-à-dire à les faire payer aux travailleurs, aux retraités et aux pays vulnérables du tiers-monde.

Le capitalisme, comme système historique, est, selon vous, dans une phase de « déclin ». Qu’est-ce qui justifie une telle analyse ?

Samir Amin. Le système capitaliste, comme système historique, a connu une très longue maturation. Au contraire, son apogée, amorcé au plan politique par la Révolution française et au plan économique par la révolution industrielle, s’est concentré sur le XIXe siècle, c’est-à-dire sur une période très courte. La fin de cet apogée est annoncée très tôt, dès 1871, par la Commune de Paris et peu après, en 1917, par la première révolution au nom du socialisme, la révolution russe. Contrairement aux apparences et aux opinions dominantes, le capitalisme est entré, alors, dans une longue période de déclin. Remis en cause au XXe siècle, comme système économique, social et politique par les projets alternatifs (socialistes, communistes), il est également confronté au contraste grandissant qu’il a lui-même produit entre les centres dominants et les périphéries dominées. Ce contraste a alimenté la révolte, le refus des peuples dominés de s’ajuster, d’accepter cette domination et la dégradation des conditions sociales qu’elle engendre.

Comment s’articulent ces deux dimensions – idéologique et géopolitique – de la remise en cause du capitalisme ?

Samir Amin. Elles sont indissociables. Tout simplement parce que le capitalisme réellement existant, comme système mondialisé, est impérialiste par nature. Cette indissociabilité a été formalisée, au siècle dernier, par les révolutions socialistes qui ont pris corps aux périphéries du système capitaliste. Je pense aux révolutions chinoise, vietnamienne et cubaine. Cette association, au XXe siècle, entre les deux dimensions de la remise en cause du capitalisme constitue en quelque sorte une première « vague ». Celle des révolutions au nom du socialisme, des grands mouvements de libération nationale avec des degrés divers de radicalité, du non-alignement, de l’anti-impérialisme. Cette première vague a atteint ses limites historiques assez rapidement. Elle s’est essoufflée. Très rapidement, dans le cas des pays du tiers-monde sortis de la libération nationale. Moins rapidement dans le cas des révolutions au nom du socialisme. Mais le résultat est le même : cette première vague s’est émoussée, puis exténuée.

Vous estimez néanmoins qu’une seconde « vague » de remise en question d’ensemble du système mondialisé peut prendre naissance. Mais comment ?

Samir Amin. Entre la vague qui s’est épuisée et la nouvelle vague, possible et nécessaire, du XXIe siècle, il y a un creux. Dans ce creux, les rapports de force sociaux, politiques, sont inégaux. Tellement inégaux qu’ils permettent une contre-offensive du capital, renforcée par les illusions de la fin de l’histoire, de l’effacement totale de la première vague.

Ce qui permet au néolibéralisme de construire un discours réactionnaire, et non pas « libéral », comme il se prétend. C’est un discours de retour au XIXe siècle, sur le modèle du discours de la Restauration, qui illustrait, en France, l’aspiration à un retour avant la Révolution. Sarkozy est la parfaite illustration de ce discours réactionnaire.

Ce qu’il appelle « réformes » désigne en réalité des contre-réformes visant l’abolition de tout ce que les travailleurs ont conquis au cours du XXe siècle.

Nous sommes dans ce creux. Mais nous voyons déjà se dessiner sur l’océan les premières rides de ce qui peut devenir la nouvelle vague. On peut les voir, par exemple, dans ce que j’appelle les avancées révolutionnaires de l’Amérique latine. Le processus que connaît ce sous-continent est caractéristique. Il est à la fois anti-impérialiste (particulièrement anti-yankee, puisque c’est l’impérialisme nord-américain qui domine brutalement cette région du monde) et à aspiration socialiste. Cette aspiration est formulée de façons diverses, parfois vagues, parfois plus précises, voire dogmatiques.

Mais il est intéressant de constater qu’anti-impérialisme et aspiration socialiste sont, là encore, indissociables.

Vous évoquez des « avancées révolutionnaires » en Amérique latine. Qu’entendez-vous exactement par là ? Quelle différence faites-vous avec la révolution ?

Samir Amin. Je crois qu’il faut voir ce long déclin du capitalisme comme pouvant devenir une longue transition vers le socialisme mondial. « Longue » signifiant ici qu’un tel processus historique pourrait prendre plusieurs siècles, cette transition impliquant des vagues successives. La tradition communiste a pensé la révolution et la construction du socialisme comme des possibilités relativement rapides, dans un temps historique court, sur des années ou des décennies. Je préfère, aujourd’hui, parler d’avancées révolutionnaires plutôt que de révolution. « Révolution » inspire l’idée, fausse, que tous les problèmes pourraient être réglés du jour au lendemain. Des « avancées révolutionnaires » correspondent, à mes yeux, aux amorces de mise en place d’autres logiques que celles du capitalisme. Elles peuvent, à leur tour, préparer d’autres avancées, des « vagues » ultérieures. Mais il n’y a pas, en la matière, de déterminisme historique. Il y a des nécessités objectives, au sens hégélien du terme, mais pas de déterminisme absolu. Si cette transition vers le socialisme ne devait pas s’opérer, le scénario serait celui d’une longue transition vers toujours davantage de barbarie. Les deux possibilités coexistent.

Ce creux de la vague est propice, dites-vous, au développement de toutes sortes d’« illusions » sur le capitalisme. Qu’est-ce à dire ?

Samir Amin. « Le vieux monde se meurt. Le nouveau monde tarde à paraître. Et dans ce clair-obscur les monstres surgissent », écrivait Antonio Gramsci. Cette phrase m’a toujours frappé par sa justesse et sa puissance. On peut dire que l’ancien monde, celui de la première vague de remise en cause du capitalisme, est mort. La seconde vague est en train de naître. Dans ce clair-obscur, les « monstres » prennent la forme de personnages comme Bush, Sarkozy, Berlusconi, d’un côté, comme Ben Laden et ses complices de l’autre. Mais ce clair-obscur est aussi un moment de grandes illusions, que l’on peut classer en trois familles. Elles se répartissent dans le monde en des lieux différents, l’une ou l’autre est dominante selon les régions, mais elles existent et coexistent partout.

Appelons la première l’illusion « sociale-démocrate ». C’est l’illusion d’un capitalisme à visage humain. Elle a pu se traduire dans un projet politique à certains moments de l’histoire du capitalisme, quand le rapport de forces était plus favorable aux classes populaires. Je ne dénigre pas du tout ce qu’ont réalisé les régimes du « welfare state » après la Seconde Guerre mondiale. Mais ces réalisations n’auraient pu voir le jour sans la « menace communiste » qui hantait alors la bourgeoisie. Cette menace était incarnée, aux yeux des dominants, par l’URSS. En réalité, la menace n’était pas tant celle du communisme ou de l’URSS que la menace que représentaient pour eux leurs propres peuples.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les retraites par répartition, les régimes spéciaux ou la Sécurité sociale auraient été impensables sans la puissance, dans le cas français, du Parti communiste. C’est vrai un peu partout dans le monde, sous des formes différentes. Ce capitalisme à visage humain n’est donc envisageable que dans les périodes d’affaiblissement du capital.

En revanche, lorsque la domination du capital est assise, forte, il n’a pas du tout de visage humain. Il prend son visage réel, un visage tout à fait sauvage. Nous sommes dans un moment de ce genre. Dès lors, croire, aujourd’hui, dans la possibilité d’un mouvement vers un capitalisme à visage humain relève de l’illusion. Une illusion grave et dangereuse, dans la mesure où elle désarme les classes populaires en leur faisant miroiter la possibilité d’avancées sans luttes, sans renversement des rapports de forces en leur faveur. Cette famille d’illusions est dominante en Europe occidentale.

Dans les pays dits émergents, ce sont les illusions nationalistes qui dominent. Ce type d’illusions consiste à considérer que des pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil, assez forts, désormais, pour entrer dans le système capitaliste mondial, peuvent s’imposer comme des partenaires à égalité avec les anciennes puissances. Ces illusions sont nourries par une abondante littérature sur la crainte de « l’hégémonisme chinois montant », presque une variante de la peur du « péril jaune ».

À cette littérature en répond une autre, nationaliste celle-là, faisant l’éloge des évolutions en Chine et ailleurs.

En réalité, les rapports de forces internationaux, la domination du capital financier, de l’impérialisme collectif des États-Unis, de l’Europe et du Japon ne permettra pas à ces pays de jouer à égalité, sur la scène mondiale, avec les vieilles puissances.

Le langage de plus en plus agressif vis-à-vis de la Chine en témoigne. Ce langage trouve déjà sa traduction, dans le réel, avec des agressions brutales visant des pays faibles, comme l’Irak. D’autres pays, moins faibles, mais qui sont néanmoins des puissances moyennes, comme l’Iran, sont à leur tour menacés. Derrière ces agressions se profile, en réalité, la volonté des États-Unis d’envisager jusqu’à une guerre contre la Chine si celle-ci devenait trop menaçante pour leurs intérêts. Dans un tel contexte, croire que les pays émergents pourront s’imposer dans le système pour rompre avec la logique capitaliste est une illusion.

La troisième série d’illusions, la pire, recouvre les passéismes. Ces illusions-là frappent les peuples défaits dans l’histoire. C’est le cas des pays arabes, et, plus largement, des pays islamiques, mais aussi de l’Afrique subsaharienne, tentés par la recherche de solutions dans les « racines », dans la reconstruction aberrante d’un passé mythique qui n’a jamais existé.

Ces passéismes se déguisent facilement. La religion, l’adhésion à la religion s’y prêtent, de même que la revendication de racines « ethniques » ou « tribales ». Ces illusions se fondent sur une pseudo-authenticité fabriquée, qui n’a rien à voir avec la réalité. Nous sommes dans un moment où ces trois illusions travaillent des sociétés différentes.

Vous proposez, dans votre dernier livre Pour la Cinquième Internationale, de favoriser la cristallisation de la deuxième vague critique du capitalisme. De quelle manière ?

Samir Amin. Le moment de démoralisation des forces populaires, des ralliements aux idées selon lesquelles le « socialisme était définitivement vaincu » et le capitalisme était devenu « la fin de l’histoire » ont cédé la place, dès la fin des années quatre-vingt-dix, à l’appel au combat pour un autre monde, meilleur. Les forums sociaux altermondialistes ont été l’un des lieux donnant une visibilité aux luttes. Mais il reste beaucoup de chemin à parcourir pour que la convergence de ces luttes se cristallise dans des stratégies cohérentes et efficaces, capables de mettre en déroute les projets de contrôle militaire de la planète par les États-Unis et leurs alliés, d’ouvrir des voies nouvelles au socialisme du XXIe siècle, un socialisme plus authentiquement démocratique que celui de la vague du XXe siècle. Associer le combat démocratique au progrès social, reconstruire sur cette base l’internationalisme des peuples face au cosmopolitisme du capital, tel est le défi auquel la gauche est confrontée dans le monde entier.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

Connaissez-vous la révolution française ? Culture-Quiz La Révolution Française et autres sites « culturels »

Créé par le 06 août 2007 | Dans : Articles de fond, Non classé

Attention ! Cet article est un peu long. Il donne accès à des sites historiques intéressants. Pour sauter la page prendre l’ascenseur et faire suivant en bas de page.

Un détail : nous ne sommes pas franchement hébertiste mais le personnage est bien mal connu. Et puis le Père Duschesne – repris plus tard sous l’orthographe Duchêne -, c’est un monument de littérature !

Continuer la lecture de la revue de presse de la semaine et du jour en cliquant sur suivant pour aller sur les autres pages… Pour accéder à nos billets, vous cliquez sur “Billet du jour Xavier DUMOULIN” ou “article de fond” (d’origine non exclusivement rédactionnelle), sans oublier de laisser vos commentaires que nous publierons volontiers.

Eric Fricot, Xavier Dumoulin et tous les amis du blog citoyen.

Pour jouer et vérifier vos résultats allez sur le site Culture- Quiz http://francehistoire.free.fr/quiz/culquiz.php?quiz=2

1) Lequel de ces révolutionnaires ne fait pas parti du club des Cordeliers ?

Danton
Marat
Robespierre
Camille Desmoulins

2) Lequel de ces militaires a combattu en Amérique ?

Rochambeau
Hoche
Marceau
Dumouriez

3) Quel jour a eu lieu la prise des Tuileries ?

14 juillet
4 août
10 août
21 septembre

4) Quel mois ne figure pas sur le calendrier républicain ?

Vendémiaire
Fructose
Prairial
Floréal

5) Qui tenait le journal « Le Patriote Français » ?

Fréron
Desmoulins
Hébert
Brissot

6) Combien d’habitants compte la France à la veille de 1789 ?

16 Millions
26 Millions
36 Millions
46 Millions

7) Quel nom portera le comte d’Artois, frère de Louis XVI, quand il sera roi de France ?

Louis-Philippe Ier
Charles X
Louis XVII
Louis XVIII

8) Quel révolutionnaire siegeait à la Montagne ?

Pétion de Villeneuve
Vergniaud
Brissot
Philippe Égalité

9) Lequel de ces hommes n’est pas un chef vendéen ?

Cathelineau
La Rochejacquelain
Charette
Pichegru

10) Quel jour a eu lieu la fête de la Fédération ?

14 juillet
4 août
10 août
21 septembre

11) Qui est surnommé « L’Organisateur de la Victoire » ?

Dumouriez
Kellermann
Carnot
Jourdan

12) Quel révolutionnaire est un grand chef de la franc-maçonnerie ?

Philippe Égalité
Marat
Barnave
Sieyès

13) Lequel de ces « duo » réprima violemment les révoltes fédéralistes de Lyon ?

Saint-Just et Billaud-Varennes
Sieyès et Mirabeau
Collot d’Herbois et Fouché
Hébert et Desmoulins

14) Durant quel mois se déroula le coup détat qui évinca les royalistes du Directoire ?

Fructidor
Prairial
Vendémiaire
Brumaire

15) Quel révolutionnaire siegeait à la Gironde ?

Marat
Roland
David
Desmoulins

16) Quel abbé proposa l’abolition de l’esclavage ?

Talleyrand
Sieyès
Grégoire
Loménie de Brienne

17) Lequel de ces révolutionnaires ne fait pas parti du club des Feuillants ?

Collot d’Herbois
Sieyès
Barnave
La Fayette

18) Qui assassina Marat dans sa baignoire ?

Ravaillac
Billaud-Varennes
Fouquier-Thinville
Charlotte Corday

19) Qui mena la conjuration des Égaux ?

Gracchus Babeuf
Jacques Roux
Hébert
Danton

20) Lequel de ces « duo » rédigea en grande partie la Déclaration des droits de l’homme ?

Saint-Just et Billaud-Varennes
Sieyès et Mirabeau
Collot d’Herbois et Fouché
Hébert et Desmoulins

Les personnages historiques – Époque contemporaine

La Révolution française  http://francehistoire.free.fr/epoque/act2_epo.html

Hébert Jacques René

(1757 – 1794)

Fondateur du Père Duchesne (1790), journal des révolutionnaires extrémistes. Hébert contribua à la chute de la royauté puis des Girondins. Avec ses partisans, les hébertistes (Chaumette, Chabot, Collot d’Herbois…), il eut une grande influence au sein du club des Cordeliers et de la Commune insurrectionnelle de Paris. Il s’attaque aux factions des Enragés et des Indulgents et organisa la déchristianisation du pays. Robespierre, dont il avait dénoncé la modération, le fit arrêter et guillotiner ainsi que ses partisans.

 

Jacques Guilhaumou, «La pensée politique de Jacques‑René Hébert (1790‑1794).», in Annales historiques de la Révolution française, Numéro 323, [En ligne], mis en ligne le : 21 avril 2004. URL : http://ahrf.revues.org/document1020.html

Antoine Agostini, La pensée politique de Jacques‑René Hébert (1790‑1794), Presses Universitaires d’Aix‑Marseille, 1999, 227 pages.

L’ouvrage du politiste Antoine Agostini étudie le contenu et l’évolution de la pensée politique d’Hébert sur la base d’une lecture attentive de son journal, le Père Duchesne, le plus célèbre des périodiques de la presse pamphlétaire par sa longévité et l’ampleur de sa diffusion.

Nous pouvons ainsi parcourir le contenu de ce journal d’une période à l’autre, et en leur sein d’un thème à l’autre. Ainsi se précise un portrait contrasté, voir contradictoire, d’Hébert penseur politique. D’abord royaliste en 1791, mais d’emblée attaché à la souveraineté du peuple, Hébert devient, au moment de la fuite du roi, un «patriote avancé» dans la lutte contre un pouvoir exécutif royal jugé traître à la nation. C’est à ce titre qu’il occupe un temps la présidence du club des Cordeliers, puis qu’il est élu dirigeant de la Commune de Paris en 1792. Mais, déjà, selon l’auteur, il met en place son «programme terroriste» de 1793, qui va le mener jusqu’à l’élaboration, au cours de l’automne 1793, d’un programme d’organisation révolutionnaire du pouvoir exécutif concurrent de l’établissement du gouvernement révolutionnaire par les Montagnards. Attitude qui sera la cause principale, en l’an II, de son échec politique et de son exécution par les robespierristes. Certes l’auteur ne se risque pas à parler, en ce domaine, de fédéralisme jacobin, comme nous l’avions fait dans nos travaux d’habilitation en partie inédits sur Hébert et le club des Cordeliers en 1793, mais il nous concède le caractère atypique du jacobinisme d’Hébert.

Sans mettre en cause le cliché historiographique d’un Hébert situé au faîte de l’art de la démagogie, l’auteur s’efforce donc de restituer la diversité thématique d’une pensée «jacobine de gauche» et en déduit l’originalité de sa doctrine politique en dépit d’un certain «totalitarisme», emprunt, cela va de soi, à l’idéologie jacobine. Oscillant entre une recherche d’originalité et la réitération des conformismes idéologiques sur le jacobinisme, l’auteur dissocie, en fin de parcours, hébertisme et jacobinisme sur la question de la souveraineté du peuple, et fait ainsi d’Hébert un penseur égalitaire tant sur le plan social que politique.

Cependant, il nous semble manquer, dans la démarche de l’auteur, certains maillons de la recherche. Ne faut‑il pas d’abord dater le Père Duchesne, puis le contextualiser au sein même de l’activité politique d’Hébert? Et plus spécifiquement peut‑on étudier la pensée politique d’Hébert à partir d’une seule source, le Père Duchesne? À vrai dire, faute d’un élargissement des sources, ne serait‑ce qu’aux interventions diversifiées d’Hébert dans le monde de la presse révolutionnaire (autres que le Père Duchesne, bien sûr) puis surtout dans les assemblées révolutionnaires (sections, Commune de Paris, club des Jacobins et club des Cordeliers), l’analyse thématique perd de son originalité en cours de route: elle perd également en précision dans la relation aux événements majeurs, faute d’avoir pris en compte la datation des numéros du Père Duchesne effectuée par Ouzy Elyada et nous‑même. De même, s’il s’en tient en tant que politiste à une stricte analyse de contenu, l’auteur aurait pu malgré tout considérer l’effet du «style populaire» propre au Père Duchesne sur la réception des idées politiques d’Hébert, d’autant plus qu’une partie de ce journal a été numérisée par le laboratoire de lexicologie politique de l’ENS Lyon (ex‑ENS de Saint‑Cloud), et s’avère donc disponible pour des interrogations lexicales automatisées.

Cependant, l’historiographie de la Révolution française a le plus souvent, en ce qui concerne Hébert, privilégié des jugements idéologiques péjoratifs sur l’étude des textes. Dans la lignée des premiers travaux d’Albert Soboul sur Hébert, mais d’un point de vue idéologique fort différent, l’auteur a le mérite d’avoir revisité une source célèbre, mais rarement lu avec attention.

Le discours d’Hébert au Club des Jacobins le 21 juillet 1793 – Textes

http://revolution-francaise.net/2006/01/01/17-le-discours-dhebert-au-club-des-jacobins-le-21-juillet-1793

Par Jacques Guilhaumou, CNRS/UMR « Triangle. Action, discours, pensée politique et économique », ENS-LSH Lyon

Dans le cadre d’une recherche sur la formation et la propagation des mots d’ordre à Paris pendant l’été 1793, nous avons collecté l’ensemble des notes prises par les journalistes sur le plus important discours d’Hébert : son « foudroyant réquisitoire » contre le Général Custine le 21 juillet 1793 au club des Jacobins. Ainsi le Journal de la Montagne souligne « l’intérêt le plus vif » des Jacobins au cours d’une des plus belles séances de la société, « tous les membres de la société, tous les citoyens des tribunes se levant à la fois par un mouvement simultané, agitant leurs chapeaux et couvrant à trois reprises l’orateur de leur applaudissement ». A défaut de disposer d’un discours publié par les soins d’Hébert lui-même, comme le font nombre de dirigeants Jacobins, nous proposons une reconstitution de son discours du 21 juillet 1793 sur la base des principaux comptes-rendus disponibles dans la presse.

Ce travail de reconstitution s’appuie également sur l’organisation rhétorique d’un discours de facture très classique en la matière, dont nous présentons les principales articulations dans notre étude en cours de publication sur « Le discours de salut public d’Hébert au club des Jacobins les 21 juillet 1793. Une rhétorique de la minorité politique » où ce discours d’Hébert est également reproduit. Sur la pensée politique d’Hébert, voir notre compte-rendu du livre d’Antoine Agostini sur http://ahrf.revues.org/document1020.html

Au nom du salut public (1)

« Hébert s’élance à la tribune et réclame la parole au nom du salut public.

Ce n’est pas sans étonnement que je vois qu’on veut détourner la vue de la société, par une dénonciation contre Byron, de dessus un homme qui ne respira jamais que le crime, qui ne vit que pour le malheur de la patrie. Un scélérat consommé, un homme qui n’était connu dans l’assemblée constituante que par ses principes aristocratiques, un homme qui tient la plus belle armée de la république dans une oisiveté criminelle, un homme qui est le plus intime ami de Dumouriez, vient d’arriver à Paris (2) pour consommer son crime, en achevant de vous tromper par ses mensonges. Il est un homme dangereux et qui peut perdre facilement la république, cet homme a succédé aussi à ses projets perfides. Son nom nous est que trop connu, ses crimes vous l’ont rendu odieux ; et à ce portrait fidèle, il n’est aucun de vous qui ne reconnaisse Custine. L’homme qui réunit tous les vices, l’homme qui perd insensiblement la république, c’est Custine !

(Hébert, après fait entrevoir, par cette exorde, une dénonciation importante, cherche à se concilier l’attention et la croyance de ses auditeurs (3))

Hélas ! Je n’oublierai jamais les dernières paroles que Marat prononçait dans les derniers jours de son illustre vie… Je suis, disait-il, le Cassandre de la révolution. Ces paroles mémorables ont été pour nous comme le dernier chant du cygne. On a fait trop peu de cas des dénonciations de ce grand homme (4). Reconnaissons notre faute enfin, et soyons plus authentique désormais. Marat composait un ouvrage qui dévoilait les crimes de Custine (5) ; il succombe au moment où il achevait la première partie de cet important travail : puisque nous lui survivons, mettons la dernière main à l’œuvre, à ce sublime ouvrage qui aurait sauvé la république. Je suis à la tête… Et moi aussi, je veux dévoiler les intrigues et faire tomber la tête des grands scélérats. O Marat ! Tu m’as tracé le sentier. Je marcherai sur tes pas (6). Si Marat, après avoir consacré sa vie et ses travaux à la liberté, n’eut pas toute la croyance qu’il méritait, accordons à ceux qui veulent vivre et mourir comme lui la justice qui lui a été refusée, et que ceux qui veulent dénoncer les ennemis du peuple soient plus heureux que lui.

Un homme né dans une caste qui a précipité la république dans tous les malheurs actuels, un homme qui s’était démasqué il y a déjà longtemps, Custine, a été appelé par le Comité de Salut Public pour rendre compte de sa conduite. Questionné, dit-on ; trouvé innocent et renvoyé (7). S’il est vrai, il est bien incroyable ; sont-ce les faits qui ont manqués ? Et certes, il n’était pas besoin d’un compte pour le connaître, il ne fallait que comparer sa conduite, ses propos, sa correspondance et ses moyens avec ceux de Dumouriez pour le juger digne d’un décret d’accusation.

Cet ex-noble qui a brillé sur le théâtre politique (8), suivons le pas à pas dans sa vie publique et privée. Je l’ai vu à l’assemblée constituante en 1790 défendant l’aristocratie, toujours vendu à la royauté ou au parti feuillant dont il était souvent l’organe (9) ; il savait se ménager un asile auprès des uns et des autres, se réservant un appui jusque parmi vous, et il comptait sur tous en cas de besoin. Si quelqu’un pouvait le nier, les journaux du temps à la main, je confondrais Custine lui-même. Après cela, il est incroyable que Custine ait pu être à la tête des armées de la république. Qu’on se rappelle le temps qui précéda la chute de Dumouriez, qu’on se rappelle le temps où je dénonçais ce général à cette tribune et que j’avertis le peuple de sa défection prochaine (10) ; des écrivains stipendiés dirent fort haut que je voulais désorganiser l’armée, pendant ce temps là Dumouriez trahissait et projetait de livrer nos magasins. On nous accusait alors de perdre l’Etat, de poursuivre les meilleurs patriotes, eûmes-nous raison contre ceux qui nous appelaient anarchistes ?

Si j’examine la conduite de Custine par comparaison avec celle de Dumouriez, je la trouve exactement semblable (11). Dumouriez ayant un rival en tête se mit à la tête des patriotes pour le supplanter ; Custine ayant Dumouriez pour rival sembla se réunir aux patriotes pour terrasser ce traître. Général en chef de toutes les troupes sur la frontière, à la tête de la plus belle armée de la république, d’une armée de jacobins qui ne demande qu’à vaincre, qu’a-t-il fait ? Rien du tout ou le mal. Custine reste dans l’inaction, il ne songe pas à porter des secours à Mayence qui renferme nos magasins, il laisse prendre Condé et se flatte que Valenciennes sera prise. Revêtu de la toute puissance, il laisse une garnison de vingt-deux mille hommes dans Mayence qu’il voulait faire périr ; à la merci des ennemis, faute de secours, de munitions ou de vivres, ils seront obligés de capituler (12). Il a surtout tenté de perdre la république en attirant toutes les subsistances, les munitions du peuple depuis la frontière jusqu’à Compiègne, au-delà de ces mêmes frontières, afin de les livrer à l’ennemi, comme avait fait Dumouriez dans la Belgique, son prédécesseur et son modèle (13). Custine commet à son armée des actes de rigueur dont les plus grands despotes n’ont pas eu idée, il persécute les sociétés populaires de la république…. Quant il envoie des lettres à la Convention où il prêche d’égalité, chez lui, à l’armée, oubliant la dignité de républicain, il conserve tout l’orgueil et le faste du courtisan. Il vit splendidement comme un pacha. Je ne lui reprocherai pas de faire servir sa table comme un lâche, au milieu d’une armée qui, souvent, n’a que le pain qui lui est strictement nécessaire ; mais je lui reprocherai d’avoir une nombreuse argenterie, encore armoiriée, et qui pourtant n’est pas vieille, car elle date de 92. C’est donc en ce temps que Custine ose faire apposer ses armes sur de la vaisselle, ce qui prouve qu’il s’attend à une contre-révolution. Et c’est le patriote au civisme duquel on fait semblant de faire croire !

Ces traits ne sont rien en comparaison de plus d’un trait d’insolence et de rébellion qu’offre sa correspondance avec les ministres. Tantôt il ne veut plus correspondre avec un ministre ignorant (je cite ses expressions), tantôt il a l’audace de dire que, quand un décret de la convention ne lui plaisait pas, il en faisait des papillotes.

Citoyens, Custine est un scélérat. Depuis qu’il est à Paris, la Chronique et autres feuilles à la dévotion de l’aristocratie (14) n’ont pas manqué de répandre que Custine avait cru devoir répondre enfin à toutes les calomnies qu’on n’a cessé de diriger contre lui, mais qu’il rendrait un compte éclatant de sa conduite, et ressortirait plus brillant du creuset de l’examen et vainqueur de la lutte dans laquelle on l’engage. Aujourd’hui cette même Chronique dit positivement qu’il retourne à son armée avec des pouvoirs plus étendus que dans le passé, et que le Comité de salut public, indigné, avait rendu un témoignage éclatant à son innocence (15).

(Plusieurs voix ; « Non, non, cela n’est pas »)

Citoyens, je n’ai pas dit que cela fût, mais que cela a été dit et écrit et qu’on ne répandait ce bruit que pour endormir les citoyens sur le compte de ce traître (16). Je n’attendais, en montant à cette tribune, à l’attention que vous prêtez à une dénonciation aussi grave, et j’en prévois l’effet. Je m’attendais à cet élan sublime de la société, et si je n’en eusse pas été persuadé, si je n’eus pas trouvé la société ainsi disposée, rien n’eut pu m’arrêter, j’aurai couru dans les rues, dans les places publiques, dénoncer ce traître au peuple lui-même. Je lui aurai dit qu’il sera vendu tant qu’il y aura des nobles à la tête des armées

(Vivement applaudi)

Custine est un traître. Il se sentait si peu sûr de sa conscience, en venant à Paris, qu’il a cru devoir s’entourer des hommes de son état-major, qui ont servi Dumouriez, et de ses satellites ordinaires. Hier, aujourd’hui, je n’ai pu faire un pas sans en rencontrer sous tous les costumes. Ces coquins sont disséminés dans tous les lieux publics pour y faire l’éloge de leur général. Ils se répandent dans les rues, les cafés, les groupes et se mêlent dans le peuple pour accréditer cette assertion des gazettes brissotines (17) que Custine est innocent, et connu hautement tel par le comité de salut public, tandis qu’il ne fut jamais suspect. Tandis que si on lui rendait justice, alors qu’il est convaincu même des crimes les plus graves, je vois déjà sa tête sous la guillotine.

IL n’y a pas de moyens que le crime n’emploie pour assassiner la vertu. Le peuple, depuis deux jours, se presse à la porte des boulangers pour avoir du pain (18) ; on rejette la faute sur la municipalité, cette disette factice est encore un tour de Custine. Citoyens, ne vous y trompez pas, j’ai de fortes raisons de croire que c’est à ses amis, à ses adhérents que nous devons la disette qui se fait entendre depuis quelques jours à Paris, qui désole la capitale. C’est une de leurs ruses pour détourner l’attention du peuple, occupé de ses moyens de subsistance, de dessus de Custine qu’on se propose d’innocenter.

(On murmure et quelques signes d’improbation donnent à entendre à l’orateur que ses conjectures portent à faux, puisqu’il n’y a plus de trois semaines que la disette de pain factice ou réelle désole la ville de Paris, Hébert, sans se déconcerter prouve ce qu’il avance).

La capitale est abondamment fournie en vivres, mais les ennemis du peuple font tout ce qu’ils peuvent pour les faire disparaître. Vous en doutez, et on a trouvé à l’arche Marion des voitures de pain qui avaient été jetées à l’eau.

(A ces mots, il se fait un grand bruit et tous les auditeurs entrent en colère)

Ce sont les moyens qu’on emploie pour nous faire perdre le fruit de nos soins. C’est ainsi qu’on veut amener le peuple au dégoût de la liberté. C’est comme cela qu’on imagine qu’on fatiguera le peuple, c’est comme cela que les amis de Custine sont les amis de Cobourg, parce que partout les scélérats se tiennent par la main.

Citoyens, laissons toute discussion pour nous occuper que de ce serpent tellement insidieux que, si nous ne coupons pas la tête, nous périrons certainement de ses piqûres, et de nos blessures.

(Applaudi)

Jamais, je ne sentis plus vivement la perte de l’Ami du Peuple que dans cette circonstance. Marat, lorsqu’il est tombé sous le fer des aristocrates, s’occupait d’un travail qui eût infailliblement conduit Custine à la guillotine. il avait sur ce brigand les notions les plus claires ; il avait recueilli sur ce monstre un grand nombre de faits qui démontraient sa trahison ; il se proposait enfin d’en rajouter beaucoup d’autres. Ses découvertes, fruit d’un travail immense, lui avait procuré tous les renseignements qui pouvaient le démasquer. La première partie de ce travail est faite, il ne reste plus que la seconde. Il faut que ce travail soit achevé (19). Je demande que la société supplée Marat et qu’elle nomme une commission chargée de terminer ce travail, que la discussion s’engage sur Custine, et que tous ceux qui auront des dénonciations à faire contre lui soient entendus (Applaudi).

Quand il y a dans la campagne un loup enragé, une bête féroce et scélérate qui dévaste les troupeaux, sur le champ on sonne le tocsin de toutes parts, on se jette sur la bête enragé et l’on ne lâche point prise qu’un n’en ait délivré le pays. C’est là l’exemple de notre conduite envers un conspirateur.

Eh bien ! Levons-nous et demandons à la Convention l’acte d’accusation contre Custine.

(Oui ! Oui ! s’écrie unanimement toute l’assemblée)

Si Custine nous échappe, nous sommes perdus ; il ne faut rien ménager ici et j’ose le dire avec franchise, s’il y avait plus d’énergie dans la convention, nous n’aurions pas besoin de pérorer ici pour échauffer les esprits. Custine serait destitué, arrêté et décrété d’accusation. Je ne dissimule pas que des hommes, amis secrets de Custine dans la Convention, chercheront à soustraire cet illustre scélérat à la vengeance des lois, à la juste punition qu’il a encourue. Il se trouvera peut-être dans la montagne quelques hommes assez lâches pour le défendre (20). Mais s’ils sont susceptibles de quelques sentiments, d’honneur et de probité, qu’ils tremblent ! Ils le croient ou veulent le croire innocent ; qu’ils se souviennent que Danton et Lacroix, en élevant la voix pour Dumouriez, nous ont plongé le couteau dans le sein. Cet exemple ne doit-il pas effrayer tous ceux qui défendent un homme généralement suspect. Quoi ! des hommes qui furent si constamment dupes de Dumouriez, que je crus égaré, comme je le crois encore, ne prouvent-ils pas combien il faut être réservé sur le compte de ceux dont on répond ? C’est ainsi que ces législateurs égarés, s’ils ne furent vraiment qu’égarés, sont responsables à la république de tous les maux que lui a fait leur protégé (21) (Très applaudi).

Je veux croire que ces deux hommes se sont trompés. Mais aujourd’hui, il ne faut plus être dupes. Rappelez aux députés cet exemple terrible, qu’ils frémissent d’une responsabilité si effrayante : les temps ne sont plus les mêmes, il faut être vrai, il faut dévoiler enfin de grandes vérités.

Citoyens, ne vous y trompez pas, quand Dumouriez nous a trahi, la somme de nos ressources était si grande encore. De toutes parts, des dons offerts à la patrie, des citoyens courant se ranger sous ses drapeaux nous assurraient la victoire. Mais si Custine trahissait dans la crise où nous nous trouvons aujourd’hui, la république ne pourrait peut-être plus s’en relever. Nos ressources sont épuisées et, je le dis, non tristement mais avec confiance, que c’est de là que nous tirerons notre salut s’aujourd’hui ; pour me servir d’une expression populaire (22), nous jouons de notre reste, il faut triompher ou périr. La liberté est perdue si Custine nous échappe. Il faut le conduire à l’échafaud.

(Oui, oui s’écrièrent plusieurs voix)

Oui, Custine est un scélérat, dont il faut avant tout punir les crimes. Nous serons tous anéantis si nous le renvoyons à son poste. Mais fut-il un homme vertueux, la loi de l’ostracisme lui sera applicable en ce moment, et se serait surtout celui de sauver la patrie, dont il a perdu la confiance aux dépens d’un seul homme. La prudence veut que nous ne remettions pas nos destinées entre ses mains ; il est suspect, cela doit suffire. Je me résume et je demande que la société nomme dans son sein une commission composée de douze membres intelligents, patriotes qui, après la levée des scellées (23), s’emparent du travail de Marat et le continuent pour nous servir en cas de besoin.

2° Qu’on prenne toutes les précautions pour s’assurer de lui, et qu’on ne lâche point ce scélérat qu’on ne l’ait conduit) la guillotine

(Vifs applaudissements)

(Le cordelier Vincent (24) intervient à la suite d’Hébert et soumet aux jacobins des preuves écrites de la scélératesse de Custine depuis qu’il a pris le commandement de l’armée du Rhin. Il promet de les communiquer soit à la commission que la société nommera, soit à la tribune. Hébert prend alors de nouveau la parole)

Citoyens, il reste encore un abus à détruire. Ce n’est plus seulement Custine qu’il faut bannir et destituer, ce ne serait qu’un remède imparfait au mal, ce sont tous les nobles qui figurent dans nos armées, dans la magistrature, partout !, que nous devons proscrire. Le temps est venu de nous débarrasser des traîtres qui ont surpris notre confiance, et nous ont toujours si cruellement abusé. Votons leur destitution générale, leur nullité absolue. Que le peuple la demande, le peuple lui-même ; il l’obtiendra à coup sûr. Qu’il se rende en foule à la Convention, et qu’après avoir exposé tous leurs attentats, il se borne à demander leur expulsion. Qu’il se tienne en permanence jusqu’à ce qu’il l’obtienne. Il faut que le peuple encore une fois reprenne son caractère.

( Tout le monde : « Oui, oui, nous irons tous »).

S’il faut un successeur à Marat (25), s’il faut une seconde victime à l’aristocratie, elle est toute prête et bien résignée : c’est moi. Pourvu que j’emporte au tombeau la certitude d’avoir sauvé ma patrie, je suis trop heureux. Mais obtenons justice, réunissons nous tous et crions : plus de nobles… plus de nobles, les nobles nous assassinent.

Tout le monde se lève, et par un mouvement unanime promet d’appuyer cette juste demande.

Jacobins, peuple qui m’entendez, je m’attendais à ce sublime élan. Je savais bien qu’il existe parmi vous d’excellents patriotes, de zélés défenseurs de la liberté, aussi je ne désespérai point de ma patrie, tant qu’il existera des Jacobins. Je prédis que la république sera sauvée. Courage, union pour tous ! Guerre ouverte aux intrigants, aux aristocrates ! Destitution des nobles ! et nous aurons triomphé, tous les ennemis de la liberté seront vaincus.

(Vifs applaudissements)

Je demande donc que douze ou six de vos membres soient nommés pour aller sur le champ au comité de salut public demander la destitution des nobles des emplois civils et militaire.

Je demande que tout le peuple se porte à la Convention pour demander la destitution de Custine et celle de tous les nobles.

(A ces mots, chacun se lève et promet d’appuyer la pétition proposée par Hébert (26))

Je demande donc que Custine soit mis en état d’arrestation, qu’il soit traduit devant le tribunal révolutionnaire et que sa tête tombe ; qu’à l’instant on nomme une commission pour recueillir tous les faits qui sont contre ce scélérat ; que des commissaires aillent sur le champ au comité de salut public pour lui faire part des sollicitudes qui agitent le peuple et que sur le champ Custine soit mis en état d’arrestation afin qu’il ne puisse échapper (27).

Les trois propositions suivantes sont adoptées :

- que le peuple en masse aille à la Convention demander la destitution de tous les nobles ;

- qu’une commission de six membres soit nommée pour continuer l’ouvrage de Marat sur Custine ;

- que toutes les précautions possibles pour s’assurer, dans le jour même, de Custine, soient assurées (28). »

 

1 La version « longue » de ce discours a été établie principalement à l’aide des comptes-rendus du Journal des débats des Jacobins, du Journal de la Montagne, du Journal de Sablier et de la Correspondance politique de Paris et des départements. Mais nous avons également pris en compte des apports, plus ponctuels, d’autres comptes-rendus journalistiques.

2 D’après la presse, Custine arrive à Paris vers la mi-juillet.

3 Voilà un bel exemple de conscience rhétorique de la part du Journal de Sablier. Elle justifie pleinement notre commentaire rhétorique, en préalable à l’édition de ce discours tout emprunt d’une éloquence de salut public.

4 Le portrait de Marat en dénonciateur est repris par d’autres jacobins, puis amplifié par Etienne Barry dans son Essai sur la dénonciation politique rédigé dans la semaine qui suit. , Voir sur ce point notre étude « Fragments of a Discourse of Denunciation (1789-1794) », The Terror, The French Revolution and the creation of modern political culture, volume 4, K. M. Baker ed. Pergamon, Nex-York-Oxford, 1994, p. 139-156.

5 Dans le dernier numéro du Publiciste de la République française, le N°242 du dimanche 14 juillet 1793, donc diffusé avec son assassinat le 13 juillet, Marat fournit une preuve de la trahison de Custine et de son état-major. Il précise également que Custine est en train de prendre la place de Dumouriez, préparant ainsi l’argumentaire d’Hébert. Voir le tome X des Œuvres politiques de Marat, éd. J. de Cock et C. Goetz, Bruxelles, Pôle Nord, 1995.

6 Une telle invocation à Marat est traduite de manière fictionnelle par Hébert, quelques jours plus tard, dans une prosopopée (« figure par laquelle l’orateur prête de l’action, des sentiments et un langage » présentement à Marat mort) durant laquelle Marat s’adresse en songe au Père Duchesne (N°264) pour l’adouber son successeur. Ce numéro du Père Duchesne est diffusé dans les rues de Paris pendant plusieurs jours – entre le 30 juillet et le 2 août -, preuve de sa forte diffusion. Sur la datation du Père Duchesne, non daté sur le pamphlet lui-même, par son écho majeur dans la presse, voir notre étude, « Dater le Père Duchesne (juillet 1793 – mars 1794), Annales Historiques de la Révolution française, 1996, N°1, p. 68-75.

7 De fait, les partisans de Custine font circuler des Observations pour servir de réponse aux inculpations faites contre Custine, Archives Nationales, AD I 51.

8 Custine, député noble libéral à l’Assemblée constituante a fait une brillante carrière parlementaire entre 1789 et 1791. Il est l’un des 53 députés qui parlent le plus souvent. Ses interventions, plutôt modérées, portent sur la nécessaire « conservation de la société », tout particulièrement en matière de « respect des propriétés ». Il se présente également comme l’un des grands spécialistes des affaires de défense nationale. Voir sa biographie dans le Dictionnaire des Constituants d’E. H. Lemay, Paris, Universitas, 1991, p. 254-257.

9 Dans le numéro 266 du Père Duchesne, diffusé dans les rues de Paris le 31 juillet, Hébert écrit : « J’avais vu ce fanfaron à l’assemblée constituante faisant toujours chorus avec les aboyeurs de la liste civile pour écraser le peuple et donner au conard Capet tous les pouvoirs et l’autorité possible, afin d’écraser la liberté ». Sur le Père Duchesne, voir notre étude http://www.cavi.univ-paris3.fr/lexicometrica/article/numero0/jgadlex.htm.

10 Nous l’avons vu, Hébert avait déjà prononcé, le 8 mars 1793, « un éloquent discours » à la tribune des Jacobins « pour rappeler les Dumouriez, les Dillon, les Custine et tous les généraux qui trahissent la liberté » (Annales de la République française). Et il ajoute en direction du peuple : « Il est temps de s’occuper du bonheur public ; il faut que le peuple, qui a fait la révolution, jouisse des fruits de cette révolution ; il est temps que les intrigants rentrent dans le néant ; il faut les exterminer » (Journal des débats des Jacobins).

11 Cette comparaison a valeur de lieu commun, ce qui explique la vigueur de la réponse des partisans de Custine à ce parallèle : « Quand on répond aux détracteurs de Custine, en citant une foule de faits qui établissent avec évidence les sentiments purs et la conduite irréprochable de ce Général, ils ont l’audace et la mauvaise foi de répondre que Dumouriez se conduisait ainsi avant d’avoir manifesté sa trahison », Observations…, op.cit.

12 La presse parle de la capitulation de Mayence. L’événement est donc dans tous les esprits.

13 Hébert développe de nouveau cette comparaison dans le Père Duchesne diffusé le 31 juillet dans les rues de Paris, en y ajoutant une nouvelle preuve : « Revenons à ce garnement de Custine et prouvons aux incrédules (puisqu’il faut des preuves) que ce viédase est le second tome de Dumouriez Il existe un billet signé de la main du traître Custine dans lequel il engageait le général Doiré à négocier la reddition de Mayence avec nos ennemis » (N°266).

14 Après la dénonciation des journalistes qui ont dressé un portrait flatteur de Charlotte Corday, leur bienveillance à l’égard de Custine les désigne comme modérés, et entame une campagne politique contre une partie de la presse parisienne pendant l’été 1793. Sur le cas de Charlotte Corday, voir G. Dermenjian et J. Guilhaumou, « le ‘crime héroïque’ de Charlotte Corday », Le Panthéon des femmes. Figures et représentation des héroïnes, sous la dir. de G. Dermenjian, J. Guilhaumou et M. Lapied, Paris, Publisud, 2004.

15 Le texte de la Chronique de Paris du 21 juillet, incriminé par Hébert, est le suivant : « Il paraît que l’annonce de la destitution du Général Custine n’était nullement fondée, ou qu’il a su se disculper entièrement des reproches dirigés contre lui. On assure qu’il retourne à son poste avec un pouvoir assez étendu pour ne pas craindre d’être contrarié dans les mesures qu’il croire devoir prendre ».

16 L’effet de cette dénonciation du journaliste de la Chronique de Paris est perceptible dès le lendemain dans la presse. Ainsi, le journaliste de L’Abréviateur Universel écrit le 23 juillet : « Nous disions hier que Custine était parti avec carte blanche pour repousser hors de nos frontières du Nord les satellites des tyrans. Mais cette nouvelle, répandue la veille avec affectation, ne se confirme pas », tout en faisant référence « au patriotisme qui dévoile les traîtres », en l’occurrence Hébert et le Père Duchesne.

17 Là encore, Hébert s’en prend à la presse modérée, à vrai dire une presse d’opinion prise sous l’emprise grandissante de la presse de salut public comme nous le montrons dans « Les journaux parisiens dans les luttes révolutionnaires en 1793. Presse d’opinion, presse de salut public et presse pamphlétaire », in La Révolution du journal (1788-1794), sous la dir. de P. Rétat, Paris, Editions du CNRS, 1989, p. 275-284.

18 Le journaliste des Annales de la République Française, note, à la date du 21 juillet : « Hier, la foule était si grande auprès de quelques boutiques de boulangers, l’empressement pour se procurer du pain était tel que plusieurs personnes furent frappés et renversées, et que l’on craignait pour ces boulangers ».

19 Quelques jours plus tard, dans le Père Duchesne N°264, Hébert légitime cette exigence de la bouche même de Marat par les termes suivants : « Il faut que tu fasses ce que je n’ai pu faire ».

20 Hébert revient sur ce point dans le Père Duchesne N°266, diffusé le 31 juillet, dans les termes suivants : « Ainsi donc, foutre tandis que cet infâme brigand jetait de la poudre aux yeux de la Convention, et que certains badauds de la Montagne, dupes de ses singeries patriotiques, l’élevaient au-dessus des nous, il travaillait sourdement la ruine de la France. »

21 Hébert entame ici une campagne contre les montagnards modérés qui se précise dans le Père Duchesne N°264, par les propos de Marat en songe (« Il en est encore dans la convention, il en est de même à la Montagne quelques-uns que je démasquerai ») et culmine dans son Père Duchesne N°275 (22 août) à propos de « l’accaparement de savon que l’on fait pour blanchir Custine ». Hébert s’en prend non seulement aux montagnards qui « mitonnent la contre-révolution », en particulier « le bateleur Lacroix », mais aussi aux comités de la Convention, usurpateurs de « tous les pouvoirs ». La dénonciation contre Custine marque ainsi le point de départ d’une campagne pour la réorganisation du pouvoir exécutif à l’horizon de la mise à l’ordre du jour de la terreur.

22 Expression populaire, familière qu’Hébert utilise, avec d’autres, dans le Père Duchesne. Ainsi il se réjouit, suite à son intervention que Custine soit en prison, et donc « siffle la linotte » sans plus pouvoir « mettre les Sans-culottes à chien et à chat » (N°266, 31 juillet).

23 A vrai dire, les scellés sur les papiers de Marat seront levés le 26 juillet (Archives de la Seine, D 12 U (1) 6).

24 Autre dirigeant important du club des Cordeliers admis aux Jacobins, Vincent répercute le mot d’ordre énoncé ci-après par Hébert de destitution des nobles dès le 23 juillet aux Cordeliers dans les termes suivants : « Un des premiers commis de Bouchotte le ministre de la guerre, Vincent s’engage à demander à tout individu qui se présentera pour demander une place, s’il est noble et à le faire exclure de tous les emplois de la république, quand il tiendra à cette infâme caste qu’il faut anéantir » (Nouvelles politiques).

25 De fait, la presse soulignera fortement, dans les jours suivants, l’identification d’Hébert et du Père Duchesne à Marat : « Le Père Duchesne, qui s’est chargé du rôle pénible de dénonciateur public, au lieu et place de Marat, dénonce les généraux » (Thermomètre du jour du 30 juillet).

26 Plus largement, les Annales de la République française du 27 juillet précise « qu’on est disposé à suivre les moyens proposés par le Père Duchesne : tous les orateurs des groupes parlent dans ce sens », en particulier au sein du Club des Cordeliers.

27 Custine est arrêté le lendemain du réquisitoire d’Hébert. Il devient l’objet de toutes les conversations comme le note Dugas, l’agent du ministère de l’intérieur (Archives Nationales, F 1c III Seine 27) : « On ne cesse de s’entretenir de Custine. Partout il est accusé d’avoir trahi les intérêts de la chose publique. Les aristocrates seuls font semblant d’en douter. Aux Jacobins, on demande que sa tête tombe, et les tribunes applaudissent ». Il passera devant le Tribunal révolutionnaire et sera exécuté le 25 août à la grande joie du Père Duchesne : « Enfin le traître Custine joue à la main chaude » (N°278 diffusé dans les rues de Paris le 29 août). La campagne hébertiste de dénonciation contre Custine se termine donc le jour même de la mise à l’ordre du jour de la terreur au club des Jacobins. Elle s’avère ainsi exemplaire de mise à l’ordre du jour de la dénonciation, puis de la terreur pendant l’été 1793.

28 Précautions nécessaires si l’on en croît le récit d’Hébert au club des Jacobins le 24 juillet : « Hébert prend ensuite la parole sur Custine, et reproduit la motion qu’il avait fait dimanche. Nous avons gagné une grande victoire, dit le Père Duchesne, cas Custine était prévenu par des Jacobins, et si nous n’eussions pas été au Comité de Salut Public, il allait nous échapper. Des chevaux étaient préparés et l’on conduisait Custine à son armée, à laquelle, se prétendant innocenté aux yeux de la Convention, il aurait parlé en maître et régné par la terreur » (Journal historique et littéraire, Journal de la Montagne)

La révolution française http://www.diagnopsy.com/Revolution/Rev_064.htm

Robespierre et les Factions

Disparition des Hébertistes

L’hiver de 1794 est affreux. Le peuple manque de tout. Il se bat devant les boulangeries, les boucheries. Plus de beurre ni d’œufs, de légumes frais ou secs. Le maximum a fait disparaître les denrées les plus communes, comme le bois. Les trafiquants s’en donnent à cœur joie. Mais partout des pillages. Partout aussi des fermetures d’ateliers par défaut de matières premières, des grèves pour obtenir un relèvement des salaires. Paris n’est plus qu’une multitude tourmentée par la faim et que traversent de sauvages remous. Las de manger de l’herbe, certains proposent d’égorger les suspects dans les prisons, de les faire rôtir et de les dévorer. Une telle misère favorise l’action des Hébertistes. Ils dénoncent comme responsables les « endormeurs des Comités », les corrompus de la Convention, ils demandent d’autres charrettes. C’est l’échafaud qui sauvera tout.

Une nouvelle « journée », un nouveau 5 septembre brisera la résistance de l’Assemblée et des Comités. Le moment semble propice: Robespierre et Couthon sont alités et vont garder la chambre pendant près d’un mois.

En minorité aux Jacobins, les Hébertistes s’appuient sur le club des Cordeliers qu’ils tiennent par Vincent et Ronsin, comme ils tiennent l’armée révolutionnaire. Ils croient avoir aussi avec eux les ouvriers des faubourgs, mieux encore les bandes mouvantes des sans-travail. Leur plan est simple : l’affaire commencera par un massacre dans les prisons, l’invasion de l’Assemblée suivra.

Mais depuis l’expérience de septembre les choses Ont bien changé. L’ère de la rue a passé, le pavé n’est plus roi. Les trublions ont à présent devant eux non une Assemblée débile, mais le solide gouvernement des Comités à qui la loi du 14 frimaire (4 décembre 1793), véritable charte de la Terreur, a imposé ses formes et ses règles. Au moins Hébert et sa bande devraient-ils agir par surprise, mais ils laissent percer leurs intentions et traîner leurs préparatifs et Saint-Just, rappelé par Robespierre de la frontière, les prévient.

Le 8 ventôse (26 février) il monte à la tribune. Le menton dressé sur sa cravate de linon, la voix âpre et hautaine, il prononce au nom du Comité de Salut public, plus encore au nom de Robespierre qui lui a donné blanc-seing, un discours capital. D’abord l’apologie de la Terreur : elle est légitime, elle doit être maintenue comme un système régulier et nécessaire, un régime permanent. Point d’impunité pour les grands coupables « qui veulent briser l’échafaud parce qu’ils craignent d’y monter».

Ici, il regarde Danton. Puis, relevant ses larges yeux pensifs, il propose de donner à la Révolution une portée inattendue. Les biens des ennemis de la République seront confisqués et distribués aux patriotes indigents. Les Comités de Salut public et de Sûreté recevront à cet effet tout pouvoir. Qu’est-ce à dire? En raison même de la poussée hébertiste, Saint-Just, encore plus que Robespierre, croit nécessaire d’accomplir ce qu’il appelle la Révolution totale et d’assurer au gouvernement, au moyen d’une véritable loi agraire, une garde prétorienne formée des prolétaires enfin nantis.

Jusqu’ici ils ont été oubliés; rien d’étonnant à ce qu’ils marchent avec les gens d’outrance et de désordre. La bourgeoisie, les paysans ont fait leur main sur les biens nationaux. Au tour des sans-culottes pauvres : ils auront les biens des suspects, la fortune de trois cent mille familles. Ainsi, juge-t-il, Hébert dépassé perdra d’un coup sa clientèle. La République assise sur le vrai peuple, celui des « malheureux », n’aura plus à craindre les excitations anarchistes qui peut-être n’ont d’autre objet que de préparer, que de légitimer la contre-révolution.

La Convention a-t-elle sondé le profond dessein de Saint-Just et de Robespierre ? Sur l’heure il ne semble pas. Elle ne le comprendra que plus tard. A présent, ne voyant guère que le moyen de balayer les deux factions hébertiste et dantoniste, elle acquiesce, livre aux Comités l’arme monstrueuse exigée par Saint-Just. Comment lui résister? Ce jeune homme pâle, inflexible, est aujourd’hui son maître, bien plus que Robespierre lui-même ne l’a jamais été. « Il y a en lui du Charles IX », disait Maximilien. Mais Charles IX n’était qu’un enfant fiévreux, fuyant devant ses fantômes.

Saint-Just a une autre taille, une autre ampleur. Peut-être est-il après tout la figure dominante de ce temps. Un tyran parfait, un être de métal, sans pitié, sans remords, à l’occasion héroïque, qui peut plier comme une lame, mais ne s’émoussera pas. Là est le secret de sa prise soudaine sur l’Assemblée. Il n’a point de sentiments personnels, aucun scrupule, mais aucun vice Volonté, courage, foi, il réunit toutes les qualités des fanatiques. Robespierre peut encore parfois sourire; Saint-Just ne sourit jamais. Il est affreusement décapé et pur.

La principale faiblesse des révolutions, c’est que leurs chefs n’accordent pas assez leur vie à leurs principes, qu’ils demeurent des hommes agités de besoins et rongés d’envies, quand ils devraient se hausser hors d’eux-mêmes et ne plus vivre que pour ce qu’ils croient l’intérêt général. Cette espèce de désincarnation, Robespierre l’a accomplie et Saint-Just à son tour, avec plus de rigueur encore. ils en gardent, malgré le sombre de leur carrière, un singulier relief et un ascendant qui dans toute cette période ne sera pas égalé.

Ainsi attaqués, les Hébertistes, que le système de Saint-Just doit priver de leur base, réagissent brusquement. Le 14 ventôse (4 mars) aux Cordeliers, Hébert accuse les Comités, il accuse le ci-devant Amar, l’intrigant Carnot, le ministre Deforgues, dont Danton fut le patron, le général Westermann. Sans nommer Robespierre, il l’incrimine comme le défenseur de Desmoulins. Et il finit par un cri de guerre: « L’insurrection, oui, l’insurrection, et les Cordeliers ne seront pas les derniers à en donner le signal! » Le lendemain 15 ventôse ses amis essaient de soulever le peuple. Mais les sans-culottes, charmés par l’idée de la manne qui, grâce à Saint-Just, va leur tomber du ciel révolutionnaire, ne les suivent pas.

L’échec des extrémistes est complet. Sans attendre, le Comité de Salut public contre-attaque. Barère et Tallien font décider par la Convention – que les conspirateurs seront poursuivis. Lâchés par leurs troupes, les chefs hébertistes s’abandonnent. Pour les tirer d’affaire Collot d’Herbois tente de réconcilier Jacobins et Cordeliers. Hébert se rétracte, puis Carrier. Collot lui-même, rendu à la prudence, ne tarde pas à les désavouer. Robespierre et Couthon sont enfin sortis de leur lit.

Tant qu’a duré leur absence, le Comité de Salut public n’a pas pris de mesures décisives. Mais le 23 ventôse, à peine rétablis, ils assistent à la séance avec Billaud-Varenne qui revient de mission. Saint-Just fait approuver le rapport qui demandera à la Convention l’envoi des principaux Hébertistes au Tribunal révolutionnaire. Il les accuse de conspiration royaliste. Fouquier-Tinville, appelé au Comité, reçoit ses ordres. Dans la nuit, Hébert, Momoro, Ronsin, Vincent sont arrêtés. Paris demeure indifférent. Bien plus, la Commune, très humble, députe à la Convention pour la féliciter.

Le Tribunal révolutionnaire frappe. Tous, sauf un mouchard, sont condamnés à mort. Sous le soleil de mars dont la place de la Révolution se dore, passant devant un peuple goguenard que transporte une gaieté de carnaval, les Hébertistes gagnent l’échafaud. Pour mieux voir, des royalistes ont payé fort cher leurs places. Hébert, le « Père Duchêne » est hué: il se lamente. Il a eu dans son cachot des accès de désespoir. Les autres meurent mieux. L’une des factions qui menaçaient le gouvernement révolutionnaire a disparu. A la vérité Robespierre n’a joué qu’un tôle second dans sa catastrophe. Les Hébertistes ont été abattus par Saint-Just et par les Comités. Mais c’est Maximilien qui doit en bénéficier.

Désormais l’Incorruptible n’a plus devant soi, pour le séparer du pouvoir entier; qu’une poignée de corrompus.

 

 

 

 

 

 

 

 

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