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Pour Bertrand Badie, l’opération au Mali marque un périlleux retour aux conflits d’antan

Créé par le 25 jan 2013 | Dans : Articles de fond

LE MONDE |24.01.2013 Par Bertrand Badie, professeur des universités à Sciences Po Paris

Il était un temps où l’entreprise était simple et facilement identifiable : la guerre opposait deux ou plusieurs Etats qui étaient en compétition de puissance. Cet affrontement paroxystique entre Etats, dotés de diplomates et de soldats, d’institutions et de frontières, et d’une propension à négocier à un moment donné, est au centre de notre histoire européenne. Elle en est même fondatrice, c’est bien ainsi que se sont constituées la carte et même les règles de notre Europe moderne.

Depuis quelques jours, on nous parle d’une « guerre au Mali » : en est-ce bien une si l’on fait preuve de rigueur ? L’affrontement met en scène un vieil Etat européen, un Etat failli africain et des bandes armées sur lesquelles croulent des appellations diverses et mêlées dans une synonymie des plus approximatives.

PAS DE TERRITOIRE FIXE, NI INSTITUTIONS, NI DIPLOMATES

Une chose est sûre : ces bandes ne constituent pas des Etats, n’ont pas de frontières, pas de territoire fixe, ni institutions, ni diplomates, ni soldats au sens classique ; elles n’ont même pas d’intérêt à négocier, tant leur survie est intimement liée à la pérennité des conflits. Ne nous égarons pas dans des comparaisons trop faciles et illusoires.

Il serait temps d’en tenir compte : cette forme nouvelle de conflictualité met en scène une violence surgie de la profondeur de sociétés fortement meurtries, mal intégrées ou pas intégrées du tout dans des Etats qui sont en décomposition ou en faillite depuis plus d’un demi-siècle.

Aux sources de l’affrontement, nulle rivalité de puissance, mais des échecs, des frustrations, des exclusions, des humiliations que sont venus gérer des entrepreneurs de violence qui y trouvent la clientèle idéale.

Le radicalisme religieux y sonne naturellement comme une réponse attendue à une démission complète, totale, du politique national et surtout international. A défaut d’être construit en société politique, le Sahel s’est constitué, au fil des décennies, sous le regard indifférent ou complice des uns et des autres, en société guerrière, comme l’Afghanistan, comme la Corne de l’Afrique, comme le Congo et d’autres encore…

On prétend trop vite que les entrepreneurs de violence sont des acteurs isolés qu’un usage judicieux de la force doit permettre de « détruire ». Imprudence dangereuse : une société guerrière ne se combat pas comme un Etat rival.

N’oublions pas que l’essentiel de sa rationalité se trouve, contrairement aux Etats, dans la banalisation de la violence ; la guerre qu’on lui porte la renforce et l’installe dans son jeu plus qu’elle ne l’éteint : on l’a déjà cruellement expérimenté sur d’autres terrains desquels de grandes puissances ont dû se retirer sans avoir vaincu.

CES SOCIÉTÉS LAISSÉES POUR COMPTE PAR LES TRANSFORMATIONS POSTCOLONIALES

Les Etats modernes ont appris, au fil des siècles qui nous séparent de la Renaissance, à combattre leurs semblables qui recevaient l’appellation claire d’ »ennemis ». Ils n’ont jamais su s’opposer avec succès à des acteurs surgis des méandres d’une société en crise, quelle que soit l’orientation de ces derniers, généreuse ou criminelle, parfois les deux à la fois…

Depuis longtemps, il devenait urgent de prendre en compte cette autre donnée de la mondialisation que constitue l’irruption des sociétés dans le jeu international, en particulier de ces sociétés laissées pour compte par les transformations postcoloniales.

Qui pourtant s’est intéressé au Sahel ? Qui s’est inquiété des échecs de la construction du politique en Afrique ? Qui, au contraire, n’a pas flatté et encouragé ses faiblesses pour continuer à dominer ?

Ces manquements coupables ressortent aujourd’hui sous les apparences d’un enchaînement fatal et diabolique qu’on croit naïvement pouvoir traiter par une guerre inadaptée, alimentant en fait des cercles vicieux de violence que seule la politique pourrait guérir, là où l’usage de la force risque de les enrichir.

Deux paramètres doivent être présents à l’esprit. D’une part, l’entrepreneur de violence n’est pas chevillé à un territoire, mais mobile sur des espaces sociaux vastes et dont il sait qu’ils lui sont favorables : telle est bien la nature du Sahel, dont l’écologie et la misère sociale et politique sont assez affirmées pour favoriser ceux qui s’inscrivent hors du jeu étatique.

LA DÉSESPÉRANCE Y EST TRAGIQUEMENT COMPENSÉE PAR L’ENRÔLEMENT

D’autre part, cet entrepreneur sait mobiliser en sa faveur un jeu social d’une étonnante densité, fait de réseaux de toute nature, mafieux ou non, d’une économie de guerre très au point, de populations que l’état d’abandon rapproche de ces pratiques de violence sous de multiples formes : la désespérance y est tragiquement compensée par l’enrôlement, y compris d’enfants, dans des bandes qui offrent vêtements, nourritures et comme un dérisoire semblant d’existence…

L’Afghanistan, la Somalie et d’autres cas de même nature auraient dû nous apprendre que la prétendue « communauté internationale » n’a trouvé à ces drames que de mauvaises solutions, souvent pires que le mal, dans la mesure où elles en ont amplifié les effets.

D’abord, parce qu’il n’y a pas de « communauté internationale », que tout a été fait depuis 1945 pour que les Nations unies n’interviennent pas en leur nom, mais laissent faire les autres, les puissants, ceux-là mêmes qui sont regardés avec le plus de suspicion, et que les entrepreneurs de violence attendent au tournant…

EST-IL CERTAIN QUE L’ALGÉRIE AIT ENVIE DE DEVENIR LE PAKISTAN DU MALI

Ensuite, parce que la régionalisation des solutions, prônée un temps et encore maintenant, suscite d’évidentes contradictions : dans un conflit qui, par définition, n’a pas de frontières, la première victime de toute internationalisation est d’abord le voisin.

Est-il certain que l’Algérie ait envie de devenir le Pakistan du Mali ? Aussi, parce que les Etats, les Etats-Unis en tête et l’Allemagne avant eux, comprennent de mieux en mieux les risques encourus dans ce genre d’aventure.

Enfin, parce que la guerre tue un peu plus l’imagination et la générosité politiques dont nous avons besoin pour avancer, qu’un gouvernement de gauche se devrait d’expliciter et de promouvoir à la face du monde. Il était un temps où le général Faidherbe (1818-1889) poursuivait des bandes armées qui s’attaquaient aux forts du Sahel et qui professaient déjà un islam radical. Qu’avons-nous fait depuis ?

Bertrand Badie, professeur des universités à Sciences Po Paris, auteur de « Quand l’Histoire commence » (CNRS éd., 64 p., 4 €)

Du nouveau leadership aux embarras de la puissance, par Bertrand Badie

Créé par le 24 jan 2010 | Dans : Une autre mondialisation

Jamais une catastrophe naturelle n’avait été portée à ce niveau de politisation, mobilisant les chefs d’Etat, les ressources diplomatiques et militaires, engageant débats et même polémiques. Nulle trace de ce type lors des gigantesques inondations qui firent 300 000 morts au Bengale en novembre 1970, tandis que, plus récemment, les tremblements de terre qui frappèrent l’Indonésie ou l’Iran n’eurent guère le même impact. Même le tsunami qui déferla sur l’Asie du Sud-Est n’atteignit pas les mêmes niveaux de réactions politiques.

L’ampleur de la catastrophe y est pour beaucoup, mais la médiatisation pour plus encore. Après tout, le monde accueillit dans l’indifférence l’annonce faite par la FAO, en novembre 2009, que le seuil du milliard d’affamés était effectivement franchi. Lorsque les images choquent, la diplomatie publique est en marche, devenant même diplomatie d’opinion. Mais si l’émotion devient une ressource de la politique mondiale, elle n’explique pas tout.

Bien des raisons poussaient Barack Obama à réagir de manière si active et manifeste. Au-delà de la sincérité de l’homme d’Etat qui assiste à une tragédie à moins de 1 000 kilomètres de ses côtes, le souvenir de la passivité de son prédécesseur face au désastre causé par Katrina ne pouvait que peser. On retiendra surtout une autre face du message : la reconstruction du leadership américain sous l’angle de la bienveillance et de l’assistance, rompant avec l’image de l’intervention musclée qui alimentait, avec l’échec qu’on sait, les mirages du « regime change », de l’affrontement militaire avec l’ »axe du Mal », ou de la démocratisation forcée. Le nouveau président veut mettre un terme à ce que Pierre Hassner appelle « le wilsonisme botté » pour revenir vers ce que la science politique libérale nommait autrefois le « benign leader » (« leader bienveillant »).

Le changement n’est pas radical. La pratique avait été amorcée après la chute du Mur : l’opération montée en Somalie, décidée par Bush père en décembre 1992 et exécutée par Bill Clinton, était un peu la promesse de l’aube. Ne s’intitulait-elle pas « Restore Hope » (« rétablir l’espoir ») et ne cherchait-elle pas à porter secours à un pays affamé ? Elle échoua bien vite, d’autant plus promptement qu’elle rencontrait une guerre civile et qu’il fallut donc livrer bataille. Quatre ans auparavant, des éléments de l’OTAN intervenaient en Arménie, encore soviétique, victime d’un séisme puissant, le jour même où les Nations unies votaient la résolution sur le devoir d’ingérence humanitaire…

La parenthèse est oubliée, ou presque, car tout conduisait à la refermer : la nature exceptionnelle du contexte, le succès mitigé des opérations, leur dérive politique dans la Corne de l’Afrique, tout comme la périlleuse assistance portée aux convois humanitaires au Kurdistan irakien au printemps 1991. Allons au-delà : la malédiction de la puissance ne se limite pas aux risques de sa dérive guerrière : en cela, le pari de M. Obama est quelque peu aventureux. La forme de son engagement en Haïti est généreuse, mais incertaine. Le président entend affirmer qu’il adhère toujours à l’idée du leadership américain. Ce choix conduit pourtant à une triple incertitude.

Dans le monde post-bipolaire, l’usage de la puissance conduit aux vertiges de la concurrence contrariée, et donc au ressentiment. On le voit lorsque le président français demande, avec toutes les précautions d’usage, une place privilégiée dans une opération montée de Washington et revendiquant pour principaux partenaires le Brésil et le Canada, dans la parfaite ligne de la doctrine Monroe (qui en 1923 réserve aux Américains le droit d’intervenir sur leur continent). On le perçoit à travers les récriminations infinies et discrètement politisées nourries par ceux, officiels ou ONG, qui n’ont pas les faveurs de l’autorité aéroportuaire de Port-au-Prince sous administration américaine. On le conçoit lorsque l’Union européenne montre sa faible réactivité, laissant les Etats qui la composent agir en ordre dispersé. On le pressent lorsqu’on observe les initiatives de la Chine, jusque-là peu présente au sein d’un pays qui préférait regarder du côté de Taïwan.

Diplomatie contestataire

Dans un monde globalisé, dominé par de fabuleuses inégalités, la puissance alimente machinalement la protestation. Elle vient aujourd’hui du Venezuela et des souverainismes les plus rigides : elle peut provenir demain de tous ceux qui gagnent à nourrir une diplomatie contestataire et qui peuvent légitimement demander si la coopération, voire la solidarité, vaut une suspension aussi ostentatoire des attributs de souveraineté d’un petit pays. Le débat n’est pas nouveau : le concept d’Etat effondré avait été inventé exprès lors de la crise somalienne pour justifier l’intervention étrangère.

Depuis, on a appris que le concept était relatif, peu solide, et sujet à tous les abus. On se persuade surtout qu’il appelle logiquement au multilatéralisme, dont la mission est justement de prendre le relais d’une autorité publique défaillante. Cette subsidiarité est infiniment plus légitime et moins risquée sur le plan des dérives.

Dans un monde où « l’intersocial » remplace de plus en plus l’international, la restauration des acteurs locaux dans leurs droits et leurs devoirs est à la base même d’une action efficace. La militarisation des crises et des modes d’intervention fait peser un risque fort, d’autant plus occulté qu’une sorte de loi tendancielle repousse toujours au lendemain la remise aux sociétés de ce que la puissance a appris à faire au quotidien.

Cette crise que la nature a rendue paroxystique et dramatique existait déjà dans l’indifférence politique presque générale. Sa politisation brutale peut la faire évoluer, vers le meilleur ou vers le pire. Le meilleur tiendrait à une prise de conscience globale des souffrances d’un peuple oublié qui réapparaîtrait ainsi sur la carte du monde. Le pire serait d’en faire un laboratoire d’essais d’un leadership repensé, demain l’objet d’une compétition diplomatique revigorée, et après-demain un symbole de résistance aux apories de la puissance.



Bertrand Badie est professeur de relations internationales à Sciences Po.

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