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Quelles perspectives pour cette gauche française saisie du remord du pouvoir dans l’urgence de sa refondation systémique et d’ensemble ?

Créé par le 11 mai 2020 | Dans : a0-blog citoyen, socialiste et républicain par temps de coronavirus, a2-Blog-notes politique de XD

Note de Xavier Dumoulin actualisée le 17 juin 2020

Quelles perspectives pour cette gauche française saisie du remord du pouvoir dans l’urgence de sa refondation systémique et d’ensemble ? P1030266

Crédits photographiques du blog citoyen, socialiste et républicain Statues dans la rue à  La Havane

 

« Nous croyons à la force de nos idées … il faut rebattre le jeu, redistribuer les cartes et nous faisons confiance en nos idées pour – dans un cadre plus vaste – progresser, s’affirmer, devenir majoritaire. Donc, c’est un calcul stratégique qui fait fond sur l’analyse que nous faisons de la crise de la mondialisation, qui fait fond aussi sur les espaces qu’elle ouvre à une gauche digne de ce nom ! »  Extrait d’un entretien avec Jean-Pierre Chevènement pour le blog citoyen, socialiste et républicain en 2008

« La vraie question s’est d’abord d’être au clair… pour construire ensemble une nouvelle dynamique… Moi, je plaide pour qu’on crée une université populaire et permanente de la gauche avec toutes les forces intellectuelles de gauche de ce pays pour qu’on se confronte, qu’on aille au bout des discussions pour savoir ce qui nous fédère et ce qui nous divise. »  Extrait d’un entretien avec Marie Noëlle Lienemann pour le blog citoyen, socialiste et républicain en 2008

« Ce qui a constitué le progrès de l’humanité, c’est le fait que les gains en efficacité obtenus par la raison, par la technique, par la science, ont permis aux êtres humains d’avoir plus de mieux être et moins de  mal être tout en ayant plus de libertés, plus de temps libre, plus de temps disponible pour autre chose que le travail, que l’affrontement à la nature.»   Extrait d’un entretien avec Jacques Généreux pour le blog citoyen, socialiste et républicain en 2008

« Pour moi, le parti communiste français, c’est comme une nappe phréatique. Il a subi, certes, beaucoup de défaites. Le communisme a été trahi ! Horriblement trahi  par certains dans le monde. Mais la nappe phréatique du communisme français, elle est toujours vivante… Et lorsque certains abandonnent les mots communiste et révolutionnaire, je pense qu’il est important pour nous de les conserver. Mais bien sûr, de les faire vivre avec les temps d’aujourd’hui et les temps de demain… »   Extrait d’une table ronde avec Claude Cabanes et d’autres militants lors de la fête des Pins à Tarnos en 2008

« Donc ce qui est important, aujourd’hui (… ) c’est de travailler à une vraie refondation et à quelque chose qui sera mieux qu’un rebond. C’est à dire faire ce que les hommes du mouvement ouvrier tentent depuis toujours de réaliser – enfin plus exactement depuis l’industrialisation de la France, fin 18° et au 19°siècle quand les ouvriers sont arrivés dans les villes, les métropoles régionales… avec des salaires très bas, les enfants dans les usines… Mais malgré le massacre de la commune, grâce à tout ce qui va se produire sous la Troisième république, il y aura un changement profond. Et puis ce sera l’école publique, gratuite ! Ce sera bien entendu, le droit du travail qui avancera- ce sera plus long – et puis ce sera un pays qui deviendra profondément républicain – c’est à dire un peuple  souverain qui ne s’en laisse pas conter ! »  Extrait d’un entretien avec Georges Sarre pour le blog citoyen, socialiste et républicain en 2008

« Mais la gauche, elle existe ! Elle travaille ! Elle est là ! Ce n’est pas parce qu’elle a des représentants qui ne la représentent pas qu’elle n’existe plus ! Je vous assure qu’elle travaille et elle travaille bien ! Pas seulement en France, mais dans le monde entier… Croyez-moi, le mouvement, il est parti ! Il est irréversible ! La seule inquiétude, c’est de savoir où en sont les dégâts. Et s’il n’y a pas une situation irréversible dans les dégâts et dans le processus de la destruction de l’humanité. Actuellement, le régime, le système actuel, il est à bout de souffle. Cet argent qui a étouffé tout le monde, il s’étouffe lui-même aujourd’hui. Et il ne faut pas le laisser mourir tout seul. Il faut l’aider à mourir et le combattre mais la relève est là et croyez-moi, l’alternative elle est prête, elle est là ! »  Extrait d’un entretien avec Danielle Mitterrand pour le blog citoyen, socialiste et républicain en 2008

Synthèse de l’article dédié à Jean-Marie, citoyen accompli.

Douze ans après la crise financière, la période présente agit comme un révélateur et ouvre un regard nouveau sur un monde en proie au coronavirus. En France, les sous-capacités hospitalières en réanimation, l’absence de masques, de tests et de matériels médicaux jettent un trouble profond dans une opinion médiatisée et retournée qui retrouve les vertus des « premiers de corvée », soignants, caissières, livreurs, les plus exposés, dans une insécurité certaine en début de pandémie.

« C’est le kairos, le moment où il faut saisir le retournement idéologique » selon le politologue Rémi Lefebvre.

Les développements contenus dans l’article proposé ci-dessous bénéficient d’un éclairage concret au travers de l’authenticité de nos humbles engagements dans les courants socialistes et républicains, de l’exercice de nos responsabilités professionnelles au sein du service public de l’emploi et de la santé et, plus largement, de nos pratiques et questionnements éthiques et politiques de « citoyen ordinaire » et « spectateur engagé ».  On trouvera dans la rubrique « à propos du blog citoyen » nos éléments de présentation.

Sur les thèmes développés, nous assumons une posture idéologique apparentée à un « réformisme révolutionnaire » sans doute plus révolutionnaire que réformiste, même dans son acception traditionnelle, le terme étant à présent totalement dévoyé par les réformes néolibérales. Nous nous  interrogeons sur les perspectives d’une gauche à refonder pour donner sens à son retour aux responsabilités nationales et nous situons résolument dans une optique de changement complet de paradigme dans une visée de reconquête démocratique des souverainetés élémentaires et nécessaires à la vie intellectuelle, politique, économique et sociale de la nation, à commencer par la première de toutes, la souveraineté populaire. Ce mouvement n’a de réelles chances d’amorcer une révolution dans les modes de production de richesses au service d’une humanité réconciliée avec son environnement qu’à la condition de s’émanciper de la doxa néolibérale. L’audace de nos « pistes » programmatiques et projectives à court, moyen, voire très long terme (il ne s’agit pas, ici, dans ce mode libre, purement exploratoire que nous livrons en débat, du niveau de précision d’un programme électoral d’élaboration collective soumis aux électeurs : calendrier, financement, détail dans l’articulation des mesures, etc.,), vient ainsi à point pour secouer les réflexes pavloviens d’une gauche frileuse et repliée, idéologiquement défaite ou confuse, et qui « s’éclate » ainsi malgré tout.  Cette contribution citoyenne en croise des milliers d’autres aujourd’hui dans un débat public dé confiné, souvent informel et spontané, qui concerne citoyens, militants et traverse les formations associatives, syndicales et politiques. Les développements sont articulés autour des points et résumés suivants :

-    La bonne implantation des gauches sur les territoires pour leur gestion locale

Historiquement, la gauche a réussi son implantation nationale, avec des évolutions contrastées qui n’épargnent pas certains bastions forts (ex du PC) ou bien qui subissent le phénomène « essuie-glace » qui sanctionne, aux élections locales, les politiques nationales. Sur ses territoires la gauche garde une réelle capacité d’actions et de réalisations au bénéfice des populations concernées.

-      La décomposition socio-spatiale des territoires de la France

Les zones péri-urbaines et rurales constituent un véritable archipel d’une France reléguée. Ce processus de délitement alimente des frustrations à la hauteur de la protestation sociale qu’elles génèrent sous différentes formes.

-   L’ambiance libérale-libertaire accompagne l’après mai 68 vers la société de consommation libidinale pour l’élargissement de la reproduction capitaliste et sa refondation doctrinale en « marchéisme » néo-conservateur dans un paradoxe apparent

Cette période marquée par la contradiction interne de la classe dominante accompagne les mutations du capitalisme. La génération libertaire de 68 fournit au capital des perspectives de consommation élargie dans un genre de vie bourgeois prétendant révolutionner le monde dans une consommation transgressive qualifiée de libidinale par le sociologue marxiste Michel Clouscard. Celui-ci dénonce la farce d’un capitalisme de consommation ayant une fonction d’intégration de la classe ouvrière. En fait le capitalisme monopoliste d’Etat tend à aligner les conditions d’existence des travailleurs face au genre de vie réservée à la grande bourgeoisie et à la fraction de la nouvelle petite bourgeoisie intégrée dans la nouvelle division internationale du travail. Le monde bouge et les bobos se fondent dans une perspective libérale-libertaire illusionniste. Pendant ce temps le monde bascule dans un marchéisme néoconservateur qui tente de mettre à bas l’Etat social. C’est la grande régression du capitalisme financier international qui doit être combattue par une gauche digne de ce nom qui saura renouer avec les couches populaires.

-   La théorisation d’un éloignement des couches populaires de la gauche comme point d’appui d’une orientation social-libérale dans une recomposition de ses alliances

Dans ce contexte le niveau d’abstention des couches populaires reste très élevé et le vote ouvrier, quand il s’exprime, ne profite plus à la gauche. Terra Nova théorise l’irréversibilité du phénomène de retournement électoral et renforce cet éloignement en cantonnant un PS mal inspiré dans la conduite des réformes sociétales attendues d’un électorat bobo.

-     Les raisons de l’abandon par la gauche de gouvernement du noyau dur de son  projet

Un examen critique du bilan des gauches au pouvoir montre un tropisme certain dans l’abandon du noyau dur des réformes programmatiques. Les dynamiques politiques dans un environnement néolibéral tournent à l’avantage des tenants de la pause sociale puis de la réorientation libérale (parenthèse libérale, politique de l’offre, fin de la politique industrielle, etc.).

-     Une rétrospection historique critique de toute la gauche dans une visée prospective pour combattre le néolibéralisme et revenir aux fondamentaux de la république sociale

Un retour sur les postures des gauches et leurs réalisations témoigne d’un bilan plutôt positif mais souvent très ambivalent. Dans les domaines sanitaires et sociaux, noyaux de l’Etat social, l’œuvre de la social-démocratie conjuguée à celui du communisme français, autorise un certain optimisme.  En Europe du Nord scandinave (et dans la Suède en particulier avec la gestion réputée de la social-démocratie longtemps au pouvoir sans discontinuité), dans l’Allemagne de longue date avec le système des assurances sociales, dans l’Angleterre avec Keynes et Beveridge et en France dans la suite des conquêtes sociales du Front populaire avec le programme de la Résistance du CNR et les gouvernements de la Libération et des débuts de la IV° République (le tripartisme), l’Europe voit l’éclosion de l’Etat-Providence conjuguant la démocratie et le développement du social, la citoyenneté politique et la citoyenneté sociale. Une citoyenneté perçue ainsi comme plus épanouie que celle amputée de sa dimension démocratique en pays du « socialisme réel ».

Il s’agit concrètement d’une part des services publics (santé, éducation, etc.) et, d’autre part, du statut salarial. Ce « compromis fordiste », arraché par les luttes et « conquis sociaux » plus qu’octroyé par les capitalistes pour satisfaire les besoins de débouchés d’une production de masse, des trente glorieuses, connait des résultats positifs en terme de partage de la valeur ajoutée. En France, la part du travail est minorée de dix points sous les quarante piteuses pour se fixer autour de 60% au bénéfice du travail. Dans la nouvelle période du « capitalisme financier mondialisé », l’Etat social subit des réformes néolibérales visant à dénaturer ses fondements et à limiter les niveaux de protections jusqu’alors assurées dans le compromis fordiste. Pourtant l’Etat social résiste et constitue un solide point d’appui pour affronter la logique destructrice du Capital pour peu que l’on sache mener ces combats sur de solides bases idéologiques (ce qui n’est hélas pas toujours et partout vérifié dans le combat syndical et politique contre la loi travail, la réforme de l’assurance-chômage, la réforme des retraites). Bernard Friot, sociologue du travail nous invite à une réflexion de fond en la matière pour passer d’une logique de répartition de la valeur (compromis fordiste ou social-démocrate dénoncé par le Capital financier) à une logique de nouvelle production de valeurs débarrassée de cette conception du travail abstrait qui valorise le Capital. Comment ? Nous y serions déjà un peu, sinon beaucoup…

Ce serait l’impensé d’un « déjà là communiste » avec les réalisations des premiers gouvernements de la IV° République à forte participation communiste (énergie, travail et sécurité sociale, fonction publique) qui imprègnent durablement la formation sociale française. Avec le droit au « salaire à vie » reconnu aujourd’hui à près d’un travailleur sur trois, la conception d’une retraite (dans des régimes spéciaux et dans le régime général à la différence du régime complémentaire AGIRC-ARCCO) comme « salaire continué » (et non « différé »), « la qualification attachée à la personne » (et non à l’emploi), Bernard Friot vante « la puissance du salariat » et dénonce tous les contre-sens mortifères qui révèlent une faiblesse d’orientation idéologique fatale jusque dans la conception des régimes par répartition défendue sur le mode « j’ai cotisé, j’ai droit » et non sur celui du « salaire continué ». Avec ce retour à la critique marxiste de « la valeur travail », travail abstrait versus travail concret, lequel peut rentrer dans la valorisation du capital ou y échapper selon les conditions de sa production (le nettoyage par un membre de la famille à la maison ou bien le nettoyage industriel par une société de service). Ce travail abstrait est calculé en temps de travail socialement nécessaire à la production d’une valeur d’usage (bien ou service pour simplifier). Il fonde l’exploitation du « travail marchandise » avec « l’extorsion de la plus-value » sur le travail réalisé. Nous insistons tout particulièrement sur cette rétrospection positive qui appelle de nouvelles conquêtes sur le modèle de la sécurité sociale en matière d’alimentation ou d’habitat (avec des caisses auto-administrées recevant et contrôlant les cotisations y relatives) et permet de fonder l’émancipation du travail sur des bases cohérentes : puissance du salariat (et non abolition selon la vulgate), « déjà là communiste » qui reste à défendre et promouvoir quand certains prônent la fin du travail et paradoxalement son partage ! Ce « Travail » qui, selon le titre d’un récent ouvrage d’Alain Supiot, « n’est pas une marchandise ! » Nous insistons particulièrement sur ces développements d’une manière générale peu connus et relevant d’une certaine abstraction théorique (comme toute analyse, la marxiste en particulier détonnant singulièrement avec les lieux communs sur le travail). Mais le néolibéralisme conduit une lutte de classe de longue date qui étouffe les potentialités d’épanouissement de « ce déjà là » communiste. Il faut donc le connaître et le comprendre pour mieux le combattre dans son articulation avec le néo-conservatisme.

-       L’analyse des gauches historiques et recomposées

On trouvera des développements complémentaires sur le PS et le PC (dans leur dynamique historique idéologique et politique). Les basculements et évolutions sont évoqués et illustrés pour ouvrir la réflexion sur le dépassement de ces gauches (dépassement interne ou bien sur leurs gauches) et les recompositions en œuvre avec les courants de la France insoumise. Une référence à la critique même de la gauche en tant que signifiant accompagne une vision critique de  cette gauche introuvable pour relever nos défis démocratiques et sociaux.

-       L’union sous pression à gauche

L’actualité livre un foisonnement d’initiatives qui traduisent un besoin d’union (peut être plutôt d’unité) sous pression venue de « la base » et de forces associatives, syndicales et politiques qui veulent saisir ce temps de retournement idéologique. La gauche socialiste et républicaine – qui ne se résume pas au nom éponyme du dernier parti né à gauche – trouve à présent un terreau particulièrement fertile dans ce nouveau paysage de crise aigüe qui tend à légitimer, plus que jamais, ses perspectives dans le champ des souverainetés et de la question sociale notamment. Ces tentatives de refondation s’inscrivent dans une perspective de rupture avec le « macronisme », ce « bloc élitiste » en déroute quand ce dernier tente de se réinventer pour faire un gouvernement d’unité nationale à la recherche d’un nouveau projet.

-       L’exploration d’une voie difficile d’un profond changement de cap

Sortir du productivisme et du néolibéralisme est un vaste chantier qui ne peut murir qu’avec une rigueur et une clarté de positionnement sur des choix fondamentaux pour orienter les luttes de classes positivement. Ce cheminement devrait s’appuyer sur l’expérience historique, la force et la réflexion présentes des acteurs politiques, associatifs et sociaux pour explorer avec ambition et réalisme de nouvelles voies au service d’une politique de civilisation. L’exploration livrée dans ce développement pose volontairement autant de questions qu’elle n’en résout. Ses grands axes programmatiques veulent être à la hauteur de ce défi.

Nous avons évacué les questions institutionnelles en lien avec la rénovation démocratique, faute de trancher un débat « constituant » autour des formes de régime (pour sortir du « présidentialisme ») en insistant sur les confusions possibles chez beaucoup de nos concitoyens entre les système parlementaires et présidentiels, le nôtre étant qualifié de semi-présidentiel ou parlementaire rationalisé avec des faiblesses certaines depuis l’inversion des élections et l’instauration du quinquennat. Faut-il revenir au septennat et à un nouveau calendrier électoral ? Nous ne trancherons pas ce débat tout en appuyant ce constat de faiblesse démocratique avec l’abaissement du militantisme relégué à un rôle de supporter des écuries présidentielles fédérées par les combats de chefs au détriment du débat public nécessaire à la représentation de l’intérêt général inscrit dans la loi par « le législateur » souverain. Plus largement c’est bien la vocation des partis qui est en cause quand les fonctionnalités partisanes devraient être enrichies et élargies à d’autres composantes d’un mouvement social, politique et culturel dans un pluralisme qui ne gomme pas les contradictions mais les exprime en vue d’une résolution au service de l’intérêt général.

Nous n’aborderons pas non plus la question majeure de la fiscalité, voulant, dans notre volonté d’émancipation du travail, porter le fer sur la cohérence du maintien d’un haut niveau de recettes en provenance des cotisations assises sur le salaire pour un nouveau contrôle du salariat sur sa sécurité professionnelle et sociale, à rebours des politiques de l’offre prenant prétexte de « l’emploi » pour abaisser en fait le coût du travail. Cette priorité n’est bien évidemment pas exclusive d’une recherche de justice fiscale et de lutte contre l’évasion fiscale.

Dans une optique de développement du modèle de sécurité sociale au bénéfice de nouveaux secteurs (alimentation, logement) sous  forme de mutualisation des moyens rendue possible par des contributions alimentant des caisses autogérées, nous voudrions inciter à imaginer de nouvelles formes de solidarité (pour une qualité de consommation populaire et un cadre de vie, économe d’énergie et avec le moins de nuisances, au bénéfice de nos concitoyens) articulées avec la création d’emplois qualifiés dans l’agriculture et l’élevage raisonnés, dans le bâtiment et les ouvrages d’art, et plus largement, les services auprès des personnes (des plus jeunes au plus âgées) dans tous les champs utiles (et notamment ceux de la santé, du social et de « l’instruction publique »).

Les idées forces qui traversent ces développements relèvent d’une vision critique des processus en œuvre depuis quarante ans d’abandon progressif de nombreuses références socialistes et républicaines en questionnant néanmoins ces dites références. Elles voudraient stimuler la réflexion idéologique d’une gauche militante et renvoient, pour inviter à les traiter au fond, aux questions essentielles du travail et de la souveraineté populaire, clés de toutes les autres souverainetés (y compris celle des travailleurs sur le produit de leur travail), dans la perspective d’une rupture dans les modes de production pour promouvoir des perspectives de planification écologique et démocratique et émanciper le travail.

Nota Bene : avertissements et mises en garde

Les contre-sens allant souvent bon train, nous voudrions alerter le lecteur sur l’importance de faire la part des choses entre une logique d’analyse d’ensemble, parfois schématique à des fins pédagogiques, et les éléments contradictoires qui la nourrissent et la constituent, ceux-ci révélant souvent la nécessité de fortes nuances dans un raisonnement plus approfondi. Il en est ainsi du mouvement social de mai 68 qui fut, in fine, récupéré par un capitalisme avide de nouveaux débouchés sans pour autant se réduire à ce processus majeur de recomposition du capitalisme. Pour rester sur cet exemple, la critique de la recomposition capitaliste libéral-libertaire, abordée ici, n’invalide pas, loin s’en faut l’importance d’une conquête emblématique de cette mobilisation ouvrière : celle de la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise qui va durablement modifier les capacités d’intervention syndicale. Dans le même  sens, la critique d’une « consommation libidinale » ne saurait s’assimiler à une dévalorisation péjorative des conquêtes sociétales en matière de droits d’expression ou à disposer de son corps et, plus largement, dans le champ de l’autonomie individuelle et de la remise en cause des vieilles hiérarchies dans le code civil. En retour, ces éléments ne sauraient masquer l’illusion d’un mouvement révolutionnaire quand le romantisme d’une jeunesse contestant l’ancien ordre moral l’a emporté, dans la mémoire collective véhiculée par un gauchisme mondain, sur l’analyse plus concrète d’un mouvement ouvrier qui, avec ses composantes les plus combatives, loin d’avoir trahi sa classe, a su orienter avec réalisme et volontarisme une lutte de classe pour augmenter les droits démocratiques et sociaux et une meilleure rémunération du travail. Cet exemple de démarcation contre tout réductionnisme vaut dans bien d’autres domaines explorés dans nos développements. Autour de la critique du productivisme qui ne signifie pas allégeance aveugle aux théories de la décroissance ou celle du social-libéralisme qui ne gomme aucunement l’apport historique de la social-démocratie et la pertinence d’un projet socialiste s’appuyant sur ce « déjà là communiste» lui-même vanté pour l’apport du communisme français aux caractères originaux de la formation sociale française, sans pour autant nier la part d’ombre de cet héritage politique. Dans le brassage des éléments historiques qui illustrent nos propos nous avons intentionnellement tu le phénomène du pacifisme de l’entre deux-guerres qui a marqué une large fraction de la gauche française avec le courant socialiste et planiste de la SFIO et celui du communisme qui fut mis hors la loi au prétexte de son alignement sur l’URSS avant que celle-ci ne paie le plus lourd tribut à la guerre contre l’Allemagne nazie quand la résistance française n’aurait jamais trouvé son développement sans s’appuyer sur une base ouvrière et révolutionnaire. Autre exemple, la critique du phénomène « bobo » analysé dans cet article veut démasquer plus largement « l’impertinence » de « la critique artiste » qui vient en fait alimenter la stratégie de recomposition élargie du capital, en légitimant notamment de nouveaux modes de management, dits à tort participatifs, quand on a vu dans l’expression de cette « nouvelle petite bourgeoisie » libérale-libertaire le socle d’un mouvement d’émancipation sociétale sans précédent. Mais, d’un point de vue fonctionnaliste, « les faits sont têtus » ! Et cette société « permissive envers le consommateur » n’en est pas moins, et plus que jamais, « répressive  envers le producteur ». D’où le besoin d’un retour à la critique socialiste originelle et toujours originale dans ses développements contemporains.

Les grandes thématiques développées dans l’article ci-dessous

Sur les territoires, les gauches assument le plus souvent, et avec succès, leur gestion locale

Nous vivons une période  de décomposition socio-spatiale des territoires de la France dans un véritable archipel avec ses milieux péri-urbains et ruraux disloqués

L’ambiance libérale-libertaire qui accompagne l’après mai 68 vers la société de consommation libidinale caractérise une période clef de l’élargissement de la reproduction capitaliste et de sa refondation doctrinale en « marchéisme » néo-conservateur dans un paradoxe apparent

Avec le phénomène « bobos », la nouvelle sociologie politique électorale nourrit les orientations de la boîte à penser du PS Terra Nova qui fait son deuil de l’éloignement des couches populaires au bénéfice d’une recomposition du projet politique et des alliances du PS

Au sein de la dite gauche, le complexe de la séduction et la peur de mécontenter l’opinion publique, cette invention médiatique, finissent par édulcorer le noyau dur d’un projet politique fédérateur et populaire combattu par le pôle social-libéral hégémonique qui refuse d’aller à rebrousse-poil de l’idéologie dominante

La crise liée au coronavirus témoigne ainsi de la nécessité de revenir aux fondamentaux de la république sociale dans les champs sanitaires et sociaux. Elle invite donc à une rétrospection historique critique du bilan de la gauche dans une visée projective pour sortir résolument du néolibéralisme

Mais d’abord de quelle gauche parle-t-on?

Aujourd’hui à gauche, « l’union sous pression » semble préférée à l’hypothèse d’un gouvernement de salut public

Il conviendrait d’ouvrir résolument la voie difficile d’un profond changement de cap politique, économique, social et écologique

Temps de lecture

Prévoir une bonne heure pour l’intégralité de l’article/15 minutes de lecture transversale

Documentation-bibliographie

Le Post-scriptum intègre des références par grandes thématiques et auteurs dans un développement d’ensemble préféré à de fastidieux renvois à des notes spécifiques.

A Jean-Marie

En souvenir d’un certain 10 mai 1981 : Crise sanitaire oblige et expériences faites, quelles perspectives pour cette gauche française saisie du remord du pouvoir dans l’urgence de sa refondation systémique et d’ensemble pour donner sens à un retour aux responsabilités nationales ?

Introduction

Ce titre volontairement « alambiqué » veut exprimer tout le paradoxe de cette gauche aux multiples visages et aux  parcours complexes semés d’espoirs, de réussites et d’échecs. On limitera le propos aux seules gauches françaises disponibles, expériences faites, pour assumer l’exercice du pouvoir dans une logique espérée de fidélité aux attentes populaires. Au sein de ces gauches républicaines radicales, citoyennes, socialistes, écologistes et communistes, incluant la gauche dite de gauche (gauche de la gauche?), qui expriment autant qu’elles les résument dans leurs rapports respectifs et au pouvoir, à la tête de l’Etat, les contradictions inhérentes à leurs postures paradoxales (contestation opportuniste dans un manque de clarté idéologique et programmatique/difficulté à traduire une réelle politique alternative à celle contestée dans l’opposition), on privilégiera l’examen historique critique des gauches socialistes et communistes en perte vertigineuse d’influence en rapport aux autres mouvances élargies de la France insoumise et des écologistes. S’agissant de ces derniers, on s’attachera à souligner l’ambivalence de cette force résultant d’une poussée électorale venant d’un électorat mouvant tant du point de vue sociologique que politique.

Chacun appréciera les conditions d’une contribution de toutes ces formations à la constitution d’un nouvel et large « rassemblement populaire », voire « populaire républicain », à l’aune de la compatibilité de leur posture avec celle d’un « évolutionnisme révolutionnaire » mettant en œuvre un changement complet de paradigme dans la tradition des « mouvements ouvrier et socialiste » – eux-mêmes historiquement distincts – pour la « République sociale » (autrement dit « la Gueuse », selon l’expression péjorative historique de ses ennemis de classe qui donne toute la dimension de ce repoussoir pour l’ordre social bourgeois!).

Révolution, dans le sens donné par Marx à l’édification d’une société qui constituerait « une renaissance dans une forme supérieure, d’un type social archaïque » comme le soulignait le philosophe Jean-Claude Michéa dans « les mystères de la gauche », réfutant ainsi les présupposés de ce prétendu « progressisme de gauche » qui organise la fuite en avant (toujours prêt à vilipender et conspuer le conservatisme et les néo-réactionnaires). Processus susceptible de conduire la transition  de « l’exercice à la conquête du pouvoir » (au sens que Léon Blum accordait respectivement à ces deux termes d’un mouvement graduel de réformes puis de basculement révolutionnaire dans une équivoque doctrinale opportuniste) dont la condition dynamique parait toujours celle du chemin vers l’hégémonie culturelle et politique d’un socialisme démocratique, donc aux racines républicaines, selon la perspective jaurésienne réaffirmée par Ernest Labrousse. Révolution en réponse aux défis du temps présent (et donc adaptée au « changement de climat » intellectuel en pleine érosion du néolibéralisme et explosion du risque écologique) et en rupture d’avec les lieux communs de la politique social-libérale. L’exploration des grandes lignes programmatiques qui constitueraient le vecteur de cette révolution sont proposées à court, moyen, voire très long terme et mises en perspective dans la conclusion de cet article.

Sans aborder le travail politique et idéologique partisan et d’éducation populaire que recouvre un tel chantier dans « la constitution d’un nouveau bloc au pouvoir », « bloc populaire » ou « populaire républicain » (versus « bloc élitiste » ou « souverainiste identitaire populiste »), mais en entamant une ébauche critique de la réception de cette notion emblématique -  et de plus en plus énigmatique – de « la gauche » qui ne voudrait pas s’aliéner le mouvement socialiste historique quand celui-ci n’a jamais été aussi étranger à l’inspiration des politiques conduites par la dite « gauche de gouvernement ». Nos humbles mais authentiques expériences de « citoyen ordinaire » et « militant de base » (parsemés dans des notes personnelles rattachées au texte ci-dessous mais que nous réservons à nos inspirations d’écriture) révéleront aux plus jeunes ce que peut être la difficulté d’un engagement concret dans un combat pour le socialisme pour l’émergence d’un « mouvement d’en bas », sans s’enfermer dans le mode élitiste de « la politique professionnelle coupée des masses et de la base » et sans ignorer pour autant l’importance d’un « mouvement d’en haut » pour la conduite des réformes.

Dans ce large ensemble des formations historiques et/ou recomposées à gauche, chacune d’elles oscille entre logique partisane (pouvoirs d’appareil et recherche de  gains électoraux) et nécessités stratégiques (union de la gauche, unité et/ou pouvoir populaire et /ou unité nationale) pour répondre au nécessaire dépassement des intérêts partisans dans l’accompagnement de ces luttes de classes pour le service du peuple, de l’intérêt national et d’un intérêt général qui devrait prévaloir sur toute autre considération. Dépassement plus que jamais nécessaire dans cet épisode dramatique de crise sanitaire, écologique, sociale, économique et démocratique majeure quand d’aucuns évoquent même un gouvernement d’union nationale ou de salut public alors même que le « macronisme », ce bloc bourgeois illusoire et élitiste en pleine tornade, associe déjà ministres en provenance de la droite et de la gauche dans la conduite des réformes néolibérales fortement contestées par nos compatriotes (loi travail, assurance-chômage, réforme des retraites, la première aggravée par la loi d’urgence sanitaire et sa prolongation, les deux suivantes aujourd’hui suspendues).

Sur les territoires, les gauches assument le plus souvent, et avec succès, leur gestion locale

La posture de la gauche dans l’exercice du pouvoir d’Etat parait plus problématique que dans celui des collectivités locales. Celles-ci s’administrent librement depuis les lois communales de la III° république et ont trouvé un nouvel épanouissement départemental et régional avec la décentralisation (qui a aussi concernée les collectivités locales à statut particulier d’outre-mer), grand œuvre du socialiste Gaston Deferre. Les avancées en la matière intègrent aussi l’impact de la loi Chevènement sur les regroupements communautaires quand les réformes plus récentes n’ont pas atteint le stade de leur maturité mais laissent néanmoins circonspects.

Sur les territoires, les gauches assument le plus souvent, et avec succès, leur gestion locale. Avec à cet égard, de notables résultats exprimant une capacité d’enracinement doublée de celle à faire vivre « le socialisme municipal » qui puise ses racines dans ce possibilisme théorisé par le docteur Paul Brousse, à la fin du 19° siècle, avec l’éclosion des services publics qui connaîtront une lente consécration jurisprudentielle. Depuis, le communisme, à son tour, réussit localement dans sa géographie électorale municipale et départementale (à l’origine tant dans les zones industrielles ouvrières de tradition plutôt guesdistes que dans les départements agricoles inspirées par une forte influence radicale) à s’imposer progressivement comme force majeure durable malgré une érosion récente de ses bastions parallèle à celle de sa perte d’influence continue depuis les années Marchais (qu’il s’agisse de périodes d’avènement de ministres communistes au gouvernement de la France sous P.Mauroy de 1981 à 1984 puis L.Jospin de 1997 à 2002 ou de phases d’opposition à la droite ou de soutien critique, voire d’opposition à la gauche socialiste).

Et depuis la poussée des verts des années 90, eux-mêmes intégrés dans des gestions gouvernementales, l’élection de candidats issus de sensibilités écologistes modifie les repères traditionnels de clivage gauche-droite dans ces différentes collectivités territoriales avec cependant une tendance à l’agrégation des écologistes au sein des exécutifs de gauche.

Dans cette géographie politique, des communes, départements et régions, la gauche, initialement majoritairement radicale et républicaine avant son évolution socialiste et communiste, a profondément imprégné sa culture et sa marque au bénéfice des populations avec des orientations concrètes donnant sens aux politiques locales. Lors des élections municipales de 1977 puis de 1983, la gauche socialiste nationalisait son implantation dans ses nouvelles terres de missions à l’Ouest avant de conquérir plus tard nombre de grandes villes. Avec des périodes de forte hégémonie, la gauche pouvant se trouver majoritaire sur l’ensemble de ces échelons territoriaux. Ceux-ci ont pu même constituer des enjeux électoraux de contestation du pouvoir central avec cet effet essuie-glace balayant les politiques à la tête de l’Etat dans les élections locales qui cristallisent, en cours de mandat présidentiel, tous les mécontentements. La présidence Hollande qui s’est engagée avec une omnipotence des socialistes dans tous les échelons de la représentation électorale devait connaitre ce formidable phénomène de basculement local.

Nous vivons une période  de décomposition socio-spatiale des territoires de la France dans un véritable archipel avec ses milieux péri-urbains et ruraux disloqués

Le dit effet essuie-glace s’appliquant donc autant envers la gauche qu’envers la droite avec le succès relatif de celle-ci aux dernières élections régionales sous le mandat du président Hollande, malgré le bon score du FN qui ne parvint pas à transformer l’essai pour la conquête des exécutifs. Cet ex-FN aujourd’hui RN qui, affranchi de la pesante tutelle paternelle vieille France antigaulliste, catholique intégriste, mêlant  vichyssois, poujadistes et anciens de l’OAS et du mouvement Occident, a muté en force populiste identitaire sous l’impulsion d’une héritière prête à tronquer et troquer l’héritage familial (très disputé par sa nièce) et à capter pour mieux le détourner, l’attachement populaire aux valeurs de laïcité et de sécurité.

Un vrai danger pour la démocratie dans cette période  de décomposition socio-spatiale des territoires de la France dans un véritable « archipel », selon l’expression de Jérôme Fourquet, avec ses milieux péri-urbains et ruraux disloqués, habités par les populations autochtones mais aussi issues de l’émigration de nationaux ou de l’immigration. Ces transferts liés à la gentrification des centres-villes, laissent les populations expulsées en proie à la déqualification (disqualification?) professionnelle et sociale et au chômage de masse sur des territoires souffrant d’une désertification industrielle et d’un effacement de la puissance publique et de ses services publics (postes et autres guichets) et de la montée de l’insécurité dans des zones de non droits plus exposés à la délinquance et à la criminalité sans véritable protection. Entre ces composantes de la population il existe parfois des conflits liés aux pertes d’identité ressenties dans des confrontation au quotidien de modes de vies faisant mauvais ménage et objets d’une stigmatisation exagérée de part et d’autre (songeons aux néo-ruraux qui vont ester en justice contre le chant matinal du coq, le tintement des cloches de l’église ou les odeurs des élevages aviaires ; le sentiment d’insécurité dans les cages d’escalier dans les immeubles des grands quartiers ; les agissements et les violences des dealers et plus largement  les incivilités.). Avec une médiatisation excessive et une exploitation à des fins politiciennes de la droite dure provoquant des réflexes pavloviens d’une gauche différentialiste tombant dans tous les pièges et tenant pour la prévention contre une droite sécuritaire affichant avec bonheur sa volonté répressive, les deux partis, dans une crispation idéologique dogmatique, refusant le dépassement de ce jeu de rôle en tentant de discréditer les politiques républicaines de sortie par le haut : éducation des bien nommés « sauvageons » (à l’image des arbres sans greffons), développement de la police de proximité ; accès facilité à la naturalisation dans le respect des exigences civiques et sociétales, refus des communautarismes et promotion d’un Islam de France et des valeurs de la laïcité, lutte contre les radicalisations, etc. Ces politiques républicaines ont été inspirées, initiées ou conduites par l’ancien ministre Chevènement ou avec son concours plus récemment.

Comme l’indique Ameyric Monville reprenant Michel Clouscard,  « le capitalisme, en détruisant les supports matériels de l’esprit républicain,  porte la guerre civile chez les pauvres : l’affrontement qui naît de la promiscuité des cités ouvrières, entre le sous-prolétariat et le prolétariat, entre le travailleur immigré de l’intérieur et celui de l’extérieur, entre le chômeur et le travailleur. Tout est fait pour scotomiser la culture populaire, empêcher la reconstitution d’un front populaire. C’est le temps de l’incommunicabilité et de l’absence de toute médiation, celui des frustrés revanchards qui veulent leur part du gâteau : tout est prêt pour un nouveau fascisme ». Le prix Goncourt 2018 « Leurs enfants après eux » de Nicolas Mathieu exprime, avec la poésie des mots crus, cette réalité vécue dans la profondeur de ses ressorts psychosociologiques. Ce roman réaliste interroge le devenir de cette jeunesse d’une cité du Nord en proie à toutes les incertitudes de l’existence de ce monde en « crise » après la fermeture de ses hauts fourneaux…

L’ambiance libérale-libertaire qui accompagne l’après mai 68 vers la société de consommation libidinale caractérise une période clef de l’élargissement de la reproduction capitaliste et de sa refondation doctrinale en « marchéisme » néo-conservateur dans un paradoxe apparent

Dans le même temps le monde « bobo », incline à la critique d’une réaction populaire en provenance des zones sinistrées et portée par un sentiment d’insécurité et de perte d’identité. Sentiments certes exacerbés et exploités à des fins politiciennes par une droite extrême surfant sur cette vague sécuritaire et xénophobe qu’elle cultive à l’envi! Cette critique « bobo » du « monde des beaufs » et des « petits blancs » va de pair avec la stigmatisation d’une politique promouvant le civisme et la citoyenneté, politique d’intégration républicaine jugée trop sécuritaire avec ses relents de « moisie », sinon assimilée, sans autre forme de procès, à celle du Front national, aujourd’hui RN. D’ailleurs, la seule évocation de la nation ou de l’intérêt national semble une véritable provocation aux yeux des grands et petits bourgeois cosmopolites tenants du multiculturalisme et du « droit à la différence ». Et que dire du drapeau tricolore et de la Marseillaise, symboles républicains abandonnés à l’extrême droite qui dispose ainsi d’un patrimoine immatériel national plus important encore que l’héritage encombrant du père! Pourtant cette même idéologie libérale-libertaire glisse vers un libertarisme affirmé qui fait du marché le veau d’or de nos sociétés. Celles-ci dérivent vers un individualisme forcené ou un communautarisme affiché qui provoquent ces réflexes de repli identitaire. Selon Jacques Généreux ( La grande régression 2010), « Athées néofascistes, fondamentalistes, religieux, ultraconservateurs, « vieux réacs » et « nouveaux réactionnaires » de toutes obédiences se sont retrouvés sans peine aux côtés de nos soi-disant « néolibéraux » pour soutenir des politiques combinant recul des droits sociaux, atteintes aux libertés publiques, réduction des dépenses sociales, inflation des politiques sécuritaires, islamophobie et apartheid communautaire ».

- Une conscience plutôt libérale-libertaire pour des bourgeois-bohème en mal d’identité

Quand les bobos clouent au pilori la politique de tradition républicaine réputée « étatiste », « jacobine », sécuritaire », « répressive », « nationaliste », « industrialiste » et « élitiste », ils lui opposent  une écologie de préférence apolitique, c’est à dire d’une grande plasticité – comme le révèle la trajectoire d’un Cohn-Bendit passé de l’anarchisme au « macronisme » après sa glorieuse épopée chez les verts européens – s’attachant d’abord à leur cadre de vie, ou un social-libéralisme ouvert aux questions sociétales mais sensible, avec sa politique de l’offre, à l’idéologie néolibérale qui vise à soulager des « charges sociales » et de la « pression fiscale » qui « plombent l’économie » française tributaire des contraintes externes en empêchant la création d’emplois dans de potentiels gisements d’une économie ouverte aux échanges internationaux qui doit adapter sa règlementation fiscale et sociale en conséquence. Le « pacte de compétitivité »  de F.Hollande ne faisait-il pas écho à ce « choc de compétitivité » attendu des milieux d’affaire du MEDEF quand dans les années 90 l’argumentation principale des socialistes en faveur du traité de Maastricht était ce message insolite d’une Europe sociale avec un alignement par le haut de la fiscalité, des salaires, de l’emploi, des conditions de travail et, plus largement, de la protection sociale? Tout aussi « jésuites », ces bourgeois « bougistes » et «bohèmes», s’accommodent fort bien d’une mondialisation dont ils dénoncent pourtant les effets redoutables sur le changement climatique et la pollution des mers (développement du fret routier, aérien et maritime, faiblesse des normes environnementales, explosion de l’industrie du tourisme international avec « tour opérator »,  low cost et complexe hôtelier) et d’une division internationale du travail permettant aux firmes les moins disant en terme de respect des normes environnementales et sociales de délocaliser dans les pays à bas coûts de main d’œuvre (tristes exemples actuels de la Chine et de l’Inde pour le médicament et les matériels médicaux qui nous manquent tant). Ce lobby bobo-vélo-éo (lienne) ne rencontre-t-il pas celui des lili(putiens), certes plus affirmé dans la défense de « la régulation par le marché » et de « la concurrence libre et non faussée » ? Ne voit-il pas d’un bon œil le déplacement des industries polluantes hors de son paysage au bénéfice d’une prétendue société de service post-industrielle dans un monde virtuel où le numérique et la voiture électrique surgiraient dans un territoire hors-sol déconnecté de toute industrie extractive et polluante et où l’ingénierie des couches supérieures en cols blancs remplacerait le trivial et salissant travail manuel? Avec au passage quelques paradoxes quand les verts allemands ont accompli cet exploit dans leur refus obstiné du nucléaire d’encourager l’énergie carbonée qui laisse une empreinte écologique très forte.

Tout cet enchevêtrement de pensées confuses, de tête à queue idéologique et d’irresponsabilité politique s’accomplit dans une ambiance lili (libérale-libertaire) faisant de l’après mai 68 une période de recomposition de la société de « consommation mondaine libidinale, ludique et marginale » selon l’expression du regretté sociologue Michel Clouscard (disparu en 2009) que nous rejoignons dans sa critique datée du « capitalisme de la séduction et « de la « social-démocratie libertaire », du « néo-fascisme » et de « l’idéologie du désir ». L’éclairage de David Vachon de l’université de Montréal est très pertinent pour saisir cet état d’esprit qui va nourrir cet esprit post-soixante huitard.

« En milieu militant et universitaire, Mai 68 joue d’une certaine manière le rôle d’un mythe moderne. On y retrouve ses idoles (Daniel Cohn-Bendit, ex-anarcho-trotskyste aujourd’hui réformé en parlementaire de l’UE), Satan et ses cerbères (De Gaulles et les CRS), ses écrits presque sacrés (Éros et civilisation d’Herbert Marcuse publié en 1955), ses artistes qui en chantent la nostalgie (Renaud et L’Hexagone), mais surtout, son image idyllique dans l’esprit de nombreux militants identitaires. La fonction du mythe (muthos), que l’on oppose traditionnellement au discours rationnel (logos), est de présenter la partie pour le tout. Cela a pour effet, entre autres, de figer la représentation du réel dans une vision totalisante, en plus de rendre impossible toute pensée dialectique de l’histoire ».

Cet extrait des actes d’un colloque « socialisation et conformisme » (Association des cycles supérieurs en sociologie de l’Université de Montréal ACSSUM https://socio.umontreal.ca/public/FAS/sociologie/Documents/5-Departement/Colloques_et_actes_de_colloques/XIe_colloque_de_l_ACSSUM-Socialisation_et_conformisme_Oct2016.pdf) les 10 et 11 mars 2016, est issu de l’exposé de David Vachon de l’université de Montréal, sur « Militantisme identitaire et double ignorance » qui vient à l’appui de nos explications sur la pensée de Clouscard dans la critique de la consommation transgressive.

« Pourquoi est-ce justement le Mai 68 des étudiants qui s’est imposé, pour finalement se cristalliser dans le mythe moderne que l’on connaît aujourd’hui ? La thèse la plus intéressante permettant de répondre à cette question de fond vient d’un marxiste français nommé Michel Clouscard. Ce dernier est reconnu pour avoir critiqué sévèrement la mutation de la gauche traditionnelle vers un libéralisme libertaire, se ralliant à l’économie de marché et transformant le terrain de lutte autour de questions d’ordre sociétal, c’est-à-dire des objectifs principalement identitaires (lutte sexuelle, reconnaissance des minorités ethniques ou religieuses, etc.) Concernant le tournant de Mai 68, Clouscard affirme que, loin de représenter une forme progressive d’émancipation, la monopolisation du discours par l’avant-garde estudiantine représente une simple révolte de la nouvelle bourgeoisie pseudo-contestataire, contre la vieille bourgeoisie puritaine, dont le but effectif était d’étendre le marché capitaliste, auparavant limité par la morale bourgeoise. Autrement dit, la mutation de la gauche militante à partir de Mai 68 relève davantage d’une usurpation par la petite-bourgeoise oisive, contre la classe productive et réellement révolutionnaire. À partir de ce moment, la conscience révolutionnaire ne se détermine plus par son statut de producteur non propriétaire de ses moyens de production, mais plutôt par son mode de consommation, liant ainsi ethos révolutionnaire et modes identitaires consuméristes. D’où la critique de Clouscard envers la deleuzophrénie et de sa mise au pinacle du désir comme force émancipatrice : Aussi, le modèle de la nouvelle consommation sera l’émancipation par la transgression. [...] Consommer, c’est s’émanciper, transgresser c’est être libre ! jouir c’est être révolutionnaire !!! [...] Politiquement, [le néocapitalisme] a dévié l’élan révolutionnaire d’une certaine jeunesse des diversions et identifié mode et révolution. (Clouscard, «  Néo-fascisme et idéologie du désir » 1973) »

On pourrait évoquer, aujourd’hui, dans ce cadre donné par Clouscard, une société de consommation autour des éléments suivants : audio-visuel, économie des loisirs, mode vestimentaire, gentrification des cœurs de villes touristiques, domotique dans l’habitat quotidien et développement des résidences secondaires, industrie des biens culturels et immatériels, publicitaires et marketing, essor de la distribution via les nouvelles plateformes, explosion de la téléphonie, du digital et du numérique pour les branchés. Une consommation au profit des secteurs de cette nouvelle petite bourgeoisie (NPB) – qui manifeste paradoxalement une sensibilité aiguë sur les questions relatives à la survie de la planète antinomique mais paradoxalement symétrique à sa complice participation à « l’empreinte écologique » de son mode de vie et apte à dénoncer « ceux qui fument des gauloises, se chauffent au fioul et roulent au diésel » selon les mots blessants à l’encontre des gilets jaunes de l’ex porte-parole du gouvernement – Benjamin Griveaux qui, suite à ses frasques dans des vidéos sexuels menacées d’être rendues publiques, devait plus tard renoncer à la candidature LRM à la mairie de Paris. Ce type de consommation élargie rompant avec le mode de vie sous « le capitalisme gaullien à la papa » des plus modestes et des couches populaires traditionnelles, encore et toujours limitées dans leur pouvoir d’achat de salariés smicards, d’autoentrepreneurs, de travailleurs indépendants, de chômeurs ou de « bénéficiaires des minima sociaux » n’autorisant une consommation qui n’a que l’apparence du luxe et de la frivolité mais répondant surtout aux besoins élémentaires de l’existence et de la reproduction de la force de travail (habitat, alimentation, équipements électro-ménager, communication et  transports) d’un prolétariat réputé aliéné (boulot-métro-dodo) qui a de plus en plus de mal à boucler ses fins de mois. Clouscard a remarquablement déconstruit l’idée d’une société de consommation qui ferait fi des mécanismes de ségrégation sociale dans le capitalisme fondé sur l’extorsion de la plus-value par la répression des producteurs. Et contrairement aux thèses de Marcuse sur l’intégration de la classe ouvrière par l’extension de la consommation de masses, le sociologue analyse précisément les types de consommation selon le mode de vie des couches populaires qu’il différencie du genre de vie des fractions de la bourgeoisie dominante.

 - Un mode de vie toujours contraint pour le plus grand nombre et une consommation débridée pour les plus riches

« Après le plan Marshall et Mai 68, les idéologues des secteurs pilotes comme l’audiovisuel, la mode, les loisirs, vont promouvoir avec succès la consommation d’émancipation transgressive comme prétendu combat d’avant-garde contre le néo-capitalisme. Ce qui assurera de formidables nouveaux profits et la neutralisation de la lutte des classes. L’Anti-Oedipe de Deleuze/Guattari paru en 1972 en exprimera l’exaltation maximale ».

Pour mieux comprendre, empruntons quelques extraits de « la revue du projet » (PCF et FDG) de juin 2014, dans la rubrique  Critiques  « le capitalisme selon Michel Clouscard » de Patrick Coulon. « Dans Néofascisme et idéologie du désir Clouscard entame la polémique avec Deleuze, Foucault, Reich et Marcuse. Elle permet de dresser, quatre ans après, un constat d’échec de mai 1968 et de la société qui se met en place à partir de là. Selon Clouscard, malgré les dix millions de travailleurs dans la rue, c’est la face marketing de l’idéologie soixante-huitarde qui l’a emporté. « L’idéologie du désir » n’aura servi qu’à débloquer les « marchés du désir » entérinés par le plan Marshall, pour mieux réduire le désir au marché. Toujours selon Aymeric Monville « si Balzac a vu l’arrivée du capitalisme, quand son époque se complaît encore dans les rêveries romantiques pour la droite, le socialisme utopique pour la gauche, Clouscard aurait décrit l’arrivée du néocapitalisme, ou plutôt le type de compromis qu’invite le capitalisme en phase ascendante et que l’on voit aujourd’hui se fracasser sous nos yeux.

Pour résumer : après-guerre, par le déplacement des populations et par l’organisation de nombreux équipements collectifs devenus nécessaires à la reproduction de la force de travail et à la nouvelle urbanisation, le capitalisme monopoliste d’État produit à la fois le produit et le client.
Auparavant, le capitalisme se contentait de dire comment produire. Désormais il va dire comment consommer, et au-delà comment vivre.
Pour contrecarrer la crise des débouchés, on exploite également les loisirs, et aujourd’hui la consommation elle-même. L’exploitation prend d’autres formes. La marchandise est arrivée à un tel degré d’accumulation qu’elle devient non pas seulement image ou spectacle, ce qui est une partie du problème, mais surtout dressage, de l’enfance à la tombe. Dressage véritablement anthropologique, destiné à influencer sur le processus d’hominisation ; la transformation du citoyen en « homo oeconomicus », de la société en marché. »

« Le marché du désir c’est l’engendrement réciproque de l’économie de marché – orientée vers la satisfaction des besoins – et du désir, une création du libéralisme libertaire qui redynamise l’économie du profit :
le fantasme devient marchandise licite ;
le « produit » est élaboré par de nouveaux métiers ;
un apprentissage quotidien de masse « forme » la clientèle potentielle, en particulier avec le nouveau marché des jeunes et des femmes. »

Et l’auteur conclut sa critique en rappelant que « Michel Clouscard a publié plus d’une dizaine d’ouvrages et donc que le lecteur aura de quoi satisfaire sa soif de connaissance approfondie de cet auteur engagé auprès du PCF sans en être membre. »

Selon Clouscard, le bloc capitaliste c’est l’ensemble impérialisme américain, Europe des trusts, régionalisation. Le projet du capitalisme monopoliste d’Etat vise « une mutation de l’Etat qui doit, d’une part, quitter la fonction de l’Etat traditionnel, d’autre part, s’opposer à la nation des instances, services, fonctions, institutions qui sont le résultat de l’action républicaine, démocratique, socialiste, patriotique (laquelle nation s’oppose au nationalisme, idéologie des notables, de l’armée, de l’Eglise, des forces bourgeoises traditionnalistes). » Prise en tenaille par l’Europe des trusts et le régionalisme, la Nation ne sera plus un frein à l’expansion néo-capitaliste. « L’appareil d’Etat pourrait se vouer aux intérêts de l’Internationale capitaliste sans opposition ; les monopoles régneraient sur les masses réduites à la consommation-transgressive, au permissif, à l’irresponsabilité (la deleuzophrénie). »

Nous avons là l’illustration concrète de la manière dont le capitalisme de la séduction assure le développement « intensif » du marché pour contrer une crise de débouchés qui serait fatale à l’accumulation du capital sans laquelle il n’y aurait ni capitalisme, ni profit. L’autre développement dit « extensif » accompagnait les politiques colonialistes que Lénine théorisait en « impérialisme, stade suprême du capitalisme »  après saturation du marché mondial, et Rosa Luxemburg comme « impérialisme », « expression politique du processus d’accumulation du Capital ».

Une accumulation capitaliste pour de nouveaux débouchés dans un mode de consommation hiérarchisé et adapté aux différents segments de consommateurs potentiels et qui trouve toujours ses ressorts dans le marketing, la publicité et aussi le mimétisme et la fascination des couches dominées par le mode de vie des dominants avec un développement du capitalisme de consommation de masse qui programme l’obsolescence de ses marchandises (équipements électro-ménagers, électronique des véhicules, etc.). Et dans cette société du spectacle, mise à nue par les situationnistes, le règne de la valeur d’échange tournée sur elle-même et devenue sa propre finalité, c’est à dire la possession de valeurs symboliques, ce pouvoir des apparences. Avec chez les générations contemporaines de cette recomposition capitaliste, cette attirance phénoménale pour les vêtements et gadgets de grandes marques ou bien, pour les jeunes envieux moins fortunés, les répliques de ces modèles fabriquées et commercialisées par la grande distribution et ses enseignes qui fleurissent dans le péri-urbain ou les circuits parallèles de la contrefaçon dans un système dérégulé de trafic mondial. Une consommation débridée d’une marge de la jeunesse incitée parfois à l’incivilité, la délinquance et la criminalité (dealers) en miroir des pratiques de « la délinquance en cols blancs », des refuges dans les paradis fiscaux et du blanchiment de l’argent sale qui n’épargnent (si j’ose dire) même pas une part, certes infime mais au combien symbolique, de la « classe politique »!

Dans tous les cas, la confiscation du pouvoir réel (économique, social et culturel) par les fractions dominantes de la grande et petite bourgeoisie (du fait de leur bon positionnement dans la NDIT), héritiers nantis du capital économique, social et culturel et de la distinction sociale qui va avec. Et de l’apparence d’un pouvoir économique chez le prolétariat moderne ou les couches moyennes paupérisées, dans la possession d’objets (téléphonie, jeux numériques, et vêtements) ou de biens mobiliers ou immobiliers (voiture ou logement acheté avec un crédit et des frais de fonctionnement) sources de dépenses (carburant, entretien, taxes et charges)  qui « pompent » une part énorme du budget de la consommation populaire. Ces couches moyennes déclassées venues du monde entrepreneurial qui ont tout perdu  dans une relégation économico-spatiale stigmatisante (gilets jaunes en révolte), les mêmes devant payer le prix d’une écologie punitive dans leur mode de vie qui tourne en rond avec la hantise des fins de mois (coût du carburant taxé avec une distanciation de l’habitat en zones déclassées donc loin des lieux de travail et parfois des commerces, et l’exigence accrue de mobilité). D’où la forte et durable mobilisation des « gilets jaunes », phénomène irréductible à une base de manœuvre électorale (malgré toutes les tentatives de récupération) mais plutôt expression d’une lutte des classes sans orientation idéologique univoque et à la recherche de nouvelles dynamiques comme l’atteste la présence de représentants (auto-désignés) de ce mouvement dans les manifestations contre la réforme des retraites et, aujourd’hui, à l’unisson dans le grand élan de reconnaissance sociétale envers « les premiers de corvée ».

- Un capitalisme en mutation

Cette modernisation post-soixante-huitarde annonçait ainsi le renforcement de la domination et de l’élargissement de la reproduction d’un capitalisme monopoliste d’Etat exerçant « une pression accrue sur les conditions de vie et de travail des salariés » qui se traduit « pour l’essentiel, par une tendance à l’alignement des conditions de vie et de travail des couches intermédiaires sur celle des ouvriers. C’est le rôle en particulier, de la politique des revenus ou de la « masse salariale » qui tend à faire supporter aux employés, techniciens et cadres, l’élévation nominale de certains bas salaires » selon les théoriciens du capitalisme monopoliste d’Etat (Traité d’économie marxiste tome 1 le CME 1971). « Ce processus de nivellement se traduit, dès maintenant, dans la structure des dépenses de consommation. Qu’il s’agisse d’alimentation ou de transport, les dépenses moyennes de ouvriers et des employés varient peu ».

Le capitalisme monopoliste d’Etat qui va  prendre tout son essor après la seconde guerre mondiale développe la financiarisation avec la fusion entre capital bancaire et industriel (préexistant déjà dans le capitalisme du stade monopoliste et impérialiste en quête de nouveaux débouchés) dans la constitution de grands groupes nationaux et internationaux et la globalisation (sous l’effet conjugué de la mondialisation des échanges et de la révolution numérique). On assiste au passage du stade du capitalisme monopoliste des Etats à celui du capitalisme financier international avec son cortège de déréglementations et pertes de souverainetés des Etats, tentant de liquider l’Etat social au bénéfice des chaînes de valeur pour les actionnaires avec les délocalisations, les licenciements boursiers des grandes entreprise du CAC40, la précarisation des emplois, « l’ubérisation » des services, le travail à façon et l’intensification de l’extorsion de la plus-value par les gains de productivité et les nouveaux modes de managements privés et publics. Bref une société capitaliste permissive avec les consommateurs (c’est à dire les personnes disposant du pouvoir d’achat des nouveaux types de consommation) et répressive envers les producteurs au travail (salariés, indépendants ou autoentrepreneurs  « ubérisés »). Politiquement la transition du gaullisme au capitalisme avancé est assurée sous la présidence pompidolienne avant le basculement complet du monde dans le néolibéralisme et sa biopolitique déjà enseignés par Michel Foucault dans ses cours au collège de France après le milieu des années 70.

- Le compromis social-démocrate

Les trente glorieuses, malgré ou grâce à la guerre froide, ont connu ainsi un développement social du capitalisme, désigné sous les termes flous de « compromis keynésien », « fordiste », « capito-cadriste » ou « social-démocrate ». La première appellation relève de l’inspiration économique de J.M Keynes dans les politiques contra-cycliques de relance publique de la demande ou de l’investissement qui assurent, in fine, un impact économique beaucoup plus fort que les sommes initialement injectées (théorie du multiplicateur d’investissement). L’appellation « compromis fordiste » nous vient de l’Ecole de la régulation. Elle peut être ambivalente car le fordisme a aussi inspiré le national-socialisme quand on ne peut par ailleurs prêter à l’industriel de l’automobile, Henry Ford, d’autres visées que celles des débouchés plus larges dans le marché des voitures avec des méthodes capitalistes d’organisation taylorienne du travail pour obtenir des gains de productivité  accroissant la plus-value extorquée au travail vivant, et donc le profit, tout en soutenant la demande en rémunérant mieux le travail. Le terme de compromis « capito-cadriste »  est préféré par d’autres économistes marxistes – Duménil et Lévy – eu égard aux changements dans le « management » des entreprises par les cadres liés à la fraction de la classe dominante » – phénomène qui pourrait, selon nous, rappeler ce que Burnham appelait « l’ère des organisateurs ». « Le compromis social-démocrate » renvoie aux politiques plus volontaristes de la social-démocratie, conduites avec ses alliés et les forces syndicales, de longue date, dans un face à face avec le patronat. Il a largement contribué à l’échelle de l’Europe à la promotion des Etats–sociaux avec des dynamiques propre à chaque formation sociale et des particularités nationales historiques : Etat-providence en pays scandinaves, modèle universel de Beveridge en Angleterre, modèle assurantiel en Allemagne et en France mixité d’inspiration.

Ce compromis s’établit dans le domaine de la répartition des richesses produites avec un partage de la valeur ajoutée nationale entre le Capital et le Travail, plus favorable à ce dernier. En France, ce partage représente aujourd’hui respectivement 40 et 60% de la valeur ajoutée. D’aucuns considèrent que ce fut sans doute le prix à payer pour contenir la combativité de la classe ouvrière. Certes, l’amélioration des conditions de vie des couches populaires résulte toujours de luttes syndicales et politiques, avec cependant des stratégies différenciées selon les perspectives syndicales et politiques. Le syndicalisme réformiste réclamait « du grain à moudre » quand le syndicalisme révolutionnaire de la période exigeait des évolutions majeures en termes de transformations sociales sur la base d’un rapport de forces résultant d’une lutte de classes. Les courants réformistes pouvaient considérer, à l’époque,  que l’évolution du capitalisme dans ce cadre de compromis entre les forces du travail et du capital correspondait partiellement à leur projet d’évolution de la société. Les gains de productivité par la rationalisation taylorienne, fordienne ou toyotiste de l’organisation du travail et surtout par l’investissement capitalistique des entreprises et grandes firmes ( « le travail mort » ou « le travail vivant cristallisé ») ont assuré néanmoins au capital une extorsion de la plus-value contrant la tendance à la baisse du taux de profit. Mais ce partage des richesses est surtout à mettre à l’acquis de la combativité du monde du travail.

Pour en conclure avec cette histoire, la charte actuelle des droits fondamentaux de l’union européenne dont nous avons très largement analysée la genèse historique dans la grande (convention européenne des droits de l’Homme du Conseil de l’Europe) et la petite Europe (chartes sociales successives avant l’adoption de la charte communautaire des droits sociaux fondamentaux des travailleurs) n’offre cependant guère de réel point d’appui aujourd’hui pour un alignement par le haut des législations sociales des pays de l’Union quand elle semble marquée du sceau de l’ambivalence de son contenu (du point de vue de notre conception républicaine et sociale) et de l’ineffectivité des droits reconnus. Il faut se souvenir que la construction du marché commun puis du marché intérieur de l’Union repose sur la mobilité des marchandises, des capitaux, des entreprises, des services et des travailleurs. Ceci explique la réduction originelle de l’approche sociale centrée sur les problèmes de la libre circulation (couverture sociale des travailleurs migrants de la CEE) et sur la mobilité professionnelle (actions du FSE). Le marché boucherait-t-il l’horizon démocratique et social de l’Europe ? C’est bien ce qu’exprimaient avec force les tenants du Non en 2005 à cette Europe de « la concurrence libre et non faussée » (à gauche principalement le PC, le MRC de Chevènement, le NPA et autres courants trotskystes avec l’appui des socialistes Fabius et Emmanuelli, l’association ATTAC) quand l’UMP de Sarkozy et le PS de Hollande louaient en chœur le Oui au référendum et prenaient leur revanche sur cette première expression de la souveraineté populaire bafouée avec le traité de Lisbonne qui devait être négocié par le président Sarkozy (en reprenant ledit projet de traité constitutionnel européen coordonné par Giscard) puis ratifié par les parlementaires des mêmes partis réunis en Congrès dans un vrai déni de démocratie ! Le compromis fordiste, fort bien analysé par l’Ecole de la régulation, a ainsi montré toutes ses limites quand, dans la même logique, plus tard, que celles de Maastricht et de Lisbonne, le mouvement même du capitalisme néolibéral et de la lutte de la classe dirigeante, depuis les années 80 et les quarante honteuses qui ont succédé aux trente années glorieuses d’après la Libération, vient reprendre 10% de cette valeur ajoutée (crée par le travail) qu’il redonne au capital.

- Une distinction capitale : travail abstrait versus travail concret

C’est donc au cœur du capital qu’il faut s’attaquer aujourd’hui c’est-à-dire à la production de valeurs en entamant un processus de déconstruction du « travail abstrait » comme valorisation du capital (travail abstrait s’exprimant dans la valeur d’échange selon le temps de travail moyen socialement nécessaire à la production d’une marchandise) que l’on oppose au travail concret (les tâches et activités concrètes indépendamment des conditions de leur mise en œuvre) qui trouve aussi à s’exprimer en dehors même de toute valorisation capitaliste (dans le bénévolat associatif par exemple ou l’entraide familiale ou agricole ou dans l’engagement citoyen et civique) et qui est créateur de richesses.

Et comme nous sommes toujours dans les débats et combats autour de la réforme des retraites, rappelons avec force certaines vérités sur le travail concret « des personnes à la retraite » quand on ne voit dans les pensions de retraite qu’une source de dépenses qu’il faudrait diminuer. Ce travail concret, créateur de richesses et de services rendus, reste très important sinon irremplaçable sur le plan sociétal. Prenons quelques exemples : encadrement associatif, culturel ou sportif, appui aux initiatives alternatives dans les champs économiques et sociaux, implication dans les circuits courts de distribution type épicerie sociale ou AMAP, jardinage des plantes, fleurs et légumes, services bénévoles aux personnes de proximité ou auprès de la famille avec les gardes des petits enfants, etc. Même si ce n’est pas quantifié dans les comptes publics, les montants des pensions accompagnent les richesses crées par l’activité et le travail concret des dits retraités qui fait l’objet d’un déni par la vision capitaliste qui ne sait compter que la valeur fourni par le travail abstrait source de plus-value. De la même façon il faudrait vraiment intégrer les indicateurs humains de développement dans le raisonnement économique borné des économistes libéraux fascinés par la croissance du PIB.

Le travail abstrait que nous dénonçons avec les marxistes est ainsi le travail créateur de la valeur d’échange dont l’extorsion de la plus-value assure le profit du capital par l’exploitation du travail sous forme d’extorsion d’une partie du temps travaillé (« plus-value absolue ») ou  des gains de productivité liés à l’investissement, c’est à dire « le travail mort » incorporé dans les machines numériques et les robots, ou à l’organisation du travail de type fordiste ou toyotiste avec l’émiettement ou l’intégration des tâches (« plus-value relative »).

- La montée du mal nommé néolibéralisme en France et en Europe annonce la grande régression du « marchéisme » néoconservateur

Tout ceci mérite encore quelques explications conceptuelles qui permettront de saisir et mesurer la nature et la portée de nos lignes programmatiques exploratoires pour une gauche osant le changement de paradigme pour sortir de la logique infernale du productivisme, du néolibéralisme  et du capitalisme financier. Ce dernier, déjà dénoncé par Lénine comme l’alliance du capitalisme industriel et bancaire, atteint aujourd’hui une suprématie économique mondiale. « L’élément majeur nouveau est sans doute le renforcement de l’extension mondiale de l’économie : mondialisation ou globalisation. Ce nouvel ordre conforte la prépondérance des sociétés multinationales » (Duménil et Lévy « Economie marxiste du capitalisme » 2002). Il reconfigure le pouvoir « qu’on peut caractériser comme une seconde hégémonie de la finance. Les disciplines imposées aux cadres et aux classes populaires, les libertés que s’est octroyée la finance et le renouvellement des flux de revenus, en sa faveur militent dans ce sens ». « Le néolibéralisme repose sur des compromis, même s’ils s’avèrent beaucoup moins contraignants pour les classes dominantes qu’à l’époque antérieure » : interface propriété-gestion (alliance des hauts fonctionnaires pour défendre les intérêts des grandes firmes dans les réformes néolibérales, rémunérations faramineuses des gestionnaires) ; le « tous capitalistes » (épargnants, retraités ou en voie de l’être soumis aux renversements des cours boursiers) ; attaque sélective contre les structures de l’Etat social affectant les couches populaires (santé, école) plus atténués en Europe du fait du social-néolibéralisme. « Ces concepts (empruntés à Duménil et Lévy) permettent d’identifier simultanément la nature de classe de l’ordre néolibéral, c’est-à-dire le retour à l’hégémonie d’une fraction des classes dominantes, et l’association de couches plus étendues dans un marché dont elles sont en grande partie les dupes ». Arrivé avec la crise structurelle des années 70 et son inflation, dans un contexte d’affaiblissement des luttes populaires et de la crise des pays du socialisme réel, « l’enjeu fondamental du tournant néolibéral … (c’est) de mettre fin à une dérive « cadriste » à l’intérieur du « capito-cadrisme », car la crise menaçait de conduire à des alternatives plus radicales susceptibles d’accentuer le rôle et l’autonomie des gestionnaires privés et publics. La finance a inversé ce mouvement en les remettant à la botte des propriétaires ». Le ralliement de l’Europe continentale au néolibéralisme dans les années 70-80, s’explique par « la volonté des finances locales de s’inscrire dans le grand système de la finance mondiale ». « Ainsi l’Europe financière et monétaire s’est-elle directement construite comme mondiale », condamnant ainsi « toute possibilité d’autonomie du continent dans la conduite de ses politiques macroéconomiques et de développement, malgré l’euro. L’Europe s’en trouve reléguée dans la position subalterne qui est la sienne dans le néolibéralisme ». Ce néolibéralisme décrit par nos économistes Duménil et Lévy en 2002, relève « la productivité du capital et le taux de profit » dans un mouvement qui rappelle fortement celui de la première moitié du XX° siècle. Il faut y voir une nouvelle expression de la grande dynamique des forces productives et des rapports de production » mais « ce qui va condamner le néolibéralisme est inscrit dans sa nature même : une transformation étroitement axée sur l’intérêt d’une minorité qui entraîne l’économie vers la croissance lente, les excès de la spéculation et de l’instabilité financière (sans parler de la destruction de l’environnement) ». Coincé dans cet environnement international dans une conjoncture de guerre économique farouche entre les Etats-Unis d’Amérique et la Chine pour l’hégémonie mondiale, il faudra, en conséquence, desserrer les contraintes externes en s’émancipant de l’Europe des traités néolibéraux et en nouant de nouvelles coopérations régionales sur des bases de réciprocité dans l’intérêt mutuel et non de guerre économique. C’est dire l’ampleur de la tâche et des combats qui nous attendent et auxquels nous devons nous préparer !

Rappelons pour la bonne compréhension de ces démonstrations que le taux de profit est le rapport du profit au capital, lequel intègre capital constant (locaux, machines, matières premières etc.) et capital variable (salaires). Le capital est dit « constant » car ses composants, matières premières et outils de production, gardent « la même valeur » dans leur intégration à celle du produit crée par « le travail vivant » réalisé par « la force de travail », ce « capital variable »,  seule source de « la plus-value » dégagée de ce capital productif qui se réalise dans « la valeur marchande » de la production. La baisse tendancielle du taux de profit est liée à l’augmentation de la composition organique du capital, c’est-à-dire à la modification du rapport entre capital constant et capital variable au détriment du capital variable seul « créateur de plus-value ». « Absolue » (plus de temps volé) ou « relative » (captation des gains de productivité liés à l’augmentation de l’investissement – en quelque sorte le travail mort – et à l’organisation du travail), la plus-value est en effet extorquée aux travailleurs sous forme de surtravail (non rémunéré).

Selon les économistes marxistes, cette modification est une contradiction forte du capitalisme. Avec des nuances d’analyse dans les facteurs de développement de l’accumulation capitaliste quand l’école de la régulation et les postkeynésiens les rattachent à la demande (le débouché qui justifie l’augmentation du capital) et donc à la croissance des salaires et d’autres, à l’instar des classiques, de Marx et des théoriciens marxistes, Gérard Duménil et Dominique Lévy expliquent que « c’est le changement technique qui est le mécanisme fondamental, et non les règles de formation de la demande », la recherche d’un surprofit expliquant le choix des techniques sélectionnées par les capitalistes à salaires et prix constants (Economie marxiste du capitalisme). Ces mêmes auteurs ont analysés de près ces corrélations entre le profil historique du taux de profit et le rapport capital-travail sur plus d’un siècle (1870 à 2000) aux Etats-Unis, traduisant l’intuition de Marx comme une thèse concernant les propriétés de l’innovation qui, bien que rentable, alourdit le coût du capital. Lequel développe des contre-tendances avec aux Etats-Unis, les nouvelles configurations institutionnelles (fusions, formation de vastes institutions financières), les nouvelles techniques (travail à la chaîne au début du XX° siècle, technologies de l’information dans les dernières décennies du siècle dernier), « la tendance à la baisse du taux de profit » constituant « un des fondements majeurs des mutations du capitalisme ». Au travers de ses crises structurelles (fin du XIX° et années 1970 – la crise de 29 est d’une autre nature dans une phase de rétablissement de la rentabilité « c’est la crise de la sortie de la fin de la crise du XIX° ») le capitalisme se transforme. Le regretté Henri Weber, disciple d’Ernest Mandel (IV° Internationale), à l’époque de la sortie de son « Marxisme et conscience de classe » en 1975, portait un regard sur la période de l’après-guerre d’expansion prolongée qui succède à la longue période de dépression d’entre les deux guerres « marquée par la stagnation des forces productives, la succession de crises catastrophiques (1921,1929,1938), le chômage structurel massif, la paupérisation des masses, la régression du commerce mondial, le dérèglement complet de la machine économique » et comme dans toutes les grandes phases de dépression, c’est « une époque de réorganisation de la domination bourgeoise » de concentration et centralisation du capital avec les modifications de la structure interne de la classe dominante.  « La bourgeoise monopoliste contrôle l’essentiel de la production industrielle et de l’investissement » et « s’affirme comme fraction hégémonique de la classe dominante » qui en appelle à l’intervention de l’Etat : New Deal aux USA, fascisme en Europe centrale. La grande bourgeoise n’attend pas seulement de l’Etat national le financement public de l’accumulation monopoliste. Elle exige qu’il crée les conditions politiques favorables à la reconstitution d’un taux de profit élevé : elle exige qu’il mate la classe ouvrière ». « Le taux de profit élevé, reconstitué au cours des années 30-40, à la faveur des défaites ouvrières et de la guerre, est reconduit au lendemain de la Libération. Dans l’Allemagne vaincue, la classe ouvrière reste prostrée. Dans les pays alliés les directions réformistes engagent la classe ouvrière dans l’Union sacrée pour la reconstruction nationale», dénonce le théoricien trotskiste Weber (qui deviendra dirigeant socialiste du courant fabiusien dans les années 80) en désaccord total, dans cette condamnation sans appel, avec le regard optimiste actuel sur « ce déjà là communiste » du sociologue du travail, Bernard Friot, fruit de l’œuvre des  premiers gouvernements de la IV° (république) sur laquelle nous reviendrons plus en détail. Weber poursuit « Dans toute l’Europe occidentale, c’est le « produire d’abord, revendiquer ensuite » cher aux communistes français. Le taux d’exploitation se maintient donc à un niveau très élevé. Et avec lui, le taux de profit et les investissements ». Inutile de signifier ici notre réfutation de cette critique sans nuance d’une stratégie d’évolution révolutionnaire que le sénateur socialiste devait adopter lui-même quelques années après ces écrits de jeunesse, à l’instar de ses camarades de la IV° (Internationale) reconvertis dans les écuries présidentielles socialistes de la V° (République).

Pour continuer à accroître ses profits malgré cette tendance à la baisse du taux de profit, le capital trouve donc de nouvelles formes d’exploitation à l’âge de l’impérialisme et des monopoles – pillage du tiers monde, spéculation financière accrue avec la globalisation, etc. – ou crée de nouveaux cadres d’intervention – le capitalisme monopoliste d’Etat (CME) théorisé par Paul Boccara et les économistes du PCF (traité marxiste d’économie politique Le capitalisme monopoliste d’Etat 2 tomes ES 1971) qui assure une certaine socialisation des coûts par la collectivité nationale (industrie nationale permettant des tarifs bas pour les entreprises – électricité, transport, infrastructures, etc.- des prestations sociales et de services liés à la reproduction de la force de travail – couverture sociale, chômage, santé, vieillesse, hôpitaux, éducation nationale, etc.). Même analyse chez les trotskistes. « La machine de l’Etat, nous dit Weber, ses appareils administratifs, idéologiques, répressifs sont considérablement renforcés. Les ressources de l’Etat sont démultipliées. En France, le budget passe de 5% du revenu national en 1929, à 35% en 1970, non inclues les dépenses des collectivités locales et des divers organismes parapublics. L’Etat devient le principal investisseur (armement, énergie, transports, construction), le principal employeur (salariés des administrations et des entreprises publiques), le principal distributeur de revenus (Sécurité sociale, allocations diverses…). En assurant un volume plus stable des investissements et des revenus, il joue un rôle régulateur permanent du cycle économique ». La démonstration continue avec l’exemple de la planification indicative, les mesures anticycliques conjoncturelles lors des récessions, sociétés mixtes, nationalisations des pertes, soutien dans les secteurs où le taux de profit monopoliste n’est pas assuré, subventions, crédits, tarifs préférentiels, dégrèvements fiscaux, règlementations… « L’Etat s’affirme comme l’instrument primordial de la rationalisation capitaliste de la production ».

Ainsi externalisés, ces coûts ne rentrent plus dans la composition du capital. Cependant une partie d’entre eux sont financés par des prélèvements sociaux obligatoires, impôts ou cotisations assises sur le salaire. Ces cotisations sociales, nous insistons encore sur ce point, dont la maîtrise reste un enjeu fondamental pour les salariés qui se voit contester par le patronat et le pouvoir politique (Pompidou, Rocard, Juppé, Jospin) le droit d’en disposer (rappelons que les salariés disposaient dans les débuts de la gestion de la sécurité sociale, d’un budget supérieur à celui de l’Etat) comme ils le firent jusqu’aux ordonnances Jeanneney de 1967 mettant fin à la prépondérance ouvrière dans les conseils d’administration des caisses. Et depuis,  cette étatisation de la sécu dont on vote les crédits au Parlement dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) en œuvre également avec des recettes fiscales qui viennent se substituer à une part des cotisations, lesquelles sont allégées dans le cadre d’une politique de l’offre qui se veut au service de l’emploi.

Aujourd’hui, la théorie du CME n’est plus à même de traduire la réalité du nouveau capitalisme à l’âge de la globalisation néolibérale. Annoncée par Lénine et en vogue jusqu’à la fin des années 70, cette théorie analysait la connivence entre le grand capital monopolistique – national et international – et l’Etat. La sphère publique prenait en charge les activités non rentables et les investissements collectifs lourds, facilitant la rentabilité des grandes entreprises, ainsi allégées dans leurs coûts de production tandis que les commandes publiques dans des secteurs porteurs assuraient d’importants débouchés. La réalité actuelle a sensiblement modifié les rapports entre l’Etat et les monopoles. D’une part, l’internationalisation du capital et l’interpénétration des économies se sont considérablement développées, rendant plus difficile la régulation étatique nationale, d’autre part, la globalisation financière a radicalement réorienté les stratégies des entreprises, à la recherche de placements financiers spéculatifs plus rémunérateurs que l’investissement productif – d’où le phénomène des licenciements boursiers. La socialisation des grands moyens de production à l’échelle nationale promue par les théoriciens du CME n’apparaît donc plus comme une réponse pertinente quand la gauche gouvernementale a par ailleurs totalement renoncé à mener une politique industrielle dans le cadre d’une planification démocratique. L’Etat perd la maîtrise des secteurs bancaires, énergétiques et productifs et remet en cause sa sphère d’intervention sociale, laissant plus de place à la régulation par le marché dans un processus de financiarisation de l’économie. 

Le passage du capitalisme monopoliste des Etats au capitalisme financier mondialisé s’est accompagné de profondes transformations socio-économiques, technologiques, environnementales et culturelles qui rendent donc insuffisantes sinon obsolètes les vieilles recettes de la course à la productivité dans une société productiviste contestée par ailleurs. Examinons ces caractéristiques actuelles du néolibéralisme. Dans son manifeste altermondialiste, l’association ATTAC développe ses analyses pour servir le débat public. L’introduction est réservée au diagnostic du néolibéralisme que nous synthétisons ici.

Le premier pilier du néolibéralisme c’est le libre-échange et la libre circulation des capitaux, les deux facettes du même processus de marchandisation du monde. L’OMC assure une concurrence directe des travailleurs et des systèmes sociaux et exacerbe les contradictions entre les pays du centre et ceux de la périphérie. On assiste au laminage des souverainetés populaires, à l’appauvrissement des peuples soumis aux plans d’ajustements structurels imposés par le FMI et la Banque mondiale. L’Union européenne s’attache aux mêmes objectifs, soumettant ses états à la concurrence libre et non faussée. L’affirmation des souverainetés populaires est nécessaire pour contrer ce processus.

Le deuxième pilier est une approche de la nature comme réserve inépuisable et comme dépotoir. Elle se traduit par l’accaparement des ressources naturelles et de la biodiversité par les multinationales du Nord et des pays émergents tandis que les pays pauvres du Sud sont voués à accueillir les déchets polluants et dangereux et sont surexposés aux changements climatiques. La réponse est dans l’affirmation des biens publics et communs (eau, énergie, etc.).

Le troisième pilier est la mise sous tutelle de la démocratie. Le néolibéralisme affirme le lien entre les libertés économiques et politiques en taisant les contre-exemples (Chili de Pinochet ou Chine). ATTAC dénonce la politique africaine de la France dictée par des considérations économiques (pétrole et phosphate). Pour libérer la démocratie de ses tutelles il faut de nouvelles formes de participation populaire, une formation à la citoyenneté garantie par l’éducation, le droit d’être informé et le droit d’informer.

Le quatrième pilier c’est les politiques publiques au service des propriétaires du capital. Les dérégulations publiques profitent au tout marché. Les politiques publiques garantissent l’attractivité des territoires pour les entreprises par la stabilité de la monnaie, les taux d’intérêts élevés, la circulation des biens, des services et des capitaux. Les politiques publiques sont aussi internationales : FMI, Banque mondiale et OCDE formée des trente pays les plus riches et dont les études et les préconisations apparaissent comme une machine de guerre idéologique pour la promotion des politiques libérales.

Le cinquième pilier c’est le pouvoir absolu des actionnaires dans l’entreprise qui marque une rupture avec les modes de gestion de l’après-guerre fondés sur un compromis entre les entreprises, les pouvoirs publics et les syndicats. Les actionnaires recherchent le profit au détriment de l’investissement. Les transactions financières et les opérations sur le marché des changes s’opèrent dans un marché mondial dérégulé qui tue la démocratie sociale : licenciements boursiers, délocalisations, absence de démocratie dans les entreprises.

Le sixième pilier c’est la guerre permanente et les politiques sécuritaires. La guerre sert le contrôle des ressources énergétiques avec l’appui des régimes réactionnaires chez qui prospère le fondamentalisme. Le rôle des Etats Unis et même de la France est dénoncé par ATTAC.

Le septième pilier relève du formatage des esprits. La mondialisation est présentée comme inévitable et souhaitable. L’entreprise idéologique est conduite sous l’égide des grands médias, des élites administratives, politiques et parfois syndicales. Elle s’appuie sur la critique du totalitarisme et du populisme (stigmatisation de la politique de Chavez). Elle développe sa légitimité dans l’industrie américaine du cinéma porteur de l’ « american way of life ». Le refus de l’impérialisme culturel et linguistique par la promotion de la diversité des cultures et des langues constitue la réponse à cette offensive.

Ce diagnostic introductif nous permet de mieux cerner le néolibéralisme. (« Manifeste altermondialiste » aux éditions mille et une nuits, janvier 2007, 2,50 euros). Selon Jacques Généreux, «  tout cela constituait les bases d’une idéologie que l’on étiqueta souvent comme néolibérale, pour bien la distinguer du libéralisme classique ». Aussi suggère –t-il de baptiser cette nouvelle doctrine « marchéisme » car elle repose d’abord sur le mythe d’une société intégralement constituée par des relations d’échanges entre des atomes humains indépendants. Par ailleurs, le terme néolibéralisme laisse entendre qu’il s’agit d’un nouveau libéralisme, ce qui constitue un véritable contre sens philosophique et historique »… « Or la tournure prise (par les politiques publiques) comme les alliances nouées pour les mettre en œuvre suffisent largement pour les qualifier d’illibérales ou d’anti libérales, comme vous voudrez. Athées néofascistes, fondamentalistes, religieux, ultraconservateurs, « vieux réacs » et « nouveaux réactionnaires » de toutes obédiences se sont retrouvés sans peine aux côtés de nos soi-disant « néolibéraux » pour soutenir des politiques combinant recul des droits sociaux, atteintes aux libertés publiques, réduction des dépenses sociales, inflation des politiques sécuritaires, islamophobie et apartheid communautaire ». Cette alliance entre les tenants de la libre compétition et les prosélytes d’un ordre moral sectaire est bien plus naturelle qu’il n’y paraît. En effet, plus on entend livrer une société à la libre compétition des intérêts privés, plus on doit se préparer à contenir les conflits et la violence par des normes sociales et des institutions répressives. Aussi la révolution culturelle des années 1980 était-elle nécessairement hybride : elle alliait une utopie néolibérale de l’émancipation par le « marchéisme » et une conception réactionnaire de l’ordre social. Elle nécessitait une alliance politique entre les néolibéraux prônant l’extension planétaire du libre-échange marchand à toutes les activités humaines et les conservateurs rétrogrades visant la restauration d’un contrôle social étroit des individus par la famille, la religion, la communauté et la stricte répression des déviants » (Jacques Généreux  La grande régression).

Lazzarato Maurizio, dans une critique de « la naissance de la biopolitique » de Michel Foucault (cours au collège de France de 1979 qui fait suite à celui de « Sécurité,territoires, population » en 1977) analyse très finement l’évolution de l’ordo-libéralisme allemand au néolibéralisme à l’aune de la gestion néolibérale de la crise de 2007 et conclu ainsi son article dans la revue raisons politiques (Lazzarato Maurizio, « Naissance de la biopolitique, à la lumière de la crise », Raisons politiques, 2013/4 (N° 52), p. 51-61. DOI : 10.3917/rai.052.0051. URL : https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2013-4-page-51.htm) :

« À la différence de ce qu’énonce l’idéologie libérale, l’intervention n’émane pas de l’État de droit, mais des institutions qui « gouvernent » le capitalisme financier : banques privées, BCE, FMI, ainsi que quelques gouvernements ­ comme le gouvernement allemand ­ qui participent du capitalisme d’État dans les nouvelles conditions qui sont les siennes. Le libéralisme rompt avec la « raison d’État » au nom de la société, nous dit Foucault : « C’est au nom de celle-ci qu’on va chercher à savoir pourquoi il est nécessaire qu’il y ait un gouvernement » et c’est toujours au nom de la société que les libéraux ne se posent plus la question de la raison d’État ­ « comment gouverner le plus possible et au moindre coût ? » ­, mais plutôt celle-ci : « pourquoi faut-il gouverner ? »

Dans la crise, on voit une toute autre logique à l’ œuvre. Si le marché ne fonctionne pas, si au lieu de déterminer une « rationnelle et juste formation de prix », il crée des déséquilibres qui bloquent la valorisation et conduisent à la crise, la faute en revient à la société. Si le libéralisme a pu mettre autrefois en récit une lutte mythique entre l’État et la « société civile », animée par les propriétaires et les entrepreneurs, cette opération est d’autant plus impossible aujourd’hui que la société est composée de « débiteurs », qu’il faut gouverner à partir des intérêts de « créditeurs ».

Contre toute évidence, contre toute logique, même bêtement « économique », c’est aujourd’hui la société qui doit changer, qui doit se conformer aux marchés, au risque même de se désagréger, au risque même d’imploser comme dans le sud de l’Europe. D’où les contre-réformes du marché de l’emploi, les coupes dans les services sociaux, la diminution et les blocages des salaires, l’augmentation des impôts des plus pauvres et des classes moyennes qui visent, avec un cynisme assumé, la « destruction de la société » si elle ne capitule pas au chantage de la dette. Pour aligner la société et la démocratie sur la valorisation capitaliste, le libéralisme met de côté toute production de « liberté » et n’hésite pas à produire une gouvernementalité autoritaire post-démocratique. »

Cette analyse en rejoint de très nombreuses du même type sur la menace néolibérale. La reconquête de la souveraineté populaire doit être un motif déterminant pour engager le combat de toute la gauche contre toutes les formes de ce néolibéralisme y compris « le social-néolibéralisme » dont nous avons analysé toute la complicité d’avec cette forme autoritaire actuelle du capitalisme financier. C’est à cette condition première, nécessaire et non suffisante cependant, de travail idéologique et politique que l’on pourra se dégager de cette emprise intellectuelle et idéologique du « marchéisme » néoconservateur et sortir des cadres convenus des batailles politiques mortifères (souverainisme identitaire contre élitisme dit progressiste) érigées en adversaires favoris auto-désignés par les protagonistes d’un enfermement de la vie politique dans le « macronisme » et le « lepénisme »!

Quand l’exigence écologique semble plus que jamais d’actualité avec la crise sanitaire qui s’origine dans  la combinaison de la mondialisation capitaliste (rapidité de diffusion des maladies avec l’extrême mobilité des hommes) et des déséquilibres des écosystèmes (déforestation et côtoiement de l’habitat humain des animaux sauvages porteurs de virus), le retour des « premiers de corvée », le besoin d’un Etat protecteur et les exigences d’un renouvellement de la démocratie, appellent aussi de nouvelles approches dans l’organisation des modes de productions industrielles, agro-alimentaires et agricoles et dans le type de consommation recherchée. On se mettra d’accord sur une critique du productivisme et sur l’idée d’une nécessaire décroissance de l’utilisation des ressources naturelles avec à l’appui les questionnements actuels autour de l’impact des déséquilibres naturels sur la diffusion du coronavirus.

Quelle peut être alors la reconfiguration politique de la gauche pour une stratégie de sortie par le haut de la crise conjuguée du capitalisme financier et du coranavirus? Certainement pas celle qui inspire un social-libéralisme qui n’est en fait qu’un social-néolibéralisme.

Avec le phénomène « bobos », la nouvelle sociologie politique électorale nourrit les orientations de la boîte à penser du PS Terra Nova qui fait son deuil de l’éloignement des couches populaires au bénéfice d’une recomposition du projet politique  et des alliances du PS

Tous ces éléments marquants évoqués pêle-mêle se conjuguent  et favorisent la recomposition d’une sociologie politique électorale depuis les années 80 avec la montée de l’extrême droite (élections municipales de 1983 à Dreux) devenue identitaire et populiste avec un pouvoir d’attraction sur les milieux populaires jusqu’alors jamais atteint (score électoral du RN aux dernières élections présidentielles, régionales et européennes) et une érosion majeure des bases sociologiques de l’électorat de gauche s’accompagnant de sa dispersion au détriment du PS et du PC. On ne dira jamais assez combien la déroute idéologique de « la gauche morale » avec ses appels au « partage du travail » qui accompagne une vision économique malthusienne (qui légitime ainsi le fait que le gâteau à partager n’est pas extensif)  a pu être un appel d’air pour l’idéologie nationaliste, aujourd’hui souverainisme identitaire, dans son rejet de l’immigration vécue comme une cause de chômage et de perte de pouvoir d’achat pour les dits « nationaux ». « La France aux Français » ce slogan xénophobe et, pour le moins, équivoque – quand il gomme la réalité de la très longue histoire de l’immigration et de l’intégration (sinon de l’assimilation) des populations qui font le cœur de la France – a fait flores (surtout avec la montée d’un fondamentalisme islamique nourri de nos erreurs géostratégiques (guerre(s) du Golfe, intervention finale en Libye, ambiguïté de nos politiques envers le monde arabe). Dans ce simplisme, venu de tous côtés (diplomatie aveugle, idéologie néo-malthusienne, guerre des civilisations, droit à la différence, etc.) l’extrême droite traditionnaliste a pu muter en force prétendument laïque voire républicaine (transfigurant les apparences en réalité). Avec la bonne réception de son message dans une fraction significative de l’opinion populaire (réception qui se vérifie dans des scores électoraux que lui envie la gauche sur les territoires qui étaient les siens) !

Dans le même temps ce phénomène s’accompagne d’un transfert de la droite vers la gauche dans les grandes villes (exemples de ces basculements historiques à Paris et à Lyon), le phénomène « bobos » (bourgeois-bohème et non pas bonapartiste-bolchevick !) constituant ainsi une partie du nouvel électorat d’une gauche ayant conquis les classes supérieures et moyennes mondialisées – ce que nous appelions – nous les affreux bobos stigmatisés dans la seconde définition – dans les années 70 et 80 la Nouvelle petite bourgeoisie (NPB) – en référence à leurs positions sociologiques dans la nouvelle division internationale du travail (NDIT). Electorat fluctuant par ailleurs, pour preuve cet part importante de l’électorat socialiste et écologiste urbain qui, à l’instar de ses dirigeants, a muté du social-libéralisme ou de l’écologisme vers le « macronisme » en toute décomplexions ! Plus encore, le ralliement de très nombreuses personnalités du PS au président Macron traduit la profondeur de cette désertion du socialisme du temps de l’union de la gauche dont il faut déplorer toute l’ampleur. L’exécution du candidat Hamon, au premier tour, par ses pairs (et ses pères) qui avaient pourtant participé aux primaires de la présidentielle et la participation (actuelle et /ou récente) de ministres, autorités parlementaires et membres des cabinets issus du PS ou de l’écologie au gouvernement d’Edouard Philippe révèlent mieux encore que les discours abstraits le pourrissement idéologique et morale du social-libéralisme et le flou de la politique écologiste (à commencer – puisqu’il semble utile d’insister encore – par ces personnalités : l’ancien premier ministre de F.Hollande, l’ancien maire de Lyon un temps ministre de l’Intérieur, l’ancien maire PS de Paris, appui de LRM aux européennes, Hulot, ministre d’Etat démissionnaire, Buzyn, candidate LRM à Paris, transfuge du P.S si j’en crois mes sources, Griveaux, ex-porte-parole du gouvernement Philippe,  Cohn-Bendit « conseiller privé » du président – et j’en passe avec les actuels ministres des Armées, des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de la Justice, et autres secrétaires d’Etat, le précédent puis l’actuel président de l’Assemblée nationale, etc.).

En se gardant de tout schématisme outrancier cette perspective sociologique reste le point d’appui d’une orientation politique social-libérale de la boîte à penser du PS Terra Nova qui fait son deuil de la rupture avec les couches populaires et de la quasi-disparition de l’électorat ouvrier très abstentionniste au bénéfice d’une stratégie électorale visant la recomposition des assises de la gauche, compensant la perte des couches populaires par son attractivité auprès d’un électorat dit  bobo ou lili (libérale-libertaire). Cet électorat « bougiste » acquis à la mondialisation libérale dans cet espace régional européen magnifié par l’idée erronée d’une démocratie européenne sous entendant l’existence d’un peuple européen ( théorie du philosophe Habermas), privilégiant l’Europe de Maastricht (et du projet de constitution européenne remisée dans le traité de Lisbonne qui sacralise « la concurrence libre et non faussée » et « les politiques austéritaires ») et, son corollaire, la politique de l’offre au risque tout à fait assumé des délocalisations (mais aussi des investissements directs étrangers sur sol français), des pertes de souveraineté économique dans les secteurs stratégiques et des pertes d’emplois. La mondialisation prend, de fait, largement le pas sur une puissance publique entravée ou impuissante dans la conduite de ses politiques solidaristes (Etat social), industrielles (politique des filières contre celle des créneaux rentables) et keynésiennes (politiques économiques de relance de l’investissement productif et de la consommation des ménages par la combinaison de politiques des revenus, budgétaires, monétaires et fiscales). Sous la présidence Sarkosy, les propositions de la commission Attali (ancien conseiller du président Mitterrand), animée par Macron (plus tard ministre de l’Economie sous la présidence Hollande), illustre, dans ce tête à queue – que nous soulignons malicieusement – ce renversement idéologique qui attend le salut économique de la France dans la déréglementation et le tout marché. Il y a donc fort à faire pour redresser la barre et cela ne date pas d’hier !

Au sein de la dite gauche, le complexe de la séduction et la peur de mécontenter l’opinion publique, cette invention médiatique finissent par édulcorer le noyau dur d’un projet politique fédérateur et populaire combattu par le pôle social-libéral hégémonique qui refuse d’aller à rebrousse-poil de l’idéologie dominante 

Revenons à notre sujet principal : celui de l’examen de cette question de la capacité d’action de la gauche dans la fidélité à ses valeurs, son programme et la cohérence de son projet. Elle est souvent  portée au pouvoir suprême dans un élan d’enthousiasme populaire (mai 1936, mai 1981) et/ou dans des périodes de guerre ou de crise majeure (Union sacrée, Libération de la France et 4°république, grève de l’hiver 95) mais semble condamnée à des retournements spectaculaires et emblématiques :

venu de la gauche républicaine, Clémenceau « premier flic de France » mate les grèves des cheminots au sortir de la guerre, les décrets-lois du radical Dalladier en 1938 signent la mort du Front populaire au prétexte du besoin de réarmement, l’adoption du plan Marshall va de pair avec le départ des ministres communistes sous le gouvernement socialiste de Ramadier, la parenthèse libérale en 83 sous Mauroy et retour à la politique de l’offre en 84 sous Fabius, amplifiée sous Chirac, Rocard, Cresson, Bérégovoy et Balladur durant les septennats de F. Mitterrand, le choix du grand marché européen dès l’acte unique, le Traité de Maastricht ratifié en 1992, la participation de la France à la première guerre du Golfe en 1991, les privatisations et la mise à mal de l’indivisibilité de la république avec la question Corse sous Jospin de 1997 à 2002, l’affaire Arcelor-Mittal, la politique « austéritaire » en Europe (dans la logique du soutien au TCE, du vote du traité de Lisbonne), avec l’adoption du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance dans l’union économique et monétaire (TSCG) et la position française sur la question de  la Grèce, la loi El Khomri, le projet de perte de la nationalité sous le quinquennat du président Hollande.

Cette énumération fastidieuse illustre cette impuissance à tenir bon sur l’essentiel, ce que d’aucuns n’hésitent pas à considérer comme tare congénitale de la social-démocratie. On taira ici les lieux communs autour de la politique, et donc de la relation au pouvoir, faisant potentiellement des vainqueurs des renégats potentiels usurpant le pouvoir par la démagogie et condamnés à trahir le message furtif d’une élection. Cependant, « les faits sont têtus! »

Pour preuve de ces retournements, « le socialisme à la Française » porté par le candidat de l’union de la gauche en 1981 se soldant par la parenthèse libérale dès 1983 (selon Mauroy il s’agissait de la parenthèse de la rigueur), en constitue un exemple fort. Il trouve son équivalent à droite dans le discours du candidat Chirac en 1995 autour de la condamnation de la fracture sociale et de la pensée unique pour conduire ipso facto, sous la houlette de son premier ministre Alain Juppé, une politique d’orthodoxie néolibérale qui jette durant l’hiver 95 les Français dans la grève directe ou par procuration contre les mesures libérales adoptées en contre sens total avec le discours électoral.

A contrario, malgré les scandales (dont on l’accable trop facilement dans les pages d’histoire enseignée aux élèves du secondaire) et une vision souvent colonialiste du rayonnement de la France (avec des oppositions notoires de politique étrangère et sur les questions coloniales au sein des républicains), les politiques républicaines, radical-socialistes et socialistes de la III° République à qui l’on doit les grandes lois sur l’Instruction publique, les libertés publiques, de séparation de l’Eglise et de l’Etat, de législation du travail et de solidarité sociale par la justice fiscale, démontrent l’efficacité d’un projet politique porté par des courants de pensée capables d’une implantation locale et d’une représentativité nationale durable. Puis, sous la IV° République l’œuvre des forces du tripartisme détaillée plus avant dans cet article, et enfin, celle d’un Mendès-France, ce radical-socialiste empreint de courage et de lucidité qui connut avec Blum les prisons de Vichy, contrebalancent la désastreuse politique algérienne d’un Guy Mollet, président du conseil en 56 . Lequel avait au nom de son marxisme orthodoxe pris le pouvoir à la tête de la SFIO au « congrès de redressement doctrinal » de 1946 dans une opposition au chef de la résistance socialiste, Daniel Mayer.

- Du complexe de la séduction à la fascination pour le marché

La gauche actuelle, malgré ses résolutions affichées et en raison de ses arrière-pensées inavouées, reste dans des postures équivoques quant à l’appréciation de la meilleure stratégie à adopter pour gouverner efficacement. Quelle est vraiment son ambition? Balancée entre  ses pôles républicains et communistes d’un côté, écolos et sociaux-libéraux de l’autre, avec parfois des mélanges de genre et des consensus de façade dictés par des connivences d’intérêts, elle peine à suivre un cap cohérent et alternatif pour finir par incliner vers la facilité, poussée par ce complexe de la séduction, reprenant les rengaines des sirènes social-libérales et libéral-libertaires. La peur de mécontenter l’opinion publique, cette invention médiatique,  finit par entamer le noyau dur du projet (le parti et les électeurs sympathisants se prennent par la gauche) jugé finalement déraisonnable dans une dynamique politique analysée dans ce texte. Ceci au nom des contraintes externes, de la soutenabilité de la dette, des engagements européens, de l’équilibre budgétaire, de l’équilibre des comptes sociaux, de la diplomatie, du « réalisme économique », des intérêts des grandes firmes sur sol français, de la compétitivité des entreprises, du niveau « excessif » des prélèvements sociaux, du risque de tomber dans une politique d’assistanat avec « la trappe à inactivité », de l’endettement « excessif » de la France qui fait porter ce poids sur les générations futures, etc..

Ces raisons conduisent en 1983 vers la politique de l’offre et en 1986 l’Acte unique et le grand marché en lieu et place de la rupture avec le capitalisme et du triptyque nationalisations/ planification/ autogestion ; en 1997 vers la poursuite des privatisations largement engagées sous la première cohabitation et la partition de la république en Corse.  Et que penser des mesures phares de type 35 heures qui semblèrent plutôt répondre aux attentes des nouvelles couches moyennes qu’à celles des travailleurs surtout désireux d’augmenter leur pouvoir d’achat ? Et plus avant des lois Auroux (préparées par Martine Aubry dans le cabinet Auroux sous la présidence Mitterrand) de promotion des droits des travailleurs dans toute leur ambivalence en prônant la négociation dans l’entreprise, certes nécessaire mais préférée à la réglementation, au risque de fragiliser l’ordre public social et anticipant sur la loi El Khomri (présidence Hollande) et la loi travail (présidence Macron) donnant plus que leur place aux accords d’entreprises, ceux-ci prenant à présent le pas sur les accords de branches dans des domaines jadis verrouillés par le socle du droit du travail.

Cadenassée par des traités adoptés avec un passage en force, la gauche social-libérale incline à suivre la pente naturelle de l’abandon des souverainetés (populaires, nationales, énergétiques, industrielles, alimentaires, diplomatiques, militaires, etc.) et de  l’exception française au bénéfice d’un irénisme  consumériste, mondialiste, globaliste et bougiste qui semble satisfaire pleinement l’idéologie lili (libérale-libertaire) et conduit à décliner en tous points la perspective thatchérienne du TINA (Il n’y a pas d’alternative), sur le plan économique et ses conséquences sociales, avec néanmoins une différenciation très nette, comme nous le verrons plus en détail, dans le domaine sociétal d’avec les néo-conservateurs.

Les « bourgeois-bohème » épousent la critique artiste du capitalisme pour le changer de l’intérieur en érigeant les droits (de l’homme) contre la loi et en faisant du Marché le moyen méthodologique de réaliser l’optimum économique. On les oppose ainsi aux « bonapartistes-bolchévik » comme on le sait centralisateurs, autoritaires et égalitaristes! Le choix politique LILIputien autorise le libre épanouissement des fantasmes des gentils BOBOS, ceux qui sont en prise avec la réalité de notre époque, ces branchés qui vouent une admiration mal dissimulée au veau d’or du Marché symétrique à leur détestation de cette France archaïque aux odeurs de moisie qui croit encore à son récit national, à ses usines, à ses ouvriers, à ses campagnes, à ses paysans et à son peuple et propage une idéologie socialisante et républicaine à contre-courant des vents dominants. Les bobos ne parviennent quand même pas à éradiquer totalement ce souffle nauséabond du cœur de la France qui n’inspire plus qu’à moitié cette gauche défaite idéologiquement. On reconnaîtra dans le choix de notre vocabulaire les marques de nos intellectuels LILIputiens : les BHL et autres nouveaux philosophes qui dénonçaient jadis, en début de septennat mitterrandien,  « la bêtise » du socialisme français.

 - De l’union de la gauche à la gauche plurielle et à la présidence Hollande : un rétropédalage

Les bilans des deux septennats de F.Mitterrand (on peut oser après Jospin le fameux « droit d’inventaire » !) et celui de la gauche plurielle, en période de cohabitation, sont controversés : succès en demi-teinte (les libertés, la décentralisation, la justice, le social, encore que sur ce dernier point on pourrait contester l’efficience des mesures dans la réalité concrètes du mode de vie des couches paupérisées…) et échecs (chômage, désindustrialisation, privatisations…) avec en point d’orgue cette élimination au soir du premier tour de la présidentielle de 2002 du candidat Jospin. « Mon projet n’est pas socialiste » clamait à cor et à cri le candidat en campagne. « C’est un beau jour pour la gauche » (ou un grand soir) devait rappeler une Danièle Mitterrand venue saluer avec son plus beau sourire et dans la discrétion le démissionnaire de la vie politique complètement abasourdi par les propos privés de la veuve du président qui, voyant sans doute beaucoup plus loin, avait parfaitement saisi l’ambivalence de la situation dans cette estocade finale! 

La présidence de F.Hollande est entamée par ce très médiatique baiser volé, à l’occasion de « ce moment » d’effusion des soirs de victoire électorale, et illustre la drôle de façon de communiquer en toute transparence de ce président normal brisant à tort tous les tabous au risque de confusion des genres entre vie privée et publique. Le bilan de ce quinquennat reste plutôt sobre pour ne pas dire sombre (du moins si l’on avait pris au sérieux son slogan de campagne « mon ennemi c’est la finance » !) avec quelques grands moments emblématiques de contestation par les siens : abandon et retournement dans l’affaire Arcelor-Mittal de Florange, inscription dans le marbre du pacte budgétaire européen, ce traité des règles de « l’Europe  austéritaire », adoption par le 49-3 de la loi El Khomri,  une gestion sécuritaire face aux attentats terroristes mais avec cette terrible faute de la proposition de perte de la nationalité pour les terroristes bi-nationaux.

Et le point d’orgue avec cette déroute électorale du candidat socialiste au premier tour de la présidentielle (6% des suffrages) et le ralliement de très nombreuses personnalités de la gauche (souvent dès le premier tour) au président Macron et à la politique de son gouvernement (parfois la veille de leur entrée au gouvernement) qui exacerbe les couches populaires et moyennes (mouvement des gilets jaunes) et les syndicats (loi travail, réforme de l’assurance-chômage, réforme des retraites). Le même Macron issu du PS qui fut à l’Elysée avant d’être ministre de l’Economie  sous Valls et avec lequel il géra comme on le sait l’affaire Florange, la loi El Khomri pour finir par partir avec brio dans une campagne électorale engagée avant même sa démission du gouvernement. Hollande devait préciser avec amertume « il m’a trahi avec méthode !»

La présidence « Hollande » est « moins une anomalie que l’échec définitif des tentatives de concilier la base sociale de la gauche et la modernisation du modèle français. Ce projet se prolonge désormais par la tentative d’édifier un bloc bourgeois fondé sur la poursuite des réformes structurelles destinées à dépasser le clivage droite/gauche par une nouvelle alliance entre classes moyennes et supérieures. L’émergence, en réaction, d’un pôle souverainiste coexiste avec les tentatives de reconstruire les alliances de droite et de gauche dans un paysage politique fragmenté ». Cette synthèse extraite de la 4° de couverture de l’ouvrage de Bruno Aimable et Stefano Palombarini, « L’illusion du bloc bourgeois », édité début 2017,  anticipait formidablement l’interrogation sur « l’avenir du modèle français » dépendant « de l’issue d’une crise politique qui n’est donc pas liée à des querelles d’appareils et encore moins de personnes, mais à la difficulté de former un nouveau bloc dominant ».

Trois an plus tard, le « macronisme », ce bloc bourgeois illusoire et élitiste en pleine tornade dont nous parlions dans notre introduction, a révélé toutes ses faiblesses et fragilités. Reprenons à cet égard les développements d’Emmanuel Roux dans « La cité évanouie – Au-delà du progressisme et du populisme ». L’auteur évoque les grands moments machiavéliens de la présidence Macron. Acte 1 : la fortune accompagne le candidat dans la débâcle de la gauche et de la droite, l’utilisation de l’Ancien monde fait advenir le Nouveau, la politique des apparences, en début de quinquennat réussit à  bluffer l’opinion. Acte 2 : « la verticalité jupitérienne sait tout, décide de tout. Et d’abord, du sort des riches, ces premiers de cordée qui doivent nous emmener vers les sommets ». Acte 3 : « le dévissage du premier de cordée ». L’analyse de Roux s’arrête à l’été 2019. et l’anticipation n’en est que plus saisissante sur la gestion de crise du Covid-19, Acte 4, qui agit, selon nous, comme un révélateur de toutes les contradictions et de l’épuisement du néolibéralisme comme boussole du « macronisme ».

Remontons plus avant dans l’histoire et penons pour mémoire cette formidable réussite sociale emblématique du Front populaire, - cette « révolution manquée » selon l’analyse contestable du regretté militant libertaire Daniel Guérin qui accompagnait l’aile gauche pivertiste (du nom du militant Marceau Pivert) de la SFIO à l’époque -, articulant exercice du pouvoir et mobilisation populaire pour la conquête des droits aux congés payés et plus largement des accords de Matignon avant le tragique épilogue lié à la situation internationale, la manif sanglante de Clichy du 16 mars 1937 au cours de laquelle le ministre de l’Intérieur « socialiste » Marx Dormoy fit tirer sur son aile gauche causant cinq morts et de nombreux blessés, les décrets-lois Daladier remettant en question les acquis sur le temps de travail et avec la décrue sociale, la scission à l’intérieur de la SFIO et, enfin, la marche à la guerre.

- La gauche impuissante face au mur de l’argent

Des analyses fines et étayées avaient tiré des enseignements monétaires sur la gestion de Léon Blum indépendamment des questions internationales (diplomatie officielle de non intervention en Espagne avec néanmoins un timide soutien logistique, accords de Munich auxquels Léon Blum était opposé contre une partie de la SFIO) et politiques (le mouvement des néo-socialistes et plus largement des pacifistes socialistes et communistes face à la puissance menaçante du national-socialisme).

Parmi ces enseignements, la nécessité d’une forte dévaluation monétaire, dès la prise du pouvoir, s’imposait pour beaucoup d’économistes socialistes dans la préparation de l’alternance au sein du parti d’Epinay.

Pour autant ces débats qui restaient bien concrets dans l’approche du SME avec la critique du CERES sur l’arrimage du franc au mark, et plus largement dans la logique du projet socialiste pour la France adopté en 1980, ne donnèrent pas l’avantage à cette option quand le gouvernement Mauroy se refusait à dévaluer contre toute attente dans un temps de phénoménale spéculation contre notre devise et ce dès les heures qui suivirent l’élection de F Mitterrand et qui continua avec son installation à l’Elysée le 21 mai et  la nomination de son premier ministre résolu à ne rien faire. Plus tard, quand les signes d’une dégradation inéluctable de notre balance des paiements liée aux déficits de notre commerce extérieur – les Allemands raflant le bénéfice de la croissance française du fait de l’augmentation du pouvoir d’achat (SMIC et prestations sociales) des couches populaires se tournant vers l’achat des produits étrangers (allemands) concurrentiels-, la question fut remise sur le tapis avec l’épilogue que l’on connaît et donc le maintien dans le SME (signe précurseur de l’option ultérieure favorable à l’Union européenne du grand marché et à sa monnaie unique dans la décennie suivante) avec une politique du franc fort souhaitée par Jacques Delors qui devait prôner très vite une pause sociale à l’automne 81. Loin des 110 propositions de F.Mitterrand, propositions sensées s’inscrire dans la perspective du projet socialiste pour la France !

Autre exemple : celui des nationalisations de 1981 conçues après bien des discussions (durant la période d’actualisation du programme commun en 1977 et puis avant les arbitrages favorables à des nationalisations franches malgré l’opposition farouche de Rocard et Delors au sein du gouvernement pendant l’été 81) comme outil au service de la promotion d’une politique industrielle par filière rompant avec la stratégie giscardienne des créneaux rentables dans la NDIT. Dans les faits, le tournant de 83, (expliquant la démission du ministre de l’Industrie et de la recherche Jean-Pierre Chevènement principal inspirateur de l’écriture du projet socialiste pour la France) et l’accession de Laurent Fabius à Matignon l’année suivante devaient solder cette ambition à peine ébauchée.

Le changement de paradigme s’accomplit donc dans la foulée de la dite parenthèse de la rigueur (mais en fait libérale et jamais refermée depuis 1983 !) au profit du grand marché européen avec l’acte unique adopté en 1986 devenu le choix décomplexé des socialistes et annonçant l’irréversible changement de cap : « la France est notre patrie, l’Europe est notre avenir ». Avec cet effondrement concomitant du tissu industriel de la France dénoncé plus tard dans le rapport Gallois commandé par François Hollande au début de son quinquennat, fruit de la liquidation de pans entiers de notre industrie au prétexte de sa modernisation, et la logique d’une libéralisation des marchés des entreprises et des mouvements de capitaux sous l’égide de la commission en Europe et de l’OMC à l’échelle mondiale.

Toutes ces logiques emportent ainsi les services publics dans une frénésie de démantèlements et de privatisations dans les secteurs des communications et des transports, pour ne citer que les principaux parmi bien d’autres, et « le nouveau management public » conduit au phénomène des suicides chez les cadres d’Orange ou à la désespérance des soignants  provoquée par la gestion hospitalière de directeurs d’hôpital-entreprise aux ordres des ARS dans une gouvernance privilégiant l’exhaustivité des recettes liées à la T2A sur les missions plus traditionnelles en voie de diminution, sinon de marginalisation, dans l’ensemble des recettes hospitalières. Avec cette orientation managériale débile de gestionnaires tout puissant privant les soignants de leurs prérogatives.

La crise liée au coronavirus témoigne ainsi de la nécessité de revenir aux fondamentaux de la république sociale dans les champs sanitaires et sociaux. Elle invite donc à une rétrospection historique critique du bilan de la gauche dans une visée projective pour sortir résolument du néolibéralisme

Revenons un peu sur cette gauche, objet volatil non identifié capable, le plus souvent, du meilleure dans une dynamique d’unité populaire mais trahissant aussi, dans un climat de repli sur soi, les bases même de sa légitimité. Les tropismes du PS ont été largement développés précédemment mais on ne saurait trop conseiller l’examen plus minutieux de son histoire et de ses contradictions historiques en sortant du contre sens sur une social-démocratie qui serait par nature portée à la trahison.

- L’examen des spécificités historiques du socialisme français

La social-démocratie a longtemps incarné cette promesse d’une redistribution des richesses dans une démocratie où les forces du travail participent à la gestion économique et sociale du pays. Il est vrai que les spécificités françaises du mouvement ouvrier avec d’une part l’indépendance syndicale vis-à-vis du politique posée dans la charte d’Amiens en 1906, dans le prolongement de la tradition anarcho-syndicaliste et le développement de la CGT sur ces bases, la pratique guesdiste d’autre part refusant « le ministérialisme » prôné par un Jaurès socialiste républicain (la controverse nationale et internationale sur la participation du socialiste Millerand, au « gouvernement de défense républicaine »), ont freiné toute intégration de la classe ouvrière dans la nation jusqu’en 1914. Le retournement de Jules Guesde du fait de l’échec de la 2° internationale dans son combat pour « l’unité du prolétariat international » contre la guerre et l’entrée au gouvernement d’Union sacrée de ministres et collaborateurs de cabinet issus de la SFIO (Guesde, Albert Thomas, Marcel Sembat, Léon Blum), ou d’un socialisme indépendant (Viviani, Millerand, futur président du conseil en 1920 et président de la République en septembre de la même année, ayant déjà rallié la droite avant sa participation au gouvernement de Viviani  d’août 1914 à octobre 1915), ont changé la donne. Mais l’expérience de l’Union sacrée reste paradoxale. Elle tend à modifier les relations du mouvement ouvrier et de l’Etat. Jaurès, tenant de « l’évolutionnisme révolutionnaire » avait déjà analysé et souligné les contradictions d’un Etat exprimant « les rapports de classes » et marqué par l’empreinte des conquêtes sociales et démocratiques (législations industrielles de l’époque, instruction publique, laïcité et libertés publiques héritées des réformes républicaines). Mais la CGTU campera longtemps dans une opposition aux lois sociales (retraites ouvrières notamment) suivant en cela la tradition anarcho-syndicaliste jusqu’à la réunification de la CGT en 1936. La SFIC devait par ailleurs sa naissance en décembre 1920 au congrès de Tours à la faillite de la 2° internationale et aux protestations du monde du travail attisées par la répression de ses grèves par un Clémenceau, président du Conseil depuis 1917. Avec cette condition d’adhésion à la 3° Internationale subordonnant l’action syndicale au parti d’avant-garde.

- La drôle de trajectoire du courant communiste en France

Les limites d’une lecture léniniste de la social-démocratie viennent paradoxalement de l’analyse minutieuse de la trajectoire du courant communiste en France. Notons au passage cette dénonciation de l’impérialisme qui va de pair avec l’idée d’une aristocratie ouvrière dans les pays capitalistes du centre, aristocratie qui, bénéficiant des miettes des profits liés à l’exploitation des peuples de « la périphérie », constituerait une base populaire pour une social-démocratie des pays du « centre », au cœur  du capitalisme, impliquée dans l’exploitation coloniale. Nous avons écarté ici cette dimension qui interrogerait les politiques coloniales ou néocoloniales des gouvernements de défense républicaine et du bloc républicain (fin XIX° et début XX°), puis, (sans omettre de rendre justice à la virulente opposition de Jaurès aux politiques colonialistes précédant et expliquant le première guerre mondiale) des socialistes sous la IV° République (Indochine, Algérie, Canal de Suez, etc.), les premiers communistes s’étant illustrés dès les années vingt par leur engagement internationalistes (les secteurs de la jeunesse notamment contre l’occupation de la Ruhr, l’Affaire du Rif au Maroc) avant de soutenir, par nécessité d’alliance, des politiques ambiguës (en 46 vote des crédits militaires pour le corps expéditionnaire en Indochine avant le changement de position deux mois plus tard, vote des pouvoirs spéciaux en Algérie cette année 56 remplies d’épreuves avec le XX° congrès du PCUS, le rapport secret de Khrouchtchev, le bouleversement de Varsovie et la tragédie de Budapest! ) dénoncées plus tard avec des ruptures d’alliances dans un contexte de tensions internationales très marquées entre Est et Ouest. Le PCF aurait, il est vrai, bien des comptes à rendre sur ses postures historiques vis à vis de l’hégémonisme soviétique du temps de la guerre froide, voire même de la détente, en distinguant d’ailleurs les problématiques de l’interventionnisme soviétique dans les pays satellites de « souveraineté limitée » de celles liées à l’expansionnisme de l’URSS (avec toutes les ambiguïtés de ses interventions dans d’autres régions). Le tout dans des réalités objectives plus complexes que les principes abstraits et avec des positions mouvantes dans ses réactions alternées d’allégeance (Hongrie et Tchécoslovaquie en 56) et d’indépendance (timide dénonciation de l’intervention soviétique à Prague en 68, affirmation d’une voie française du « Socialisme aux couleurs de la France » au 22° congrès du PCF). On n’a pas encore tiré au clair la position de Marchais dans la période de renégociation du programme commun quand ses postures prosoviétiques en politique étrangère, sous l’influence et le double jeu de Jean Kanapa (soutien  des soviétiques en Afghanistan pour donner le change), allaient à contre-courant de sa stratégie unitaire du 22° congrès à laquelle on peut penser qu’il tenait avant tout (dans cette contradiction difficilement surmontable : Brejnev préférant Giscard à Mitterrand). Mais après tout, au-delà des contradictions personnelles (Leroy n’était-il pas mieux à même de diriger un PCF en toute autonomie du fait de sa biographie et de ses capacités remarquables quand un Marchais, phagocyté par sa trajectoire personnelle équivoque, devait infléchir ses positions internationales pour préserver l’essentiel?) l’histoire qui s’est écrite ne peut-elle justifier partiellement certaines positions à l’époque qualifiées de sectaires par anticommunisme trop viscéral  ? Ces éléments n’ont plus, de fait, d’autre intérêt qu’historique avec le renouvellement profond du parti lié aux départs ou disparitions de nombre de ses militants historiques et/ou intellectuels de grande valeur, sa perte d’influence électorale et sa crise d’identité avec l’abandon de fait de la référence léniniste au profit d’une conception jaurésienne d’un évolutionnisme révolutionnaire.

Pour revenir à la portée réelle de la critique léniniste de la social-démocratie, ne convient-il pas de s’interroger sur l’histoire propre du PCF? Le PC n’a-t- il pas été lui-même confronté à des lignes contradictoires dans une longue et difficile recherche de conciliation entre pureté révolutionnaire et efficacité politique ? Les leçons d’échec de la stratégie initiale « classe contre classe » avec la tactique du Front unique à la base – après la période de bolchévisation purgeant le parti de ces éléments droitiers ( L.Froissard) puis gauchistes ( le groupe Barbé-Celor, Treint, Semard, Dunois et consorts) – semblent avoir été tirées par un Maurice Thorez qui sut adapter avec plus de succès que ses prédécesseurs les lignes de l’Internationale au contexte de la France.

- L’heureuse et précoce conversion du PCF au réformisme révolutionnaire ou « l’impensé communiste »

Avec la stratégie du Front populaire dès 1934, puis celle de la participation au gouvernement du général de Gaulle et des débuts de la IV° République (tripartisme socialistes-communistes-chrétiens démocrates), le PC fait l’expérience heureuse de l’unité populaire. Il prône même une certaine modération dans le contenu des réformes (refus des nationalisations par le PC) et ne participe pas aux gouvernements de Front populaire de 36 et 37 qu’il soutient au parlement (quand la CGT impose au patronat les accords Matignon suite aux occupations pacifiques des usines). Il accomplit son grand œuvre plus qu’à la Libération, dans le train des nationalisations voulues surtout par le général de Gaulle, au sein des premiers gouvernements de la IV°. Ceux de Gouin, Bidault et de Ramadier (jusqu’en mai 47 du fait de la dénonciation du plan Marshall, cette arme économique des Etats-Unis visant à développer le mode de vie américain en Europe, avec les débouchés qui vont avec pour le capitalisme américain) notamment sous l’empire d’une nouvelle constitution (adoptée par le PCF, il est vrai sans enthousiasme) dont le préambule consacre les droits économiques et sociaux, préambule intégrant le bloc de constitutionnalité (jurisprudence du conseil constitutionnel) et inspirant des principes généraux du droit particulièrement nécessaires à notre temps (jurisprudence du Conseil d’Etat).

Avec le statut de la fonction publique (Maurice Thorez), le statut des travailleurs des entreprises nationales  du secteur de l’énergie notamment (Marcel Paul à l’Energie), la création de la sécurité sociale (Ambroise Croizat, ministre du Travail et de la sécurité sociale), la conjonction de ces réformes appuyées par une CGT réunifiée change la donne en introduisant des éléments fondamentaux « d’un mode de production communiste », stratégie s’imposant dans une pratique de lutte des classes mais théorisée récemment par le sociologue du travail Bernard Friot dans des remarquables développements qu’il faut explorer en profondeur autour de cet « impensé communiste » ( « Emanciper le travail », « Le travail, enjeu des retraites »,   « Vaincre Macron ! »). Ainsi avec l’existence d’un statut protecteur dans la fonction publique et les entreprises nationales, les travailleurs vont jouir « d’un salaire à vie » (traitement ou salaire puis retraite) et d’une sécurité professionnelle avec la reconnaissance de la qualification attachée à la personne (et non à l’emploi) permettant une véritable promotion sociale avec une évolution de la rémunération liée à l’ancienneté et à la progression de carrière. Cette perspective s’étend grâce aux conventions collectives et à leurs grilles de qualifications et de rémunérations dans d’autres secteurs (les arrêtés de salaire Parodi de 1945-46, du nom du ministre du travail, ami personnel de Pierre Laroque, ce grand inspirateur de la sécurité sociale, qui fut le collaborateur des ministres Parodi et Ambroise Croizat). 

- La grande conquête révolutionnaire de la sécurité sociale

Avec la sécurité sociale et sa branche retraite (« vieillesse »), c’est aussi pour les salariés du régime général le droit à « un salaire continué » à la retraite. Nous suivons complètement Bernard Friot qui explique que le régime par répartition doit être défendu sur ces positions de classe (il ne suffit pas de défendre le régime par répartition contre celui par capitalisation) qui font de la retraite non pas « un salaire différé » assuré par les cotisations prélevées (le slogan « j’ai cotisé, j’ai droit ») mais « un salaire continué » (et donc à vie), la conquête « du salaire à vie » pour tous devant devenir le mot d’ordre. L’idée de la solidarité intergénérationnelle reste ambivalente quand elle reflète « une perspective capitaliste de la répartition » des actifs vers les inactifs, solidarité conçue plus largement comme une redistribution des plus riches vers les plus pauvres avec les minima sociaux, le RMI puis le RSA. Même sous sa forme néolibérale, le capitalisme a besoin de contenir et de limiter l’ampleur des fractures sociales en assurant et finançant une cohésion minimale de la société (le compromis n’est plus celui du temps du fordisme mais, même moins contraignant, il demeure cependant) avec un revenu minimum d’existence, filet de protection élémentaire, surtout s’il entend déréguler davantage en revenant sur l’institution même du salariat (d’où la critique de la forte ambivalence de l’idée du revenu universel – ou d’existence – mesure phare de Benoît Hamon dans la campagne de 2017), l’invention de la CSG (sous Rocard) accompagnant la diminution de la part des cotisations assises sur les salaires dans le financement de la sécurité sociale, elle-même en voie d’étatisation avec les ordonnances Juppé de 1996 (que ne reniera pas Jospin en 97) qui reviennent aussi sur l’élection des administrateurs, après cette première brèche considérable dans la gestion de la sécurité sociale par les travailleurs, avec l’institution du paritarisme par le ministre Jeanneney en 1967. Malgré ces tentatives de déconstruction de cette « institution de la démocratie » dans une pente gestionnaire (« La sécurité sociale Une institution de la démocratie » par Colette Bec Gallimard 2014), l’institution résiste grâce à sa force propulsive toujours en action depuis sa (re)fondation législative par le ministre Ambroise Croizat (il existait un système d’assurances sociales mais le conseil national de la Résistance avait consacré un article pour « un plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils seront incapables de se les procurer par le travail »). La construction matérielle de « la sécurité sociale » s’opère avec la CGT qui implante alors les caisses partout en France en 1946 après les lois des 22 mai, 22 août et 13 septembre qui font suite à l’ordonnance du 4 octobre 1945, « pierre angulaire du nouveau système » qui avait fixé le cadre et les principes fondateurs de « l’organisation de la sécurité sociale » reposant sur un réseau de caisses à compétence générale et dont la gestion est confiée aux intéressés dans « une démocratie sociale ».

Aujourd’hui, grâce à l’action des ministres communistes de 1946 et des conquis d’un mouvement syndical offensif d’une CGT unie (mais à la veille de son nouvel éclatement en 47) sous influence communiste, un travailleur sur trois (soit 17 millions de plus de 18 ans) détient une qualification attachée à sa personne et le droit à un salaire à vie : fonctionnaires des trois fonctions publiques, salariés des entreprises sous statut protecteur, salariés des secteurs de la métallurgie, chimie et de la banque couverts par des conventions collectives de branches favorables auxquels on devrait rajouter, comme nous allons le voir, les professionnels de santé libéraux et fonctionnaires . Selon les calculs présentés par le sociologue Bernard Friot, sur 327 milliards de pensions versées en 2016, la part du « salaire continué » représenterait 35,10% pour le régime général s’inspirant du système de référence (malgré le recul de la réforme de Simone Veil)  22,14% pour les fonctionnaires, 4,96% pour les salariés sous statut, 2,51% pour les salariés agricoles et 8,35% de cette masse pour les indépendants. A contrario, le régime AGIRC-ARCCO et IRCANTEC verse respectivement 26,76% et 0,87% de cette masse sous forme de « revenu différé » quand les professions libérales en reçoivent 2,31%. 

Avec la branche santé (« maladie »), le secteur de la santé est socialisé. Le développement hospitalier révolutionne le soin (l’après-deuxième guerre marque le tournant hospitalier en terme de réussite sanitaire, précédant la création des CHU) et accompagne la déconfessionnalisation déjà en cours des professions soignantes et leur professionnalisation jusque dans les hôpitaux psychiatriques où des infirmiers vont définitivement remplacer les « garde-fous » et les pratiques issues du système asilaire. Les libéraux, infirmiers, paramédicaux et médecins rémunérés selon la nomenclature des actes, les professionnels de santé sont ainsi assurés d’une rémunération équivalente sur tout le territoire ( à travail égal s’entend pour les libéraux, ce qui ne saurait manquer de poser la question des spécificités territoriales – les déserts médicaux – d’une  part, du niveau de la rémunération des hospitaliers, d’autre part quand les soignants en France seraient les plus mal payés d’Europe aujourd’hui), les assurés sociaux bénéficiant d’un remboursement des soins en grande partie par les organismes de sécurité sociale. Les principes d’unité (des prestations), d’universalité (au bénéfice de l’ensemble des travailleurs) et d’unicité (par un organisme commun) affichés dans l’ordonnance de 1945, ne s’appliqueront cependant pas dans leur intégralité avec, notamment, cet éclatement des régimes et des caisses s’expliquant par l’histoire des conquêtes sociales et les particularismes des professions. Et le maintien de la mutualité dans le dispositif  à sa demande et sous sa pression (il y a encore des « restes à charge » et des « complémentaires santé » pour les rembourser devenues obligatoires pour l’affiliation de tous les salariés sous Hollande après la création de la CMU sous Jospin). En 1946, les représentants des  travailleurs gagnent le combat pour la création des caisses et leur gestion. Ils contrôlent ainsi un budget social supérieur à celui de l’Etat et ce, jusqu’en 1967, époque de remise en cause par les ordonnances Jeanneney de cette gestion ouvrière avec l’institution du paritarisme. En matière de retraite on peut considérer que jusqu’en 1993, la logique initiale de la sécurité sociale l’emporte avec la prise en compte, pour le régime général des dix meilleures années de carrière, limitant l’écart entre le montant des pensions et celui des salaires. La réforme de Simone Weil constitue ainsi un véritable recul pour les femmes exposées à une discontinuité de travail dans l’accomplissement des charges parentales en changeant les références des périodes travaillées portées aux vingt-cinq meilleures années pour le calcul du montant de la pension !

D’un point de vue plus large, la confrontation entre deux logiques, analysée finement par Colette Bec dans son livre « la sécurité sociale Une institution de la démocratie », celle d’une sécurité sociale comme « institution de la démocratie » et celle d’une « logique gestionnaire » axée sur les économies renvoie à deux visions politiques opposées. La logique gestionnaire pousse à revenir sur les acquis ou du moins à en grignoter significativement la portée avec la réforme de Simone Weil, le développement des « restes à charge », les réformes des retraites Fillon et Sarkozy en 2004 et 2010 – avec un réaménagement plus favorable par Hollande pour ceux qui ont travaillé jeune – et le projet de retraite à points conçu sur le modèle de la complémentaire AGIRC-ARCCO (le salaire différé et non continué, le « j’ai cotisé, j’ai droit »). Ce dernier projet est finalement suspendu par son inspirateur Macron après ce puissant mouvement social qui avait permis de le délégitimer. Cela dans une conjoncture de crise sanitaire favorisant les critiques aiguës quant à l’impact des précédentes réformes hospitalières (dénoncées dans une mobilisation de longue durée de plus d’un an des urgentistes et hospitaliers du fait du manque de moyens en places et lits, en personnel médicaux et non médicaux, en terme aussi de rémunération et d’attractivité, d’organisation hospitalière, d’aménagement et d’équipement des territoires de santé, etc.), réformes s’accompagnant de notre dramatique perte de souveraineté sanitaire (délocalisations des industries du médicament et des matériels médicaux en Chine et en Inde, arrêt des recherches sur le coronavirus, suppression de l’EPRUS fondu dans Santé-France).

Cette dérive gestionnaire néolibérale ne permet cependant pas, malgré tous ses efforts en ce sens, de gommer l’acquis de « cette révolution de 1946 » liée à la connivence des réformes : création du statut de la fonction publique, statut de la FP d’Etat, hospitalière et des collectivités locales rénové par Anicet Le Pors, ministre de la fonction publique et des réformes administrative sous le gouvernement Mauroy ; statut des travailleurs des entreprises nationales EDF-GDF-SNCF et développement des conventions collectives de branches ; mode de rémunération des professionnels de santé avec une nomenclature des actes professionnels remboursables aux assurés sociaux. Ce système permet à plus d’un travailleur sur trois en 2020 de bénéficier d’un « salaire à vie » (traitement ou salaire puis retraite) et d’une garantie d’emploi, ce qui constitue le socle de ce « déjà là communiste » susceptible d’inspirer des perspectives d’élargissement en reprenant l’offensive idéologique et politique sur ces questions après la belle résistance populaire à la réforme des retraites. « Ce déjà là »  sur les principes qu’il faut préserver et étendre, ne saurait dispenser de se battre aussi sur la question du niveau des rémunérations des salaires, traitements et pensions sur des bases d’une digne reconnaissance du travail avec, selon nous, un principe de limitation des écarts de revenus (base de réflexion autour d’une élasticité de 1 à 4 incluant l’impact de la justice fiscale).

Ces développements autour des conquis sociaux rencontre le mouvement actuel d’exigence d’un renouveau des services publics à commencer par l’hôpital dont les soignants, ces « premiers de tranchées », méritent mieux qu’une relégation dans ce nouveau management public qui vise à détruire les fondements de l’Etat social au service d’une sécurité sociale et professionnelle.

Quelle peut être alors la reconfiguration politique de la gauche pour une stratégie de sortie par le haut de la crise sanitaire, économique, sociale et écologique en combattant résolument ce « marchéisme néoconservateur » qui sert de boussole aux élites dominantes du capitalisme financier mondialisé ?

Mais d’abord de quelle(s) gauche(s) parle-t-on? 

Pour comprendre les évolutions idéologiques des gauches, revenons sur leur genèse et leur dynamique historique dans une époque marquée par l’émergence de la pseudo contestation soixante-huitarde de ladite société de consommation, contestation équivoque quand elle servait de point d’appui à la mutation du capitalisme dans la promotion d’une consommation libidinale, ludique et marginale pour la grande bourgeoisie et la nouvelle petite bourgeoisie, et qui parait décalée depuis les crises successives auxquelles répondent des politiques d’austérité et de rigueur antisociales et impopulaires à l’échelle nationale et européenne (plan Barre, parenthèse de la rigueur, traités européens) tant il est vrai que la crise des débouchés engendre déflation, austérité et chômage et s’accommode ainsi d’une croissance zéro.

« Curieuse gauche française aux réflexes pavloviens, écrivions-nous déjà il y a de cela onze ans, qui n’en finit pas de décourager ses plus fervents partisans. Frappés du syndrome de la division historique  et, plus récemment peut être, du culte des égos, ses chefs se disputent, se contemplent et s’ébrouent. Elle s’éclate selon le principe de fonctionnement d’une centrale nucléaire à uranium enrichi mais sans surgénérateur. D’où son épuisement parallèle à son émiettement : PS fracturé, PC atrophié et éclaté, Gauche de gauche atomisée, Gauche républicaine introuvable… Notre seul correctif onze ans plus tard serait gauche de gauche avec des hauts et des bas, PS atomisé.

Tout le contraire de cette époque révolue du “sinistrisme”, ce phénomène historique du rayonnement d’une gauche dont la force propulsive savait orienter le débat public sur ses propres fondamentaux. D’où la marche en avant de la république sociale allant de pair avec l’hégémonie des idées de progrès !

Peut-on se contenter d’incriminer les hommes sans rechercher les causes structurelles et intellectuelles de ce délitement ? Pour les uns, cette réalité signe le constat d’échec d’une gauche archaïque, incapable de muter et d’épouser son temps. Ceux-ci n’ont rien d’autre à proposer qu’une normalisation de la gauche, vestige déliquescent d’une exception française à l’origine de tous nos maux. Ils oublient de nous dire en quoi les gauches centristes ou recentrées - c’est selon - feraient mieux autour de nous pour ne prendre que les exemples britanniques, allemands, italiens ou espagnols (NDLR : avant le quinquennat de Hollande, nous restions encore optimiste quant à la capacité de la gauche à résister à la normalisation des gauches européennes)! »

    – Les postures de la radicalité politique à gauche

Alors que refleurissent aujourd’hui mille controverses autour du projet de la croissance verte versus théorie de la décroissance - sujets dans l’air du temps et inépuisables de surcroît – on peine parfois à démêler l’argumentaire des différents protagonistes. D’une façon basique, rien n’autorise à schématiser deux types d’approches qui prévaudraient dans la contestation ou le fondement d’une écologie politique. Celui d’une conception occidentalo-centriste du progrès infini portée par le cartésianisme et l’ idéologie productiviste allant de pair avec la confiance aveugle aux lois du marché, celui d’une perspective malthusienne dénonçant les progrès technologiques et l’aliénation dans une critique de la société de consommation.

Près de cinquante ans après la parution du rapport du commissaire eurocrate Mansholt qui inspira le club de Rome et l’avènement de l’écologie politique portée en France par un agronome tiers-mondiste expérimenté, René Dumont (un temps m’avait-on dit, militant du CERES), dans un contexte intellectuel et sociétal de remise en question des fondements de notre civilisation technicienne, de Jacques Ellul en passant par l’école de Francfort et les idées de mai 68, un nouvel aggiornamento ne s’impose -t-il pas à présent pour ne pas laisser l’écologie politique, traversée de courants contradictoires, confisquée par les partis qui s’en réclament?

« On assiste depuis quelques années, écrivait Didier Motchane en 1973, aux premières manifestations d’une critique intérieure de la croissance capitaliste. Le fait que cette réflexion s’inscrive dans le champ d’une problématique neutre, donc bourgeoise, ne doit pas masquer l’intérêt qui s’attache, par-delà les slogans de la croissance zéro, aux travaux du « Club de Rome » et aux intégrations de « la lettre de Mansholt ».

Les contradictions du capitalisme atteignent une acuité telle que les protagonistes les plus intelligents du système sont obligés d’en mettre en cause le fonctionnement. Alors même qu’ils évitent d’en faire une critique fondamentale au niveau des structures, ils présentent une critique décisive des conséquences de son fonctionnement.

La nécessité historique du socialisme se trouve ainsi aujourd’hui, et pour la première fois, sur le point d’être démontrée d’une manière rigoureuse. Malgré les simplifications et les faiblesses que comporte le modèle utilisé par le M.I.T., la ligne générale de la démonstration paraît bien établie. Elle suggère trois conclusions dont la troisième est implicite :

  1. La prolongation des tendances actuelles conduirait rapidement à une crise catastrophique de l’humanité, du fait de l’épuisement des ressources naturelles, alimentaires et industrielles, du surpeuplement, de la pénurie de l’investissement et des nuisances.
  2. Une planification soustraite aux objectifs du profit et, partant, une révolution dans le concept même de croissance est le seul recours possible.
  3. Le développement socialiste doit donc remplacer la croissance capitaliste » (Didier Motchane Clefs pour le socialisme 1973)

Nous verrons plus avant, dans notre exploration programmatique, comment.

Quant à l’extrême gauche, les impasses respectives des théoriciens dénommés gauchistes à leur corps défendant – depuis l’Ecole de Francfort, en passant par les écoles trotskistes, pour continuer avec les « Mao », façon « gauche prolétarienne » sartrienne ou JCR scissionnistes du PCF, JCR à l’époque louées par un Patrick Kessel (Le mouvement maoïste en France 1972) – n’ont-elles pas emporté dans leur reflux tous ces esprits fascinés par la prophétie d’une révolution mondiale ou par l’exotisme de la voie chinoise et de sa révolution culturelle vue sous les regards trompeurs d’une Maria-Antonietta Macciocchi ( son « Pour Gramsci » en 1975) ou d’un Gilbert Mury (« De la révolution culturelle au X° congrès du PCC » paru en 1973)? Bien loin, soit dit en passant, de l’analyse magistrale, presque quarante ans plus tard, de la réussite de « La voie chinoise Capitalisme et empire » par Michel Aglietta et Guo Bai (2012) qui tournent le dos aux explications néolibérales dans une exploration de l’héritage culturel et politique de la Chine. Et bien loin également d’une forme de contestation artistique interne et actuelle (cf l’exposition au musée Guggenheim de Bilbao en 2018 : « arte y china despues de 1989 El teatro del mundo ») des nuisances du mode de production et de vie chinois venant des milieux du cinéma ou des arts plastiques quand l’épicentre du covid-19 vient du cœur de la mondialisation dans cette province chinoise de Wuhan.

Revenons à ces reconversions spectaculaires des anciens gauchistes à l’instar des journalistes de Libération (dont le très célèbre Serge July) – ce journal qui appuyait la libération du Vietnam – et des prétendus nouveaux philosophes. Songeons à toutes ces vociférations venant de donneurs de leçons bien reclassés dans le décennie qui suivit mai 68, façon André Glucksmann, ex-maoïste repenti et reconverti, fort opportunément avec l’appui de Jean-Paul Sartre, dans la solidarité avec les boat-people du Vietnam. Et à la reconversion de ces militants trotskistes recyclés dans le PS, tendance lambertiste chez un Jospin (qui joua double jeux dans sa période d’entrisme puis d’adoubement avant d’en devenir premier secrétaire), chez un Mélenchon ou un Cambadelis aux parcours glorieux, ou tendance LCR chez le respectable et regretté Henri Weber qui vient de nous quitter, ce magnifique théoricien de la conscience de classe devenu plus tard sénateur socialiste. Lequel interrogeait, en 1975 dans son livre majeur « Marxisme et conscience de classe », « le processus de radicalisation en cours » se demandant s’il aboutira « à la résurgence d’un mouvement ouvrier révolutionnaire » ou restera « contrôlé par les appareils réformistes ».

-      Le « socialisme à la française » a-t-il vécu ?

L’année soixante-seize verra le PCF adopter « le socialisme aux couleurs de la France » et abandonner la référence à la dictature du prolétariat. Mais on voit, dans le même temps surgir en France les querelles dans cette gauche PC-PS-MRG réconciliée, malgré son trop plein d’arrières pensées respectives, et stratégiquement soudée autour d’un programme commun de « rupture avec le capitalisme » selon l’expression empruntée au discours de François Mitterrand au congrès  d’Epinay-sur-Seine. Ce programme commun que nous érigions de façon quasi fétichiste comme le « seul moyen de la révolution » à ceux qui scandaient « une seule solution la révolution ». Avec ces postures des deux grands partis de gauche fort bien analysées dans les écrits de Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane dans deux ouvrages adaptés à la conjoncture politique des années soixante dix

Ceux-ci réfutaient les idées reçues sur la ligne de partage originelle entre réformistes et révolutionnaires, ce qu’un ancien militant du CERES et grand intellectuel recyclé au sein du NPA avant de rejoindre le camp libertaire, Philippe Corcuff, exprimera plus tard à sa manière dans une critique mélancolique de la gauche intitulée  » les socialismes français à l’épreuve du pouvoir » édité chez Textuel en 2006 dans ses développements sur Léon Blum au congrès de Tours. Revenons donc sur cette histoire idéologique du PS pour comprendre son état de délabrement idéologique actuel.

Didier Eribon a développé la thèse d’une profonde mutation idéologique du PS des années quatre-vingt sous l’effet du néo-conservatisme. Cet auteur considère qu’il y eut alors une véritable rupture avec les idées révolutionnaires libertaires de mai 68, elles-mêmes préparées de longue date par une hégémonie de l’idéologie marxiste et contestataire.

On peut rejoindre partiellement cette analyse en distinguant bien deux périodes : la première de la Libération jusqu’à la fin des années soixante-dix connaît un rayonnement très puissant des divers courants marxistes sur les  intellectuels et  la classe ouvrière. La seconde voit au contraire l’effacement progressif du marxisme. Cette dernière période coïncide avec la montée en puissance du néolibéralisme et l’accession des néo-cons au pouvoir (Thatcher-Reagan) au moment de l’arrivée de la gauche au pouvoir en France et, dans la même décennie, l’effondrement des pays du “socialisme réel”.

Dans la première période on assiste à un foisonnement intellectuel lié à la contestation du marxisme officiel – celui d’un PCF dont l’influence reste énorme – par l’école de Francfort et la mouvance libertaire, le structuralisme et le freudo-marxisme. La deuxième période est celle de la lente agonie d’un marxisme en butte aux assauts des “nouveaux philosophes ”en croisade pour les droits de l’homme contre le Goulag. L’assimilation du socialisme au totalitarisme ternit durablement le message du « camp progressiste ».

En France, dans les années soixante-dix, le PS forgeait sa stratégie de rupture avec le capitalisme. On peut dire que jusqu’à l’adoption du projet socialiste dans la foulée du congrès de Metz – qui consacre la ligne d’union de la gauche -, le PS tient bon dans « une posture de gauche ». Mais il remporte les élections présidentielles alors même qu’il est déjà défait idéologiquement. Commence alors une ère de véritable confusion idéologique pour la gauche française. Egarée dans « la parenthèse libérale » qui constitue le véritable « Bad Godesberg » du socialisme français, l’idée de construction européenne tient lieu de substitut à celle de la transformation sociale. Avec le grand marché puis le traité de Maastricht, il s’agit d’un complet renoncement à une alternative au néolibéralisme en pleine poussée. L’idéologie néolibérale règne alors sur les esprits et les dirigeants de gauche – en dépit de leur dénégation toute verbale -, se rangent aux raisons d’un capitalisme financier mondialisé. La rupture est totalement consumée avec les couches populaires dont une large fraction marque son attirance pour les idées du Front national dès les élections européennes de 1984 avec ses points d’orgue en 2002 et aux dernières élections régionales de 2015 et européennes de 2019.

La confrontation de la gauche de gouvernement avec le mouvement social, théorisé par Bourdieu, apporte des éclairages utiles. Et par-delà une problématique campée sur le terrain exclusif des prétendues références intellectuelles françaises incontournables de la gauche (Sartre, Althusser, Lacan, Deleuze, Guattari, Foucault, Bourdieu, Derrida…), Didier Eribon contribue à révéler le foudroyant bouleversement idéologique du PS dans les années quatre-vingt. Il faudrait pourtant corriger largement les soubassements de cette réflexion qui s’enferme dans l’apologie du courant culturel soixante-huitard pour dénoncer la dérive conservatrice de ce que nous appelons le social-libéralisme. Ce dernier, à l’instar de la droite actuelle serait libéral sur le terrain économique et conservateur sur le terrain idéologique. Il y aurait largement place au débat sur ce point quand le conservatisme assimilerait aussi, selon Eribon, les principes républicains de la gauche française.

Nous ne nous reconnaissons pas dans la définition d’une idéologie conservatrice présentée par Didier Eribon – qui inclut la conception de la communauté de citoyens en tant que nation démocratique, opposée pourtant à la conception ethnique et nationaliste, dans cette dérive conservatrice – alors même que le rejet du TCE a constitué un moment important de la contestation du libéralisme par l’expression d’un attachement au modèle démocratique social français.

Les nombreuses références au mouvement intellectuel des années soixante-dix gomment certains apports nouveaux tels que la redécouverte de Gramsci et de sa pertinente analyse de l’hégémonie idéologique. Par ailleurs nous réfutons la thèse qui ferait de la pensée de Kant et de Rousseau le soubassement philosophique du néo-conservatisme. L’universalisme et le contrat social sont dénoncés comme expression du choix raisonné de l’individu – cet individu idéologisé par la bourgeoisie et qui ne résisterait pas à la critique sociale des structuralistes. Dans ce débat – structuralistes contre tenants du sujet - l’auteur rend cependant grâce à un penseur comme Henri Lefebvre.

Les racines profondes du conservatisme français  ne sont-elles pas plutôt à rechercher dans l’opposition historique à la construction républicaine … la droite légitimiste, bonapartiste et orléaniste, chère à la tripartition du regretté René Rémond. Et aujourd’hui dans les influences néo-conservatrices qui trouvent à s’exprimer dans la posture idéologique d’un Sarkozy, d’un Fillon, d’un Bellamy, d’une Le Pen, voire même du président de la république, qui entendent revenir à un certain ordre moral, faisant fi de l’État de droit avec ces mesures répressives conduites sous la houlette d’un Castaner tendant à réprimer et pénaliser les manifestants amalgamés aux casseurs, dans un climat de violences inacceptables.

-      La gauche à l’épreuve du néolibéralisme et des néo-cons

Ce qui est en cause aujourd’hui, n’est-ce point la préservation de la démocratie dans sa perspective républicaine quand le néolibéralisme et le néo-conservatisme la désactivent? Le vocabulaire de « la gauche radicale et mouvementiste » emprunte souvent les termes de néolibéralisme et de néo-conservatisme pour désigner le système socio-économique et idéologico-politique dans lequel prospère le capitalisme financier légitimé par l’idéologie d’un nouvel ordre moral. L’analyse des relations entre capitalisme et posture morale n’est pas nouvelle.

Le puritanisme protestant d’Outre-Manche et d’Outre-Rhin paraissait ainsi plus conciliable avec les processus d’accumulation du capital et de recherche du profit que le catholicisme romain, culturellement hostile à l’accumulation des richesses comme fin en soi. Le circuit du capital – “argent-marchandise-argent” qui permet à l’argent de faire des petits (A-M-A’) – , mis à nu par Karl Marx, s’épanouissait sans entraves auprès des anglo-saxons alors qu’il devait combattre, auprès des latins, bien des préjugés moraux hérités de la dénonciation de la recherche effrénée du profit.

Pour Max Weber, cette attitude mentale fondait la tentative d’explication de l’avancée relative du capitalisme des pays anglo-saxons. De la même façon, l’éthique protestante résulte de la rareté de la marchandise en pays de démarrage du mode de production capitaliste de biens d’équipement. L’éthique insiste donc sur la nécessité de réinvestir et affiche selon Clouscard, « les valeurs de la production et de l’économie, elle est l’expression idéologique des conditions de la production et du rôle de la marchandise ». Comme elle participe du sérieux de la production et de la consommation, au même titre que la haine du peuple pour le gaspillage, elle sera combattue par le néo-capitalisme qui veut promouvoir la consommation débridée et le gaspillage pour conquérir ses nouveaux marchés. « Le freudo-marxisme remplit cette fonction : il doit liquider l’éthique (proposée comme moralisme répressif de papa !). Il doit liquider l’économie (de l’accumulation), l’inhibition, les valeurs traditionalistes. Aussi le modèle de la nouvelle consommation sera celui de l’émancipation par la transgression. »

Régis Debray, interrogé en avril 2018 dans la revue des deux Mondes,  suite à la parution de son ouvrage sur « Le nouveau pouvoir », jugeait qu’ »avec Macron, président, les réformes en œuvre vont dans le sens de la Réforme, chacun doit se débrouiller tout seul pour faire son salut, sans corps intermédiaires, en ramant dans son coin. Les partis sont donc de trop, les syndicats aussi, comme hier les clergés. L’idéal, c’est l’individu tout nu, seul avec sa foi dans la flexisécurité et les vertus du marché, comme risque à courir. » On ne saurait dire comment ce trait de protestantisme servira ce nouveau pouvoir dans sa lutte actuelle contre la malédiction du Coronavirus.

Nouveau pouvoir analysé dans « un essai fulgurant » de Régis Debray « qui montre en quoi la France du catholicisme et de la République vient à son tour de s’inscrire dans l’avènement planétaire de la civilisation issue du néo-protestantisme. Un livre indispensable pour comprendre ce qui s’est passé. Et pour anticiper ce qui va arriver » signale la quatrième de couverture (Le nouveau pouvoir 2017).

Aujourd’hui le retour à l’ordre moral pourrait apparaître, d’une certaine façon, comme antinomique de l’explosion et de la sacralisation du marché, ce Veau d’or des sociétés occidentales. Dans sa préface à l’ouvrage de Wendy Brown, récemment traduit en français, “Les habits neufs de la politique mondiale – néolibéralisme et néo conservatisme”, Laurent Jeanpierre nous éclaire sur les rapports complexes du néolibéralisme et du néo-conservatisme. Ce dernier serait en réalité “une virtualité inhérente à la rationalité politique néolibérale”, étudiée jadis par Michel Foucault sous le terme de “gouvernementalité”. Ces concepts peuvent se définir comme “conduite des conduites”. “Ils réunissent, nous dit Jeanpierre citant Foucault, ” l’ensemble constitué par les institutions, les procédures, les analyses et les réflexions, les calculs et les tactiques” qui permettent d’imposer des normes de comportement à des individus et des groupes.” Le néolibéralisme étant pour Brown “l’ensemble des techniques de contrôle d’autrui et de soi par accroissement des choix plutôt que par diminution de la liberté, ou plutôt par accroissement des choix (et réduction de la liberté à l’acte de choisir), non seulement la liberté se doit d’y être autolimitée mais elle ne peut l’être désormais qu’en étant moralisée.” Ces analyses nous éclairent sur les processus en œuvre d’intrusion du religieux dans l’espace public de notre France laïque. A nous de décrypter le sens de ces processus pour les délégitimer, faute de quoi, ils pourraient asseoir durablement l’hégémonie des néo-cons, indispensable semble-t-il aux avancées du néolibéralisme. Avec cet ouvrage de Wendy Brown, il y a ainsi matière à méditer car sous les coups de butoir et les effets conjugués du néolibéralisme et du néo-conservatisme, c’est la démocratie qui succombe !

« Mais de quel État et de quel capitalisme, de quelle souveraineté et de quelle gouvernementalité s’agit-il ? » s’interroge Lazzarato Maurizio, dans un article précédemment cité (« Naissance de la biopolitique, à la lumière de la crise », Raisons politiques, 2013/4 (N° 52), p. 51-61. DOI : 10.3917/rai.052.0051. URL : https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2013-4-page-51.htm)

« Le capitalisme d’État que l’on voit agir dans la crise est-il le même que le capitalisme d’État du 19e et du début du 20e siècle ? Et peut-on même encore parler aujourd’hui de capitalisme d’État dans les termes qui étaient ceux de Gilles Deleuze et Félix Guattari ? » A noter les références nombreuses ici à « L’Anti-œdipe. Capitalisme et schizophrénie », Paris, Éditions de Minuit, 1972,  Gilles Deleuze, cours de préparation de l’Anti-œdipe, publié sur le site La voix de Gilles Deleuze (http://www2.univ-paris8.fr/deleuze/rubrique.php3?id_rubrique=4) à la différence de la critique radicale de Michel Clouscard dont nous avons relaté précédemment la critique d’une consommation d’émancipation transgressive (nous n’avons pas personnellement exploré plus avant ces écrits de Deleuze et Guattari).

« Le travail de Michel Foucault peut nous être utile ici, à condition d’interpréter l’ordo-libéralisme, puis le néolibéralisme, comme des politiques qui travaillent à une nouvelle configuration du capitalisme d’État, à un nouveau rapport entre souveraineté et gouvernementalité, dont les libéraux constituent la condition subjective. Le néolibéralisme représente une nouvelle étape dans l’intégration du capital et de l’État, de la souveraineté et du marché, dont la gestion de la crise actuelle (crise de 2007 NDLR) peut être considérée comme un accomplissement.

La thèse principale qui traverse les deux cours ­ celle d’un libéralisme en opposition à l’État ­, nous semble davantage ébranlée par les événements qui ne cessent de secouer le capitalisme depuis 2007, que par la critique théorique que l’on pourrait lui adresser.

Le fait que la question du libéralisme porterait sur le « trop gouverner », que sa critique se concentrerait sur « l’irrationalité propre à l’excès de gouvernement » et que, par conséquent, « il faut gouverner le « moins possible » » est en effet largement remis en cause par la crise. Le gouvernement néolibéral opère une centralisation et une multiplication des techniques autoritaires de gouvernement qui rivalisent avec les politiques des États dits totalitaires ou « planificateurs ». Comment est-il possible que les libéraux soient passés soudainement de « chercher à gouverner le moins possible » à « vouloir tout gouverner » ? Comment expliquer qu’ils considèrent comme irrationnelle toute forme de big gouvernement et qu’en même temps, depuis 2007, les gouvernements techniques, l’Europe, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque centrale européenne (BCE), en un mot toutes les institutions d’obédience libérale, tracent des « plans » de redressement des comptes de l’État qui courent sur plusieurs décennies (à titre d’exemple, le Fiscal Compact prévoit au moins vingt ans de « sacrifices » pour payer les créditeurs), qu’elles multiplient les institutions de contrôle, supervisées par des « experts », vérifiant la plus petite dépense de l’administration, prescrivent des coupes budgétaires dans les plus infimes détails, fixent de manière autoritaire les délais du redressement des budgets publics ; qu’elles dictent enfin, littéralement, des lois aux parlements et aux gouvernements nationaux ? Comment expliquer que, au soi-disant « État minimum » des libéraux avant la crise, les mêmes libéraux aient substitué un État « maximum » ? Comment rendre compte de ce big gouvernement néolibéral supranational qui, par ailleurs, se passe, sans aucun état d’âme, de toute « démocratie » ? » Cette démocratie inventée à Athènes et remise à l’honneur par les courants républicains dans le sillage des Lumières avant que les « libéraux » n’en usurpent plus tard toute la paternité dans « une démocratie formelle » et que les soi-disant « néolibéraux » n’en fassent ensuite qu’un usage dénaturé quand ils l’amputent de sa dimension essentielle, celle de la souveraineté populaire.

Pour revenir à notre critique de  l’analyse de Didier Eribon et conclure sur ce point, disons qu’elle semble oublier les références historiques républicaines du socialisme français. Didier Eribon fait par ailleurs  la part belle à “la gauche de gauche”, différenciée de “la gauche de la gauche” en ce qu’elle continuerait à porter l’idéal de la gauche institutionnelle, elle-même quelque peu idéalisée dans une essence révolutionnaire trahie. Ou en est donc cette gauche de gauche?

    – La gauche de gauche

Et d’abord au PCF : quelle mutation pour quel horizon? L’idée d’une mutation ou d’un dépassement reste une perspective qui ne saurait faire l’impasse sur une histoire pour aborder le présent autrement.

L’histoire intérieure du Parti communiste français, en quatre volumes publiés chez Fayard entre 1980 et 1984, œuvre magistrale mais contestée, de l’ancien secrétaire des étudiants communistes, Philippe Robrieux, apporte mille détails truculents sur la vie mouvementée d’un parti sans cesse recomposé et déchiré entre ses choix fondateurs dans une tactique dite de classe contre classe et son aspiration à représenter tout le peuple français. Comme nous l’avons souligné, les clés d’identification des impasses de la conception léniniste furent  plus pertinemment développées par Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane.

Dans « les socialistes, les communistes et les autres » édité chez Aubier Montaigne en 1977, Chevènement revient sur les origines de la scission de Tours  et sur l’impasse française vers le socialisme pour faire un bilan du léninisme et établir les chances et les conditions de la réussite d’une union de la gauche alors aux portes du pouvoir. Ce que Didier Motchane avait théorisé dans une approche marxienne renouvelant et dépassant les doctrines socialistes et révolutionnaires figées dans une doxa archaïque. Dans ses « clefs pour le socialisme », ouvrage édité chez Seghers en 1973, le théoricien du CERES revisitait les concepts marxistes en les débarrassant de leur gangue lénino-stalinienne ou réformiste pour redonner corps et sens à la stratégie de rupture avec le capitalisme.

En renouant à la façon d’Anicet Le Pors, esprit cultivé et ouvert, avec la tradition républicaine, tradition certes constante dans l’histoire du PCF – et surtout chez les historiens marxistes  à qui l’on doit, de Mathiez à Soboul, la connaissance du mouvement populaire et révolutionnaire à l’origine de la construction républicaine française – mais néanmoins souvent galvaudée en raison d’égarements doctrinaux ou politiques étrangers au socialisme jaurésien, le Parti communiste se grandit. Il ne peut, du reste, relever le défi de son propre dépassement qu’en mettant ses forces importantes au service d’une perspective d’alternative démocratique et sociale qui se joue dès à présent dans la bataille des idées, dans les luttes et dans les urnes. Et bien sûr dans la perspective de l’unité d’une gauche d’alternative…

Avec l’érosion du PC, l’avenir des gauches repose-t-il davantage sur ce parti de gauche dont l’émergence en 2008 a ensuite marqué les succès du Front de gauche puis de la France insoumise? Pour mémoire, le PG s’est fondé à partir d’éléments composites dont Jean-Luc Mélenchon et Jacques Généreux avec qui nous avions fait la campagne de Ségolène Royal (derrière Jean-Pierre Chevènement) pendant que Clémentine Autain et Marie-Georges Buffet, elle-même  candidate, espéraient un meilleur score d’une gauche prétendument plus radicale. Ce n’est qu’en 2008 que Mélenchon et ses amis en pleine déconfiture électorale interne au Congrès du P.S décident, après une sévère sanction de la gauche socialiste et une impossible reconquête du parti, de quitter ce dernier. Ainsi l’ex-sénateur socialiste, défenseur du traité de Maastricht, devenu plus tard ministre de Jospin, devait virer sa cuti sans s’encombrer d’un zeste de complexe vis à vis d’une trajectoire bien méandreuse. Il illustre, à sa manière, cette formidable plasticité d’une gauche pure et dure qui sait jouer d’obscurs renversements tactiques sous couvert de considérations stratégiques plus nobles. Après les indéniables scores historiques des deux dernières élections présidentielles, la FI connait un reflux d’influence et une crise interne. Son leader semble frappé d’une certaine perte d’estime et de confiance après le piège des épreuves judiciaires et la chute électorale aux élections partielles et à celles du parlement européen. Mais l’excessive personnalisation est-elle compatible avec le registre d’une gauche qui entend promouvoir une sixième république? Les initiatives actuelles de la base et des élus vont-ils permettre une porte de sortie par le haut de cette crise qui secoue la FI? S’agissant de la gauche républicaine, on peut saluer la naissance de la gauche socialiste et républicaine (GSR) à l’initiative de la gauche socialiste en rupture de parti avant les dernières élections européennes (Maurel et Lienemann) avec l’appoint du MRC (Coutard et Laurent). Ce dernier mouvement dans la filiation du CERES restant néanmoins divisé quant à l’opportunité de cette fusion après son ébranlement suite au retrait définitif de son président d’honneur Jean-Pierre Chevènement précédant son congrès national en juin 2015. Le MRC, après la tentative d’un pôle rassemblant les républicains des deux rives, avait succédé au MDC, fondé le 1°mai 1993 marquant la rupture  des chevènementistes avec le PS en raison de désaccords de fond sur la diplomatie (Irak) et l’Europe (Maastricht). Quelle peut être la force d’entraînement de la gauche socialiste et républicaine (Maurel, Lienemann, Laurent, Coutard) dans cet ensemble? Et quel peut être la place d’un MDC « maintenu » derrière le brillant Claude Nicolet (homonyme du regretté historien de la république), fidèle d’un Jean-Pierre Chevènement sans parti-pris et de Marie-Françoise Baechtel, animatrice de République moderne ?

L’idée d’un front de gauche à la base prôné un temps par l’exégète de Gramsci  et de la guerre de position, Razmig Keucheyan, a-t-elle quelques chances de supplanter l’immobilisme et la disparition du FDG ? Rien n’est moins sûr comme nous l’avons depuis vérifié!

     – Penser à gauche ou repenser la gauche ?

L’échappée d’un solide intellectuel, sociologue bourdieusien aux références riches et éclectiques, peut aussi nous aider dans cette quête introspective et prospective. Philippe Corcuff appartient à cette catégorie inclassable de militants aux parcours désencombrés de tout opportunisme.

La gravité de la situation appelle en effet à une rupture avec les solutions toutes faites. Nous sommes dans la nasse temporelle face à l’urgence de battre l’extrême droite alors qu’il faut dès à présent entamer la recomposition de la gauche à moyen terme sans sacrifier le moyen terme à l’urgence et l’urgence au moyen terme! Cela fait deux siècles que le courant pour la société émancipée anticapitaliste existe. Deux siècles que ce courant échoue, nous explique encore Corcuff, ce qui ne change rien au caractère inacceptable du capitalisme et donc à la nécessité du combat anticapitaliste! Mais cela invite à une plus grande association entre radicalité et humilité face à l’arrogance quand nous croyons tout pouvoir comprendre et ranger dans les concepts totalisants qui prétendent saisir le réel mais passent à côté des complications des sociétés humaines. D’où l’intérêt de rechercher l’apport des idées libertaires et anarchistes dans cette quête d’un nouvel aggiornamento au service de la perspective d’une émancipation humaine qui suppose une rupture totale d’avec la gauche contaminée par le néolibéralisme (les politiques social-libérales qui mélangent libéralisme économiques et réformes sociétales) et le néo-conservatisme (de l’ordre moral à l’idéologie sécuritaire).

Nous insistons sur les thèses du regretté sociologue Michel Clouscard, aux antipodes de cette social-démocratie libertaire un temps prônée par Corcuff, et dénoncée dans un essai sur « Le capitalisme de la séduction - Critique de la social-démocratie libertaire ». Ces idées sont bien synthétisées par Aymeric Monville qui explique le néocapitalisme selon Clouscard. La société de consommation qui n’est que la société de ceux qui peuvent consommer le travail des autres n’est pas la fin de l’histoire. Le pacte tacite de l’après Mai 1968 (« la droite gère l’économie et la social-démocratie s’en tient au sociétal, à la libération des mœurs qui ne coûte pas un sou au capital et permet de créer de nouveaux marchés ») est dénoncé au travers de la critique de la société permissive envers le consommateur mais plus que jamais répressive envers le producteur. Clouscard forge dès l’après 68 le concept de libéralisme libertaire ou encore celui de capitalisme de la séduction.

Nous ne pouvons exposer ici, dans l’espace de cet article, les impertinentes (pertinentes ?) mais incontournables critiques du philosophe Jean-Claude Michéa qui décode d’une tout autre façon « Les mystères de la gauche De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu » (2013) en analysant en profondeur les processus historique, politique et idéologique qui, depuis l’affaire Dreyfus et le socialisme parlementaire auraient trahi à gauche les idéaux et références ouvrières et socialistes. 

A la façon du philosophe Alain – « Lorsqu’on me demande si la coupure entre partis de droite et de gauche, hommes de droite et hommes de gauche, a encore un sens, la première idée qui me vient est que l’homme qui me pose cette question n’est certainement pas un homme de gauche »- nous étions il y a peu encore plutôt constant dans cette perspective d’une césure entre deux représentations du monde, de l’homme et de l’Histoire. La vie politique française a cependant connu des vrais bouleversements sinon des tremblements de terre (avril 2002, Non au TCE en 2005, premier tour de la présidentielle en 2017) symptomatiques des déplacements des axes de polarités traditionnelles gauche/droite, progressisme/conservatisme, Etat/société civile au bénéfice de nouvelles oppositions de type socialisme autogestionnaire/social-libéralisme, marxisme libertaire/dirigisme bureaucratique, démocratie/néolibéralisme, éco socialisme/progressisme, décroissance/productivisme, Etat social/société de marché, souveraineté populaire/souverainisme identitaire comme nous l’avons développé ou noté dans le corps de cet article. La reconquête de la souveraineté populaire qui conditionne toutes les autres (sur le travail, alimentaire, industrielle, sanitaire, etc.) est à l’ordre du jour. Elle interroge sur le fond les partis et mouvements se réclamant des courants socialistes, communistes, républicains, écologistes et libertaires et stimule notre réflexion militante pour cimenter ce nouveau front populaire.

L’œuvre de Jean-Claude « Michéa l’inactuel – une critique de la civilisation libérale » présentée et critiquée par Mathias Roux et Emmanuel Roux (2017) exprime une totale défiance envers cette idée (pervertie?) de la gauche qui ne serait plus un « signifiant maître » opératoire et dont il faudrait faire son deuil. Ces penseurs que nous avons entendus et lus posent mille nouvelles questions à toute la gauche. Nous devons réserver une étude approfondie à cette critique à partir notamment des écrits de Jean-Claude Michéa et d’Emmanuel Roux pour mieux s’interroger sur la présentation de leur marxisme libertaire, ce « socialisme démocratique » originel et original selon Orwell (Orwel anarchiste tory suivi de A propos de 1984 J.C Michéa 2008) dont nous réfutons a priori l’idée qu’il ne saurait s’enraciner dans un courant républicain que ces philosophes semblent réduire à une expression libérale porteuse d’une vision « progressiste » qui accompagnerait et légitimerait le développement même de « Notre ennemi le Capital »(J.C Michéa 2017). Cependant Emmanuel Roux  apporte bien des nuances aux thèses de Michéa dans son dernier ouvrage « La cité évanouie – Au-delà du progressisme et du populisme » (2019)  qui plaide plus explicitement pour la possibilité d’un populisme civique qu’il trouve à explorer dans l’œuvre de Michéa. Cette réflexion, plus complexe que son raccourci de première lecture ou son interprétation au premier degré, peut être utile au questionnement critique du « progressisme élitiste » ou de « l’élitisme progressiste » dans le sens du réformisme libéral ou du libéralisme réformateur en cours opposé à notre « réformisme révolutionnaire » jaurésien si bien développé par Jean-Paul Scot (Jaurès et le réformisme révolutionnaire 2014).

Revenons à présent, par-delà ces thèses hétéroclites, aux réflexions actuelles pour envisager la sortie par le haut du néolibéralisme dans cette période qui vient de connaitre tant d’assauts contre les fondamentaux de la construction républicaine et sociale. Depuis la crise du coronavirus, échanges virtuels et textes unitaires entendent contrer la logique suicidaire d’un affrontement central entre « macronisme » et souverainisme identitaire.

Aujourd’hui à gauche, « l’union sous pression » semble préférée à l’hypothèse d’un gouvernement de salut public

Ce « festival des idées » initié par Christian Paul et Guillaume Duval vise au rapprochement des forces de gauche et des écologistes quand la Fondation Copernic voudrait proposer, en s’inspirant des moments d’unité du mouvement ouvrier, une méthodologie de rassemblement et des éco syndicalistes réfléchissent de leur côté autour de l’altermondialiste Gus Massiah. Le regroupement l’« Archipel de l’écologie » rassemble la multitude des galaxies écolos et de citoyens engagés auxquelles les partis se sont joints. Clémentine Autain (FI) et Elsa Faucillon (PCF) organisent leur « Big Bang », dans un carrefour entre les forces de gauche et le mouvement social, quand François Ruffin (FI)  cherche à unir « le rouge et le vert ». 

Comme le soulignent Abel Mestre et Sylvia Zappi, auteurs d’un article du Monde - « On sent une envie commune plus grande : l’Union sous pression » – auquel nous empruntons ces éléments synthétiques, ces comités ad hoc ne sont pas d’accord sur l’objectif final mais tous cherchent la possibilité d’une culture et d’une doxa communes. « La crise sanitaire liée au Covid-19, moment de rupture politique majeur, a mis un coup d’arrêt au jeu d’appareils. Et a donné un coup d’accélérateur aux discussions. Les multiples réunions Zoom ou autres vidéoconférences ont visiblement facilité les liens et les échanges. »… « Les numéros Un des partis se parlent aussi quotidiennement pour mettre au point des positions communes dans la phase aiguë de l’épidémie comme pour envisager l’avenir. « Tout le monde a conscience qu’avec la crise sanitaire quelque chose de majeur s’est passé. Une plate-forme commune est possible. Ensuite, le calendrier n’est pas encore arrêté », observe François Lamy, ancien ministre de la ville. »… « Au PS, à Europe Ecologie-Les Verts (EELV), à Génération.s, comme dans certains cercles minoritaires de La France insoumise (LFI), on remarque que, dans la période d’incertitude, la pression à l’unité se fait plus forte.

« On est dans une tectonique de plaques qui bougent, constate Emmanuel Maurel, (ex-PS) député européen, fondateur avec Marie-Noëlle Lienneman (ex-PS) et Jean-Luc Laurent (MRC) de la gauche socialiste et républicaine apparentée LFI. Il va falloir arrêter les conneries si on veut se débarrasser du duo infernal Le Pen-Macron. Le dégagisme a ses limites, surtout en période de crise. Mais il faut de la crédibilité politique et une rupture radicale avec les politiques passées. » Le politologue Rémi Lefebvre constate lui aussi que la roue a tourné avec la crise : « L’idée qu’elle doit se résoudre avec des solutions de gauche devient très populaire. C’est le kairos, le moment où il faut saisir le retournement idéologique. »

A l’idée d’une « Fédération populaire » lancée il y a près d’un an par Jean-Luc Mélenchon, qui veut associer les revendications politiques, syndicales et associatives sous un label commun et proposer un contreprojet de société global, fait écho l’appel « Plus jamais ça », lancé notamment par les altermondialistes d’Attac, des associations environnementales comme Greenpeace ou encore des syndicats, notamment la CGT. Chez les initiateurs de cet appel, on regarde les partis avec une grande prudence. « Nous cherchons un débouché politique au sens de la vie de la cité. On veut établir un front large du mouvement social », explique Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac. Les signataires, qui sont désormais une quarantaine, ont rédigé un nouveau texte pour le 1er-Mai qui jette les grands axes d’une reconstruction autour de la reconversion sociale et écologique des entreprises ou d’une fiscalité plus juste.

Une perspective bien différente de celle prônée par l’ancien ministre Jean-Pierre Chevènement (quatre ministères majeurs sous les septennats de Mitterrand et de Chirac) qui voudrait prendre au pied du mot le président Macron dans sa récente volonté affichée de réinventer l’avenir. Ce que le républicain de toujours, pourfendeur du capitalisme financier et de l’Europe néolibérale, ancien Député-Maire et ancien Sénateur du Territoire de Belfort, conseiller spécial des présidents Hollande et Macron pour la Russie (dont il souhaite l’intégration dans une grande Europe de  la Méditerranée à l’Oural) concrétise dans un programme de salut public qu’il appelle de ses vœux de longue date. Et ce, depuis le MRC (dont il fut président d’honneur avant de reprendre son indépendance vis-à-vis des partis en 2015 après avoir commis l’exploit d’être élu sénateur contre la droite et le PS) et à présent avec sa fondation Res Publica qui réfléchissait récemment à la recomposition géopolitique du capitalisme et à celle de la politique  française par l’émergence d’un bloc républicain qui ébranlerait la bipolarisation entre le bloc élitiste (aujourd’hui « macroniste ») et le bloc souverainiste identitaire (le RN).

Dans sa chronique du Monde du 21 avril, « Montebourg et Chevènement, deux figures de gauche surgies du passé, sont le baromètre de ce qui pourrait se produire dans les prochains mois », Françoise Fressoz s’interroge sur la pertinence du niveau territorial pour une hypothétique reconquête de souveraineté prônée par les Montebourg, Mélenchon et Chevènement, les deux premiers rejetant par ailleurs toute perspective d’union nationale autour du président Macron, à la différence de l’ancien ministre.

« Mais à quelle échelle ? Nationale ? Européenne ? Les deux à la fois ? Là réside l’ambiguïté de la question qui, depuis la querelle de 1983, n’a jamais été résolue ni dépassée : alors que la France était affaiblie par des dévaluations à répétition, François Mitterrand avait fait le choix de rester dans le système monétaire européen pour s’arrimer à la construction européenne. Son ministre de la recherche de l’époque, Jean-Pierre Chevènement, préconisait lui d’en sortir, persuadé que c’était la seule façon de garantir la survie de l’outil productif français. Il quitta alors le gouvernement puis dix ans plus tard le Parti socialiste pour mener l’aventure que l’on sait. Européen ou souverainiste, il fallait désormais choisir son camp.

Trente-sept ans plus tard, le schisme demeure, cette fois incarné par le dangereux face-à-face entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Pour sortir du piège, Chevènement pousse au dépassement. Il veut croire que le président de la République a entrepris le tournant national, qu’un grand ministère de l’industrie sera bientôt créé pour réorganiser sur le long terme les chaînes de production et de valeur à partir d’un Etat redevenu stratège. La partie, cependant, reste éminemment européenne. »

L’hypothèse envisagée ici d’une union nationale n’a pas les faveurs de J.F.Khan dans Marianne qui ironise sur « les dérélictions de cet autre qui-suivez son regard-en pince pour l’élargissement du gouvernement à des gens connus pour reprendre l’injonction surréaliste du philosophe Luc Ferry (il y voit même Badinter et Chevènement, pourquoi pas Giscard et Jacques Delors!) ».

Le journaliste préconise la dissolution pour mettre en œuvre « une ligne politique, économique et sociale claire, forcément musclée, assise sur une nouvelle majorité qui s’y identifie ». La préférence de JFK irait pour une majorité allant de la fraction républicaine des Insoumis jusqu’à la gauche de la République en marche en passant par l’écologisme rationnel pour s’émanciper de la logique néolibérale.

Il conviendrait d’ouvrir résolument la voie difficile d’un profond changement de cap politique, économique, social et écologique

Dans cette crise sanitaire après la réponse du confinement pour préserver les chances d’accès à l’hôpital, le passage au jour d’après suppose une résolution des difficultés actuelles : développement des moyens et des capacités hospitalières, disponibilité des matériels médicaux et des masques de protection grand public, testage massif, pertinent et fiable.  Cela nous conduit à la souveraineté sanitaire qui en appelle d’autres chez la 6° « puissance mondiale » qui garde de nombreux atouts dont le moindre n’est pas celui du génie de son peuple. Et donc à appréhender ici et maintenant l’avenir dans le nouveau paradigme d’une opposition résolue à la mondialisation libérale au bénéfice d’une reconquête des souverainetés dans des coopérations régionales (une grande Europe de l’Atlantique à l’Oural) et internationales repensées. Il va sans dire que les relations extérieures de la France et sa diplomatie doivent aller dans le même sens de la préservation de l’intérêt national et de l’indépendance stratégique dans la coopération pour le développement humain, solidaire et écologique. Avec la nécessaire remise en cause des logiques en œuvre chez les principales institutions : Banque mondiale, BCE et commission européenne confortant celles de « notre ennemi », le capitalisme financier mondialisé.

En cette fin de cycle d’un néolibéralisme épuisé et rejeté, il conviendrait  d’ouvrir résolument la voie  d’un profond changement de cap politique, économique, social et écologique, la propagation des virus et des pathologies s’expliquant aussi par l’effet conjugué de la mondialisation des échanges, de la dégradation de la qualité des produits de consommation et de la rupture des équilibres écologiques.

Donnons en référence – et pour illustration prioritaire de ce nouveau chemin -, quelques exemples forts :

- la lutte contre le réchauffement climatique en limitant le fret et l’utilisation de l’énergie carbonée, ce qui n’est pas antinomique, soit dit en passant, de la sécurisation de la filière nucléaire;

- la promotion d’une agriculture raisonnée, si possible biologique, avec des modes de productions agricoles ou animales réorientées, créatrices d’emplois durables, promouvant les circuits courts et favorisant dans tous les cas la prévention des risques chimiques et la lutte contre les perturbateurs endocriniens;

- avec la reconquête d’une sécurité alimentaire, celle d’une sécurité sociale et professionnelle conférant « un salaire à vie » sur la base d’un statut attaché au travailleur. Pour mémoire, ce « déjà là communiste » – avec les conquis de 1946 bénéficiant à un travailleur sur trois aujourd’hui – doit être étendu au-delà du secteur socialisé de la santé, des travailleurs sous statut et des fonctionnaires et représente la visée la plus pertinente dans le combat contre la liquidation de l’Etat social, en matière de retraite notamment ; le droit à « un salaire continué » financé par des cotisations sociales versés à une sécu, « institution de la démocratie », dont la gestion étatiste actuelle serait dénoncée pour être rendue aux représentants des travailleurs élus ;

- la conquête de la copropriété d’usage des outils de travail par les productifs (pour mémoire selon une définition empruntée au « manifeste d’initiative capitalexit »,  est lucrative la propriété dont la fin exclusive est de tirer profit privé du bien possédé, est dite d’usage celle qui confère à ses titulaires le seul droit d’user de ce bien à l’avantage commun) en leur offrant ainsi la possibilité effective d’une maîtrise du produit de leur travail dans l’urgence d’une réorientation de la production et de ses modes de développement, pour satisfaire les besoins réels de la population dans une économie limitant les nuisances environnementales et l’obsolescence programmée des marchandises à des fins lucratives ;

- à côté du secteur des « petits entrepreneurs », des « travailleurs indépendants » (de l’artisanat, de l’industrie, des services, des transports, de la culture) et des « paysans », attachés à leur métier, une propriété patrimoniale des outils de production (différente de la propriété lucrative) adossée à des collectivités publiques, coopératives, associations et fondations d’utilité publique et une participation effective aux prises de décisions stratégiques des travailleurs, des usagers et de la puissance publique, celle-ci garante en dernier ressort, de l’intérêt général défini dans les procédures de planification démocratique, ce que l’on appelait l’autogestion ; 

- des nationalisations, sous forme de socialisation plus que d’étatisation des instruments de production, autant que de besoin dans les secteurs stratégiques (pour la reconquête de notre souveraineté) ou menacés (défense de la production et des emplois) avec un vrai retour de la puissance publique dans la régulation économique ;

- le développement des services publics – à commencer par l’hôpital public (asphyxié par la T2A et les politiques managériales visant à déposséder les soignants de leur métier) et les centres de santé à implanter sur les territoires. Les secteurs de la petite enfance, de l’enseignement et de la recherche méritent une attention très forte. Et plus largement d’autres secteurs : transport, communication, sécurité, police de proximité, habitat, énergie, alimentation, culture, activités physiques et sportives, parcs et espaces préservés. La promotion de l’économie sociale et solidaire offre aux côtés des services publics, un cadre adapté pour répondre aux  vrais besoins humains et faire vivre les principes d’égalité sur tous les territoires;

- le retour de l’Etat stratège avec une planification écologique et démocratique dans les secteurs clés pour la souveraineté, la sécurité nationale, la vitalité économique, sociale, la qualité de vie sur les territoires et la « déspécialisation » de leur développement durable.

Selon l’économiste Cédric Durand et le sociologue Rasmig Keucheyan, la planification écologique s’inscrit dans une perspective opposée à l’écologie conservatrice toujours prégnante (nous prenons pour preuve l’alliance des conservateurs et des verts en Autriche contre l’immigration et le changement climatique ou bien le soutien des écologistes australiens à la privatisation de l’eau pour en limiter l’usage). Cette planification écologique exposée dans une récente livraison du Monde Diplomatique (« L’heure de la planification écologique » LMD Mai 2020) reposerait sur cinq piliers :

- le contrôle public du crédit et de l’investissement;

- la garantie d’emploi par l’Etat, au salaire de base du secteur public ou davantage, emploi à forte valeur ajoutée sociale ou écologique dans une logique opposée à celle du travail qui valorise le capital;

- une relocalisation de l’économie reposant sur trois principes : déspécialisation des territoires, protectionnisme solidaire (barrières douanières environnementales et sociales), normes de robustesse des produits contre la logique marchande du « tout jetable »;

- la démocratie avec des outils de pilotage participatifs et numériques (données du big data);

- la justice environnementale contre la logique qui frappe les classes populaires les plus exposées au Covid-19, aux catastrophes naturelles et aux nuisances de toute nature.

Notre exploration programmatiques à des fins pédagogiques ne présente aucune solution toute faite et allant de soi quand elle pose autant de questions qu’elle n’en résout en matière de production et de consommation de ressources énergétiques, de changement du travail dans sa nature, ses formes et son organisation, d’évolution de l’appareil productif et des services sur les territoires de la république :

- autour de la transition énergétique, de la sécurisation du nucléaire civil indispensable à notre indépendance énergétique et à la décroissance dans l’utilisation des ressources naturelles compatible avec le maintien d’un niveau de production socialement nécessaire et d’une distribution beaucoup plus égalitaire des richesses (nous suivons, sur ces sujets, les réflexions critiques et originales, parfois à contre-courant de la pensée économique alternative, de l’économiste Christian Rameaux, signataire du manifeste des économistes atterrés).

- sur le risque d’effet a priori récessif en terme d’emploi d’une « croissance sociale » – qui consiste en la substitution de valeurs d’usages et de services socialement utiles, préférés aux productions et services du genre de vie américanisé et bourgeois mondain, facteurs de nuisances environnementales, sanitaires et sociales – nécessitant des ajustements en volume et qualité d’emplois (dans la grande distribution, le marketing, la publicité, l’industrie des communications et transports, du loisir, du tourisme, de la mode, de l’audiovisuel, etc.) avec un nécessaire déversement d’emplois plus qualifiés, plus ergonomiques et sécurisés professionnellement, dans d’autres secteurs à vrai valeur ajoutée sociale, (dans les services et l’agriculture raisonnée, le logement et les ouvrages de travaux publics notamment, les services à la personne, culturels, d’éducation, de proximité, etc.). En veillant à promouvoir dans ce cadre la création artistique, fruit du travail des artistes, intérimaires du spectacle et de leurs équipes techniques, dans une perspective d’un large accès populaire à la culture.

 

- en terme de restructuration et relocalisation de l’appareil productif au plus près des territoires et de la nation, de la relation des travailleurs à leurs outils de travail et de redéfinitions stratégiques de la production de biens et de services à valeur ajoutée sociale, eu égard aux besoins réels des populations sur leurs territoires « déspécialisés », face à un environnement supra national,  régional et mondial, qui offre autant de leviers que de contraintes selon les perspectives : coopération au développement solidaire ou bien concurrence et guerre commerciale.

On le comprend bien, un tel programme d’évolution révolutionnaire repose sur un changement complet de logiciel de l’action publique de l’Etat, des collectivités publiques, des élus et des responsables et, par-dessus tout, des mentalités et des habitus à tous les niveaux, dans tous les secteurs. Ce programme ne se décrète pas mais se prépare dans l’action politique et l’éducation populaire. Dans « la praxis » donc s’il fallait situer l’exigence d’une militance renouvelée. Cet objectif républicain de démocratie politique, sociale et économique serait en effet insensé et totalement hors de portée sans les formations politiques, syndicales et associatives en capacité de fédérer et d’accompagner un large mouvement citoyen autour d’un projet qui a aussi besoin d’intellectuels organiques pour le véhiculer et le décliner! Cela conduit à relever le défi d’une « politique de civilisation », chère à Edgar Morin et Sami Naïr, jadis dévoyée par l’emprunt sémantique de Nicolas Sarkozy prétendant après la crise de 2008 « moraliser le capitalisme ».

Mais qu’elle peut être cette nouvelle morale «fondée sur une éthique immanente au mode de production» qui «lie praxis et psyché» ? « La seule morale politique viable pour Michel Clouscard s’articule autour de ce couple. Elle ne procède pas d’un dogmatisme ou d’un devoir être abstrait : elle est liée à la production » : « Tu ne consommeras pas plus que tu ne produis ». Notons au passage le beau commandement contre la confiscation de la plus-value et contre un mode de production capitaliste au service du consumérisme « libidinal, ludique et marginal » des couches sociales supérieures nourries par l’idéologie et ses supports anthropologiques qui font appel à la psyché du freudo-marxisme déguisé c’est-à-dire ni marxiste ni freudien mais véhicule de la pensée libéral-libertaire, forgée par le capitalisme de la séduction. Car c’est la praxis qui engendre la psyché contrairement à ce que dit la psychanalyse qui croit aux pulsions naturelles » et « Clouscard , « c’est le penseur de la psyché, comme instance engendrée par la praxis » rajoute Monville qui conclut son livre (« le néo-capitalisme selon Clouscard ») par ces mots : « Clouscard retrouve ainsi le sens d’un engagement civique ancré dans l’univers concret, d’un marxisme incarné dans la réalité républicaine de notre pays », engagement auquel il nous invite encore et toujours dans son œuvre, onze ans après sa disparition.

Dans notre France qui n’est pas une start-up mais une république, la participation très large de personnalités issues des mouvances de la gauche social-libérale et écologique, avec ce cortège de démissions en chaîne, n’a fait jusqu’alors que conforter « une gouvernance macroniste » néolibérale mal inspirée par son premier de cordée. Éclairé dans ce même temps par nos références et l’histoire et refusant toute équivoque, on pourra (mais peut-on croire aux ruses de l’Histoire hégélienne?) prendre à présent au pied de la lettre le défi du président Macron pour le relever :  « Sachons, dans ces moments, sortir des sentiers battus, des idéologies et se réinventer – moi le premier », déclaration sur un mode un peu pathétique qui ne peut laisser indifférent (« par Jupiter », je voudrais écrire sans ironie aucune mais c’est aux lecteurs d’apprécier la teneur des propos présidentiels! ) et signifie pleinement l’immensité de la tâche à accomplir! A commencer par ce vrai programme d’intérêt général, voire de salut public (la désignation doit faire sens!), susceptible de souder un bloc républicain, mariant éléments populaires et élitisme républicain, dans un nouveau front populaire – bien différent de cette alliance insolite du gouvernement d’Edouard Pilippe – autour de cette perspective récusant le populisme identitaire nationaliste et xénophobe et le prétendu « progressisme » des élites mondialisées. Et donc à rebours d’une politique de discorde nationale qui a vu, à quelques mois de l’élection du président Macron l’éclosion d’un mouvement dit des gilets jaunes d’une ampleur et durée phénoménales et une vive protestation populaire contre la retraite à points, vécue comme remise en question du régime de répartition, le tout sur fond d’un manque de confiance dans les capacités de l’exécutif à faire face aux défis de la crise sanitaire et sociale.

Xavier DUMOULIN, le 21 avril 2020, actualisation du 12 juin 2020

Post-scriptum du 21 mai 2020 :

Les témoignages sont autant de marqueurs concrets complémentaires d’une histoire qui a vu la gauche inverser l’ordre de ses priorités. Mais on se gardera avec Didier Motchane, de « l’autobiographe pontifiant ou pénitent (qui) ne se fait jamais que le souvenir veuf d’une mémoire épuisée. Surtout s’il espère obtenir de la reine du tournoi le Prix de la Vérité… »

On réservera donc les nôtres, le cas échéant, dans l’illustration de nos réflexions ou dans des billets lorsque l’anecdote illustre le fond de l’affaire, plus en qualité de « spectateur engagé » qu’acteur dans cette politique spectacle obéissant à des cadres anthropologiques qui dévalorisent l’action militante. Celle-ci serait motivée par la recherche de « gratifications symboliques » (et pourquoi pas d’ailleurs? n’éprouvons-nous pas une réelle fierté à l’évocation de ces batailles militantes et un vrai plaisir dans ces liens de camaraderie et de rencontres auprès de personnalités éclairées et rayonnantes?) sinon matérielles (quand le noyau dur de ce qu’il resterait de militants reposerait aujourd’hui en grande partie sur les personnels des collectivités locales). C’est dans une perspective plus noble de la militance comme dépassement de la contradiction multimillénaire entre l’égoïsme et l’altruisme par le sentiment de contribuer à une œuvre plus grande que soi, qu’il ne faut pas hésiter à garder la tête haute dans une militance concrète au cours d’une histoire qui a vu pourtant la gauche inverser l’ordre de ses priorités, oubliant aussi la place et le rôle des « intellectuels organiques » (grands et petits) dans la préparation d’un basculement idéologique. Militance qui voudrait croire en son destin mais jugée trop naïve et souvent méprisée des milieux dirigeants de la politique professionnelle. Ceux-ci ne se grandissent pas en se ménageant trop souvent une base, masse de manœuvre manipulable et parfois gratifiée en conséquence, toujours préférable aux citoyens aguerris  pour singer la démocratie, avec un trop plein de discours creux, d’arrière-pensées et de petites phrases ambivalentes, permettant tout et son contraire. Ce qui fait le lit des fossoyeurs de la démocratie !

Le combat militant pour le socialisme et la république doit continuer. Mais il doit se soustraire de l’influence idéologique néolibérale qui le désarme et notamment :

-       Celle d’une gauche  social-libérale qui a épousé la vision anthropologique de l’individualisme méthodologique (théorie des jeux chez Boudon : je gagne, je perds ou je compense gains et pertes dans mes échanges motivées par l’intérêt) et la philosophie politique libérale. Sur ces points il faut lire en particulier Jacques Généreux dans ses essais sur la Dissociété, le socialisme néomoderne ou la grande régression, Philippe Corcuff dans ses « B.a-ba philosophique de la politique pour ceux qui ne sont ni énarques, ni politiciens, ni patrons, ni journalistes », ses nombreux écrits de « trajets critiques en philosophie et sociologie » et ses « Enjeux libertaires pour le XXI° siècle par un anarchiste néophyte », Michel Clouscard dans sa critique du capitalisme de la séduction. Faut-il rappeler les plus hautes références toujours incontournables de la pensée socialiste (au sens large) qui sont celles de Marx, Engels, Jaurès et Gramsci ? Références auxquelles il est utile d’articuler ou de confronter d’autres écoles de pensée dans le foisonnement de leur développement et entrecroisement : celles du socialisme utopique, de l’anarchisme, de l’idée républicaine et du communisme libertaire. On s’attachera aussi à suivre les travaux de la critique sociale sans pour autant céder au relativisme et à la pensée fourre-tout au risque de perdre le cap d’une conception dynamique d’un réformisme révolutionnaire qui articule la fin et les moyens dans une perspective éthique, politique et morale.

 

-       La primauté des droits (et des luttes contre les discriminations dans ce qui semble leur violation) contre la loi qui ne trouve plus à représenter la volonté générale, dans un système de conflits de logiques des droits revendiqués contradictoires et attachés aux identités, fort bien développée dans l’œuvre de Jean-Claude Michéa, un colloque de Res Publica, les essais de Pierre-André Taguieff et de Jean-Pierre Chevènement (Passion de la France à la collection Bouquins chez R.Laffont 2019). Les sources de la pensée républicaine restent dans ce cadre toujours bien précieux et leur champ d’exploration est immense (autour du républicanisme civique notamment de Machiavel à Harrington !).

 

-       La fin du travail qui épouse l’air du temps (partage du travail, revenu d’existence par refonte des minima sociaux, promotion des activités avec des contrats d’insertion, etc.) et auquel s’oppose avec une grande clarté idéologique sur la base d’une recherche sociologique décapante, Bernard Friot qui vante la « puissance du salariat » et de la sécurité sociale  comme « mode de production communiste déjà là » (qui doit s’étendre demain à d’autres domaines tels que l’alimentation ou l’habitat), prenant à rebrousse-poil tous les faux semblants et chausse-trappes de la pensée  dominante intériorisée sur la rareté des emplois et la nécessité de «l’abaissement du coût du travail»,. La lecture et l’écoute des conférences du juriste du travail, de la sécurité sociale et de la philosophie du droit,  Alain Supiot, professeur au Collège de France, nous fera explorer tout une recomposition des savoirs dans ce champ très large.

 

-       Le marché comme régulation systémique. Ici la floraison d’analyses marxistes, de l’Ecole de la régulation, des économistes atterrés ou d’ATTAC, de Jean-Pierre Chevènement, de Jacques Généreux, du regretté Bernard Maris et de tant d’autres dont nous n’avons pas épuisé la lecture offrent des approches pluralistes mais critiques du capitalisme financier mondialisé et du néolibéralisme dont on ne saurait se dispenser d’une lecture approfondie, pas plus d’ailleurs que de celle des fondamentaux dans la critique de l’accumulation capitaliste en la matière : Karl Marx, Friedrich Engels et les marxistes (dont les pensées sont parfaitement synthétisés dans l’histoire du marxisme contemporain, collection dirigée par le regretté gramscien Dominique Grisoni), les traités aujourd’hui datés mais néanmoins utiles d’Ernest Mandel et dans une tout autre perspective des théoriciens du capitalisme monopoliste d’Etat.

Ce combat ne doit pas non plus s’épuiser dans la crise d’identité d’une gauche qui a trop longtemps porté les stigmates du stalinisme dans un difficile arrachement au modèle de socialisme bureaucratique étatique, autocritiquée par les courants d’historiens communistes dans « l’histoire mondiale des socialismes » sous la direction du regretté Jean Elleinstein, histoire aussi incontournable (par-delà la connaissance historique et érudite du socialisme mais pour une militance éclairée) que « l’histoire générale du socialisme » sous la direction du regretté Jacques Droz. Les deux volumes de l’ « Histoire des gauches en France » sous la direction de Jean-Jacques Becker et Gilles Candar constituent une belle contribution à la connaissance de l’héritage des deux siècles passés pour saisir l’actualité d’une gauche à l’épreuve de  l’histoire.  Insistons sur la place du « continent histoire » dans la pensée marxiste pour inviter aussi aux lectures de l’Histoire-Monde du regretté Fernand Braudel et de son disciple récemment disparu, Immanuel Wallerstein.et, plus largement des historiens dans le sillage de l’Ecole des Annales. Vaste programme de lecture que nous voudrions partager en sachant qu’il faut l’avoir en tête, ne serait-ce que pour en explorer quelques morceaux choisis! Ce qui ne serait déjà pas si mal (je parle pour moi).

Ces écueils des sociaux-démocrates et des communistes expliquent l’égarement de la gauche dans la perpétuation d’un modèle de croissance productiviste dont la critique trouve à s’exprimer dans de nombreux ouvrages qui ont suivi « La campagne de René Dumont et du mouvement écologique » parue en 1974 chez Pauvert. Parmi les auteurs critiques de l’économie productiviste et du « progrès » dont il faut conseiller la lecture : Bernard Maris, J.C Michéa, P.A Taguieff, Jean-Marie Harribey, des économistes d’ATTAC (dans « les petits libres » de la collection Mille et une nuits) et des tenants d’un « socialisme gourmand » (le bien-vivre : un nouveau projet politique vanté par Paul Ariès) préférés aux « décroissants » tenant d’un écologisme radical (versus éco socialisme ou écologie politique humaniste ou rationnelle).

L’idée d’une croissance sociale, référence socialiste d’avant 81, n’était-elle pas plus audacieuse que tous ces petits jeux politiciens d’aujourd’hui (sans base idéologique solide visant à capter un électorat écologiste caractérisé par sa base sociale mouvante et son idéologie équivoque) quand elle portait en elle cette capacité de subvertir le système aux raisons duquel elle a fini par se ranger en responsabilité nationale? 

« La croissance comme la vitesse d’une bicyclette doit maintenir l’équilibre du véhicule social : peu importe la direction pourvu qu’il roule. La croissance capitaliste a d’abord pour but de conserver. A travers elle, le mécanisme de l’accumulation capitaliste entraîne tous les autres… » écrivait Chevènement  dans le manifeste socialiste servant de préface aux « Clefs pour le socialisme » du très regretté Didier Motchane. Cet inégalable théoricien, d’une résilience sans pareil, conjuguant  l’éloquence, la rigueur et la poésie dans des mots armés de sens qui nous ont tant appris  (nous, ces « échevelés du CERES » aux questionnements insatiables) et dont les analyses d’une pertinence cinglante s’accommodaient mal des petits arrangements de la social-médiocratie !

Et, malgré cette dialectique à la manœuvre, cette impuissance, chez « Les socialistes, les communistes et les autres » à conjurer la marche en avant de ce mouvement néolibéral qui a tout entraîné dans son sillage, donne toujours à réfléchir à la façon de Motchane, incarnation d’une pensée dialectique vivante pour ceux à qui il importe toujours de « comprendre, vouloir et agir ». On lira avec intérêt « Ni périr ni trahir » un demi-siècle de débats et combats socialistes préfacé par Chevènement en juillet 2018, ouvrage posthume à l’initiative de Jean-Paul Pagès, militant du CERES puis du MDC.

Parlant de Didier Motchane, Chevènement souligne qu’en « fin dialecticien et redoutable polémiste, il comprenait que les défis du monde impliquaient cette conversion républicaine à laquelle le PS pour son confort, mais aussi pour son malheur, a préféré une conversion libérale à bas bruit et, pour cela même, irrémédiable. Didier, je l’ai dit, n’était pas seulement un théoricien. Il était un redoutable polémiste. Il avait le mot qui tue. Aussi parle-t-il des gaullistes « commémoratifs ».

Aux déçus de mai 68 qui, dix ans après, dressent le constat du décès du mouvement ouvrier, il concède qu’ils ne sont pas ses assassins, pas plus qu’ils ne peuvent s’improviser médecins, mais qu’ils sont simplement les victimes d’une erreur de diagnostic : bons staliniens pour la plupart, ils ont confondu la classe ouvrière avec le parti communiste : « En quittant celui-ci ils ont cru voir disparaître celle-là ».

Mais c’est à la deuxième gauche que Didier Motchane réservait sa meilleure verve rajoute Chevènement évoquant l’ironie mordante de ces mots de Motchane  : « Elle n’est au fond qu’un produit et un témoin de la crise de la première, c’est-à-dire de la gauche ». Et Chevènement de conclure sa préface en affirmant que « Didier Motchane était resté le dernier fils de Prométhée : il nous encourage encore et toujours à professer « l’optimisme de la volonté ».

Si les hommes écrivent l’Histoire sans toujours savoir laquelle, notre pratique militante a  bel et bien échoué à infléchir l’ordre des choses. Mais ne permet-elle pas aujourd’hui de donner sens et légitimité aux combats d’ici et maintenant? La collection des archives du CERES chez Bruno Leprince nous ressource dans cet « Enjeu pour la République  et le Socialisme », titre de notre revue d’après le tournant libéral de 83 qui déclare dans son manifeste « Nous souhaitons, en effet, que la République redevienne ce que ses fondateurs avaient voulu qu’elle fût, un bien collectif ». Le livre de Jean-François Claudon et Julien Guérin retrace l’épopée des jeunes du CERES de 1971 à 1981. « Cheveux longs et poings levés » (Bruno Leprince 2012) et nous livre une belle et complète documentation sur les mouvements de jeunesse socialistes (Mouvement des jeunes socialistes et des Etudiants socialistes) auxquels nous étions liés dans cette période. Dans sa préface, Didier Motchane résume en quelques mots « Ce que fut le CERES, ce qu’il a voulu être : la volonté de tirer les conséquences d’une conviction. Que le socialisme, avenir souhaitable, devienne possible. Non pas comme l’horizon d’une histoire qui recule à mesure qu’elle vieillit, utopie dans le sens le plus triste d’une idée magnifique, non pas dans l’avènement d’une société sans conflits,  ni désirs, mais dans l’accomplissement du vivre ensemble qui tienne à l’honneur de magnifier les chances du bonheur de chacun ».

Ces références militantes mettent à mal les raisonnements implicites de ces dirigeants trop souvent arrogants et sophistes qui tranchent à la va vite les sujets majeurs dans une conciliation idéologico-politique désarmante et voudraient au nom de raisons jamais explicitées invalider nos perspectives d’avancées vers une République sociale. Qu’ils nous expliquent donc où, quand, pourquoi et comment les fondamentaux du socialisme démocratique républicain qui restent les nôtres ont été mis à la trappe ou jeté par-dessus bord. Ou plutôt qu’ils s’en expliquent! Quant à nous nous continuerons d’exposer en toutes libertés nos raisons d’agir car selon le mot de Jean-Pierre Chevènement dans un entretien pour le blog citoyen, socialiste et républicain : « Vivre c’est lutter ! »

 

Le grand Motchane et mes années CERES par Philippe Corcuff

Créé par le 04 nov 2017 | Dans : Non classé

31 oct. 201Par Philippe Corcuff

Blog : Quand l’hippopotame s’emmêle…

Humour d’un intellectuel critique, dirigeant de la gauche de gauche
Didier Motchane (17 septembre 1931-29 octobre 2017) est une figure trop méconnue du socialisme français contemporain. Il a d’abord été un maître pour moi dans mes années d’apprentissage militant, puis est devenu un ami…
Cet homme n’était pas situé aux devants de la scène publique. Il fut pourtant un des principaux artisans du congrès d’Epinay, qui a vu la refondation du Parti socialiste en juin 1971 sous la houlette de François Mitterrand, ainsi que de la stratégie d’Union de la gauche, débouchant sur la signature du programme commun de gouvernement signé le 27 juin 1972 par le Parti communiste et le Parti socialiste, rejoints par les Radicaux de gauche le 12 juillet de la même année. Il a été l’inventeur du logo « Le poing et la rose », qui a accompagné ces années de rénovation socialiste à une échelle internationale. Il avait cofondé en 1966 (avec Jean-Pierre Chevènement et quelques autres) le CERES  (Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste, transformé en Socialisme et République en 1986), qui a constitué une petite aile renaissante au sein d’une SFIO en décomposition, puis s’est voulu l’axe de gauche du PS d’Epinay. Il a été secrétaire national du PS de 1973 à 1987 et député européen de 1979 à 1989. Il a quitté le PS en 1993 pour participer à la création du Mouvement des citoyens. Il fut la figure intellectuelle principale du CERES, dont il a animé les revues théoriques successives, Les Cahiers du Ceres (1967-1972), Frontière. Les Cahiers du CERES. Socialisme aujourd’hui (1972-1975) et Repères. Les Cahier du CERES (1975-1979), puis une revue élargie à des figures intellectuelles extérieures au CERES et au PS (1), Non ! Repères pour le socialisme (1980-1982), et, dans son sillage pluraliste (2), un mensuel vendu en kiosque, En Jeu. Pour la République et le Socialisme (1983-1985).

Bien qu’énarque (promotion 1954-1956) – mais formé à une époque où l’esprit de service public tenait encore à distance les séductions du « pantouflage » dans les entreprises privées -, il s’inscrivait davantage dans la tradition des intellectuels-dirigeants de la gauche et du mouvement ouvrier (depuis les grandes figures historiques de Proudhon, Marx, Bakounine, Pelloutier, Jaurès, Rosa Luxemburg…), en cours de disparition, que dans le triomphe actuel des dirigeants-technocrates. Sa culture politique, historique, philosophique et sociologique était impressionnante, encore plus pour un homme plongé quotidiennement dans l’action politique. Son ironie mordante l’éloignait du conformisme des hommes de cour « républicains » et lui permettait de mettre en perspective critique les événements. Deux extraits d’un livre publié en 2011, Les Années Mitterrand (Éditions Bruno Leprince, collection « Archives du CERES »), en témoignent : 

* Á propos de François Mitterrand : « Pétri d’une culture fin de siècle – mais c’était celle de l’autre ! – il revenait à cet excellent élève de rhétorique d’accoutumer en douceur les Français à confondre, réconciliés dans l’indiscernable, l’universalisme du cercle des Lumières et la circulation universelle du capital. » (p. 21) 

* Sur Jacques Delors : « Au lendemain d’un congrès du parti socialiste – c’était au mois de juin 1973, à Grenoble, deux ans après Epinay -, Jacques Delors me raconta au cours d’un très long verre l’esprit du parcours politique de sa vie, du projet de construire la « Nouvelle Société », de Jacques Chaban-Delmas, à la décision de rejoindre les rangs du parti socialiste, dont les militants de la section d’accueil, « tenue » par le CERES, lui ménagèrent d’ailleurs une « bronca » assez indigne. Son paysage n’était décidément pas le mien, bien que j’y reconnusse, dans l’échappée des nuages, les lambeaux du même ciel. » (pp. 14-15)

L’humour chez lui ne tournait pas à vide, il avait un sens politique… et poétique. C’était l’humour d’un intellectuel marxiste ayant mis les mains dans le cambouis de la politique politicienne.

Souvenirs impressionnistes d’un militant

Lycéen en Gironde, j’ai rejoint le CERES en septembre 1976. J’avais écrit au siège du CERES pour me renseigner, l’idée de transformer en une force révolutionnaire un parti de masse comme le PS m’ayant finalement davantage séduit que les groupuscules de mes amis d’extrême gauche qui avaient attirés dans un premier temps mon attention. Patrick Weil (qui deviendra par la suite un historien reconnu des questions d’immigration et de citoyenneté), alors étudiant et animateur (avec notamment Éric Dupin et Laurent Joffrin, futurs journalistes) du journal du CERES étudiant, Le Crayon entre les Dents, m’avait répondu en m’envoyant des revues et des brochures et en me branchant sur le CERES girondin. J’adhérais alors au Mouvement de la jeunesse socialiste et, quelques mois après en 1977, au PS. Nous créâmes à quelques-uns le groupe Rosa Luxemburg du lycée de Bordeaux-Bastide du MJS.

Á l’époque Didier – que l’on appelait avec déférence « Motchane » – constituait une figure encore lointaine qui nous en imposait. Pour ceux comme moi qui prirent dans ce bain bouillonnant le goût du travail intellectuel et de ses liens avec l’engagement politique, il représentait le repère principal du CERES, plus que Jean-Pierre Chevènement, figure davantage publique du CERES. Entre 16 et 21 ans, je définissais volontiers mon profil politique comme « luxemburgiste » et « motchanien ». La direction du CERES fonctionnait alors de manière assez collégiale et le CERES n’était pas fréquemment vécu de l’intérieur comme le courant dirigé par Chevènement. C’est après 1981 que la personnalisation autour de Chevènement l’a emporté et que le CERES a été progressivement perçu en externe et en interne comme son courant.

Énarques marxisants et syndicalistes (de la CGT, de la CFDT et de la FEN) représentaient une part importante de la direction nationale du CERES. C’était souvent des énarques qui, lors des stages nationaux du CERES, nous apprenaient les linéaments du marxisme, de la conception de l’hégémonie chez Antonio Gramsci ou des analyses des rapports entre classes et État de Nicos Poulantzas. Après 1981, ces énarques se sont souvent fondus dans les institutions étatiques, voire les grandes entreprises publiques et privées. Didier est un des rares à être resté profondément marxiste, mais sans dogmatisme, ni sectarisme, avec une large culture extra-marxiste. Il y a peu de dirigeants politiques comme lui avec qui on pouvait discuter sérieusement de la phénoménologie d’Edmund Husserl, de la philosophie politique de Maurice Merleau-Ponty, de l’éthique du visage d’Emmanuel Levinas ou de la sociologie de Pierre Bourdieu, parce qu’il les avait lus. Bien plus tard, Pierre Bourdieu (qui avait participé à un ou des colloques du CERES à la fin des années 1960) m’a expliqué le respect intellectuel que lui inspirait Didier, alors qu’il n’avait guère, en général, de considération spontanée pour les professionnels de la politique et les technocrates. 

 Didier Motchane, Pierre Guidoni, Jean-Pierre Chevènement et Georges Sarre (Congrès de Metz du PS, avril 1979)

 C’est avec ma collaboration à la revue Non ! et surtout au mensuel En Jeu (où j’effectuais un stage universitaire) que, de repère intimidant, « Motchane » est devenu plus proche, « Didier », et au fil du temps un ami. Il m’a ainsi demandé en janvier 2006 d’être son témoin lors de son mariage en mairie de Montreuil avec la cinéaste Dominique Cabrera (3). En avril 2013, il me fera l’honneur d’assister à la soutenance de mon Habilitation à diriger des recherches en sciences sociales. Au début du mois de juin 2017, nous devions déjeuner ensemble lors d’un de mes passages à Paris. Un problème de santé le conduisit à décommander au dernier moment. Il m’appela toutefois en meilleure forme à la fin de ce même mois pour me féliciter d’une tribune parue dans Libération. Revenant à Paris début juillet, je lui proposais de nous voir, mais il n’était pas disponible dans le créneau restreint dont je disposais. On s’était promis de se revoir lors de mon prochain déplacement dans la capitale. Je ne suis pas revenu à Paris depuis…

Á la fin des années 1970, Didier a fait partie des quelques-uns avec Chevènement à avoir perçu dans « la deuxième gauche » rocardienne (4) un risque de dissolution marchande de la gauche (ce qu’on n’appelait pas encore « social-libéralisme »). En 1983, avec En Jeu, il était aux avant-postes de la bataille contre « la parenthèse de la rigueur », qui se révèlera être un tournant néolibéral définitif. Les mitterrandistes d’alors (dont un certain Jean-Luc Mélenchon…pour lequel Didier se prononcera au premier tour de la Présidentielle de 2012, puis de 2017 (5)) ont suivi le choix du Président, et nous étions peu à résister dans l’espace public (6) comme au sein des sections socialistes. En 1990, dans un article de l’hebdomadaire Témoignage Chrétien à l’occasion des 70 ans du Congrès de Tours (qui vit la scission des communistes et des socialistes), Didier diagnostiquera l’état de quasi-mort intellectuelle du PS (dont il était encore membre) : « Les socialistes sont-ils capables d’ouvrir le réfrigérateur de leur pensée pour en sortir autre chose que des tranches de marxisme rance ensevelies dans les pots de confiture du social-libéralisme ? » (7).

Certes nous n’avions pas que des accords avec Didier, mais il était souvent tolérant avec mes points de vue s’ils étaient argumentés. Je me suis abstenu en avril 1986 lors de la transformation du CERES en Socialisme et République et il ne m’en a pas voulu. Je craignais que la thématique républicaine de plus en plus prégnante n’éloigne la question sociale au profit de la question institutionnelle. Didier parlait lui, à la différence de Chevènement, de « la République sociale », de « la Sociale » à l’ancienne. J’ai quitté le PS fin 1992, avant Chevènement et Didier, et j’ai même appelé à voter au premier tour des élections législatives de mars 1993, dans le 20e arrondissement de Paris où j’habitais, pour le candidat de la Ligue communiste révolutionnaire, Daniel Bensaïd (8). Didier m’a légèrement sermonné pour mon « manque de sérieux politique ». Mais il m’a appris que, au début des années 1970, il avait souhaité que la Ligue communiste – le groupe d’extrême gauche pour lequel il avait le plus de considération intellectuelle – rejoigne le CERES. Des discussions avaient même été entamées avec des dirigeants de la Ligue. Je l’ai ensuite suivi lors de la création du Mouvement des citoyens en décembre 1993.

Après, il ne m’a pas reproché mon parcours militant cahoteux, sensible qu’il était aux brouillages de repères à gauche et à la pluralité des cheminements qu’il autorisait : d’avoir quitté le MDC pour les Verts en 1994 (jusqu’en 1997), de m’être rapproché de la Ligue communiste révolutionnaire en décembre 1997 pour y adhérer formellement en 1999, puis au Nouveau Parti Anticapitaliste qui a pris sa suite, ou mon engagement à la Fédération Anarchiste à partir de février 2013. Dans les derniers temps, nous avions un désaccord sur la place de la nation : il la voyait pour longtemps comme l’espace privilégié de la démocratie, je penchais pour une vue plus feuilletée des souverainetés populaires du local au mondial. Cependant, nous restions tous deux attachés à un horizon internationaliste.

Les tensions les plus fortes entre nous ont eu lieu lors d’une grève de la faim de personnes issues de l’immigration soumises à « la double peine » (une peine de prison pour un délit, puis une peine d’expulsion dans un pays qui n’était plus vraiment le leur, alors qu’ils étaient arrivés jeunes en France et y avaient fait leur vie de famille) à Lyon au printemps 1998, dans laquelle j’étais fortement impliqué avec mon syndicat SUD Éducation. Didier était membre du cabinet du ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, peu ouvert à la négociation. Il a atténué la portée de nos divergences en les mettant sur le compte d’un « souci humanitaire » de ma part, mais en sous-estimant sa portée politique. 

Le CERES, si intensément incarné par Didier, a été pour moi une grande école d’apprentissage politique, un lieu d’ouverture intellectuelle, un espace de créativité politique associant marxisme vivant et perspective autogestionnaire, horizon révolutionnaire et pragmatisme, souplesse tactique et fermeté stratégique, avec une lucidité pionnière et rare quant à ce qui s’est avéré un poison mortel pour le PS : l’imprégnation néolibérale. J’y vois aussi, après coup, des impensés importants dans la perspective d’une réinvention de la gauche au XXIe siècle : la galaxie des problèmes tournant autour de l’étatisme, du verticalisme politique et de la professionnalisation politique, les enjeux écologistes ainsi que l’oubli de l’angle des individus dans des sociétés devenues individualistes.

Didier, c’était aussi des éclairs d’intelligence et d’humanité au cours de bonnes bouffes bien arrosées et entrecoupées d’anecdotes ! Il me convia un jour dans un restaurant du Quartier latin où il avait mangé en tête à tête avec François Mitterrand au début des années 1970. Mitterrand lui avait donné des conseils sur la meilleure façon de déguster du saucisson, en découpant des tranches épaisses (et pas fines comme à Paris !), et avait fini le repas en lui lançant « Motchane, nous aurions pu être amis si vous n’aviez pas fait de politique ». Fronçant des sourcils broussailleux, souvent habillé de noir et trainant un pied handicapé de jeunesse, ces déplacements dans les travées des congrès et des conventions socialistes inspiraient la crainte. Et pourtant son sourire printanier et sa gaieté musicale dissipaient d’un coup les blessures de la vie.

Sa fidélité non dogmatique à certaines idées et sa culture pouvaient susciter le ressentiment. Vers 1991-1992, me rendant à une réunion parisienne où le PS invitait des intellectuels pour discuter de son nouveau projet, je croise l’organisateur du débat, Michel Charzat, ancien animateur du CERES ayant tourné casaque au moment de la première guerre du Golfe (1990-1991), qui me dit dans le cours de la conversation : « Motchane n’est qu’un handicapé intellectuel ! », remarque à la finesse d’apparatchik au regard du handicap physique de Didier. Je sentis mon poing partir en direction de son visage bouffi d’aigreur, mais la main apaisante sur mon épaule du regretté sociologue Paul Ladrière (1927-2013) arrêta mon mouvement…

Clefs pour le socialisme (1973) : une boussole politico-intellectuelle dans les années 1970…et au-delà ?

Un livre de Didier, Clefs pour le socialisme (précédé d’un texte de Chevènement, Éditions Seghers, 1973), a participé à fabriquer la boussole politique et intellectuelle de nombre de militants du CERES au cours des années 1970. Il garde encore aujourd’hui une certaine pertinence. Quelques exemples: 

* Sur les processus de dogmatisation : « La méthode se dégrade en doctrine, le projet en catéchisme, le mouvement historique se fige dans l’immobilité et l’apologie d’un système de pouvoir. Á la pensée critique succède une série d’images pieuses. Coupé de l’histoire concrète, de sa substance même, il ne reste du socialisme que logomachie, rhétorique, et procédés scolastiques coagulés. » (p. 40) 

* Une critique lucide de la social-démocratie comme symptôme de processus plus larges d’institutionnalisation des forces critiques au sein du capitalisme : « Une critique sérieuse de la social-démocratie devra dépasser le terrain des considérations morales et s’astreindre à répondre à la question décisive à laquelle le mouvement ouvrier ne cesse d’être confronté : comment durer, en tant qu’organisation révolutionnaire de masse, sans avoir fait la révolution ? » (p. 96) 

* Une critique du léninisme comme « tentation de considérer que la conscience révolutionnaire d’une minorité peut se substituer durablement et complètement à celle des masses. C’est le mécanisme de toutes les oligarchies. » (p. 111) 

* Une piste (à ne pas retenir aujourd’hui de façon exclusive) d’accrochage entre les potentialités subversives d’une situation inédite qui surgit et le travail intérieur et antérieur dans une organisation : « C’est dans la crise révolutionnaire qu’un parti de masse devient révolutionnaire, s’il a su développer en lui une tension suffisante pour arracher le socialisme au destin qui, dans la société bourgeoise, s’appelle la social-démocratie. » (p. 113) 

* Sur le ridicule gauchiste : « Dans les grandes banlieues de la révolution, l’illusion lyrique n’est séparée de l’illusion comique que par un terrain vague : la confusion politique, la gesticulation idéologique s’y donnent libre cours. » (p. 198). J’ai repris cette phrase en exergue de la partie I d’un récent livre de philosophie politique anarchiste, Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte (Éditions du Monde libertaire, 2015), afin de marquer une fidélité pragmatique et anti-gauchiste. 

* Un dilemme pour les visées d’auto-émancipation sociale : « une révolution ne peut s’accomplir que par l’adhésion majoritaire du peuple ; mais il n’est pas d’exemple qu’une révolution n’ait été anticipée et induite par des minorités. » (p. 203) 

* Une définition de l’autogestion en tant qu’horizon utopique pour une action politique à la fois radicale et pragmatique : « Nous entendons par autogestion une organisation de la société telle que, dans tous les domaines de l’activité sociale, celle-ci s’accomplisse sans diviser d’aucune manière les hommes entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent, une organisation qui assure donc l’abolition permanente, réelle et constitutionnelle de toute séparation entre gouvernants et gouvernés. » (p. 242)

 Nous sommes quelques-uns à considérer qu’il y a un grand Motchane, comme il y a eu hier pour des cercles militants beaucoup plus larges un grand Jaurès, avec certes nettement moins d’effets sur le cours du socialisme français, mais d’une grande intensité sur un petit nombre.

Notes :

(1) Parmi les figures intellectuelles extérieures au PS et au CERES du comité de rédaction de Non ! : Gérard Althabe, Daniel Bachet, Bernard Cassen, Régis Debray, Marc Ferro, Jean-Pierre Garnier, Maurice Godelier, Alain Joxe, Dominique Lecourt, Armand Mattelart, Pierre Rolle…

(2) Roger Brunet et Danièle Linhart rejoindront notamment les « collaborateurs permanents » d’En Jeu.

(3) Dominique Cabrera, avec qui j’avais écrit le scénario de son film Nadia et les hippopotames (1999), situé lors des grèves de l’hiver 1995.

(4) Dès le colloque du magazine L’expansion d’octobre 1976 sur Les socialistes face aux patrons (dont les Actes ont été publiés par Flammarion en 1977), Michel Rocard avançait que, avec le PS, « le système de régulation restera le marché » (p. 182).

(5) Sur sa page Facebook du 15 avril 2017, Didier notait à propos de l’éventuelle victoire de Jean-Luc Mélenchon : « Dans la donne qui s’ouvrirait alors nous ne retrouverons pas forcément toutes les cartes que nous souhaitons, mais elle est la seule dont nous pouvons raisonnablement espérer qu’elle en rebattra réellement le jeu. », https://fr-fr.facebook.com/Didier-Motchane-41638524114/. Toutefois, il admettait mes critiques à l’égard de Mélenchon. Lucide et pragmatique !

(6) En dehors d’En Jeu, l’économiste Alain Lipietz a été un des rares, le nez pourtant dans le guidon de l’événement, à amorcer une analyse de la social-libéralisation du PS, en particulier dans « Un socialisme français aux couleurs du libéralisme », Le Monde diplomatique, n° 360, mars 1984, https://www.monde-diplomatique.fr/1984/03/LIPIETZ/37893, en étant un des premiers à parler de « tournant libéral ».

(7) Didier Motchane, « PS : rendez-vous manqué », Témoignage Chrétien, 22 décembre 1990.

(8) Daniel Bensaïd demanda à me rencontrer à cette occasion : ce fut notre premier contact et le point de départ d’une nouvelle amitié militante et intellectuelle.

Irène Frachon : « Avec le Mediator, j’ai déterré un charnier »

Créé par le 22 nov 2016 | Dans : Santé-social-logement

A l’occasion de la sortie du film d’Emmanuelle Bercot « La fille de Brest », mercredi 23, inspiré de son parcours, la pneumologue revient sur ce qui l’a menée à lancer le scandale du Médiator.

LE MONDE | 20.11.2016 à 07h37 • Mis à jour le 20.11.2016 à 09h07 | Propos recueillis par Pascale Krémer

 
image: http://s2.lemde.fr/image/2016/11/20/534×0/5034549_6_6141_la-pneumologue-francaise-irene-frachon-le_e0e1c70488a14bef597e6d329a360d5f.jpgLa pneumologue française Irène Frachon, le 16 mai 2013, à l’hôpital universitaire central de Brest.

Je ne serais pas arrivée là si…

… si l’exemple d’Albert Schweitzer n’avait pas éveillé ma vocation médicale, si mon éducation protestante n’avait pas éveillé l’attention que je dois porter à mon prochain, et si mes deux grands-pères n’avaient pas éveillé mon sens du devoir. Pendant la guerre, ils ont tous les deux fait ce qu’ils avaient à faire, à leurs risques et périls. Voilà mes fondamentaux.

Ces deux grands-pères ont-ils fait votre admiration ?

Mon grand-père bien-aimé, l’amiral Meyer, a sauvé La Rochelle et Rochefort en établissant un dialogue avec le commandant en chef allemand de la région, un Prussien, lui aussi protestant. C’était très périlleux, il a été traité de « collabo », il a échappé à un attentat…

Mon grand-père paternel, le banquier Jacques Allier, qui travaillait dans ce qui deviendrait plus tard Paribas, avait tissé des liens étroits avec la Norvège, et s’est vu chargé de récupérer les stocks d’eau lourde de ce pays. Lui a échappé à un détournement d’avion, mais il a ramené le stock.

Ces deux grands-pères ont été inspirants, pas plombants, parce qu’ils étaient adorables et bienveillants. En 2010, quand j’ai publié mon livre (Mediator 250 mg, combien de morts ?), j’ai vraiment eu la trouille, j’allais m’attirer des ennuis, des ennemis. Mais j’ai pensé à ces deux grands-pères qui avaient sûrement eu peur, au même âge que moi. Et eux risquaient leur peau ! Ils m’ont donné le courage d’agir.

Votre enfance fut donc bourgeoise et protestante.

Oui, j’ai été élevée dans un milieu cultivé, avec deux parents ingénieurs qui s’entendaient bien. Je passais l’été avec mes cousins dans notre fief familial de Charente-Maritime, un endroit enchanteur, au milieu des poneys, des poules, des vaches. J’allais à l’école biblique et au culte, régulièrement – je suis restée pratiquante, même si je n’ai plus trop le temps. J’étais une élève brillante mais parfois un peu grande gueule, pas toujours très fine. L’affaire du Mediator m’a adoucie. J’ai trouvé un exutoire à mon agressivité !

D’où votre admiration pour le docteur Schweitzer vient-elle ?

A l’école biblique, on nous parlait d’hommes exemplaires comme Martin Luther King, ou Albert Schweitzer et son extraordinaire empathie, sa bonté. J’ai fait médecine pour ça, l’humanitaire. J’ai pris une année sabbatique pendant mon internat, je suis partie six mois à la frontière birmano-thaïlandaise. Ce furent six mois fondateurs dans ma vie. En pleine épidémie de choléra, parmi des gens que l’on tente d’aider, et surtout dont on reçoit beaucoup, le partage d’humanité est inoubliable. Je ne serais pas revenue si je n’étais pas déjà mariée. Mais, lors d’un stage d’alpinisme à l’UCPA, j’avais rencontré un charmant grimpeur, ingénieur hydrographe pour la marine, alors…

Pourquoi avoir choisi la pneumologie ?

Pendant mes études, j’étais fascinée par la chirurgie, mais, au fil du temps, je me suis dit que si je voulais des enfants et une vie de famille, ce n’était pas le mieux. J’ai fait un stage en pneumologie, à l’hôpital Foch de Suresnes, auprès d’une équipe de médecins remarquables qui m’ont suggéré de me spécialiser en greffe pulmonaire. J’ai donc fait un DEA de transplantation d’organes, j’ai exercé deux ans à l’hôpital Foch. Puis j’ai suivi mon mari à Brest.

J’avais déjà deux enfants, je travaillais comme une bête, je ne voulais pas me laisser engloutir. Je suis partie avec en tête un schéma de vie idéale. J’aurais mes mercredis pour les enfants (j’en ai eu deux de plus là-bas), pour les goûters d’anniversaire, j’irais voir des spectacles… Puis cette histoire du Mediator m’est tombée dessus.

Comment ?

Pendant mon internat, en 1990, j’avais travaillé à l’hôpital Antoine-Béclère. Les médecins étaient hors d’eux parce qu’ils s’apercevaient que l’Isoméride, un coupe-faim des laboratoires Servier, était à l’origine d’hypertensions artérielles pulmonaires mortelles. Cela m’avait horrifiée, ce produit commercialisé dont mes chefs me disaient qu’il était extrêmement dangereux, et Servier qui ne voulait rien savoir.

En 2007, l’hôpital de Saint-Brieuc m’a adressé à l’hôpital de Brest un patient avec la même pathologie, sous Mediator. Moi qui suis lectrice de la revue Prescrire, je suspectais que c’était une molécule dérivée de l’Isoméride. J’ai mené une enquête médico-policière pendant trois ans, à partir de 2007, et j’ai découvert qu’Isoméride et Mediator, c’était bonnet blanc et blanc bonnet.

J’ai prouvé que les effets toxiques étaient logiquement semblables et que le laboratoire Servier, qui commercialisait le Mediator depuis 1976, ne pouvait ignorer en 2007 que c’était de la mort-aux-rats. Il avait occulté des informations. J’avais l’impression d’être dans un thriller. J’exhumais les dossiers des morts comme on sort les cadavres du placard. J’ai déterré un charnier. J’avais une rage ! Je ne suis pas un médecin empêtré dans une empathie excessive, mais quand on réalise que des gens sont délibérément empoisonnés, c’est insupportable !

Cette période, jusqu’au retrait de Mediator de la vente (en 2009) et la publication de votre livre (fin 2010), dont la presse se fait l’écho, comment l’avez-vous vécue ?

J’ai tiré un fil, j’ai reçu l’armoire, puis l’immeuble en pleine face. Cette histoire m’a percutée. Je suis devenue totalement obsessionnelle, rien d’autre ne comptait, cela a envahi mon champ de pensée, vidé ma vie de toute sa substance. J’ai toujours oublié mes enfants un peu partout, mais, là, c’était pire que tout… Cela a été dur pour eux. Je ne m’en occupais plus beaucoup, je ne les écoutais plus. Ma dernière, qui avait 7 ans à l’époque, m’en fait encore le reproche à 17 ans.

Et il y avait cette ombre qui pesait… Quand le sous-titre du livre a été censuré, l’un de mes fils a fondu en larmes en classe. « Ma maman va aller en prison. » Cette histoire les a marqués. Ils veulent tous être médecin, pharmacien ou chercheur en biologie, mais ils posent un regard très critique sur la recherche du profit.

En fait, je suis née deux fois : le 26 mars 1963, puis avec l’affaire du Mediator, qui a été une rupture gigantesque. Avec ce combat, c’est comme si je remboursais une dette sociale, mon enfance douce, ma vie extrêmement privilégiée auprès d’un charmant mari, polytechnicien comme mon père.

La médiatisation de l’affaire, en novembre 2010, a dû être une tornade également.

C’était surtout un soulagement. C’était libératoire, jouissif de dénoncer les agissements de ce labo devant toutes les télés de France. Moi qui ne suis pas très courageuse, pas une militante, j’avais eu la trouille. Trouille de me planter scientifiquement, d’être attaquée par Servier pour le livre. Et, quand il a obtenu la censure du sous-titre, j’ai été anéantie de voir que la justice ne me protégeait pas.

A l’époque, on ne parlait pas encore de « lanceurs d’alerte ». La première fois que j’ai rencontré ce mot, c’était en anglais, « whistle blower », dans un mail injurieux à mon encontre d’un expert de l’Agence nationale de sécurité du médicament. J’étais celle « qui se prenait pour un whistle blower ». Je suis allée voir la définition sur Wikipedia, et j’ai compris que, oui, je me prenais exactement pour ça.

Avez-vous parfois regretté d’être cette lanceuse d’alerte ?

Jamais, jamais, jamais, même pas une seconde. Je n’ai pas fait un sacrifice, juste ce que j’avais à faire, je n’avais pas le choix, c’est une question d’éducation. Je devais tendre la main à ceux qui se noyaient. Mais, aujourd’hui, je voudrais que cela s’arrête. J’aspire à retrouver ma vie d’avant. Cette affaire est un cauchemar sans fin.

Quand les médias s’en sont emparés, je me suis dit que j’avais fait le job, les politiques s’en saisissaient, une instruction était ouverte, une loi d’indemnisation votée. Je me suis dit qu’on avait des institutions pour s’occuper de ce crime désormais connu. J’étais convaincue que j’allais recommencer à faire de la voile avec mes enfants.

Ce retour à la vie d’avant n’a-t-il pas eu lieu ?

Non, je passe mes week-ends sur les dossiers. Depuis 2012, tout dysfonctionne. Deux ans après l’euphorie, lorsque l’affaire a éclaté, cela a été la gueule de bois. Si je ne m’en occupe pas en permanence, le couvercle se referme, des cabinets d’avocats entiers ralentissent la justice, l’indemnisation correcte des victimes… Je dois me battre dossier par dossier, et il y en a des milliers ! Et le procès pénal s’éloigne sans cesse. Je sais que j’y consacrerai les dix ans qui me restent de carrière.

Vous continuez d’exercer à l’hôpital de Brest…

Oui, je jongle entre les deux. Mon agenda est sans cesse perturbé, mais, avec mes patients, rien n’a changé. Enfin si, ils m’en parlent tout le temps. Ils sont très reconnaissants. Dans la rue aussi, on m’arrête, on me remercie, on me touche. C’est émouvant. Les gens me disent de continuer, de ne rien lâcher, qu’ils sont derrière moi. Ils me voient comme une citoyenne en lutte contre le système qui les écrabouille. Ils savent que je suis de leur bord. Alors que je suis un peu « bourge », quand même…

Ressort-on différente d’une telle épreuve ?

Mon regard sur le milieu médical a changé. J’ai été soutenue dans mon hôpital, lors de mes investigations. En 2011, quand je passais mon temps au ministère de la santé, mon patron, chef de la pneumologie, a pris toutes mes consultations. Mais j’ai découvert le poids du complexe médico-industriel. La trahison des élites médicales, qui sont dans un déni de réalité par rapport au Mediator. Selon elles, il aurait fait 10 morts et non 2 000 comme validé par l’instruction pénale – moi je pense qu’ils sont encore plus nombreux.

N’avez-vous été aucunement soutenue par vos pairs ?

Si la collaboration avec les laboratoires se faisait réellement sous réserve d’une exigence éthique minimale, le lendemain de l’affaire, mes confrères auraient dû renoncer à tout partenariat avec Servier jusqu’à ce que les victimes reçoivent une indemnisation satisfaisante. Or, jamais le corps médical, l’Académie de médecine, les sociétés savantes, n’ont demandé la moindre restriction de ces liens. Seuls quelques « grands » médecins (Didier Sicard, Rony Brauman, Axel Kahn…) ont signé avec moi l’été dernier un manifeste pour protester contre la persistance indécente de cette collusion avec Servier.

Les politiques m’ont été plus favorables qu’une certaine nomenklatura médicale qui a fait de moi un « personnage médiatique » pour me déconsidérer, comme si les médias étaient une fin, et non un moyen. La souffrance des victimes, ils s’en fichent au-delà de l’imaginable. J’ai découvert que le corps médical s’était laissé dévoyer par sa quête d’argent, de pouvoir et d’honneur. C’est pour cela que j’ai refusé la Légion d’honneur. Pour ne pas faire comme eux.

N’avez-vous pas craint que la sortie du film d’Emmanuelle Bercot, « La Fille de Brest », que vous avez inspiré, n’alimente ces critiques quant à votre médiatisation ?

Je me fiche de mon image publique. A Dieu seul la gloire (Soli deo gloria), voilà ce que je lisais sur les partitions de Bach lorsque j’avais le temps de jouer de l’orgue à l’office. Si l’indemnisation des victimes et le procès doivent passer par une exposition médiatique, s’il faut un film, du théâtre, un opéra, on y va, je l’assume ! Moi, je dois m’occuper des victimes, aller jusqu’au bout avec elles. Que je sois glorifiée ou dénigrée n’a pas d’importance.

Ce film est réaliste, palpitant. Et très porteur. C’est une autre façon de témoigner qui est majeure pour contrer le déni de réalité de trop de médecins, et du laboratoire. Le film montre la souffrance des victimes, l’horreur du crime, il y a même une scène d’autopsie très importante. Il montre aussi combien les autorités de santé ont failli à leur mission. Je suis très sollicitée par les étudiants en médecine pour des projections-débats. Je fais parfois 1 000 kilomètres en voiture, mais j’y vais. Et on débat deux heures avec passion.

Que ferez-vous des droits d’adaptation du livre que vous avez touchés, pour ce film ?

J’ai reçu 250 000 euros. Un tiers a été versé à une fondation qui forme des visiteurs pour les hôpitaux. Le reste, c’est mon trésor de guerre, car la guerre n’est pas terminée… J’ai ouvert un « compte Mediator » qui finance mes déplacements, qui paye un appel, le transport d’un corps pour autopsie, d’une victime pour un examen spécialisé, ou simplement pour qu’elle aille rendre visite à ses enfants qui habitent au loin alors qu’elle attend depuis six ans son indemnisation… Les victimes du Mediator ont de petits moyens. Elles sont piétinées, sans pitié, par Servier.

Propos recueillis par Pascale Krémer

« La fille de Brest » d’Emmanuelle Bercot, avec Sidse Babett Knudsen et Benoît Magimel, sur les écrans mercredi 23 novembre.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/sante/article/2016/11/20/irene-frachon-avec-le-mediator-j-ai-deterre-un-charnier_5034550_1651302.html#STWtebVuh0WVKvtZ.99

Quelle alternative à cette gauche des chimères et des renoncements? Comment sortir de cet enlisement et de cette étrange connivence entre discours maximalistes et frilosité politicienne?Pourquoi faut-il mettre le cap sur la reconquête d’une république sociale?

Créé par le 23 fév 2016 | Dans : a1-Abc d'une critique de gauche. Le billet de XD, a2-Blog-notes politique de XD, AGAUREPS-Prométhée

 marianne.gif« Même je prie les lecteurs de n’ajouter point du tout foi à tout ce qu’ils trouveront ici, mais seulement de l’examiner et de n’en rien recevoir que ce que la force et l’évidence de la raison les pourra contraindre à croire. » Descartes

Présentation du plan d’ensemble

Introduction: Du décryptage des fausses évidences  des gauches protestataires ou social-libérales accoucheuses de chimères et de renoncements

A la dénonciation de cette étrange connivence d’un maximalisme verbal et d’une frilosité politicienne

Pour rompre avec une politique qui désespère le peuple, nourrie la droite extrême et tue la gauche

1° partie – Du glissement islamophobe – au prétexte de la laïcité- à la liquidation de la politique arabe de la France

§1 -Une polémique entre un écrivain et des chercheurs en sciences sociales révélatrice d’une intériorisation de l’islamophobie

1- Une chronique de l’écrivain Kamel Daoud sur les évènements de Cologne qui fait réagir le monde des sciences sociales

2- Une brèche dans le camp des laïcs

§2-Les virevoltes de la diplomatie française au Proche-Orient et dans le dossier syrien comme symptôme de l’absence de perspective face aux enjeux de la menace terroriste

§3-Le grossier amalgame de Valls entre la volonté de comprendre et la culture de l’excuse

2° partie – Du discours « écolo » radical, comme critique du progrès, à l’accompagnement des politiques de désindustrialisation et de déflation

§1-Le fondamentalisme écologique comme négation de l’héritage humaniste et progressiste et de la perspective d’éco-socialisme.

§2-De l’écologie à la théorie de la décroissance :

1-vert de rage ou de raison?

2- l’embrouille autour de la question du nucléaire Vox Populi,  Mox  Dei

§3-Européisme, austérité et chômage de masse

1-La Grèce, l’Europe et la souveraineté par Jacques Sapir

2-La leçon grecque par Jean-Pierre Chevènement

3° partie – De la déconstruction de l’idée de nation à l’enlisement
de la France dans le néolibéralisme et le capitalisme financier mondialisé

§1-Le grossier amalgame du fait des élites mondialisées entre le nationalisme, la conception citoyenne de la nation et la nature des institutions pour brouiller les repères historiques de la gauche, masquer leur domination et entretenir la confusion entre souveraineté populaire et régression populiste

1-La notion de Nation est-elle obsolète ? Pascale FOURIER, Jean-Pierre CHEVENEMENT

2-Quelques vrais enjeux autour de la réforme des institutions

§2-De la réfutation de l’intérêt national à la fuite en avant dans l’européisme

§3-La soumission aux dogmes de l’ordo-libéralisme et du capitalisme financier mondialisé

4° partie – Du dénigrement du droit à la sûreté et à la sécurité à la liquidation de l’ordre public social

§1-Du refus de l’ordre juste

§2-A l’acceptation des zones de non droit et au détricotage du code du travail

Problématiques en guise de conclusions provisoires

§1-Comment sortir la gauche de sa torpeur et de son essoufflement?

§2-Le communisme et la gauche de la gauche ont-ils encore un avenir?

1-PCF : quelle mutation?

2-L’avenir des gauches (de gauche ou à la gauche de la gauche?)

§3-Pour la rupture démocratique : sortir du néolibéralisme et combattre le néo-conservatisme

§4-Une position centriste radicale et républicaine par refus des vieilles politiques de chimères ou de renoncements

§5-Pour la refondation de la gauche sans mythe ni mirage

1- Quelle refondation? Avec qui? pourquoi? pour qui?

2-Pour prolonger notre conversation entre amis socialistes et républicains…

3-Le pari de la citoyenneté

Introduction:
Du décryptage des fausses évidences  des gauches protestataires ou social-libérales accoucheuses de chimères et de renoncements
A la dénonciation de cette étrange connivence d’un maximalisme verbal et d’une frilosité politicienne
Pour rompre avec une politique qui désespère le peuple, nourrie la droite extrême et tue la gauche Lire la suite »

Compétitivité -emploi-redressement productif-financement de la protection sociale : les éléments du débat présentés par les intervenants à l’assemblée citoyenne montoise du 12 janvier 2013

Créé par le 12 jan 2013 | Dans : Fédérations MRC d'Aquitaine

Compétitivité -emploi-redressement productif-financement de la protection sociale : les éléments du débat présentés par les intervenants à l'assemblée citoyenne montoise du 12 janvier 2013 dans Fédérations MRC d'Aquitaine vue-de-lassemblee-citoyenne-montoise-300x225Une vue de l’assemblée du 12 janvier 2013 à Mont de Marsan

Les formations et associations sollicitées ont toutes répondues présentes à notre appel au débat public. Nous ne citons ici que les représentants officiels, ceux-ci étant souvent accompagnés d’autres camarades.

L’AGAUREPS-Prométhée était notamment représentée par Jacques Senlecque, le PG par Guy Gaujacq, le PCF par Alain Baché, le PRG par les citoyens Michel  Mougeot et Benoit Vidal, le PS par Maryvonne Florence. D’autres « personnalités » et/ou élus du PS, de la gauche socialiste, du parti de gauche et du PCF nous ont fait le grand plaisir d’être là ainsi qu’à nos voeux chaleureux  et certains ont prolongé les échanges autour d’un repas avec les citoyens du Mouvement.

Notre camarade députée des Landes, Florence Delaunay a révisé son agenda pour réserver toute la matinée à cet important débat au cours duquel elle a pu prendre un temps conséquent pour défendre le pacte national du gouvernement et de la majorité présidentielle. Deux secrétaires nationaux du MRC se sont aussi totalement impliqués dans cette assemblée : Josette Robert et Bruno Moschetto ( SN aux affaires économiques).

« Le rapport Gallois nous dit que la cote d’alerte est atteinte. Sur la base de ce constat et des propositions du rapport Gallois, le gouvernement et François Hollande ont fait un choix stratégique clair : la reconquête de la compétitivité conditionne la réindustrialisation de la France et le retour à l’emploi.

Le chemin a été ouvert. Il faut s’y engager pleinement, mobiliser le pays. C’est le rôle de la gauche d’abord et, en son sein, de notre parti, le MRC, qui se veut la « boussole républicaine » de la majorité mais aussi du pays tout entier. Car c’est aussi le rôle de toutes les forces vives, de tous ceux pour lesquels le mot « patriotisme » a gardé un sens.

C’est ainsi que la France ira « du déclin au renouveau », selon l’expression employée jadis par le Général De Gaulle.

Certes il y a beaucoup à faire pour repenser l’euro d’abord mais aussi pour fonder un nouveau « pacte social », afin de réaliser cette « Alliance des productifs » qui est la clé du redressement. »

Jean-Pierre Chevènement

La motion d’orientation du MRC a été présentée en ouverture de séance par Josette Robert, Secrétaire nationale, qui a participé à la commission des résolution. Josette Robert a apporté toutes les précisions sur le déroulement du congrès des 14 et 15 décembre derniers (cf note 1 qui suit l’introduction).

Les enjeux liés de la compétitivité, du redressement productif et du financement de la protection socialeAssemblée citoyenne à l'initiative de la Fédération des Landes et Pyrénées Atlantiques du MRC : Le PG- le PC- le PRG- le PS- le MRC et l'AGAUREPS-Prométhée réunis, débattent, sur le fond, des politiques pour la croissance et le redressement productif dans a-Fédérations MRC d'Aquitaine assemblee-citoyenne-a-mont-de-marsan-300x225De gauche à droite Josette Robert, secrétaire nationale du MRC, Florence Delaunay, députée des Landes (PS), Xavier Dumoulin, premier secrétaire MRC Aquitaine

Le cadre du débat politique sur ces thèmes est d’abord posé par Xavier DUMOULIN, premier secrétaire de l’Union Régionale d’Aquitaine du MRC

Introduction : Le cadre de la réflexion

L’adoption de la motion « Le MRC, une boussole républicaine pour la gauche et pour la France » affirme l’appartenance du MRC à la majorité présidentielle « les yeux ouverts » en tant qu’ « allié mais non rallié ». (1)

Les militants du mouvement doivent ainsi débattre des questions à l’ordre du jour de l’agenda gouvernemental et échanger largement avec les citoyens de ce pays pour donner sens à ces objectifs de compétitivité, de redressement productif et, en arrière plan des choix présents, du financement de la protection sociale (dans l’attente des propositions du HCFPS). Ils doivent le faire tout en se questionnant sur l’impact, les limites et le cadre objectif dans lequel s’incrivent les politiques visant à relever ces mêmes enjeux.

Enoncer les enjeux conduit à préciser leur nature et les intérêts en cause. Au MRC, notre logiciel est celui d’une gauche vraiment républicaine d’abord au service du peuple français et de l’intérêt général mais aussi habitée par la volonté de réorienter l’Europe dans l’intérêt de ses nations et de ses peuples.

La désindustrialisation de la France est le résultat d’une globalisation marchande (marché mondial dont l’Europe n’est qu’une passoire) et financière (les marchés financiers). Le processus s’inscrit dans un nouveau rapport social émergent, à la fin des trente glorieuses, avec la montée du modèle néolibéral anglo-saxon (EU et Angleterre) qui entame la logique du système productiviste fordiste.

Ce nouveau paradigme des années 70 se conjugue avec l’idéologie néo-conservatrice (Thatcher, Reagan et Bush père et fils) qui nie la société (le lien social, la solidarité, etc.) et désactive la démocratie (le colloque du CERES sur la rupture démocratique en 1979, les analyse de Michel Foucault sur le néolibéralisme dans ses cours au collège de France en 1977).

Le basculement du modèle productiviste fordiste (contesté dans l’ambivalence du mouvement étudiant et écologique de la fin des années 60 et de la décennie 70) avec l’émergence au sein des classes dirigeantes d’une interrogation sur les fondements du système (rapport Mansholt sur l’épuisement des ressources naturelles en hydrocarbures et la perspective de la croissance zéro) et la remise en question simultanée du rôle de l’Etat dans la régulation de l’économie et du social (Etat moderne=Etat modeste) impacte aussi la gauche (le débat sur les deux cultures au sein du PS, les débats au sein de l’Union de la gauche ou entre les forces syndicales – avec le recentrage de la CFDT d’Edmond Maire…).

Cette vague néolibérale ( envahissement des marchés – école des anticipations rationnelles-théorie de l’individualisme méthodologique de Raymond Boudon – l’invention de l’homo-économicus et le mythe anthropologique d’un homme mû par ses seuls intérêts individuels aux antipodes des perspectives sociologiques d’un Durkeim ou ethnologique d’un Marcel Mauss, son disciple avec les théories du
don et de la réciprocité) envahit l’Europe (politique du TINA de Mme Thatcher) et le vieux continent (en France la parenthèse libérale qui marque aussi la fin d’une politique des filières industrielles autour de grands groupes publics industriels et financiers tels que décidée dans le projet socialiste pour la France rédigé par Jean-Pierre Chevènement –en Europe de l’Est et centrale, la fin du socialisme réel et le retour au marché..).

Une confusion gagne l’esprit des dirigeants socialistes :

en France, la nécessaire politique de mutations industrielles du gouvernement Fabius marque aussi la liquidation

- d’une vision économique volontariste issue de la planification (le CERES d’avant l’exercice du pouvoir prônait le triptyque nationalisations-planification démocratique-contrôle ouvrier et insistait sur la dialectique entre le mouvement d’en haut et le mouvement d’en bas refusé dans les thèses pour l’autogestion du PS),

- d’un partage de la VA entre le Capital et le Travail sur les bases du compromis fordiste, de l’Etat social façonné par un siècle de conquêtes ouvrières…

En Europe, la période d’hégémonie politique social-démocrate est gâchée

- par une construction européenne construite autour du grand marché et de la monnaie unique qui ne tiendra jamais ses promesses d’une Europe sociale,

- par la montée du blairisme

- par les mutations à l’Est avec la réunification allemande et son jeu à part

- par les espoirs déçus de la gauche française.

Dans ce contexte, les contradictions ne cessent de s’exacerber (perte de compétitivité prix avec l’euro cher et surévalué par rapport au dollar – délocalisations – tendance à l’inversion du partage de la VA entre le Capital et le Travail – émiettement du tissu productif – l’emploi, variable d’ajustement et chômage de masse – les services publics de proximité menacés, liquidés ou dénaturés).

Le délitement du lien social et son cortège d’incivilités, l’abstention massive aux élections intermédiaires, la grave crise intellectuelle et morale générée par le capitalisme financier et ses élites mondialisées parfois drapées dans une parure de gauche font des ravages auprès d’une opinion populaire trop souvent abusée pour ne pas être désabusée…

D’où la belle campagne de Jean-Pierre Chevènement en 2002 pour un retour en tous points à la République, d’où notre mobilisation significative contre le projet dudit TCE au référendum de 2005, d’où notre soutien à Ségolène Royal en 2007 sur la base de l’accord PS-MRC-PRG prévoyant une réorientation de l’Europe conforme en tous points à notre perspective d’alors, d’où notre posture actuelle qui fait suite à nos accords et désaccords avec le PS actés dans un document qu’il faut lire et relire car il fonde notre perspective d’un soutien à la majorité présidentielle les yeux ouverts…

Aujourd’hui, une majorité présidentielle entend présider aux destinées de notre peuple. Nous devons montrer la direction sans confusion entre les intérêts populaires et ceux de la finance, les intérêts nationaux et ceux des prédateurs prêts à sacrifier ce qu’il reste du modèle de l’Etat social européen et français (le programme du conseil national de la résistance) et d’une certaine idée républicaine de l’intérêt général.

C’est tout le sens de la réflexion autour du thème du jour que d’illustrer cette nécessaire »alliance des productifs » pour le redressement du site de production France qui suppose la reconquête industrielle sans laquelle il n’est pas de création de richesses possible ( le mythe du libre échange facteur en soi de croissance a fait long feu). D’où l’impuissance d’une politique purement social-démocrate de redistribution en l’absence de croissance !

Je vous propose de présenter tour à tour
1°- les constats au travers notamment du fameux rapport Gallois – pour lequel je n’éprouve ni fascination, ni répulsion – en s’attachant au décrochage de notre industrie,

2°- les perspectives du pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi proposé par le gouvernement,

3° – l’autre enjeu – lié à ceux de la compétitivité et du redressement productif – d’un choix cohérent de financement de notre protection sociale.

Avant d’ouvrir ce débat dans cette assemblée citoyenne sur ces questions, nous avons le souci de clarifier ces enjeux sur lesquels une certaine gauche bobo aurait tendance à faire l’impasse au faux prétexte que la compétitivité serait intrinsèquement une idée de droite, l’industrie ringarde et polluante quand nous serions à l’âge du post-industriel et de l’adieu au prolétariat, la conception républicaine de l’intérêt général une illusion dénoncée de longue date.

Pour notre part, nous ne joignons pas notre voix à ceux qui ignorent encore et toujours – dans le plus grand paradoxe et de concert avec les sociaux-libéraux et les libéraux pure souche – que de la défense de l’intérêt général au patriotisme économique, il n’y a qu’un fil conducteur ; celui de la souveraineté populaire !

 (1) La motion a été présentée en ouverture de séance par Josette Robert, SN, qui a participé à la commission des résolution. Josette Robert a apporté toutes les précisions sur le déroulement du congrès des 15 et 16 décembre derniers.

La motion affirme la place du MRC comme boussole républicaine pour la gauche et pour la France.

Elle précise l’origine du projet politique du mouvement à partir des grands repères qui jalonnent les dernières décennies (notamment parenthèse libérale, guerre du Golfe, Maastricht, campagne de 2002, référendum sur le TC, élections présidentielles de 2007 et 2012).

Le MRC affiche ainsi toute la pertinence de son logiciel républicain autour de six axes majeurs :

-L’Europe ne peut se construire qu’en s’appuyant sur des peuples souverains;

- Le peuple français peut se rassembler autour de l’intérêt général;

- L’Etat républicain est le garant de l’égalité des citoyens;

- L’industrie est la base de notre richesse collective;

- Notre pays a besoin de recherche, c’est à dire de science et de rationnalité;

- L’école de la République est le socle de la France de demain.

Pour accomplir son projet, la gauche a besoin d’une refondation républicaine à laquelle le MRC peut apporter une contribution décisive au travers de sa capacité d’analyse et d’action. Le MRC veut participer au mouvement des idées, être présent dans la vie économique et sociale, avoir une audience internationale, être actif au Parlement au travers de ses quatre parlementaires, élargir le champ de ses interventions (santé, protection sociale), promouvoir et former de nouvelles générations de militants, faire connaître ses idées dans les partis de gauche et préparer les échéances à venir.

La motion conclut ainsi : « Notre boussole est la République. Notre rôle ne consiste pas à réciter un bréviaire républicain mais de faire avancer par la pertinence de nos analyses la conscience de la gauche et du pays tout entier. Tâche exigeante. mais c’est seulement si nous nous en montrons capables que nous pourrons être nous-mêmes la boussole républicaine de la gauche et de la France. »

Alliés (et non ralliés), les citoyens du mouvement républicain soutiennent ainsi la majorité présidentielle « les yeux ouverts ».vue-de-lassemblee-cotoyenne-300x225 dans Fédérations MRC d'Aquitaine

 

La présentation des constats – avec l’examen rapide d’un extrait du contenu du rapport Gallois – d’un véritable décrochage qui appellent des réponses fortes et urgentes pour le redressement productif du site de production France (sources rapport Gallois)

 

Le décrochage de l’industrie française, qui s’est amorcé dans les années 1970 s’est accéléréau cours de la dernière décennie, notamment par rapport à l’Allemagne, mais aussi par rapport à la Suède ou l’Italie. Toutes les analyses récentes convergent vers un même constat3:

l’industrie française atteint aujourd’hui un seuil critique, au-delà duquel elle est menacée de déstructuration.

_ La part de l’industrie (hors construction) dans la valeur ajoutée totale, en France4, est passée de 18 %, en 2000, à un peu plus de 12,5 %, en 2011, nous situant désormais à la 15e place parmi les 17 pays de la zone euro, bien loin de l’Italie (18,6 %), de la Suède (21,2 %) ou de l’Allemagne (26,2 %).

_ L’emploi industriel (hors construction) s’est également continuellement dégradé : il est passé de plus de 26 % de l’emploi salarié total en 1980 (5,1 millions de salariés) à 12,6 %, en 2011 (3,1 millions de salariés), la France perdant ainsi plus de 2 millions d’emplois

industriels en 30 ans. L’accroissement de la concurrence étrangère, celle des pays européens comme celle de plus en plus présente des pays émergents, expliquerait entre un tiers et la moitié de ces destructions d’emplois sur la période récente (2000-2007)5._ L’affaiblissement de l’industrie française se traduit par des pertes de parts de marché

considérables à l’exportation : en Europe, premier débouché commercial de la France (58,4 % des exportations en 2011), la part de marché des exportations françaises est passée de 12,7 %, en 2000, à 9,3 %, en 20116. Sur la même période, les exportations intracommunautaires de l’Allemagne ont progressé de 21,4 % à 22,4 %.

Globalement, le solde de la balance commerciale est passé d’un excédent de 3,5 milliards d’euros en 2002 à un déficit de 71,2 milliards d’euros (soit 3,5 points de PIB), en 20117.

La balance hors énergie était de + 25,5 milliards d’euros en 2002, elle est de –25,4 milliards d’euros, en 20118.

Cette situation se répercute sur le déficit public et l’endettement de notre pays. La perte de compétitivité a ainsi des conséquences majeures sur l’économie française. Les drames industriels, que la presse évoque tous les jours, émeuvent à juste titre l’opinion publique et lui donnent le sentiment que l’industrie « fout le camp » et, pire, que c’est irrémédiable.

Quelques éléments de réflexion du MRC autour du Pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi

1 – L’urgence, pour s’attaquer au chômage de masse (actuellement 5,2 millions de demandeurs d’emploi toutes catégories confondues), c’est de mettre la France en ordre de marche pour reconquérir sa capacité industrielle aujourd’hui très affaiblie.

2 – Du rapport Gallois au pacte national pour la croissance, il y a une même inspiration nuancée de quelques inflexions.

3 – C’est d’abord par un taux de change de l’euro plus raisonnable que l’économie, et donc l’industrie française, récupèrera des marges. Le combat pour un euro faible et, à terme, pour une monnaie commune, reste d’actualité.

4 – Il ne s’agit pas de baisser la part des salaires, mais de baisser le coût direct et surtout indirect du travail, pour que la tendance à la localisation des activités ailleurs qu’en France soit enrayée et pour que le choix d’embaucher soit favorisé.

5 – La ré-industrialisation de la France ne peut que reposer sur un nouveau pacte social qu’il s’agit de construire : une plus grande sécurité des parcours professionnels, la participation des salariés à la gestion des entreprises.

6 – Elle passe aussi par la réciprocité dans les échanges internationaux, ce qui signifie la remise en cause des dogmes du libre échange, rendu inégal par de grandes différences dans l’ouverture des marchés. L’appui des entreprises françaises à l’international est une nécessité.

7 – Le rapport Gallois proposait un transfert de cotisations et contributions sociales vers l’impôt et la réduction de la dépense publique, mais le gouvernement a décidé le CICE, qui est un crédit d’impôt (sur les sociétés ou sur le revenu) pour la compétitivité et l’emploi, à hauteur de 6% de la masse salariale correspondant aux salariés jusqu’à 2 ,5 SMIC, ce qui allège de fait les charges sociales sur les salaires petits et moyens.

8 – L’augmentation prévue de la TVA en compensation de ce crédit d’impôt épargne les produits de première nécessité et porte sur le taux intermédiaire (dont la restauration, qui n’a pas tenu les engagements pris lors de la baisse) et sur le taux normal. Socialement, cette augmentation doit donc être justement répartie.

9 – L’exigence d’uns stabilité des dispositifs incitatifs est une exigence raisonnable des entreprises dans un environnement incertain. Cela concerne le crédit d’impôt recherche, les exonérations en faveur des jeunes entreprises innovantes, les investissements dans les PME, les dispositifs favorisant la détention et la transmission d’entreprise.

10 – La création de plates-formes territoriales d’appui aux mutations viendra en appui des TPE et des PME pour la gestion de leurs ressources humaines : formations pour évoluer en fonction des marchés de l’entreprise, embauche de salariés qualifiés nécessaires, reconversion des salariés touchés par la disparition de leur emploi.

Xavier Dumoulin a rappelé les positions nationales du MRC en matière de financement de la protection sociale avant de laisser la parole à la députée pour défendre le pacte national

Promouvoir une véritable sécurité sociale professionnelle

La sécurité sociale professionnelle découle de l’effort pour retrouver un niveau d’activité suffisant par une politique économique volontariste.

Rééquilibrer les revenus du travail et du capital

La revalorisation du travail, par rapport aux revenus du capital, peut commencer en France par la réforme des charges sociales. Nous proposons que les cotisations sociales patronales, aujourd’hui assises sur les salaires, soient graduellement remplacées par un prélèvement sur la valeur ajoutée comptable de l’entreprise. Les cotisations salariales, à l’exception de la retraite, doivent être transférées vers une CSG. Ces transferts devraient permettre de revaloriser le SMIC et les bas salaires et de rendre aux salariés du pouvoir d’achat. A l’inverse, les revenus du capital seraient appelés à financer bien davantage la protection sociale. Une taxe sur les contrats précaires pourrait être instituée.

 

Garantir les protections sociales

Le chômage important des jeunes et des salariés après 50 ans constitue une immense perte de cotisations pour les régimes de protection sociale. L’issue n’est pas dans les fonds de pension qui ne font qu’engendrer de nouveaux risques. Elle est dans la réforme de l’assiette des cotisations, l’amélioration du taux d’activité en fin de carrière… et dans le recul du chômage. C’est dans cette optique que nous estimons indispensable d’affirmer le droit à la retraite et de revenir à une logique de solidarité nationale, responsable et respectant un humanisme républicain. Cela demandera un important chantier de refonte des systèmes qui devra notamment prendre en compte la pénibilité du travail.

Nous voulons renforcer un système de protection universel, égalitaire et solidaire, dégagé des contraintes de rentabilité mais équilibré financièrement.Nous proposons de rendre au Parlement un rôle directeur dans la politique de santé publique et dans les dépenses de santé : (prévention, politique du médicament, libérée des pressions des grands groupes pharmaceutiques, défense et modernisation de l’hôpital public qui doit rester un élément essentiel de notre système de soins synergie entre médecine de ville et établissements, maintien des services de proximité , juste répartition des moyens , organisation du risque dépendance, etc.

tribune-assemblee-citoyenne-300x225 dans AGAUREPS-Prométhée

Florence Delaunay présente ensuite les perspectives du pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi en s’attachant à détailler les huit principaux leviers et trente cinq décisions concrètes (lire le billet du blog en tête des articles récents – colonne de gauche du blog - reprenant l’intégralité du pacte national)

 

Mettre en place un Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi

Garantir aux TPE, PME et ETI des financements performants et de proximité

Accompagner la montée en gamme en stimulant l’innovation

Produire ensemble

Renforcer les conquêtes de nos entreprises à l’étranger et l’attractivité de notre pays

Offrir aux jeunes et aux salariés des formations tournées vers l’emploi et l’avenir

Faciliter la vie des entreprises en simplifiant et stabilisant leur environnement réglementaire et fiscal

Assurer une action publique exemplaire et des réformes structurelles au service de la compétitivité

 

Le Pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi structurera l’action du Gouvernement dans les mois et années à venir. L’ensemble des ministres sera pleinement mobilisé pour mettre en oeuvre ce pacte.

La mobilisation de l’État ne prendra tout son sens que si elle est accompagnée par un engagement de l’ensemble des acteurs économiques. La croissance, la compétitivité et l’emploi sont l’affaire de tous et un Pacte est un engagement réciproque. Le Gouvernement attend en particulier que les entreprises utilisent les marges financières créées par le crédit d’impôt pour investir ou embaucher. Il attend également un comportement exemplaire en matière de rémunérations et de civisme fiscal et social, ainsi qu’une réforme de la gouvernance des entreprises et une participation constructive à la démarche de modernisation de l’action publique en cours. Le Gouvernement attend également de l’ensemble des partenaires sociaux qu’ils contribuent à faire émerger des résultats rapides et ambitieux dans les négociations sur la sécurisation de l’emploi.

Le Premier ministre a reçu, accompagné des ministres de l’Économie et des Finances, du Redressement productif et du Travail et de l’Emploi, les partenaires sociaux pour des rencontres bilatérales.

Le Premier ministre saisit parallèlement le Haut Conseil du financement pour conduire des analyses et formuler des propositions sur les évolutions nécessaires des modalités de financement de la protection sociale.

La mise en oeuvre du Pacte fera l’objet d’un suivi très précis, auquel le Premier ministre a demandé à Louis Gallois de s’associer. Le Premier ministre réunira les ministres tous les six mois pour évaluer les avancées réalisées, qui seront rendues publiques.

Plusieurs projets de loi seront présentés début 2013 afin de matérialiser les premières décisions de ce pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi.seance-dedicace-bruno-maschetto-300x225 dans MRC-PSBruno Moschetto, Maître de conférence à l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales(HEC) et à l’Université de Paris 1, par ailleurs secrétaire national du MRC aux questions économiques dédicace son livre à l’issue de l’assemblée citoyenne montoise

Bruno Moschetto a présenté ensuite une  réflexion approfondie sur  la  compétitivité et la croissance ( premier point de son intervention), l’accélération de la crise de l’euro appellant sa nécessaire et urgente maitrise par les autorités quelles soient politiques, économiques et monétaires (deuxième partie de son intervention reproduite dans sa totalité ci-dessous).

DU MYTHE DE LA COMPETITIVITE (1°) A LA SORTIE DE L’EURO DANS L’EURO (2°)

Tel pourrait être – mes chers camarades – mes chers compagnons – le fil d’Ariane  des réflexions que je souhaiterais développer devant vous. Tout d’abord celles-ci passent par une analyse de la réelle compétitivité à l’irréelle croissance.
Premier point de mon intervention.

DU  MYTHE DE LA COMPETITIVITE

Dans notre environnement européen contemporain  le concept de compétitivité n’est-il pas fondamentalement paradoxal ? La compétitivité qu’est-ce-à dire ? S’agit-il  des ou de la compétitivité ?

Les compétitivités peuvent être sectorielles. Ainsi elles peuvent concerner le secteur agricole, le secteur  automobile, le secteur aéronautique, le secteur hôtelier, le secteur financier. Issues de la productivité c’est-à-dire du rapport entre la production et les moyens mis en œuvre pour l’obtenir, les compétitivités  se mesurent en prix, c’est-à-dire de nos jours en monnaie. Ce grand commensurable selon la formule d’Aristote dans l’Ethique à Nicomaque. Dans un pays déterminé, les taux de compétitivité sectorielles peuvent se compenser et permettre dans les échanges internationaux de bénéficier d’avantages dits comparatifs en fait  compétitifs. Où chacun s’enrichit de ses mutuelles différences. Le fait par exemple que la première de nos grandes  écoles de commerce  caracole en tête depuis plus d’une décennie dans le classement du Financial Times des business schools européennes est un témoignage éclatant d’une compétitivité sectorielle.

Mais la somme des  compétitivités forme un bloc de compétence et elle devient par là globale. Celle là tient compte du prix des produits marchands que ce soient des actifs corporels ou non corporels,  c’est-à-dire le prix des biens et des  services qui dans le combat économique extérieur se réduit au solde de la balance des transactions courantes, alors que seul le déficit de la balance commerciale stigmatise, à tort, les faiblesses compétitives d’une nation.

Mais dans la compétitivité globale,  il y  a aussi celle issue des produits marchands et celle issue des produits non marchands  tels que la protection sociale, les services publics, et plus généralement l’art de vivre. Tout ceci résulte d’un choix démocratique et culturel exercé par chacune des nations. Ainsi, nous déroulons effectivement un tapis rouge à nos amis anglais lorsqu’ils viennent se faire opérer dans les 18 jours de leur arrivée  alors qu’il leur aurait fallu attendre 18 mois dans leur pays avec le risque de passer de vie à trépas !

De nos jours, l’accent est mis dans le couple franco-allemand, sur la seule compétitivité des produits  marchands et qui se traduit par un insolent excédent de la balance commerciale   pour l’Allemagne (150 MD€) et d’un déficit récurrent  pour la France (75 MD€ )La France est ainsi  réputée être à la traine de l’Allemagne . Mais à la réflexion, l’Allemagne ne tire-t-elle pas par cette soi- disant réussite l’ensemble de ses partenaires de l’Europe, dont la France, vers le bas ?
C’est le rapport de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) sur les tendances mondiales de l’emploi en Europe dont les conclusions sont reprises par le Monde du 25 Janvier 2012 – Article qui s’intitule - : « la crise de la zone euro : la faute à Berlin » et qui pose cette impertinente question.

Pour l’OIT les bas salaires outre -Rhin sont une raison majeure de la crise en zone euro « la baisse relative du coût du travail allemand depuis une décennie a mis sous pression la croissance de ses concurrents avec des conséquences néfastes pour la viabilité de leurs finances publiques. En se convertissant à la rigueur dès le milieu des années 90, l’Allemagne a créé au niveau européen les conditions d’un marasme économique prolongé, poursuit le rapport de l’institution onusienne. L’OIT épingle au passage les réformes Schröder qui ont eu  pour effet de réduire les revenus du bas de l’échelle notamment dans les services. Je rappellerai simplement que l’heure de baby sitting se rémunère en Allemagne 4€ contre 8 € en France. Tout ceci correspond à ce que l’on appelle la dévaluation interne qui se fait au détriment du monde du travail.

Nul doute qu’il faut pour l’Europe,  tout sauf de l’austérité, ( Bruno Moschetto –La Tribune – 20 mars 2010)  puisque dans l’équilibre économique ,  les dépenses des uns sont les revenus des autres. La cure de 30 MD€ annoncée par François Hollande  dimanche 9 septembre 2012,  équivaut à 1 ½% de la production intérieure brute (PIB)  et  se traduira immanquablement  par une contraction  mécanique de l’activité,  c’est-à-dire de  la croissance tant désirée et qui le sera encore plus. D’ailleurs Joseph Stiglitz, prix Nobel d’Economie,  estime que l’Europe court à sa perte en persistant à mener des politiques d’austérité défendues principalement par l’Allemagne, dans une déclaration télévisée faite  le même dimanche, et  rapportée par le Monde du 11 septembre 2012.

Sans compter qu’à l’instar de la Chine –atelier du monde – l’Allemagne est devenue celui de l’Europe :   puisqu’elle achète des produits à bas coût dans son hinterland : les pays de l’Europe de l’Est , les assemble et les vend aux pays de l’Europe de l’Ouest – essentiellement ceux de la zone euro à pouvoir d’achat plus élevé  et où,  selon la formule de Jacques Sapir, les produits made by Germany remplacent ceux made inGermany.

Ces effets déflationnistes  dévastateurs entrainent  dans l’opinion et les médias  la création  d’une chaine de contrevérités . Celle –ci part du constat de l’analyse de la balance commerciale où il apparaît que les pays vertueux se situent au Nord et par là les non vertueux se situent au Sud ; d’où ceux du Sud doivent s’aligner sur ceux du Nord. Il s’agit là d’un véritable contresens .  Celui-ci est dénoncé par la parabole du jeu de billes de Jacques Rueff aux termes de laquelle les gagnants de billes (de devises)  équivalent billes en matière d’échange internationaux doivent les prêter aux perdants de billes (de devises)sinon il n’y a tout simplement plus de jeu de billes ni de jeu commercialinternational.

Ce contresens est poussé à son paroxysme par le slogan selon lequel l’Allemagne ne veut pas payer pour les pays du Club Med d’ailleurs, il ne s’agit pas de payer mais de prêter. Et s’il n’y a plus de Club Med parce que ces pays  ne disposeraient plus de devises i.e. de billes pour acheter,  il n’y aurait plus d’Allemagne qui, assise sur son tas de billes i.e.  devises  ne pourrait plus vendre ses produits.. Dans le même esprit on peut prétendre  que le Club Med dont la Grèce  a réellement payé pour l’Allemagne du fait de la surévaluation de sa monnaie – l’euro ! Alors comment en sortir ?

D’où les esquisses de solutions. Un autre prix Nobel d’Economie , Paul Krugman dans son dernier livre paru  le 5 septembre 2012, intitulé « Sortez-nous de cette crise ;maintenant »  en évoque trois possibles.   La première l’inflation sur les prix des flux. C’est-à-dire celle qui résulte d’un déséquilibre persistant entre l’offre de produits et la demande de produits sur l’ensemble des marchés de biens et de services.  

Les conséquences financières  d’un tel déséquilibre réel  se traduisent par une hausse générale et continue des prix et en cas d’indexation des salaires sur les prix – ce qui suppose un quasi plein emploi alors que nous sommes hélas  dans une période de chômage de masse – et par là un effacement des dettes des agents économiques que ce soient les ménages – les entreprises et les administrations . D’où dans cette hypothèse  et dans cette hypohèse de plein emploi  seulement, une relance possible de la demande et un retour à la croissance.

Mais même si l’on bousculait le mandat de la Banque Centrale Européenne (BCE) qui est  d’assumer d’abord et surtout  la stabilité des prix , reflétée par un taux  d’inflation bas et  délibérément fixé par son Conseil des Gouverneurs, et si ce taux était  porté par exemple de 2%  à 4 ½%  selon les recommandations du Fonds Monétaire International (FMI) – afin de contribuer à l’effacement des dettes et à la relance de l’économie –  ce taux d’inflation   serait unique pour tous les pays de la zone euro  et l’Allemagne n’en voudrait pas ! Traumatisée à tort par l’hyperinflation des années 20 et non pas par la politique déflationniste des années 30 dont le taux de chômage l’a faitbasculer dans l’irréparable. Donc  il faut  renoncer à cette  première solution.

Aussi  Paul Krugman évoque t-il comme deuxième  solution  la monétisation des dettes c’est-à-dire le financement des créances souveraines par les banques  centrales dont  - il faut le rappeler – ce n’est pas lavocation fondamentale. En effet les banques centrales  sont les banques des banques , elles  émettent des billets dont elles détiennent lemonopole d’émission , en mettant des liquidités à la disposition des banques commerciales  contre des actifs –  crédits ou titres préalablement détenus par celles-ci et qui avaient antérieurement donné lieu à création monétaire. Aussi ce transfert des actifs des bilans des banques commerciales vers ceux des banques centrales contre des liquidités  ne change en rien le volume de la masse monétaire tout comme le volume des contreparties de celles-ci.

En revanche, lorsqu’une banque centrale se comporte comme une banque commerciale en  prêtant  directement à des entreprises ou à des Etats – ce qui a été fait par la banque centrale américaine (FED) quant elle a prêté  – dès 2008 à General Motors ou au Trésoraméricain – il y a véritablement création monétaire par elle.  Ce n’est pas ce qui est demandé à la BCE. Mais les banques centrales créent également de la monnaie lorsqu’elles rachètent des bons du Trésor sur le marché secondaire ainsi que le fait régulièrement la BCE  depuis quelques années au grand dam de la banque centrale allemande. Et depuis le vendredi 7 septembre 2012 c’est ce que propose de faire  d’une façon illimitée mais conditionnelle dans le temps et l’espace  le Président de la BCE.

« Mais on trompe les Français » – nous a rappelé dans le cadre de nos travaux Jean-Pierre Chevènement -  «  sur la portée réelle des engagement pris par Mario Draghi »  … « On oublie de mentionner que ce rachat ne pourra intervenir que moyennant stérilisation de toutes liquidités additionnelles » Celle-ci  générées par l’achat des obligations publiques serait immédiatement compensée par la revente parallèle d’obligations privées .  Ce qui aurait  pour résultat de faire baisser le taux des créances souveraines au bénéfice des Etats mais de rehausser celui des obligations privées au détriment du financement des entreprises . Cette mise au point a été soulignée par l’Est Républicain du Dimanche 16 Septembre 2012 dans l’article : Chevènement refuse «  l’austérité. »

Une telle stérilisation n’aurait-elle pas lieu, ² encore faudrait-il  que cet accroissement du volume de la monnaie mise en circulation par les banques centrales  soit utilisé par la clientèle des banques commerciales. En effet comme le rappelait John Maynard   Keynes « on peut conduire un âne à la rivière mais on ne peut l’y contraindre à boire » . Autrement dit si les agents économiques ne veulent pas consommer ou investir , la demande globale ne sera pas relancée. Et ce d’autant plus qu’en période de stagnation ou d’austérité,  se manifeste la pratique de ce que l’on appelle l’équivalence ricardienne aux termes de laquelle on épargne pour faire face aux aléas enclenchés par la: perte de revenus dus à la montée des prélèvements obligatoires ou à la montée du chômage.

Reste, troisième solution  la dévaluation. A la différence de la dépréciation d’une monnaie , qui peut être progressive,  temporaire et réversible , la dévaluation correspond à un décrochage brutal et irréversible  de la valeur externe de la monnaie nationale par rapport aux autres : les devises. La dévaluation rend immédiatement les prix nationaux compétitifs puisque convertis en devises, le   prix de nos produits  baissent d’où l’augmentation de pouvoir d’achat de nos partenaires  et par  là le développement de notre potentiel  d’exportation.

Dans cet esprit, Michel Aglietta , l’un de nos plus lucides économistes , disait au sujet de la Grèce  dans le Monde du 8 février 2012, qu’elle avait eu tort de rentrer dans la zone euro et qu’elle devrait en sortir, c’est-à-dire revenir à la drachme    et de dévaluer de plus de 70% afin de relancer ses exportations. C’est ce que Jean Claude Trichet, lorsqu’il était Directeur du Trésor appelait les dévaluations compétitives auxquelles il fallait selon lui renoncer pour « coller » au mark, avec le résultat que l’on sait tout au moins pour  cequi nous concerne

Dans le même esprit, Paul Krugman dans son livre rappelle  que les pays ayant choisi « ab initio »,  i.e. depuis le départ  de ne pas adopter l’euro – la  Grande Bretagne et la Suède, s’en sortent beaucoup mieux que leurs voisins de ladite zone. D’où , pour lui, l’invite àles rejoindre en quelque sorte en sortant des contraintes de ladite zone. A cela il apporte un bémol en disant qu’un tel retour à la monnaie nationale , impliquerait pour les pays lourdement endettés en euros,  un coût de décrochage –  dû au  réhaussement de leur dette libellée  en euros  -trop important. Ce n’ est pas tout –à- fait exact  et même pas du tout exact. D’où l’évocation d’une véritable solution pour ceux qui le voudraient  – développée dans la deuxième partie de mon propos à laquelle j’arrive maintenant.

LA SORTIE DE L’EURO DANS L’EURO

La description des mécanismes de cette construction nécessite d’être précédée par un état des lieux . L’accélération de la crise de l’euro appelle sa nécessaire et urgente maitrise par les autorités quelles soient politiques, économiques et monétaires. L’atermoiement du choix d’une solution rationnelle à un problème né de la non intégration des facteurs de risque d’éclatement lors de la conception de cette unité monétaire ne fait qu’ajouter la crise à la crise.

En effet tout semble être mis en œuvre pour le maintien du statu quo c’est-à-dire la poursuite de la gestion monétaire par l’ensemble des pays participants au prix certes d’un acharnement thérapeutique au chevet des pays malades d’un endettement réputé excessif.   

D’où la succession de plans d’aide aux finances publiques internes négociés en contrepartie de plans d’austérité acceptés par les gouvernements des pays bénéficiaires mais rejetés par les populations concernées. Par là,  les pays légaux s’opposent aux pays réels. Jusqu’à quand les résignés, devenus  indignés ne se transformeront-ils pas en insurgés. ? En revanche soit dit en passant  les déséquilibres des finances extérieures des pays en difficulté ne posent pas de problème quant à eux , puisqu’au sein de cette zone monétaire parfaite, mais non optimale qu’est la zone euro, les réserves publiques de change ont été communautarisées c’est-à-dire mises en pool et ainsi par exemple, les excédents commerciaux allemands financent les déficits de même nature français. Alors que paradoxalement ils ne veulent pas financer nos déficits budgétaires. Cherchez l’erreur !   

Toute  solution rationnelle implique que l’on puisse répondre à la question suivante : comment faire  durablement coexister dans le même ensemble économique et monétaire qu’est la zone euro des Etats-nation dont les performances économiques divergent à la limite de la rupture ? Ainsi par exemple l’une d’entre-elle – l’Espagne – affiche un taux de chômage de plus  25% et l’autre – l’Allemagne – un taux de chômage  de moins de 7 ½%  Dans une économie monde – selon la formule de Fernand Braudel –  telle que le sont  les Etats Unis d’Amérique la coexistence se fait par des mouvements  de population des Etats en difficulté vers les Etats prospères .Malheureusement ces mouvements  ne peuvent s’opérer dans l’économie monde composée des Etats de l’Union européenne et plus particulièrement ceux de l’Union économique et monétaire i.e. la zone euro, parce qu’à la différence des Etats Unis d’Amérique qui sont des Etats- région, ceux de l’Europe sont des Etats nation. Pour que les Etats- nation deviennent des Etats-région il faudrait que l’homogénéisation des populations soit quasi parfaite et leur fluidité impliquerait  l’adoption d’une langue commune pour l’ensemble de la pyramide de la  population et pas seulement  de  son élite. Cette  langue commune ne pourrait d’ailleurs  être que «l’ European English »avec tous les renoncements et les efforts que cela impliquerait, particulièrement pour le peuple français.  Nul doute que l’aboutissement des  Etats-Unis d’Europe ne pourra se réaliser en un quinquennat mais au plus tôt en un quart de siècle ! 

La confirmation de cette hypothèse  nous est donnée sans ambages par l’économiste Luis Carlos  Bresser- Peireira lequel  a notamment été Ministre des finances des Etats-Unis du Brésil. Il démontre dans un lumineux article reproduit dans le Monde du 7 août 2012 « qu’une monnaie commune » ne peut exister que dans un Etat fédéral ». Il ajoute d’ailleurs qu’arriver à créer pour et en Europe  un Etat fédéral prendrait beaucoup de temps, et que  le voir émerger à court terme est quasi impossible  puisqu’il faudrait que le budget de l’Union Européenne passe d’environ un peu plus de 1% du produit intérieur brut (PIB) à au moins 25% ce qui au rythme de croissance de un point par an demanderait vingt cinq ans. Il poursuit « si vous persistez à vouloir maintenir l’euro en vie la probabilité de le voir s’effondrer de façon incontrôlée grossit de jour en jour, ce qui ferait tomber ensuite toute la construction européenne ». En  fait l’euro – ce virus – tuerait l’Europe et par là toutes ses avancées. Aussi préconise t-il par un retour aux monnaies nationales, « de mettre fin  à l’euro de façon planifiée  et coordonnée ce qui lui semble être la voie la plus sage. »

A la réflexion, notre solution semble plus conservatrice. Avant que les marchés déclenchent  une désintégration anarchique de l’euro , une gestion pragmatique de leur monnaie par les pays membres de la zone euro s’impose. En effet, bien que la banque centrale, sise à Francfort soit européenne,  les billets émis par chacune des banques centrales nationale ne le sont pas. Cette affirmation résulte de notre code monétaire et financier lequel par son article 1er, du chapitre 1er intitulé l’unité monétaire, nous rappelle que « la monnaie de la France est l’euro et « que l’euro est divisé en cent centimes » . L’on peut en déduire par transposition  que l’euro est la monnaie de chaque Etat membre de ladite zone. . Cette donnée fondamentale est illustrée par le fait que les pièces de monnaie ont pour chaque Etat une face nationale et les billets un code national  qui précède le numéro de chaque billet :  les lettres U pour la France, X pour l’Allemagne, Y pour la Grèce et ainsi de suite. Par là, notre monnaie, l’euro, comme toutes les autres a gardé son ancrage national .

Autrement dit les émissions de billets pour l’ensemble des pays de la zone sont déjà segmentés en compartiments
correspondant aux sous ensembles nationaux. Aussi pour ce qui nous concerne rien n’interdirait de débaptiser notre unité monétaire , l’euro en euro-franc.  Une banque commerciale française  dont le déposant  résident ou non, souhaiterait convertir ses avoirs en compte, en billets se verrait offrir des billets portant explicitement la mention euro franc correspondant au signe distinctif U. Celui-ci cohabiterait avec les autres euros nationaux  et cette cohabitation pourrait donner lieu à des dépréciations ou des appréciations  qui tempèreraient le passage d’une euro monnaie à une autre et par là ne  nécessiterait pas l’établissement d’un contrôle des changes. Cette réforme monétaire pourrait se faire sans le recours à des dispositifs spécifiques et se ferait ainsi en toute simplicité et en  toute transparence.

Mais qu’en est-il du risque d’un tel passage pour les Etats qui adopteraient une telle réforme ? La réponse procède de la définition de la monnaie.  C’est pour ceux qui la détiennent, qu’ils soient résidents ou non,   des créances sur l’appareil bancaire des pays concernés,  en l’espèce des avoirs en compte  ou la monnaie dite  scripturale, lesquels  correspondent à des créances sur les banques commerciales. Et, des avoirs en poche, les billets ou la monnaie dite  fiduciaire lesquels  correspondent à des créances sur les banques centrales du système . La masse monétaire de chacune de ces monnaie a pour contrepartie et pour gage en quelque sorte, des crédits pour l’essentiel sur chacune des économies nationales. En définitive, en matière monétaire tout se $ ramène aux territoires nationaux. Ainsi le passage pour un pays donné , de l’euro-euro à l’euro- national ne change en rien la nature et le montant  des dettes des pays qui opteraient pour le passage de l’euro euro à l’euro national.

Pour prendre l’exemple le plus sensible, le système bancaire grec serait toujours redevable vis-à-vis de ses créanciers ,  du même montant en euros dont la dénomination aurait tout simplement changée et serait devenu des euro drachmes .Par cette formule les craintes évoquées par Paul Krugman n’auraient pas lieu d’être. En revanche les détenteurs d’euro drachmes , pourraient voir la valeur de leur créance se contracter mais ce seulement s’ils sont non résidents et dans cette hypothèse, ils verraient la valeur de leurs créances se déprécier parallèlement à la dépréciation de l’euro drachme sur les marchés internationaux. Autrement dit les perdants potentiels ne sont pas les résidents mais les non résidents détenteurs de créances.

Ce qui est valable pour les avoirs monétaires, c’est-à-dire les dettes bancaires le serait aussi pour les avoirs obligataires – dont les dettes souveraines – lesquelles seraient au terme de leurs échéances respectivement payées en euro nationaux, c’est-à-dire en euro drachmes pour  ce qui concerne la Grèce par exemple. Naturellement ces créances ne verraient pas leur valeur nominale modifiée par cette mutation monétaire spontanée des « euro-euro »  en « euros nationaux » mais leur valeur serait appelée à fluctuer en fonction de leur prix sur les marchés secondaires. Aussi pourrait-on très bien imaginer que face à une dépréciationsignificative de ces créances leurs détenteurs et notamment les banques non résidentes seraient conduites à constituer des provisions compensatoires . Mais rien n’interdit de penser que ces provisions  pourraient être reprises en cas d’appréciation ultérieure de la valeur de leurs créances sur les marchés, due à une prospérité retrouvée grâce à une politique économique indépendante, susceptible d’entrainer  ,  un retour à la croissance et une évacuation du chômage de masse.  Cela pourrait tout particulièrement jouer pour la Grèce qui retrouverait ainsi la compétitivité de son industrie touristique.

L’avantage considérable de cette formule –  qui peut a priori être assimilée à un tour de passe –passe -   en réalité ne l’est pas du tout puisqu’un euro national quel qu’il soit vaut toujours nominalement un euro-euro. Autrement dit par une telle formule seuls les détenteurs non résidents d’euros nationaux pourraient voir éventuellementla valeur de leurs  créances se déprécier sur les marchés , tant qu’elles  ne sont pas arrivées à leur  échéance moment auquel ils en récupéreraient la totalité de  la valeur nominale. l

L‘euro zone   redeviendrait une zone monétaire soutenable et durable. L’Allemagne, n’aurait plus  à effectuer   des transferts financiers qui s’annoncent sans fond en dépit de la mauvaise  et bonne volonté de la Cour de Karlsruhe , ni la Grèce à supporter un appauvrissement qui s’annonce sans fin.

Ainsi  que vive l’euro franc et ses semblables! Dans ce nouvel univers monétaire chacunretrouverait sa compétitivité globale sur les marchés des biens et services,  sans avoir à rendre compte à une quelconque Troïka en cas de difficultés, qui auraient été par avance résolues et éliminées par l’adoption de changes multiples en lieu et place d’une monnaie unique. La France  retrouverait ainsi sa souveraineté monétaire en conservant l’euro. Mais elle serait redevenue prince –  c’est-à-dire la première –  dans son royaume c’est-à-dire l’hexagone et l’outre-mer.

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