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Quelle feuille de route pour la gauche républicaine et sociale ?

Créé par le 18 juin 2008 | Dans : Articles de fond, Projet politique

Actes de la réunion de travail de l’AGAUREPS-Prométhée du 21 avril 2008 à Mont de Marsan

Sommaire

▲ Introduction             page 2

            ● Un constat de carence

            ● De profonds décalages

            ● Le postulat des trois gauches

I/ Les contenus           page 4

            ● La marque de l’identité singulière de la gauche républicaine et sociale

            ● L’exigence républicaine

            ● L’ambition de transformation sociale

            ● Pour la reconquête d’une hégémonie culturelle

II/ Les structures        page 7

            ● La nécessité de structures adaptées à l’enjeu

            ● La nature des structures

            ● L’arc et le centre de gravité

            ● Rythme articulation de la construction

            ● L’actualité des précédents historiques

III/ Les alliances         page 13

            ● Les alliances jouent un rôle de clarification

            ● Pour des alliances à gauche et de gauche

            ● L’amplitude du rassemblement

            ● Bipolarisation, bipartisme et diversité

IV/ Les bases sociologiques        page 17

            ● Les bases électorales

            ● Les bases militantes

▲ Conclusion               page 22

           

▲ Un constat de carence

            Un double constat s’impose en préalable et doit nous servir de point de départ à toute réflexion. Il concerne d’abord l’état de la gauche dans son ensemble. En dépit d’illusions trompeuses que des résultats indiscutablement favorables obtenus aux dernières élections de mars 2008 peuvent entretenir, elle est depuis plusieurs années régulièrement vaincue aux scrutins nationaux et ne semble pas en capacité d’exercer des responsabilités gouvernementales dans le sens qu’on est en droit d’attendre de la part d’une gauche fidèle à son rôle historique de transformation profonde des structures. De son côté, la gauche républicaine et sociale, que nous pouvons nous contenter de présenter à ce stade comme une partie centrale d’un tout constitué par l’ensemble de la gauche, se caractérise par un très grand éparpillement et ne paraît pas non plus en mesure d’exercer une pression suffisante susceptible d’influer sur le cours des choses.

Présenté de la sorte, le tableau est donc au prime abord peu reluisant. Cette réalité ne doit nullement être occultée ou travestie par des subterfuges peu convaincants. Mais il serait tout autant de mauvais aloi de verser dans une ambiance de sinistrose aggravée. La stratégie de la surenchère dans l’auto-flagellation en est une parmi d’autres couramment utilisée en politique, même si elle est souvent dépourvue à la fois de retenue et de sincérité. Elle s’inscrit en effet la plupart du temps dans une visée d’instrumentalisation à des fins bassement politiciennes au service d’arrière-pensées plus ou moins masquées. Ce ne sera pas notre optique, estimant que la tactique n’est pas la plus adaptée à la situation. Nous nous efforcerons de dire la vérité, rien que la vérité, ni plus ni moins.

            Ce tableau, par conséquent sévère mais se défiant symétriquement de toute outrance, n’est au fond guère contesté par les principaux intéressés eux-mêmes, c’est-à-dire ceux qui militent de l’intérieur de la gauche, puisque ces derniers temps on assiste à la floraison d’une multitude d’appels ou d’initiatives appelant à un sursaut[1]. Les termes utilisés faisaient montre pour l’occasion d’une certaine richesse lexicale : ils conviaient à refonder, rénover, recomposer, moderniser, reconstruire, rééquilibrer, restructurer, réorganiser la gauche. Autant de verbes qui semblent au premier abord témoigner d’un constat partagé, de préoccupations identiques et d’une même volonté de faire bouger les lignes, mais qui pour peu que l’on veuille se donner la peine de pousser plus avant l’investigation n’assignent absolument pas à la gauche des horizons communs.

L’emploi de tel verbe de préférence à tel autre n’est aucunement anodin : il dévoile bien souvent une grande diversité de perceptions de la gauche et par voie de conséquence des visées pas toujours compatibles entre elles. Cependant, même si des approfondissements seraient à la fois riches d’enseignements et certainement utiles, l’objet de notre réflexion n’a pas vocation à se cantonner à une controverse sémantique qui aurait toutes les chances de se révéler au final stérilisante en passant à côté de l’essentiel. L’enjeu ne consiste pas à déterminer le terme le plus approprié à caractériser la nécessaire entreprise que doit effectuer la gauche à très brève échéance.

▲ De profonds décalages

            L’urgence de ce travail provient également de la persistance de profonds décalages qui mettent en exergue des contradictions frappantes. C’est ainsi qu’il ne fait guère de doutes qu’un projet véritablement alternatif est attendu avec impatience ou espéré avec force parmi une partie très importante de nos concitoyens, y compris ceux qui sont les moins politisés ou les moins engagés. Et pourtant ce projet là ne semble pas réellement émerger à l’heure actuelle, submergé certainement par l’idée ressassée à l’envi qu’il n’y aurait plus qu’une seule politique possible s’imposant de surcroît à l’instar d’une fatalité.

Dans le même ordre d’idées, on s’aperçoit que les idées portées par la gauche républicaine et sociale sont assez largement partagées au sein de l’opinion publique. Elles bénéficient d’un incontestable succès d’estime à telle enseigne qu’il n’est pas illusoire de penser qu’elles puissent servir de pivot à l’édification de ce projet alternatif de gauche. Mais cet accueil plutôt favorable ne rencontre pas un écho électoral en rapport pour ceux qui les portent, individus comme partis.

▲ Le postulat des trois gauches

            Une dernière clarification introductive ne peut être éludée si l’on veut que nos propos se gardent de toute confusion. Elle a trait à la perception que nous avons des forces politiques en présence à gauche. Nous estimons d’abord que l’ensemble des formations politiques se situant à gauche ou s’en réclamant constituent un tout à appréhender dans sa globalité sans exclusive dogmatique prématurée[2]. Nous considérons ensuite que ce tout s’organise en trois tendances dont il convient de faire émerger la singularité afin d’évaluer la contribution propre que chacune peut apporter à la cause commune[3]. Il existe une gauche qualifiée de sociale-libérale (appelée aussi selon les cas gestionnaire, responsable ou de gouvernement même si la participation à l’exercice du pouvoir n’est pas automatiquement synonyme d’orientation sociale-libérale) et une gauche perçue comme radicale (nommée ou se nommant révolutionnaire, tribunicienne, gauchiste, gauche de la gauche, extrême-gauche etc…).

Ces deux sensibilités, la première plus raisonnable pour le meilleur comme pour le moins bon, la seconde plus « utopique » également pour le meilleur comme pour le moins bon, entretiennent des relations complexes et mouvantes, à tel point qu’elles peuvent successivement se stimuler, se rejeter, s’ignorer, s’entendre ou se combattre. Entre ces deux pôles, se situe un espace occupé par la gauche républicaine et sociale en position de trait d’union potentiel, à un carrefour à la fois stratégique et inconfortable. En effet, à partir de l’originalité de ses analyses et de son identité singulière, elle cherche à intégrer le meilleur des deux autres gauches, quitte à être accusée de n’en retenir que le plus mauvais… Ajoutons que chacune de ces trois gauches ne forme pas un bloc monolithique : elles sont bien évidemment traversées de contradictions et de divisions internes.

Ce postulat des trois gauches repose sur des clivages bien réels qui dépassent très largement les structures partidaires actuelles : nous ne cesserons de répéter que ces clivages ne séparent pas les partis entre eux, mais qu’au contraire ils sont visibles de façon très nette à l’intérieur de chacun d’entre eux. C’est ce qui en définitive en fait à la fois la complexité et l’intérêt : des possibilités de dialogue constructif existent en contredisant la thèse des cloisonnements étanches qui voueraient d’office à l’échec toute tentative de dépassement de ces approches politiques divergentes.

           

            La réflexion à l’occasion de ce débat organisé à l’initiative de l’AGAUREPS-Prométhée s’est révélée d’une grande richesse par les opinions exprimées et les argumentations avancées. Les échanges se sont orientés dans quatre grandes directions. Les questions relatives aux contenus, aux structures, aux alliances et aux bases sociologiques sont étroitement imbriquées. En négliger une ou plusieurs conduirait à une vision tronquée de la réalité et réduirait la portée effective des raisonnements. Nous nous attacherons à retranscrire ici les principales orientations qui s’en sont dégagées.

I/ Les contenus

Rien de solide ni de durable ne peut se bâtir sans un effort soutenu et sans cesse renouvelé de réflexion sur les contenus à promouvoir. A gauche, on milite par tradition pour des causes, alors qu’ailleurs on le fait peut-être davantage pour des intérêts dont certains sont particuliers.

           

▲ La marque de l’identité singulière de la gauche républicaine et sociale

            Le contenu, c’est la raison d’être et d’agir en politique. C’est ce qui confère à la mouvance de gauche républicaine et sociale son identité et constitue sa marque de fabrique qui la distingue à coup sûr dans la grande mêlée politique. Elle y est viscéralement attachée, franchement sourcilleuse, au point d’en faire des casus belli pour peu que l’essentiel soit mis en cause.

            La liste serait longue si l’on voulait en dresser ici un inventaire visant à l’exhaustivité. Ce n’est pas l’objectif de l’exercice auquel nous sommes censés nous livrer dans ces quelques lignes. La finalité n’est pas en effet d’aboutir à un programme complet prêt à l’emploi dans le cadre d’une future campagne, d’autant plus que l’AGAUREPS-Prométhée a déjà réalisé au cours des années passées un travail en profondeur sur ces questions sur lequel elle peut prendre appui. Pour preuve, des références à ces textes seront d’ailleurs abondamment fournies en guise d’invitation à opérer des approfondissements.

Afin d’éviter la fâcheuse impression d’un catalogue interminable, il conviendra plutôt dans un souci pédagogique d’articuler les nombreux éléments autour de grandes catégories structurantes. La gauche républicaine et sociale cherche à orienter prioritairement son action en direction de deux axes majeurs : la réaffirmation de l’exigence républicaine et le maintien de l’ambition de transformation sociale. C’est sur ces piliers que repose cette mouvance. Les deux ne vont pas automatiquement de paire pour des pans entiers de la gauche. Il est assez courant d’en privilégier un au détriment de l’autre ou d’en méconnaître les fondements essentiels. La théorie des trois gauches révèle à cet instant toute sa pertinence. C’est ainsi que la gauche radicale n’est pas toujours au clair sur ce qui constitue l’exigence républicaine, concept qui peut même lui être franchement étranger. La gauche sociale-libérale a pu de la même sorte renoncer à transformer la société : en acceptant l’économie de marché, elle s’est résignée à accompagner le cours de la mondialisation sans en remettre en cause la nature même.

▲ L’exigence républicaine

Quelques données opportunément choisies peuvent en fournir un aperçu révélateur. Ce qu’il est coutume d’appeler exigence républicaine[4] se fonde sur des valeurs et une conception de la société. Elle ne peut en effet être réduite à un simple cadre institutionnel, sauf à vouloir en donner délibérément à des fins partisanes une vision rabougrie et dépréciative. Parmi les valeurs, se place au premier rang la laïcité. Elle présente le paradoxe d’être largement reconnue comme un principe fondamental mais souvent contournée du fait de sa mauvaise compréhension. Les attaques se font rarement de manière frontale, mais très souvent insidieusement. Il est consternant de constater que certains à gauche la réduisent au mieux à la simple séparation des Eglises et de l’Etat et ne l’envisagent que dans le cadre scolaire, qui plus est de manière extrêmement restrictive et équivoque. Ils ne s’aperçoivent pas qu’elle constitue au contraire un moyen d’organisation de l’ensemble de la société[5]. La laïcité n’est nullement négociable même par le biais de confusions avec la notion de tolérance ou de concepts fumeux comme celui de « laïcité ouverte ».

L’exigence républicaine révèle en creux par ailleurs une conception de l’intérêt général qui dépasse la simple addition des intérêts particuliers. Dans cette optique une très grande importance est accordée au rôle que doivent tenir les services publics dans la préservation de cet intérêt général et de sa mise à disposition du plus nombre. Les principes qui sous-tendent les services publics à la française (égalité d’accès, continuité territoriale, monopole d’Etat, péréquation) mériteraient de recevoir pleine valeur constitutionnelle pour les effets structurants qu’ils apportent au vivre-ensemble[6]. Les solutions intermédiaires du style délégation à des entreprises privées de missions de services publics, ouverture aux capitaux privés, services d’intérêt économique général à la mode de la Commission de Bruxelles appelés SIEG contreviennent gravement à cet idéal et ne sauraient être en conséquence retenues par un projet de gauche fidèle à son patrimoine historique[7].

La prégnance de l’exigence républicaine puise ces sources aux relations séculaires particulières que République, démocratie et gauche ont nouées. Une des spécificités de la France, c’est que la gauche est née de l’adhésion à la République. Dans le prolongement de cette rupture radicale nullement observable dans le reste de l’Europe, la République a ensuite offert le cadre quasiment exclusif à la construction de longue haleine d’un régime démocratique. L’élargissement de la démocratie s’est effectué  de manière prioritaire contre les ennemis de la gauche et de la République (journées révolutionnaires de 1830 et de 1848, tentative avortée de la Commune, affaire Dreyfus, Front populaire, programme du Conseil national de la Résistance à la Libération). La gauche est républicaine en France ou n’est pas.

▲ L’ambition de transformation sociale

            L’ambition de transformation sociale touche aux structures mêmes de l’économie, c’est-à-dire au système de production et au mode de répartition des richesses. A ce propos, nous estimons que toute tentative de distinction entre économie de marché, qui serait acceptée bon gré mal gré, et société de marché, qui serait elle récusée du moins verbalement, nous apparaît comme totalement factice et dilatoire[8]. La société de marché est la conséquence logique du triomphe sous une forme ou une autre de l’économie de marché et conduit in fine au démantèlement de l’exigence républicaine et au renoncement à procéder à la transformation sociale.

            Afin de ne pas sombrer dans le registre de la gesticulation et de l’incantation, nous ne pouvons faire l’économie d’une réflexion visant à démonter les mécanismes de la forme nouvelle du capitalisme financiarisé et globalisé qui a pris le nom de mondialisation néo-libérale[9]. Il s’agit d’un préalable à la détermination des marges de manœuvre et des leviers d’action dont un éventuel gouvernement de gauche animé de ces intentions pourrait réellement disposer.

            Cela passe nécessairement par l’obligation de faire sauter un premier verrou qui en l’état annihilerait une grande partie des mesures à prendre. Le cadre défini par les institutions européennes (Commission de Bruxelles, Banque centrale européenne, dogme de la concurrence libre et non faussée, directives de libéralisation, critères de convergences de Maastricht etc…) et internationales (OMC et FMI dirigés n’est-il pas neutre de le rappeler par des socialistes français ou du moins des personnes encartées au parti socialiste français) ne sont pas compatibles avec un projet de transformation sociale conforme à l’idéal de gauche[10]. Leur fonction consiste à rendre inopérant un éventuel programme alternatif à la mondialisation, montrant par cette occasion que le TINA thatchérien (there is no alternative) relevait davantage d’un plan concerté mû par sa propre cohérence plutôt que d’un slogan prononcé à l’emporte-pièce.

            Les marges de manœuvre dépendent en grande partie des moyens financiers utilisables, les intentions les plus louables du monde pouvant difficilement se passer du nerf de la guerre. La fiscalité a pour tâche d’y pourvoir. Les marges de manœuvre seront octroyées par un système fiscal s’appuyant sur les principes d’universalité et de redistribution. Universalité quant aux revenus à taxer, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui : trop de revenus boursiers, d’investissements purement spéculatifs ou de dividendes captés par les actionnaires bénéficient d’exonérations indues.  Redistribution, car l’impôt doit avoir pour finalité de réduire les écarts de richesse générés par la compétition économique. Il faut constamment garder présent à l’esprit qu’en vingt ans dix points de la richesse nationale ont été transférés des revenus du travail en direction des revenus du capital.

            Nous restons intimement persuadés que l’Etat peut encore beaucoup, à la condition bien entendu que les personnes en charge de parler et d’agir en son nom soient réellement animées d’une détermination sincère à modifier les choses en profondeur. Les marges de manœuvre se sont amenuisées en proportion du retrait généralisé de la puissance publique dans le fonctionnement du système économique au profit de la loi du marché, retrait orchestré par de puissants lobbies et des institutions supranationales avec le concours au moins passif de gouvernements qui ont accepté de se faire dessaisir en toute conscience de leurs prérogatives en la matière. Les pouvoirs publics constituent des acteurs économiques dont le rôle est à reconsidérer à l’aide d’un réexamen critique des postulats libéraux qui n’ont conduit qu’à une crise systémique quasiment permanente.

▲ Pour la reconquête d’une hégémonie culturelle

           

A travers l’examen de la question du contenu, on peut s’apercevoir aisément que l’enjeu réside également dans la manière de diffuser le plus largement possible ces idées au sein de la population. Il ne s’agit pas que d’un problème d’élaboration programmatique ou de formulation purement formelle, mais d’un combat de fond à mener qui passe par la reconquête de l’hégémonie culturelle perdue par la gauche consécutivement à l’offensive menée par les libéraux au cours des années 1970 et 1980. Leur travail de sape a malheureusement porté ses fruits. Certaines idées, à force d’être ressassées, ont fini par être communément admises à l’égal d’évidences dispensées de mise en débat contradictoire. Des théories partisanes ont en effet été présentées comme des vérités tombant sous le sens. La mue a achevé de s’inscrire dans les esprits dès lors que tout un pan de la gauche s’est rallié à ces théories. Ainsi, Bill Clinton puis Anthony Blair (via Anthony Giddens) ont-ils définitivement fait basculer une certaine gauche dans une illusoire troisième voie qui n’était en réalité rien moins que le chemin tracé dans les années 1950 par Hayek, Friedmann et l’école libérale de Chicago. Il s’agit désormais d’inverser des tendances, et rien n’est gagné d’avance. Nous prendrons trois exemples de combats emblématiques à mener en vue de la reconquête d’une hégémonie culturelle.

En dehors de discours théoriques n’engageant à rien, il est loin d’être acquis que la mixité sociale soit dans ses incidences quotidiennes véritablement acceptée et partagée. Il n’y a qu’à observer les pratiques d’évitement social en vigueur pour le choix du logement ou de l’école de ses enfants pour s’en persuader. Elles sont même l’œuvre de personnes bien intentionnées aux discours généreux et compassionnels nourris de convictions supposées fortes. La fonction de redistribution des richesses de l’impôt est de plus en plus sujette à caution[11]. Les arguments employés pour délégitimer l’impôt sont particulièrement hétéroclites, allant de l’invocation de l’équité rebaptisée à peu de frais égalité pour stigmatiser les catégories populaires accusées de ne pas en payer suffisamment (et pour cause !) à l’instrumentalisation de l’exaspération de classes moyennes animées du sentiment d’une pression fiscale excessive en passant par la vulgarisation de théories pourtant jamais démontrées dans les faits comme la courbe de Laffer (le fameux « trop d’impôt tue l’impôt ») ou le retour mécaniquement massif d’exilés fiscaux en cas de mise en place de bouclier fiscal. La situation en devient ubuesque au point que des représentants des classes pauvres ou moyennes préconisent des mesures qui, si elles étaient appliquées, ne bénéficieraient qu’aux catégories les plus aisées, et certainement pas à eux.

Le principe de péréquation serait allègrement battu en brèche si le libre choix était donné dans le cadre d’une concurrence échevelée. Garante de la solidarité, la péréquation exige en réalité une mise à distance des intérêts individuels : elle stipule que certains acceptent de payer en certaines occasions un peu plus qu’ils ne pourraient le faire pour que d’autres déboursent en des circonstances différentes moins qu’ils ne devraient l’effectuer. Par exemple, pourquoi l’électricité fournie à des coûts plus élevés aux campagnes isolées serait-elle au même prix que celle des quartiers des grandes villes qui la reçoivent à moindre frais ? Pourquoi le timbre de la lettre distribuée par le facteur de Neuilly serait au même niveau que celui collé sur le courrier reçu au plateau du Larzac ? En aucun cas au nom de la loi du marché, mais bien en vertu du principe de solidarité dont la péréquation est l’outil de mise en application. En des périodes de pouvoir d’achat en berne et d’individualisme croissant, il n’est pas certain que des envies de s’exonérer à la carte du principe de péréquation ne se développent et battent en brèche en pleine conscience la solidarité la plus élémentaire.

On voit par ces exemples choisis qu’un travail d’éducation populaire est absolument nécessaire si l’on veut travailler avec ardeur et efficacité à la nécessaire reconquête d’une hégémonie culturelle. Des éléments de réflexion concernant ce travail de persuasion seront apportés dans la quatrième partie consacrée à la conquête de bases sociologiques.

II/ Les structures

Une fois mises au clair les idées que l’on s’engage à promouvoir, il est nécessaire d’avoir à sa disposition des outils efficaces susceptibles de les véhiculer, de les diffuser puis de les mettre concrètement en application. La gauche républicaine et sociale dans sa diversité en manque cruellement, ce qui explique en grande partie les décalages constatés entre la force de ses idées et la modestie de son poids électoral.           

▲ La nécessité de structures adaptées à l’enjeu

Pour y remédier cela passe notamment par la construction de structures politiques qui n’existent pas pour l’heure. Le constat est sans ambages et cruel : le trop grand émiettement des structures existantes à ce jour représente un lourd handicap pour la mouvance de gauche républicaine et sociale. Cet examen critique doit nécessairement s’appliquer de la même manière aux structures des autres composantes de l’ensemble de la gauche : des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour proclamer de façon concordante, non sans quelque exagération parfois, l’obsolescence manifeste de ces structures. La préservation de petits prés carrés, la régularité de succès électoraux de dimension locale ou la perspective d’alternances quasi mécaniques ne sauraient être des gages de bonne santé.

Avant d’entrer dans le champ des propositions, il semble utile de récuser les fausses bonnes solutions dont certains pourraient se contenter. Nous trouvons parfaitement dérisoire la croyance de certaines formations politiques voulant se persuader qu’elles peuvent réaliser l’opération de rénovation en construisant principalement autour d’elles-mêmes, qui plus est en élargissant de manière notoirement réduite leurs bases. Il y a une immodestie ou un autisme particulièrement confondants et malvenus. Tout aussi invalide et voué à la stérilité est le refus de principe d’envisager des alliances dans le champ électoral en vue de gouverner une fois le moment venu. C’est tromper les attentes exprimées par de nombreux citoyens qui escomptent des améliorations concrètes le plus vite possible sans attendre de passer obligatoirement par la case révolution. Cette stratégie du « tout et tout seul ou rien » et du « avec des semblables sinon avec personne » n’est guère défendable. Le NPA ou nouveau parti anticapitaliste que la LCR envisage de porter sur les fonts baptismaux entre à notre avis dans cette catégorie. L’existence d’un leader charismatique et parfois brillant invite à penser que ce NPA pourra s’inscrire dans la durée. Mais en élargissant l’analyse aux perspectives de l’ensemble de la gauche, il y a tout lieu de penser que cette option se révélera au final être une impasse : la solution ne réside pas dans l’émergence d’une simple force contestation supplémentaire n’offrant que des débouchés stériles.

L’attitude du parti qui se sait incontournable pour une éventuelle réussite d’une entreprise de ce genre est également très sujette à caution. Une forme d’arrogance que lui confère sa position majoritaire et centrale au sein de l’échiquier politique à gauche peut conduire à des blocages et à des immobilismes regrettables. Puisqu’il est inutile de masquer que ces remarques visent le parti socialiste, il est cependant indispensable de procéder à quelques clarifications le concernant afin de dissiper toutes formes de malentendus. Les choses devront se faire contre l’orientation d’essence sociale-libérale de la majorité de la direction du parti socialiste, et contre les menées de l’ancienne candidate à la présidentielle car il serait véritablement ubuesque qu’elle puisse se targuer de prendre en charge la rénovation de sa formation et de la gauche au regard des orientations programmatiques qui sont le siennes. Mais il convient d’affirmer parallèlement avec au moins autant de force que rien ne pourra se construire à long terme sans la participation active de nombreux socialistes. Mieux encore, il serait nécessaire de détacher un pan entier du parti socialiste constitué d’éléments ne se reconnaissant absolument pas dans l’orientation sociale-libérale de la direction. C’est à cette seule condition que la construction pourra prétendre à une visée majoritaire au sein de la gauche dans un premier temps, parmi l’ensemble de la population dans un second temps.

Penser pouvoir régler une partie de ces problèmes pendants par l’organisation de primaires de l’ensemble la gauche, en reprenant des formules expérimentées ailleurs, que ce soit en Italie ou aux Etats-unis, équivaudrait à notre sens à se fourvoyer. L’adoption d’une telle démarche renforcerait puissamment la tendance déjà à l’œuvre de personnalisation des campagnes électorales. Les enjeux en terme de programme seraient vite éclipsés par les impératifs d’apparence et d’image. Une certaine forme de marketing politique prendrait définitivement le dessus sur les débats relatifs aux contenus. L’organisation de primaires reléguerait au second plan le travail pourtant indispensable d’élaboration d’un programme véritablement alternatif et conforterait au final un bipartisme réducteur. Au mieux, la stratégie des primaires peut déboucher sur la formation d’un grand parti de la gauche mais dont on peut légitimement douter de la capacité à porter un projet réellement alternatif pour l’ensemble de la gauche.  Ce parti là servirait à valider les renoncements idéologiques en cours et à perpétuer des postures. Ce n’est clairement pas notre horizon.

▲ La nature des structures

            La gauche républicaine et sociale aurait tout à gagner à disposer enfin d’une structure en adéquation avec ses ambitions. Il est évident que si tel était le cas, elle pourrait œuvrer plus facilement, plus largement et avec un poids décuplé à la recomposition de la gauche. Cette dernière en bénéficierait en effet dans son ensemble avec le choix entre d’une part la création, non pas ex nihilo car ce serait faire injure à son patrimoine et à son passé, de structures nouvelles, et d’autre part l’adaptation de l’existant.

            La ou les structures que nous appelons de nos vœux, sans présager à ce stade du nombre même si nous souhaitons que la plus grande unité y préside, doivent en préalable à leur conception répondre à quelques interrogations fondamentales pour lesquelles les certitudes ne sont nullement assurées. Tout au plus convictions et hypothèses essaient de cohabiter du mieux possible.

            La nature même des structures est loin d’être déterminée. On pense naturellement en de telles circonstances en première analyse à l’option d’un parti politique dans ce qu’il y a de plus classique. C’est l’hypothèse la plus courante qui vienne spontanément à l’esprit. Mais c’est sûrement aussi la plus compliquée. La dualité de choix indiquée précédemment conserve toute sa validité. L’opération peut s’effectuer à partir de formations politiques déjà existantes qu’il faudrait incontestablement rénover. Cela peut se faire à partir de la création d’un nouveau parti dont le fonctionnement resterait cependant à préciser, voire à inventer de fond en comble. Le chemin risque de se révéler long et la pente raide : chacun sait que l’unité est un combat.

Il ne s’agit pas de la seule option pouvant être requise afin de parvenir à ses fins. La pratique des collectifs s’est révélée à la fois enrichissante et décevante. Enrichissante car elle a permis à des personnes d’horizons différents et de cultures politiques variées d’enclencher un dialogue toujours inédit et souvent fécond. Ce fut le cas principalement des collectifs unitaires mis en place pour la campagne en faveur d’un non de gauche à l’occasion du référendum portant sur le traité constitutionnel européen qui a vu la victoire des « nonistes » le 29 mai 2005[12]. Ce fut un peu moins le cas des collectifs constitués pour des causes ponctuelles ou uniques (santé, mobilisation pour la défense d’un service public, sécurité sociale etc…) qui ne cherchèrent que rarement à mettre en valeur l’articulation potentielle entre luttes sociales et débouchés politiques. Décevante car tous ces collectifs n’ont pas été en capacité d’amorcer un processus de transcription dans le champ des structures politiques ou dans le domaine électoral cette forme de militantisme prometteuse. Au grand désappointement de très nombreux militants…

Les espaces de rencontre et de confrontation de ces militants provenant d’horizons divers peuvent prendre des formes variables. Le format de forums, d’assisses ou d’états généraux connaissent effectivement un net regain d’intérêt. Peut-être gagneraient-ils à aller plus loin que le simple énoncé des questions qui fâchent : la finalité consiste à tenter de dépasser les désaccords de fond, pas de les occulter. Ce genre de rendez-vous ne peut être considéré comme une fin en soi : leur efficacité dépend en fait des prolongements qui peuvent leur être donnés.

Le lancement d’appels à signer constitue un autre moyen de bousculer les habitudes afin de tenter d’amorcer des dynamiques de rassemblement. La vertu de l’appel est sans  nul doute la transparence caractéristique de toute initiative publique, en dépit d’arrière-pensées qui subsistent à l’occasion. Le talon d’Achille de ce mode d’expression réside par contre dans la récurrence qui année après année tend à leur faire perdre de la valeur et minimise leur impact. Le dernier en date sort certainement du lot et a d’ailleurs été reçu bien plus qu’un simple appel de plus au vu du nombre de signatures recueillies dès les jours qui ont suivi sa parution. Il s’agit de l’appel diffusé par l’hebdomadaire Politis et intitulé « L’alternative à gauche, organisons-là ! ». En dépit de ces promesses encourageantes, l’appel n’a cependant pas été épargné par certains débats stériles malheureusement traditionnels : l’opposition dépassée et contreproductive entre organisations et individus, le slogan récurrent mais vide de sens opératoire de « faire de la politique autrement » qui se traduit par des pratiques pourtant peu reluisantes, des interprétations pour le moins étonnantes et restrictives quant à l’espace idéologique et militant que cet appel serait censé circonscrire. Il lui faudra trouver rapidement son centre de gravité s’il souhaite pouvoir enclencher une dynamique, seule à même de préfigurer quoi que ce soit.

▲ L’arc et de le centre de gravité

L’arc et le centre de gravité des éventuels rassemblements, quelle que soit la nature de la structure retenue, sont des éléments à peser soigneusement dans un esprit de conséquence et d’efficacité. L’arc de cette construction doit être le plus large possible sans esprit d’exclusive. Il est évident, et il est impératif de le répéter inlassablement, que l’objectif consiste à créer les conditions réelles d’un rassemblement à vocation majoritaire. Il ne s’agit pas de se livrer pour un quelconque plaisir personnel à une énième posture de témoignage et de contestation dont la beauté du geste n’aurait d’égale que la stérilité. Pour autant, rassembler pour rassembler au nom d’une unité mal conçue ne peut que conduire à des impasses génératrices de désillusions : il est tout aussi primordial qu’une certaine cohérence idéologique et d’action soit préservée. Ce qui est gagné en amplitude de rassemblement ne saurait être grignoté en cohérence. Et cette dernière ne doit pas correspondre au plus petit dénominateur commun sans quoi l’édifice se révélera à l’usage bien fragile.

L’arc de rassemblement doit donc être vaste. Il doit intégrer en son sein des représentants de la majeure partie des courants de pensée politique qui ont chacun apporté en fonction de leurs sensibilités et de leurs préoccupations une contribution à la gauche française. Les familles socialiste, communiste, républicaine, trotskyste, écologiste et altermondialiste y ont toute leur place. La synthèse, si tant que ce mot n’ait pas été dévoyé, ne sera pas chose aisée sans relever pour autant de la quadrature du cercle. Il ne s’agit pas forcément d’une mission impossible. La synthèse ne pourra s’effectuer en fin de compte que sur des bases « jaurésiennes », c’est-à-dire par la conciliation des espérances socialistes et républicaines au sens étymologique des termes.

Il serait opportun qu’une place soit réservée à des cultures militantes qui ont eu tendance à diverger au cours des dernières décennies, celles qui s’exercent dans les associations au même titre que celles qui prédominent dans les partis politiques. Il ne faut pas non plus se priver de l’expérience de militants formés dans le cadre syndical dont l’apport peut se révéler considérable, même si une interprétation perçue comme rigoriste de la charte d’Amiens a tendance à les éloigner du champ politique. La question syndicale mériterait sans aucun doute de plus amples développements strictement autonomes.

La cohérence et donc la viabilité de la construction dépendront essentiellement de l’endroit où se situera le centre de gravité du rassemblement. Il est à craindre qu’il puisse pencher vers un des deux pôles de gauche évoqués dès le début, à savoir le pôle social-libéral et le pôle radical, au risque de donner naissance à un outil mal façonné. Le point d’équilibre est à rechercher à proximité du champ d’action de la gauche républicaine et sociale dont la vocation est de jouer un rôle de trait d’union. La synthèse jaurésienne représente à cet égard un antidote à un rassemblement pouvant apparaître bancal. La finalité est bien de construire une structure pour une force de gauche qui soit réellement de gauche, pas d’en créer une qui se situerait à la gauche de gauche ou à l’extrême gauche. Dissipons sans ambiguïté tout malentendu : l’effort doit porter sur la gauche, en aucun cas ailleurs ! A gauche de la gauche, est-ce encore la gauche ? Sûrement pas une gauche à visée majoritaire…

▲ Rythme et articulation de la construction

Le rythme de construction de ces structures reste en débat, faute d’unanimité. A cet égard, deux écoles s’affrontent. Pour certains, on n’a que trop perdu de temps et l’urgence commande à s’atteler à la tâche au plus vite. Pour d’autres, il convient de ne pas confondre vitesse et précipitation. Le rythme à adopter dépend pour partie du degré de décomposition dans lequel serait censée se trouver la gauche. Il faut agir avant qu’un stade avancé de décomposition ne soit atteint, sans quoi les chances de réussite seraient compromises. Bâtir sur des ruines ne donne jamais des fondations solides. On peut estimer au contraire que la réussite de cette difficile entreprise est conditionnée à un haut degré de mobilisation qui ne pourra se réaliser que si un niveau de décomposition élevé en favorise l’indispensable prise de conscience. C’est uniquement à ce prix que les uns et les autres abandonneraient leurs égoïsmes de chapelles qui ont jusqu’à présent créé des blocages insurmontables.

Que l’on fasse sienne l’une ou l’autre de ces thèses ne change finalement que peu de choses à l’affaire. Les problématiques ne varient pas vraiment et les écueils à éviter sont globalement les mêmes. L’appréhension de gâcher une chance historique est omniprésente dans les esprits, dont beaucoup restent marqués par les cafouillages qui ont accompagné l’après 29 mai 2005. Il est en effet communément admis que l’Histoire repasse rarement les plats. D’une manière peu ou prou identique, beaucoup sont dans l’attente de la meilleure fenêtre de tir possible, persuadés qu’il s’agit « d’un fusil à un coup » dont l’opération de rechargement en cas d’échec ne pourrait s’effectuer avant longtemps.

Le moyen de minimiser ces risques d’un échec dont on sait qu’il  pourrait lourdement engager l’avenir consiste peut-être à trouver l’articulation adéquate entre la nature des structures et le rythme de leur mise en place. Le format initial d’une confédération de différentes composantes de la gauche offre l’avantage d’une solution plus souple et certainement transitoire, en tout cas moins brutale. L’inconvénient de cette option réside dans le flou potentiel des structures confédératives qui ont assez généralement peiné à impulser des dynamiques fertiles. Ceci étant, le calendrier électoral est, contrairement aux expériences passées, plutôt favorable à l’émergence d’une force qui reposerait sur de telles structures. Les élections européennes de 2009 et régionales de 2010 ont en effet lieu au scrutin proportionnel, lequel pourrait permettre à chacun de se sentir représenté. La dynamique aidant, on peut espérer que les spécificités de chacun puissent alors progressivement trouver leur place (mais sans nécessairement perdre son identité) au sein de la confédération.

En tout état de cause, il peut paraître cependant malaisé et hasardeux de prévoir un calendrier qui permettrait de déterminer le timing du travail à effectuer. En l’état actuel des choses et face à une droite « dure », ce sont aussi et avant tout la colère et les mobilisations sociales qui peuvent être l’élément déclencheur d’une dynamique. L’urgence peut émerger des mauvais coups qu’une droite décomplexée ne cesse de porter au pacte républicain et social issu de combats séculaires. Encore faut-il pour cela que la gauche soit prête à traduire politiquement ces mouvements sociaux.

Pour la gauche républicaine et sociale, se pose la question de savoir l’ordre dans lequel doit se réaliser la démarche. Il s’agit de savoir s’il est préférable qu’elle s’organise préalablement à un niveau suffisant avant de s’investir au sein de l’ensemble de la gauche. Doit-elle prendre des précautions organisationnelles afin de pouvoir influer réellement tant dans le processus que sur les contenus ou au contraire peut-elle se contenter de faire confiance à sa traditionnelle stratégie d’influence qui a donné des résultats mitigés ? Il peut certes se révéler pour la gauche républicaine et sociale au moins aussi ardu de réunir ses nombreuses chapelles témoignages vivants à la fois de sa constante atomisation et de la vitalité du débat d’idées que de participer avec plus ou moins de bonheur à une construction d’ensemble. Les egos de personnes et le culte du chef expliquent en grande partie la réalité de chapellisation qui caractérise la gauche républicaine et sociale. Faire l’inverse, c’est-à-dire commencer par ce qui pourrait logiquement être considéré comme l’aboutissement de la démarche, obligera peut-être la gauche républicaine et sociale à s’unir afin de ne pas être totalement absorbée et inaudible dans la nouvelle construction. Ce pari là semble tout de même particulièrement aléatoire et risqué.

Commencer par rapprocher les diverses composantes républicaines et sociales de la gauche avant de poursuivre la même opération pour la plus grande partie de la gauche aurait l’avantage de donner plus de poids et de place à nos idées. Car la gauche républicaine et sociale n’a en effet rien à attendre, surtout pas de cadeaux, de ses autres partenaires de gauche pouvant être intéressés par ce type de démarche. Mais il se peut aussi que la gauche républicaine et sociale doive composer avec les réalités politiques du moment qui constituent autant de contraintes dont il est difficile de s’affranchir pleinement. L’état d’atomisation dans lequel elle se trouve est à même de rendre illusoire la possibilité d’un regroupement de quelque ampleur que ce soit. Evidemment, nous le regrettons, et œuvrons avec ténacité pour inverser la tendance. Mais nous ne tomberons pas dans le déni de réalité : s’il faut en prendre acte, nous le ferons, même à contrecœur. Il est parfaitement recevable de considérer que la fenêtre de tir favorable pour entreprendre une action s’adressant à l’ensemble de la gauche se situe dès maintenant, auquel cas la gauche républicaine et sociale devrait faire l’impasse sur l’étape préalable d’un travail de rassemblement interne. Le rythme du temps politique est souvent imposé et subi, rarement maîtrisé. Il convient alors de s’adapter aux circonstances si l’on veut éviter qu’elles ne vous bousculent un peu rudement.

Nous devrons dans ce cas faire confiance à la force propulsive de nos idées  ainsi qu’à la puissance de conviction que nous mettrons à les porter pour qu’elles diffusent largement au sein d’un tel regroupement. De ce point de vue, les expériences récentes ont prouvé que l’on pouvait remettre au cœur de la gauche des idées comme la souveraineté populaire, à laquelle nous sommes si fortement attachés, pour peu qu’on s’en donne la peine et qu’on ait le courage de les porter.

▲ L’actualité des précédents historiques

S’il est totalement illusoire de croire que l’Histoire puisse se rééditer, il n’en reste pas moins vrai que les événements du passé peuvent fournir des leçons riches d’enseignements. Plusieurs références historiques ne sont pas à négliger. Il se peut que ce dont ait besoin la gauche soit de refaire un congrès de Tours à l’envers pour renouer avec une situation où la synthèse jaurésienne n’avait pas été trop puissamment ébréchée. On peut également lorgner en direction de la formule qui avait conduit à la victoire du Front populaire, fruit d’une alliance[13] électorale fondée sur un programme qui fut assez bien respecté dans le cadre de l’exercice du pouvoir, à tel point que ce court moment historique d’à peine plus d’une année a durablement marqué les consciences collectives. Le cycle ouvert lors du congrès d’Epinay en 1971 avec la fondation du parti socialiste en lieu et place de la vielle SFIO s’est à l’évidence refermé en ce début de XXI° siècle. Refaire à l’identique ce qui s’est déroulé à un moment ou un autre n’aurait pas de sens, mais les inspirations qui avaient présidé aux opérations doivent parfois subsister.

L’invocation de ces précédents historiques incite à remonter plus loin en allant jusqu’à la réunification des socialistes avec la création de la SFIO en 1905. Il n’avait été guère commode de faire cohabiter de très nombreuses sensibilités socialistes habituées à se déchirer à propos de querelles doctrinales. L’actuel parti socialiste est sans aucun doute tiraillé par autant de dissensions entre des gens assez dissemblables. Ces remarques nous interpellent au premier degré et nous poussent à nous demander si la construction de cette structure pourrait se réaliser à l’intérieur du parti socialiste ou fatalement en dehors de celui-ci. Des initiatives du moment présent recoupent grosso modo les deux données de cette alternative. Les promoteurs de l’opération Gauche Avenir semblent estimer que ce soit de l’intérieur du parti socialiste que l’on puisse faire bouger les lignes dans le but de parvenir à l’objectif recherché. Les partisans d’une formule inspirée de la gauche allemande qui a donné Die Linke  se sont fait une raison : c’est de l’extérieur que la rénovation et le ressourcement d’une gauche de transformation viendront tant la parti socialiste leur apparaît sclérosé dans son fonctionnement et gangrené par l’acceptation du libéralisme économique. La logique sous-tendue par Gauche Avenir se concrétiserait par l’apparition d’un nouveau cadre de toute la gauche qui, via un gauchissement venu de l’extérieur mais se diffusant ensuite au sein du parti socialiste, ferait basculer plus à gauche le centre de gravité de toute la gauche. Celle induite par une formule se rapprochant du Die Linke allemand conduirait à l’émergence d’une nouvelle force de gauche concurremment au parti socialiste, force qui du fait de sa simple émergence pousserait l’actuel parti majoritaire de la gauche à retrouver le chemin de la transformation sociale et à se repositionner en conséquence. En définitive, les choix diffèrent en fonction de la lecture qui est faite de la situation du parti socialiste et de la capacité qu’il pourrait y avoir à le faire évoluer.

III/ Les alliances

La question des alliances est fondamentale et cruciale en politique. Elle ne peut pas être éludée, sans quoi elle finira par rattraper ceux qui auraient tout fait pour l’oublier.

           

▲ Les alliances jouent un rôle de clarification

            Les alliances obligent à opérer à un dépassement de soi, au risque parfois de renoncer partiellement à ce qui fait son engagement. Elles délimitent prioritairement les champs idéologiques dans lesquels réflexion et action politiques doivent s’élaborer. Elles tiennent une fonction de garde-fous irremplaçables et peuvent à l’occasion conduire à des clarifications bienvenues. Elles nous renseignent sur les intentions réelles bien mieux que de longs discours à l’habileté rhétorique mâtinée de langue de bois. C’est ainsi que la très médiatique ouverture sarkozyste en faveur de personnalités présentées comme étant de gauche n’a fait en réalité qu’entériner de manière officielle un glissement vers la droite bien antérieur à leur nomination. Mais il est parfois difficile d’en parler avec sérénité. Les alliances sont en effet entachées d’un soupçon d’électoralisme et d’opportunisme de mauvais aloi. C’est souvent l’attitude adoptée par ceux qui récusent fermement toute forme de carriérisme politicien dans le cadre de l’action militante politique. Il est vrai que les alliances peuvent être le vecteur d’ambitions personnelles déconnectées des idées pour lesquelles on s’est engagé.

            La réalité est cependant bien différente. Deux grandes catégories de postures expliquent en fait les prises de positions défavorables à la mise à l’ordre du jour de la question des alliances. C’est le lot d’abord de ceux qui, à l’image de Gambetta à propos de l’Alsace-Lorraine, ne veulent jamais en parler mais y pensent cependant très fort chaque jour. Ils sont rejoints dans ces préventions de principe par ceux qui se refusent à envisager une alliance pouvant déboucher sur l’exercice du pouvoir avec d’autres qu’eux-mêmes. Cela est d’autant plus fâcheux qu’il s’agit souvent des mêmes qui ne souhaitent pas s’investir dans la construction de structures de rassemblement plus larges. En fin de compte, on constate qu’opportunisme et sectarisme se rejoignent pour l’occasion dans une même posture du refus.  

Une autre forme de négation d’alliances claires se raccroche à la vogue de l’apolitisme et  des « sans étiquette »[14]. En feignant de dépasser les éventuels clivages idéologiques au nom d’une conception spécieuse de l’intérêt général, on relègue au second plan la question du contenu pour adopter une gestion à la petite semaine. On sait pertinemment que les candidats apolitiques d’antan étaient en fait des candidats de droite qui ne voulaient pas s’assumer en tant que tel. Le label « sans étiquette » s’est étendu à une partie de la gauche, signe de l’état de déshérence idéologique dans lequel son incapacité à proposer une véritable alternative la plonge. L’émergence d’un socialisme municipal autoproclamé moderne, qui possède au moins le mérite de conserver le terme de socialisme mais se trouve très loin d’en être un laboratoire, accélère cette tendance à la dilution des enjeux idéologiques des affaires de la cité. La gestion effectuée dans le cadre de l’intercommunalité incite puissamment à dépolitiser les rapports politiques. En faisant moins de politique, on favorise les formes les plus diverses de carriérisme politicien que les arrangements contre-nature en dehors du contrôle du suffrage universel alimentent. Il ne faut pas se tromper et savoir de quel côté se situent véritablement la clarté et la sincérité.

▲ Pour des alliances à gauche et de gauche

Les enjeux ne manquent pourtant pas à la problématique des alliances. Il existe plusieurs alternatives. Le choix réalisé ne pourra qu’être lourd de conséquence, sans nul doute bien plus que bon nombre d’amendements proposés à un éventuel programme électoral ou une hypothétique motion de synthèse d’un congrès.

L’alternative principale est d’une actualité assourdissante. Au double motif de la nécessité d’une modernisation et d’un rassemblement le plus large, des voix s’élèvent pour réclamer des rapprochements avec le Modem de François Bayrou. Tandis que d’autres s’échinent, souvent à contre courant de la vulgate diffusée par des médias bien-pensants, à privilégier l’alliance à gauche. Il va de soi que nous nous inscrivons en faux contre la première optique pour conforter résolument les défenseurs de la seconde. La faiblesse majeure d’un recentrage réside dans le fait qu’il conduirait automatiquement à une dénaturation du contenu. La gauche dans son ensemble et la gauche républicaine et sociale plus spécifiquement ne portent pas la même conception de l’économie et de la société que les partisans de François Bayrou. Une telle option acterait de manière irrémédiable une capitulation sur le fond et une résignation à accepter un nombre conséquent de postulats libéraux caractérisant la mondialisation. Un glissement à droite serait de la sorte définitivement acté.

D’autant plus que cette stratégie nous semble reposer sur un calcul erroné. Au motif de redouter que la gauche ne puisse être majoritaire dans un pays réputé pour pencher traditionnellement à droite, le réflexe naturel serait de tendre vers une alliance au centre dans l’espoir de ratisser large. Cette problématique est vieille comme la gauche. Mais quand la gauche l’a emporté dans les urnes, c’est parce qu’elle a su créer une dynamique sur un projet porteur résolument orienté à gauche et un dessein clairement affiché de transformation profonde, et ce dès le premier tour. A contrario, c’est quand elle a crû bon de transiger, par exemple en préférant le label moderne à l’étiquette socialiste pour son projet qu’elle a essuyé les plus cruelles désillusions.

            Les questionnements sur la nature des alliances possèdent également l’avantage de faire s’interroger ceux qui ne veulent pas d’alliances, et éventuellement à les amener à se justifier de leur refus de participer à un gouvernement de gauche. Il est confortable de rester dans une posture de contestation au motif que presque personne ne serait digne de faire alliance avec soi. C’est ce que nous pourrions appeler le terrorisme de la pureté exclusive. Cette stratégie est suicidaire pour la gauche car elle conduit à stériliser une partie de son électorat souvent contre son gré. Ceci dit, il convient d’affirmer dans un même temps que gouverner pour gouverner n’est pas une fin en soi : il faut être très clair sur les objectifs et les motivations qui fondent la volonté de participer à l’exercice du pouvoir.

▲ L’amplitude du rassemblement

L’amplitude du rassemblement à effectuer reste à déterminer. Elle est en fait étroitement dépendante de la problématique des structures qu’il convient de mettre sur pied. Dans un monde idéal pour la gauche, la question des alliances n’aurait pas à se poser ou alors simplement de manière fort marginale. En théorie, il n’y aurait en effet point besoin d’alliances puisque la construction de structures doit viser à regrouper l’ensemble des composantes de la gauche déterminée à accéder au pouvoir pour transformer la société. Une éventuelle réussite dans cette construction de structures visant au rassemblement, ce que nous venons d’évoquer dans le chapitre précédent, frapperait de facto de caducité la problématique des alliances.

Nous n’aurons cependant pas la faiblesse d’esprit ou la naïveté de croire à un tel scénario idyllique. Ne feignons pas de croire que la dynamique de rassemblement et d’union de la gauche puisse aboutir à une gauche quasi unique. Ceci n’est d’ailleurs guère souhaitable. Il y aura toujours loin entre les projets les plus ambitieux et les réalités les plus prosaïques. C’est ce décalage inévitable que nous aurons à essayer de compenser partiellement à travers les alliances. Le travail sur les structures doit en fin de compte être prolongé et complété par un effort identique sur les alliances. On peut en effet dire que l’arc des alliances doit englober tout ce qui n’aura pu être rassemblé dans le cadre des structures que la gauche se sera évertuée à mettre en place. La seule chose que nous puissions espérer est que ce décalage ne soit pas excessivement important car les alliances, souvent éphémères, ne pourront à elles seules combler les insuffisances en matière de structures, seules garantes d’une nécessaire pérennité.

Dès lors que l’on aborde le domaine des alliances surgit inévitablement la question connexe des conditions à partir desquelles la conclusion d’une alliance reste acceptable. Autrement dit, jusqu’à quel degré de concessions peut-on aller ? Certains ne veulent faire aucune concession : ce sont ceux-là même qui se refusent à toute discussion sur les structures à construire et sur les alliances à contracter. D’autres sont prêts au contraire à céder sur l’essentiel pour obtenir en compensation quelque maroquin ou simplement pour éprouver la satisfaction d’en être. Nous avons déjà précisé que nous récusions avec la même fermeté les postures de sectarisme et d’opportunisme. Consentir à des concessions est dans la nature même de l’action politique, mais en aucun cas cela ne doit justifier les renoncements les plus éhontés. Pour la mouvance de gauche républicaine et sociale, les choses sont claires car les idées le sont encore plus : des éléments ne sont pas négociables, c’est-à-dire dans le sens d’accepter que des valeurs et des objectifs soient bradés. C’est le cas des valeurs soutenant l’exigence républicaine et l’objectif central de transformation sociale[15].

Nous insistons pour y ajouter la prise en compte de l’esprit du vote du 29 mai 2005 : le message adressé par les citoyens français ce jour là ne saurait être ni oublié ni contourné. La constitutionnalisation de « la concurrence libre et non faussée » aurait eu pour conséquence immédiate de dissoudre l’exigence républicaine telle que nous la concevons et de réduire les chances de la transformation sociale que nous appelons de nos vœux. Il existe des lignes jaunes à ne pas franchir car nous ne sommes pas décidés à manger notre chapeau. Cette « concurrence libre et non faussé » n’est pas soluble dans un projet de transformation déterminé par des idéaux de gauche. Pas plus que nous ne somme disposés à laisser fouler aux pieds la souveraineté populaire : son respect intégral n’est pas négociable.

Des concessions, nous sommes disposés à en faire, mais pas au détriment de la préservation d’une cohérence minimale. Dans cette optique, il nous apparaît difficile de trouver un terrain d’entente avec ce qui a été appelé depuis plusieurs décennies la « seconde gauche » contre laquelle nous notre courant n’a eu de cesse de ferrailler. Cette seconde gauche s’est très vite ralliée au marché, aidée en cela par une adhésion enthousiaste à une idéologie européiste qui ne faisait en fait qu’entériner la victoire à l’échelle européenne du libéralisme sur le socialisme, victoire ardemment désirée par des élites totalement coupées des peuples, ce qui explique leur mépris le plus absolu à l’encontre de la souveraineté populaire. Il n’est toutefois pas question pour nous de tomber dans le piège inverse qui consisterait à figer nos opinions en fonction des positionnements effectués à l’occasion de ce référendum. Loin de nous l’idée de faire du vote du 29 mai 2005 une clivage irrémédiablement insurmontable pour ceux qui auraient commis « l’irréparable » en votant oui ce jour là, de la même manière qu’avoir voté non ne constitue aucunement pour l’éternité une assurance tous risques contre toute dérive. Pour s’en convaincre, il suffit de noter les écarts constatés à l’occasion des votes à propos du traité de Lisbonne en ce début d’année 2008. Mais force est de constater que cet événement majeur conserve une incommensurable pertinence en révélant des marqueurs qu’il est impossible d’occulter.

▲ Bipolarisation, bipartisme et diversité

La nécessité de contracter des alliances est notoirement renforcée par la tendance menant à une bipolarisation accrue de la vie politique. Le fait est indiscutable et ne saurait être minimisé dans le cadre de l’élaboration d’une stratégie. Plusieurs éléments conduisent à cette situation, et au premier desquels on doit placer une question de fond, celle des institutions. Nous sommes effectivement confrontés à ce qu’il est convenu d’appeler un verrou bloquant de nombreuses initiatives, surtout celles qui ont souvent en commun de privilégier le contenu à la tactique. Pour la gauche républicaine et sociale, l’urgence commande à faire sauter ce verrou dans les meilleurs délais. La gauche de gouvernement, autrement dit le parti socialiste, aurait tout intérêt à envisager une démarche similaire et laisser de côté sa stratégie s’apparentant à un non-dit qui consiste à attendre plus ou moins paisiblement l’effet balancier générateur d’alternances mécaniques. Il est cependant intéressant de faire remarquer qu’il ne soit pas forcément indispensable de changer de constitution pour modifier la donne politique[16]. La modification du mode de scrutin peut se révéler à bien des égards bien plus efficace qu’un passage en grande pompe par le Congrès.

Pour autant des nuances et des précisions s’imposent pour se pénétrer d’une vision plus globale, la seule qui soit valable si l’on veut éviter d’emprunter des impasses. La bipolarisation n’est pas systématiquement une mauvaise chose en soi. Elle se révèle en effet particulièrement positive dès lors qu’elle contribue à consolider un clivage droite gauche en dessinant nettement les contours de projets de société antagonistes. Il est en définitive à la fois difficile et contreproductif de vouloir s’en affranchir à tout prix.  

La pire des choses seraient de favoriser un brouillage des clivages conduisant à une situation dilatoire à l’américaine. Les paradoxes y sont éclatants. La compétition nettement observable lors des campagnes électorales aux Etats-Unis ne repose en fait que sur des clivages relatifs aux contenus fortement atténués et grandement factices à tel point qu’il est malaisé de discerner des visions clairement opposées (il faut pour qu’elles soient mises en exergue les outrances de néo-conservateurs décomplexés).

Le véritable problème réside plutôt dans le manque de diversité à l’intérieur de chacun des deux pôles en présence. A gauche, le rôle trop central du parti socialiste crée un déséquilibre et pose un problème d’expression, de la même manière que la conversion de la quasi-totalité de la droite au libéralisme économique étouffe toute velléité de débats en son sein. Il en résulte une relégation des débats de fond de nature idéologique aux oubliettes. En fait, il ne faut pas confondre bipolarisation et bipartisme. C’est ce dernier qui pose de graves problèmes en réduisant de manière drastique l’offre politique. Il s’appuie en France sur la force d’une pensée unique puisant ses sources à un libéralisme conquérant et un consensus européiste mou que le référendum du 29 mai 2005 avait pourtant écorné.

Autrement dit, la question des alliances est centrale car elle préempte pour partie non négligeable celle des contenus à promouvoir et à appliquer dans l’hypothèse d’une accession au pouvoir. En filigrane apparaît dans sa netteté une orientation stratégique lourde de conséquence : qui de l’alternance mécanique ou de l’alternative résolue doit constituer l’horizon de la gauche ?

IV/ La conquête de bases sociologiques

            Toute action politique d’envergure ne peut évidemment se faire sans idées cohérentes, sans outils appropriés, sans détermination chevillée au corps. Mais il est tout aussi important de disposer de forces humaines en conséquence. En d’autres termes, il faut avoir avec soi des militants non seulement convaincus mais aussi convaincants en capacité de convaincre les électeurs. La gauche républicaine et sociale manque assurément pour l’heure de ces deux catégories. La gauche dans son ensemble a vu s’effriter dangereusement et notablement ses points d’appui. Toutes deux doivent se lancer impérativement à la conquête de bases sociologiques tant militante qu’électorale.

▲ Les bases électorales

            Un des points de départ consiste à prendre la mesure autant que faire se peut de la réalité et de l’ampleur des inversions sociologiques auxquelles on assiste depuis plusieurs années déjà. Les catégories populaires se détournent de plus en plus des partis de gauche, même si une exagération excessive doit être évitée (car cette thèse constitue un slogan publicitaire majeur de la droite cherchant à faire oublier qu’elle pratique une politique classe), pour se réfugier dans l’abstention ou dans le vote protestataire dont a bénéficié à un certain moment le Front National. D’autres ont semblé être séduits par la rupture promise par le candidat Sarkozy pour laquelle il faut reconnaître l’impact non négligeable que certains slogans de campagne ont pu avoir à l’image du « travaillez plus pour gagner plus » ou « la France qui se lève tôt ». A l’opposé, le phénomène s’étant nettement révélé depuis les municipales de 2001, les succès de la gauche se sont construits pour partie sur le vote de catégories plus aisées dont les emblématiques bobos (bourgeois-bohèmes) sont devenus les fers de lance.

            Une stratégie de reconquête de bases populaires passe sans aucun doute par une réflexion prenant en compte à la fois la globalité du corps électoral et de manière plus spécifique les différentes catégories sociales.

N’en déplaise à certains, le peuple existe encore et représente l’objet essentiel de toute action politique. Il est constitué par la grande majorité des salariés de ce pays, qu’ils soient ouvriers ou employés, cols bleus de l’industrie ou cols blancs du secteur tertiaire. On peut y ajouter aussi de nombreux artisans, commerçants et chefs de petites ou moyennes entreprises qui sont en fait davantage victimes de la mondialisation. Les intérêts de ces derniers ne convergent certainement pas avec ceux des bénéficiaires de la compétition économique effectuée dans le cadre transnational du capital financiarisé, même si on essaie de les persuader du contraire en les détournant des sources réelles de leurs difficultés. Le stratagème de la droite consiste précisément à établir des solidarités en réalité absolument factices entre d’une part les petites et moyennes entreprises et d’autre part les grandes multinationales du CAC 40.

Le peuple n’a pas non plus trahi ou démérité comme d’aucuns voudraient le faire accroire. Il n’est nul besoin par conséquent de partir à la recherche d’un peuple de substitution qui soit plus digne. La collection des « sans » (sans-travail, sans-logement, sans-papiers, sans-ressources, etc…) est une partie du peuple, mais n’a pas vocation à s’y substituer en totalité et de manière exclusive. Ils ne doivent encore moins être mis en concurrence avec ceux qui « disposent » (sans excès faut-il ajouter) de ce qui fait défaut aux « sans » dans une perspective culpabilisante : ce serait faire clairement le jeu de la droite dans sa volonté à peine voilée de substituer la charité à la solidarité[17] et de détruire méthodiquement les solidarités collectives de classes. Les exclus de la mondialisation ne doivent pas être opposés aux « reclus » de celle-ci : le clivage valide sépare ces deux catégories des « inclus » de la mondialisation, c’est-à-dire ceux qui en tirent profit. Il n’est pas davantage opportun de parier sur la capacité d’insurrection du peuple des « opprimés des banlieues » pour espérer faire avancer la cause d’une hypothétique révolution. Il ne s’agit aucunement du nouveau prolétariat de ce troisième millénaire, les « damnés de l’an 2000 », sur lesquels tous les efforts devraient se concentrer au détriment des autres composantes de la société. En d’autres termes, les clivages sociaux (ce qu’on appelait en fin de compte il y a encore peu lutte des classes) restent d’actualité et ne doivent pas disparaître au profit d’oppositions déterminées sur des bases étroitement ethniques ou territoriales.

L’urgence la plus immédiate pour la gauche se situe dans la reconquête des classes populaires qui se sont détournées d’elles. Entre le dire et le faire, il existe bien plus qu’un simple décalage. Les ramener à soi relève parfois de l’illusion lyrique permanente et de la quadrature du cercle. A cet égard renvoyons dos-à-dos aussi bien la gauche gestionnaire, principalement le parti socialiste appuyé en cela pour l’occasion par une armée d’experts et de sociologues bien-pensants, qui a eu tendance à oublier les réalités quotidiennes du plus grand nombre en discréditant leurs préoccupations les plus légitimes, que la gauche radicale persuadée d’avoir forcément une oreille plus attentive aux malheurs des personnes les plus modestes en vertu d’un don sûrement caché.

La montée des classes moyennes complexifie les données du débat. Le sujet a pu conduire à des contresens. La notion de classes moyennes reste pour l’essentiel assez floue car elle s’est très souvent définie de manière négative : les classes moyennes regroupaient tous ceux qui n’étaient pas ouvriers, agriculteurs, bourgeois etc… La distinction marxiste capital/travail pourtant si pratique n’était pas toujours une grille d’analyse opérante du fait que certains éléments des classes moyennes se caractérisaient dans leur insertion dans la sphère productive par la possession d’un capital certes modeste tandis que d’autres se rapprochaient davantage de la condition des prolétaires, qu’ils soient plus « manuels » ou « intellectuels ».

La forte augmentation du nombre de ces classes moyennes au cours du XX° siècle a pu faire croire à une modification profonde des structures de la société qui se serait réduite à moyen terme à une vaste classe moyenne. Des illusions d’optique ont nourri cette thèse, notamment à gauche : la désindustrialisation entraînant une baisse significative du nombre d’ouvriers principalement dans les secteurs d’activité symbolisant la révolution industrielle[18], la transformation des modes de vie au cours des « trente glorieuses » nourrie par une hausse du pouvoir d’achat, le triomphe de la société de consommation s’appuyant sur la prédominance d’une civilisation à dominante urbaine, la généralisation de loisirs de masse offrant l’impression d’un progrès social continu ou encore l’élévation conjointe du niveau de qualification et du niveau technique laissant espérer la possibilité de promotions sociales insoupçonnées[19] se sont conjugués.

C’est de la sorte que certains se sont empressés d’en conclure que la classe ouvrière était amenée à disparaître à brève échéance. De ce fait, les programmes politiques ignoraient bien souvent les préoccupations des classes laborieuses ou déniaient toute forme de légitimité à des revendications jugées passéistes ou moisies. Il s’agissait alors de satisfaire en priorité les demandes formulées par les classes moyennes dont on saisissait mal par ailleurs la grande hétérogénéité en les confondant avec la partie supérieure de celles-ci. Les inversions sociologiques qui se sont alors produites dans le champ électoral puisent leurs sources les plus abondantes dans ces regrettables confusions.

Les classes moyennes doivent représenter la cible privilégiée de l’entreprise de reconquête d’une hégémonie culturelle à gauche. Les attaques portées par la droite se sont en effet concentrées sur ces catégories dont l’ambition est souvent de se distinguer des classes dites populaires pour se persuader pleinement qu’elles ont bénéficié d’une forme de promotion sociale. Il n’est pas peu courant que des exigences républicaines et civiques soient perçues comme des contraintes difficilement supportables : elles peuvent chercher à s’exonérer des impératifs de mixité sociale ou remettent en cause les mécanismes de redistribution des richesses au travers notamment de l’impôt par exemple. Les discours récurrents visant à stigmatiser le niveau jugé insoutenable des charges sociales ou à dénoncer dans tout dispositif social la preuve d’un assistanat éhonté ont parfois pu trouver un écho plutôt favorable parmi ces catégories sociales. Notons toutefois que la droite est passée à une vitesse supérieure en ciblant désormais son effort sur les catégories populaires comme en ont témoigné les dernières présidentielles, même si le retour aux réalités s’avère particulièrement douloureux pour le président du pouvoir d’achat et ses comparses. 

▲ Les bases militantes

Pour parvenir à s’assurer une base électorale solide et consistante, il est nécessaire de pouvoir compter sur des personnes capables de convaincre. De cette manière, se pose avec acuité la question des bases militantes. Nulle formation politique ne peut se passer d’un nombre suffisant d’hommes déterminés à diffuser son message.

Chacun doit s’interroger sur les formes de militantisme les plus appropriées en vue d’atteindre une efficacité maximale. Il est frappant de constater à quel point il se passe peu de réunions politiques sans que ne soient abordées ces problématiques. Comment recruter et renouveler le cercle de militants ? Comment sensibiliser et mobiliser la population ? Voilà des questionnements qui reviennent de manière lancinante sans que des réponses réellement satisfaisantes y soient apportées.

La résolution de la question du recrutement de militants recoupe en grande partie les interrogations liées aux motivations conduisant à un engagement quel qu’il soit. Au-delà des complaintes sur l’évolution de la société, sur la multiplication des centres d’intérêt dans une société de loisirs et de consommation, sur le manque de sens collectif des jeunes générations, tous ces éléments possédant assurément une certaine forme de pertinence et d’exactitude, il est nécessaire d’aller plus loin dans l’effort de compréhension. Ce qui retient le plus souvent dans l’envie de s’engager en politique, c’est une double crainte qu’il est difficile de considérer comme totalement infondée. La crainte, fondée ou exagérée peu importe, de se sentir embrigadé peut provenir de la connaissance de fonctionnements ayant pu être comparés à ceux d’une contre-église de la part de certaines formations politiques ou encore à ceux d’une secte militante. La construction d’un lien social supplémentaire, d’une seconde famille qui ne pourra que rarement être l’équivalente de la première, doit s’accompagner de garanties que cela n’empiètera pas de manière abusive sur la vie privée. L’engagement militant ne peut se situer au niveau d’un sacerdoce astreignant, même s’il suppose d’énormes sacrifices. Ce risque est ressenti à tort ou à raison à l’égal d’un embrigadement pouvant de surcroît être aggravé par les exigences liées aux impératifs d’une action collective cohérente : il est également parfois redouté une perte de sa liberté d’expression conduisant en certaines occasions à un formatage de la pensée. Ces dérives, montées en épingle par les adversaires de la cause défendue pensant de la sorte décrédibiliser le contenu par l’intermédiaire de remarques de pure forme, ne doivent cependant pas être balayées d’un revers de main dédaigneux et suffisant.

Deux écueils symétriques sont à éviter concernant les pratiques militantes couramment utilisées. Le premier consiste à miser sur des méthodes par le haut : les fonctionnements excessivement verticaux et hiérarchiques dissuadent très rapidement les meilleures volontés. S’appuyer au contraire sur un basisme en fin de compte éculé dont les méthodes de co-construction ou la démocratie participative relèvent davantage de la manipulation, car cela revient à faire croire aux militants de base qu’ils possèdent le pouvoir d’orienter les décisions qui seront prises alors que manifestement  il ne s’agit que de valider des choix déjà largement arrêtés. Au mieux, on peut dire que ce sont de bonnes idées souvent dévoyées au service de stratégies de communication spécieuses ou d’ambitions personnelles. Il suffit pour ne pas en être dupe de se pencher sur la manière dont sont élaborées les orientations politiques dans les partis ou l’autoritarisme avéré de telle candidate apôtre de la démocratie participative.

Par expérience, nous sommes particulièrement sceptiques face à toutes les proclamations invitant à « faire de la politique autrement ». Dans la plupart des cas, elles s’inscrivent dans une forte défiance à l’encontre des partis politiques, voire même de toute forme d’organisation. Les critiques que l’on peut adresser aux partis politiques sont suffisamment nombreuses et fondées pour ne pas en rajouter en versant dans une exécration compulsive de toute structure organisationnelle de mauvais aloi. Les partis sont incontournables, mais aussi utiles. Les adeptes de « la politique autrement » ont pu adopter des pratiques peu reluisantes et fort éloignées des intentions initiales.

            Il existe aussi des pratiques militantes qui sont à rénover ou à reconsidérer autrement si l’on veut gagner en efficacité. Les façons d’en apprécier l’impact sont parfois trompeuses et induisent en erreur. La tendance à l’autosatisfaction fondée sur le ressenti des réactions positives récoltées sur les marchés lors de la distribution de tracts entretient à bien des égards une forme d’autisme. Il en va de même quand on se targue d’une relation privilégiée avec « le peuple qui souffre » au motif d’avoir massivement investi les cages d’escalier des cités. On peut déceler de trop grands décalages entre le degré supposé d’adhésion aux idées ainsi promues et la réalité de la perception profonde de celles-ci. Les déceptions électorales en sont une confirmation éclatante. Ces illusions concernent également les partis politiques à vocation majoritaire se gargarisant de succès électoraux momentanés. Nicolas Sarkozy croyait certainement que son élection à la présidence signifiait que son programme était plébiscité par ses électeurs. Un an après, sa chute de popularité confirme expressément le contraire : un nombre élevé des mesures préconisées sont rejetées. Ségolène Royal pense pouvoir se vanter d’avoir rassemblé 17 millions de citoyens, mais il ne fait aucun doute que de très nombreux autres postulants auraient réalisé une performance grosso modo identique pour peu qu’ils se soient lancés dans le combat bardé de l’investiture du parti socialiste.

            Il n’est pas dans notre intention de nous ériger en donneurs de leçons en indiquant ce qui serait la seule manière de militer efficacement. Il est facile de proposer une liste de pratiques à expérimenter d’urgence en les drapant des intentions les plus pures, et si possible en jurant la main sur le cœur que la seule pensée qui nous anime est de rendre une parole trop longtemps confisquée aux « vrais gens » et que nous compatissons avec la plus grande sincérité qui puisse être aux difficultés de leur vie quotidienne. La modestie s’impose en ces circonstances afin d’écarter toute solution péremptoire et exclusive. Bien au contraire, il ne faut pas opposer des pratiques les unes aux autres et créer des oppositions artificielles en demandant par exemple de choisir entre les anciens distribuant des tracts sur les marchés aux modernes utilisant internet pour diffuser un message identique. Ce style de querelles d’écoles prend trop d’importance au détriment de l’essentiel. Une même stérilité entache très souvent le débat récurrent à propos du langage à employer pour s’adresser aux citoyens. Les partisans d’un parler simple (simpliste disent leurs contradicteurs) récusent tout discours un tant soit peu élaboré (incompréhensible affirment-ils) car trop éloigné des préoccupations quotidiennes. Les autres pensent au contraire qu’il ne faut pas hésiter à faire appel à l’intelligence des citoyens sans craindre d’élever le niveau

.

            En réalité, en arrière-plan de ces interrogations, se dessine la question fondamentale du travail d’éducation populaire qui reste très largement à faire. La gauche de transformation en ressent l’impérieuse nécessité d’autant plus qu’elle ne peut guère compter sur la majorité des médias dominants qui se distinguent par une détermination sans faille à propager les différentes déclinaisons d’une pensée unique tout en s’évertuant à donner l’impression d’un pluralisme qui n’est que de façade. Après les institutions et le cadre européen, la situation des médias en France constitue un troisième verrou. Les médias sont en effet contrôlés par les puissances de l’argent dont certains sont les nouveaux marchands de canons. Le pluralisme des médias est dans ces conditions loin d’être assuré. Cela rend d’autant plus urgent la mise sur pied de projets réalistes d’éducation populaire. Toutes les initiatives allant dans ce sens méritent respect et considération. Il convient de noter le travail colossal réalisé dans ce domaine par ATTAC, du moins avant ses dissensions internes qui se sont révélées malheureusement préjudiciables à son action.

    §       §       §       §       §       §       §       §       §       §    

▲ Conclusion :

            Au final, il ne fait pas de doute que la gauche républicaine et sociale ait un rôle singulier à jouer au sein de la gauche. Une des clés qui déterminera la réussite ou l’échec d’un projet alternatif de transformation sociale réside dans l’articulation entre la gauche et sa mouvance républicaine et sociale. Au terme de ces réflexions on constate que l’essentiel procède du contenu et que tout y ramène d’une manière ou d’une autre. Les trois autres éléments que nous avons envisagés, à savoir les structures, les alliances et les bases sociologiques, sont à considérer comme des outils indispensables sans lesquels la fin serait difficilement atteignable.

            Pour autant qu’ils puissent apparaître comme complémentaires, ces trois autres éléments gardent une part d’autonomie et ne sauraient être pleinement assujettis aux contenus ou sacrifiés en étant relégués dans une position subalterne. De la même manière la question des contenus ne peut pas être perçue comme totalement autonome et déconnectée des autres. Les contenus ne doivent pas être appréhendés comme un paravent dilatoire qui conduirait à occulter les moyens politiques en capacité de faire triompher ces idées. Le champ des idées n’est pas étanche de celui de l’action politique quotidienne. Le contenu ne peut en effet servir à la gauche républicaine et sociale d’os à ronger tranquillement dans son coin pour mieux laisser le monopole du champ politique à d’autres.

            La gauche républicaine et sociale doit bien évidemment s’investir pleinement dans la démarche d’élaboration d’une alternative pour la gauche, bien davantage que de se contenter à participer à une alternance forcément génératrice à court terme d’amères désillusions. Elle doit y œuvrer sans arrière-pensées. Elle doit le faire en toute lucidité, sans évacuer cependant la possibilité d’un échec qui fait partie de l’ordre naturel des choses en politique. Pour s’en préserver, il convient de ne pas mettre ses œufs dans le même panier. C’est pour cela qu’il faut également songer à conserver un refuge susceptible de faire vivre les idées afin que celles-ci puissent retrouver le moment opportun la place qu’elles méritent. Car n’oublions jamais que c’est par la pertinence de nos idées et leur force propulsive que la gauche républicaine et sociale peut envisager jouer un rôle de premier plan. Les idées sont notre valeur ajoutée, ne les galvaudons jamais. Mobilisons dans cette optique toutes nos énergies afin de les valoriser en forgeant les structures appropriées, en concluant les alliances porteuses de dynamiques et en élargissant des bases sociologiques solides.

François COCQ et Francis DASPE

Membres de l’AGAUREPS-Prométhée

(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)

Juin 2008

www.agaureps.net

UE: Voie ouverte au mini-traité

Créé par le 04 fév 2008 | Dans : La France trahie

Par Matthieu VERRIER
leJDD.fr

 Les députés et sénateurs, réunis en Congrès à Versailles, ont adopté lundi la révision du chapitre 15 de la Constitution. Les parlementaires ouvrent ainsi la voie à une ratification du traité de Lisbonne. Dans une ambiance solennelle, la droite a appelé à relancer l’Europe, les communistes à s’opposer à un projet libéral. Les socialistes se sont, eux, exprimés en ordre dispersé.

Comme prévu, les parlementaires français ont voté la modification de la Constitution permettant la ratification du traité de Lisbonne. Réunis en Congrès à Versailles, députés et sénateurs devaient se prononcer sur la révision du chapitre 15. La droite appelait à voter oui, les communistes à s’opposer et les socialistes préconisaient l’abstention. Sur 893 parlementaires présents, 152 n’ont pas pris part au scrutin. Les trois-cinquième des voix requis ont été atteints, avec 560 votes positifs contre 191. Les deux chambres pourront ainsi ratifier mercredi le texte.Si l’issue était connue par avance, la journée versaillaise n’en a pas perdu pour autant de sa solennité. Les groupes parlementaires se sont succédé à la tribune pour expliciter leur vote. Le Congrès a été ouvert par le Premier ministre. François Fillon a invoqué la dimension historique de la séance. « C’est un vote qui distingue les acteurs et les spectateurs de l’Histoire« , a-t-il lancé aux parlementaires, relayé par François Sauvadet, président du groupe Nouveau Centre à l’Assemblée nationale, qui a appelé à se prononcer fermement pour le oui ou pour le non. « Je regrette l’attitude ambigüe du Parti socialiste« , a souligné le député.

Le spectre de 2005

Le PS était en effet sous le feu des attaques. Le parti de gauche a choisi de s’abstenir sur la révision constitutionnelle mais d’approuver la ratification même du traité. Une position d’équilibriste qu’a tenté d’expliquer Pierre Moscovici. Sous les ors du château de Versailles, il s’est écarté de la solennité ambiante pour souligner qu’il s’agissait d’une « étape surtout technique« . Officiellement, les socialistes s’abstiendront puis voteront oui pour donner une dynamique à l’Europe tout en protestant contre la voie parlementaire choisie pour la ratification. « Ce n’est pas le traité que nous aurions négocié, mais c’est le traité qui permettra de sortir l’Europe de l’impasse« , a réaffirmé François Hollande dans les couloirs de Versailles.

Les communistes se sont opposés à la réforme, estimant que le traité était similaire au texte repoussé par les Français en 2005. « Vous liez la France aux quatre volontés d’une Europe super capitaliste« , a déploré Alain Bocquet, député communiste. L’ombre du non au référendum de 2005 a plané sur cette journée. Alors que les parlementaires de gauche l’invoquaient pour s’opposer au texte ou réclamer un nouveau vote populaire, la droite y voyait la motivation principale pour valider le traité et refaire de la France le moteur de l’Europe. « Nous avions jeté une Europe qui espérait en nous dans l’étonnement et le doute, a estimé François Fillon. Nous avions contracté la responsabilité de relancer l’élan que nous avions contribué à briser. »

Une ratification cette semaine

L’UMP a d’ailleurs martelé que le texte d’aujourd’hui n’était pas celui de 2005, afin de repousser les peurs qu’a pu susciter le traité constitutionnel précédent. La formule est venue de Jean-François Copé: « Ce n’est pas une constitution, c’est un mode d’emploi européen. » L’explication est signée François Fillon: « Le texte ne se place pas au-dessus des autres traités européens. » Quant au choix de la voie parlementaire plutôt que référendaire pour la ratification, l’UMP brandit le résultat de l’élection présidentielle: en choisissant Nicolas Sarkozy, les Français ont approuvé son programme qui prévoyait ce mode d’approbation.

Avec son ironie habituelle, Jean-François Copé a souligné qu’il n’enviait pas la position d’équilibriste de Pierre Moscovici. Ce dernier a lui-même semblé éluder au plus vite la question. De fait, 32 socialistes ont voté pour, 121 se sont prononcés contre le texte et 142 se sont abstenus. Alors que certains socialistes voteront deux fois oui et d’autres non, le secrétaire national du PS aux relations internationales a préféré une autre échéance: la présidence française de l’Union européenne, au deuxième semestre. Le député a appelé Nicolas Sarkozy à se concentrer « sur les vrais besoins des Européens« .

Pourtant, le processus n’est pas achevé, avant que la France ne devienne le quatrième pays à ratifier le Traité, après la Hongrie, la Slovénie et, ce lundi, la Roumanie. Le texte sera présenté au conseil des ministres mercredi avant de passer dans chacune des chambres pour ratification. La position officielle du PS sera alors de voter en faveur du texte. Mais une nouvelle fois, les parlementaires du groupe devraient peiner à s’exprimer d’une seule voix.

Royal part en guerre

Créé par le 13 jan 2008 | Dans : Parti socialiste, Ségolène Royal

Par Pascale AMAUDRIC, envoyée spéciale à Saint-Brieuc
Paru dans le Journal du Dimanche,  Dimanche 13 Janvier 2008

C’est reparti. Ségolène Royal affronte de nouveau Nicolas Sarkozy. Mais cette fois-ci, le décor a changé. Les municipales du printemps prochain sont le nouvel enjeu. La présidente de la région Poitou-Charentes était à Saint-Brieuc samedi pour soutenir la députée socialiste Danielle Bousquet, engagée dans la reconquête de cette ville de gauche qui a basculé au centre en 2001.

Réinstaller à tout prix le duel Sarko-Royal: pour sa première sortie de campagne municipale, hier matin à Saint-Brieuc, Ségolène Royal a, non seulement lancé l’offensive politique (gauche et droite veulent une campagne nationale), mais a voulu surtout remettre en place le duo de l’an dernier. Un combat, certes, perdu mais qu’elle persiste à présenter comme le début d’un « chemin » vers « d’autres victoires« , comme elle l’avait lancé à ses supporters dans une scène d’anthologie, au soir du 6 mai. A la faveur de cette campagne municipale, elle entend donc bien se poser en leader de la gauche – leader d’une gauche à qui elle veut « donner de nouvelles raisons d’espérer, d’agir et d’avancer » – et s’élever ainsi au-dessus des polémiques et tirs de barrage contre sa stratégie de conquête du PS qu’elle a bel et bien entamée.

Venue soutenir à la fois les ventes de son dernier livre (Ma plus belle histoire, c’est vous) et la députée socialiste Danielle Bousquet, engagée dans la reconquête de cette ville de gauche tombée, en 2001, dans les mains du leader centriste Bruno Joncour, Ségolène Royal n’a eu de cesse d’engager le fer contre Nicolas Sarkozy, accusé de tous les maux, à la fois sur le plan personnel et dans l’exercice de sa fonction : « Le roi s’amuse. Il vit comme un milliardaire, s’offre des bijoux de milliardaire. Et nous, pendant ce temps-là, nous attendons des solutions. » Elle qui refusait, au nom de la dignité du débat politique, les attaques ad hominem, s’en est donné à coeur joie. Comme si, encouragée par l’ »accueil chaleureux des militants » et les critiques outrées qu’elle entend chez ses concitoyens de Poitou-Charentes, elle engageait, dans l’immédiat, la première manche d’une revanche qui sera, elle, de longue haleine.

« Nicolas Sarkozy, c’est la désinvolture« 

« Nicolas Sarkozy, c’est la désinvolture, et pas un seul domaine n’échappe à son improvisation [...]. » Sur ce dernier mot, elle relance la litanie de reproches, qu’elle accompagne de contrepoints en sa propre faveur : « Nicolas Sarkozy, c’est l’improvisation permanente. Face à cela, nous voulons une politique cohérente et sereine. Nicolas Sarkozy, c’est la fébrilité. Nous sommes la sérénité. » Face à « son exhibitionnisme« , à « ses provocations« , à « ses annonces perpétuelles« , la candidate veut offrir la « réponse simple de réformes vraies, justes, stables et durables« . On ne l’arrête plus : « Face à cet état de grâce qui se termine et cet état de disgrâce qui commence, nous devons incarner la levée de nouvelles valeurs.« 

On a assisté hier à l’ouverture d’une mini présidentielle nourrie d’un de ses thèmes de prédilection, la vie chère, talon d’Achille de l’adversaire : « 2008 doit être l’année de la lutte contre la vie chère. » Parmi les réformes « urgentes et nécessaires« , entre autres les tarifications bancaires « insupportables« , nombreux sont les retours à sa propre campagne : preuve, dit-elle en aparté, de sa « cohérence » et de son « sérieux« . La confusion des temps est parfois étonnante : « En voilà assez des discours. Passons aux actes !« , lance-t-elle, avant de dénoncer l’ »illusion de réformes » qu’entretient Sarkozy et la « fuite en avant dans la commissionnite aiguë du gouvernement« . « La France mérite mieux. Le temps presse« , frémit-elle en invitant la gauche « au courage, à rester debout, à ne pas avoir peur« .

Il faut dire qu’avant son meeting à la salle De Robien, la séance de dédicaces à La Nouvelle Librairie avait été plutôt flatteuse et propice à l’entretien de son rêve d’une seconde chance en 2012. « Ma femme vous adore encore plus que moi, et ce n’est pas peu dire« , lui souffle le mari de Joëlle, au milieu de dizaines et de dizaines d’autres admirateurs peu avares de compliments. Charly, un Breton africain, lui offre une photo encadrée d’elle aux côtés d’Aimé Césaire, le poète martiniquais, assortie d’une citation de Nelson Mandela encourageant Bill Clinton au plus fort de l’affaire Monica Lewinski : « Ce qui fait la force d’un homme n’est pas tant sa capacité à éviter les chutes qu’à se relever après chaque chute. » « ça vous va bien, n’est-ce pas ?« , avance Charly. Mais là l’ex-candidate reste mi-figue mi-raisin.

En attendant de trouver la nouvelle musique, celle qui lui a fait défaut l’an dernier, Ségolène Royal fait tourner son manège plus vite. Hier soir, elle était au Vingt-Heures de France 2. Mardi, elle sera à Strasbourg pour les municipales et auprès des salariés de Sony en difficulté. Le 20, elle sera l’invitée du Grand Jury de RTL ; le 26, celle du parti démocrate italien en congrès à Florence ; le lendemain, à l’émission grand public de Michel Drucker, Vivement dimanche, en compagnie de Charles Aznavour. Du 4 au 6 février, elle sera à Harvard pour y donner quelques conférences, puis en Inde après les municipales. Mais surtout, elle met sur pieds ses équipes et sa propre organisation.

Des trentenaires brillants et entreprenants

La présence de Tony Blair, hier à l’UMP, doit, a-t-elle dit sur France 2, « nous pousser en avant, nous socialistes, pour être une force d’attractivité« . Il a fait du Labour le New Labour ; elle fera le Nouveau Parti socialiste. Son but premier est la promotion d’une génération de dirigeants socialistes : des trentenaires brillants et entreprenants déjà rassemblés dans le groupe Emergence. Le groupe Raspail, composé d’experts et de « personnes-ressources« , travaille étroitement avec les élus Vincent Peillon, Manuel Valls, Gaëtan Gorce, Dominique Bertinotti, sous la houlette de François Rebsamen, Jean-Louis Bianco et Michel Sapin. Le député de la Mayenne Guillaume Garaud l’a rejointe, ainsi que son nouveau directeur de cabinet, Cyril Piquemal. En Poitou-Charentes, elle vient d’engager Philippe Guibert, un politologue spécialiste des médias. Lui est directement rattaché à son think tank où travaillent déjà Thomas Piketty, Philippe Aghion (enseignant à Harvard), Matthieu Pigasse et la sociologue Dominique Méda.

A côté du « poids politique » acquis dans la présidentielle et qu’elle veut mettre au service de la gauche, l’ »offre politique » nouvelle de Ségolène Royal apparaîtra « en temps voulu« . Elle veut mener sa démarche « jusqu’au bout » mais au rythme où elle l’a décidé. Soyons clairs : ce n’est pas le PS qui lui imposera quoi que ce soit.

Sécu: L’Assemblée vote le budget

Créé par le 31 oct 2007 | Dans : Santé-social-logement

Par Nicolas MOSCOVICI
leJDD.fr (avec Reuters)

 Les députés ont validé mardi après-midi le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2008. Le texte, censé ramener le déficit du régime général de 11,7 à 8,8 milliards d’euros, prévoit l’instauration, très controversée par l’opposition, des franchises médicales. Il entérine également la taxation des stock-options. Et passera au Sénat à partir du 12 novembre.

Roselyne Bachelot va pouvoir souffler un peu. Mardi, les députés ont adopté en première lecture, par 294 voix contre 213, le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFFS) pour 2008. Un exercice qui n’est pas allé sans turbulences pour la ministre de la Santé, attaquée par l’opposition sur le dossier des franchises médicales mais aussi chahutée par un mouvement de grogne des internes et des jeunes médecins, inquiets de ne pouvoir s’établir librement là où ils le souhaitent. Au final, ces derniers auront d’ailleurs eu gain de cause. Après quinze jours de mobilisation, ils auront réussi à faire disparaître du PLFFS toute mention relative à un possible déconventionnement en cas d’implantation dans une zone déjà pourvue en offre de soins. En outre, les syndicats et les associations de jeunes professionnels de la santé seront associés aux négociations conventionnelles et aux états généraux de l’offre de soin prévus pour le début 2008.

S’ils ont cédé sur ce point, les députés ont en revanche, contre vents et marées, maintenu le principe des franchises médicales, promesse du candidat Sarkozy, et qui devraient voir le jour au 1er janvier 2008. Pour rappel, celles-ci prévoient le non remboursement de 50 centimes sur les médicaments et actes paramédicaux et de 2 euros sur les transports sanitaires, le tout étant plafonné à 50 euros par an et par assuré au profit de la lutte contre certaines maladies, Alzheimer en tête. Comme prévu, les bénéficiaires de la CMU, les femmes enceintes et les enfants mineurs en seront exonérés. L’opposition, elle, rue depuis de longs de mois dans les brancards. Au PS, Pascal Terrasse et Claude Pigement, responsables des questions de santé du parti, avancent « une remise en cause des principes fondamentaux de la Sécurité sociale« . Pour eux, comme pour tous les détracteurs de la mesure, les franchises « imposent aux malades de payer pour d’autres malades et aggrave la tendance au renoncement aux soins d’une partie de la population« .

Pour le PS, ce PLFSS est « le pire de tous depuis sa création« 

Non sans mal, mais au sein de la majorité cette fois-ci, le principe de la taxation des stock-options a également été acté par les députés. Une contribution patronale sur leur attribution a été fixée à 2,5% de la valeur de l’action. Quant aux distributions d’actions gratuites, elles seront également imposées à hauteur de 10% de leur valeur. En outre, un troisième niveau de taxation, salarial celui-ci et fixé à 2,5%, a été imposé dans la douleur (en attendant d’ailleurs une possible censure du Sénat où le texte sera étudié à partir du 12 novembre), sur les plus-values d’acquisition à l’exercice de l’option. Le mécanisme mis en place doit permettre à l’Assurance maladie, selon Yves Le Bur, rapporteur UMP du PLFSS, d’engranger entre 300 et 400 millions d’euros. Ce chiffre pourrait être ramené à 250 millions d’euros en cas de suppression de la contribution salariale.

Au niveau global cette fois-ci, le gouvernement espère réduire le déficit du régime général de 11,7 à environ 8,8 milliards d’euros en 2008. Le PLFSS prévoit en outre de contenir le déficit de la branche maladie à 4,3 milliards d’euros (contre 6,2 milliards cette année) et fixe l’objectif de progression des dépenses d’assurance-maladie à 2,8%. Des prévisions pour le moins optimistes selon la gauche. Le Parti socialiste va même plus loin et considère le PLFSS 2008 comme « le pire de tous depuis sa création« . Il appelle d’ores et déjà « au rassemblement de toutes les forces politiques, syndicales, associatives, mutualistes pour une sécurité sociale réellement solidaire« . Roselyne Bachelot retient son souffle.

Les recettes idéologiques du président Sarkozy par Serge Halimi

Créé par le 05 août 2007 | Dans : Articles de fond

Sources : site du Monde Diplomatique http://www.monde-diplomatique.fr/2007/06/HALIMI/14838

Avec plus de deux millions de voix d’avance sur sa rivale socialiste, M. Nicolas Sarkozy a été élu président de la République française le 6 mai dernier. Acquis avec un taux de participation électorale très élevé (83,97 %), ce résultat contredit la « règle » qui voulait qu’une majorité sortante soit battue lors de l’élection suivante. Mais le nouveau chef de l’Etat a bien marqué ses distances avec son prédécesseur, M. Jacques Chirac, en signifiant de façon répétée son désir de « rupture » avec ce qu’il assimile à un quart de siècle de « politiquement correct ». Les premières mesures économiques et sociales envisagées par son gouvernement (suppression de la carte scolaire, remise en cause du contrat de travail et du droit de grève, baisse de la fiscalité sur les très hauts revenus) donnent à cette rupture sa signification. Profitant du désarroi de la gauche, M. Sarkozy a néanmoins obtenu le ralliement à son programme de plusieurs anciens responsables du centre et du Parti socialiste. Avec leur concours, il escompte modifier profondément l’équilibre politique du pays et continuer à afficher ses convictions de droite. En cela, il rappelle des transformations intervenues ailleurs. En Espagne, en Italie, mais surtout aux Etats-Unis.

Par Serge Halimi

En France, un homme de droite vient de succéder à un président devenu impopulaire dans son propre camp, et il est parvenu à ses fins en battant une femme de gauche. Il paraît que ce genre d’histoire remonte un peu le moral des candidats républicains à la succession de M. George W. Bush. Surtout s’ils prévoient qu’en novembre 2008 ils affronteront la démocrate Hillary Clinton.

Il serait néanmoins paradoxal de voir la droite américaine s’inspirer demain de la stratégie politique du nouveau président de la République française. Imite-t-on son propre reflet dans un miroir ? Or, en matière de stratégie électorale, M. Nicolas Sarkozy a davantage été l’élève, doué, des techniques politiques déployées outre-Atlantique depuis quarante ans que l’inspirateur d’une alchimie nouvelle destinée à être exportée. Insistance sur le thème du déclin national, de la décadence morale, afin de préparer les esprits à une thérapie de choc libérale (la « rupture ») ; combat contre une « pensée unique de gauche » qu’on accuse d’avoir enkysté l’économie et atrophié le débat public ; réarmement intellectuel « gramscien » d’une droite suffisamment « décomplexée » pour exhiber ses amis milliardaires (et leurs yachts) ; redéfinition de la question sociale de manière à ce que la ligne de clivage n’oppose plus riches et pauvres, capital et travail, mais deux fractions du « prolétariat » entre elles, celle qui « n’en peut plus de faire des efforts » et la « république de l’assistanat » ; mobilisation d’un petit peuple conservateur dont on se prétend l’expression valeureuse et persécutée ; volontarisme politique, enfin, face à une élite gouvernante qui aurait baissé les bras : la droite américaine n’a nul besoin de traverser l’Atlantique pour que M. Sarkozy lui enseigne de telles recettes. Ce sont les siennes depuis Richard Nixon (1). Tout en émaillant ses discours de références à Jean Jaurès, Léon Blum et Guy Môquet, M. Sarkozy s’est en effet appliqué à reprendre les thématiques les plus performantes des derniers présidents républicains.

Souvent l’image du déclin vient à point. L’urgence d’un rappel à l’ordre s’impose plus naturellement quand le désordre règne dans la vieille maison. En 1968, le candidat de droite Nixon rode son discours glorifiant une « majorité silencieuse » qui n’accepte plus de voir son pays devenir la proie du chaos. Deux assassinats politiques (Martin Luther King et Robert Kennedy) viennent d’avoir lieu, et l’offensive du Têt des communistes vietnamiens a signifié que les Etats-Unis avaient déjà perdu la guerre. Nixon invite alors ses compatriotes à écouter « une voix tranquille dans le tumulte des cris. C’est la voix de la grande majorité des Américains, les Américains oubliés, ceux qui ne crient pas, ceux qui ne manifestent pas. Ils ne sont ni racistes ni malades. Ils ne sont pas coupables des fléaux qui infestent notre pays (2) ».

M. Sarkozy a profité des émeutes dans les banlieues françaises (octobre-novembre 2005), d’une portée dramatique difficilement comparable, pour reprendre ce registre des temps de tempête. Le 18 décembre 2006, à Charleville-Mézières, dans les Ardennes, il célèbre « la France qui croit au mérite et à l’effort, la France dure à la peine, la France dont on ne parle jamais parce qu’elle ne se plaint pas, parce qu’elle ne brûle pas de voitures – cela ne se fait pas ici de casser ce que l’on a payé si cher –, parce qu’elle ne bloque pas les trains. La France qui en a assez que l’on parle en son nom. » Quatre mois plus tard, il enjoint à une foule marseillaise de se lever pour « exprimer le sentiment de cette majorité silencieuse ».

Comme Nixon, Ronald Reagan et M. Bush avant lui, M. Sarkozy mesure qu’aucune campagne ne mobilise si elle se résume à une litanie d’intentions pieuses, consensuelles et ennuyeuses. Il emploie donc des mots de combat. La droite américaine avait elle aussi fait son miel de l’affadissement du discours démocrate, qui, à partir des années 1950, abjura le répertoire de polarisation sociale de William Jennings Bryan (1860-1925) et de Franklin Delano Roosevelt. Les successeurs de Harry Truman ne disaient pas encore « gagnant, gagnant », mais telle était déjà leur idée. Leur formule aurait été plutôt : l’adversaire, voilà l’ennemi !

Pour le Parti démocrate, la peur de faire peur, c’est-à-dire en vérité celle d’être vraiment de gauche, devint telle que ce dernier en vint à reprocher aux républicains d’être « populistes », préférant se réserver la désignation plus apaisante de… « conservateurs ». « L’étrange alchimie du temps, expliqua ainsi son candidat Adlai Stevenson en octobre 1952, a d’une certaine manière converti les démocrates en vrai parti conservateur de ce pays – le parti dévoué à conserver tout ce qu’il y a de mieux et à construire, solidement et tranquillement, sur ces fondations. Les républicains, au contraire, se comportent comme un parti radical, voué à démanteler les institutions que nous avons ancrées solidement dans notre tissu social  (3). »

Dès décembre 2005, enhardi par le tohu-bohu que semblait susciter chacune de ses propositions (et provocations), M. Sarkozy rappela que sa stratégie jouerait aussi à fronts renversés : « Ce sera notre fierté d’être le parti du mouvement. Les socialistes sont devenus des conservateurs (4). » Puis il entreprit de nommer l’ennemi (5). Il cibla les années 1960. Nixon puis Reagan l’avaient fait avant lui, mais à une autre époque, plus proche des événements qu’ils pourfendaient.

Opposer à la gauche son absence de volonté

L’ennemi, ce furent ceux qui avaient « proclamé que tout était permis, que l’autorité c’était fini, que la politesse c’était fini, que le respect c’était fini, qu’il n’y avait plus rien de sacré, plus rien d’admirable, plus de règle, plus de norme, plus d’interdit ». A mille lieues des discours rassembleurs et mécaniques du président Jacques Chirac, mais tout aussi éloigné du charabia compassionnel et « participatif » de Mme Ségolène Royal, patchwork de propos décousus et vite oubliés, M. Sarkozy marqua les esprits. Il prétendit que la gauche « héritière de Mai 68 » avait à la fois « liquidé l’école de Jules Ferry », provoqué la « crise du travail » et déchaîné la « haine de la famille, de la société, de l’Etat, de la nation, de la République ». Il précisa aussi – car pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? – qu’elle avait « préparé le triomphe du prédateur sur l’entrepreneur, du spéculateur sur le travailleur » et qu’elle ne cessait de chercher « des excuses aux voyous ».

C’est là une vieille recette de la droite : pour ne pas avoir à s’étendre sur la question des intérêts (économiques), ce qui est sage quand on défend ceux d’une minorité de la population, il faut se montrer intarissable sur la question des valeurs : ordre, respect, mérite, religion. La manœuvre est encore plus aisée quand la gauche refuse de désigner ses adversaires, à supposer qu’elle en ait encore. Un jour, M. François Hollande laissa échapper que les socialistes s’en prendraient peut-être aux « riches ». Il se garda de récidiver devant le hourvari qui s’ensuivit. Demeurent les valeurs. En parler permet aussi aux conservateurs d’installer la discorde au sein des catégories populaires, en général plus partagées sur les questions de morale et de discipline que sur la nécessité d’un bon salaire.

Toutefois, pas plus aux Etats-Unis qu’en France, la droite n’a imputé le « déclin » présumé du pays à des motifs exclusivement moraux ou culturels. Selon elle, des politiques économiques précises avaient attaqué de plein fouet la « valeur travail » (ou work ethic dans le cas américain). Les démocrates auraient créé du chômage en relevant les impôts ; les socialistes, découragé l’effort (et déprimé les salaires) en réduisant la durée du travail. Il ne pouvait être question pour la droite de s’accommoder de telles erreurs en attendant le concours de la chance ou celui de la main invisible (du marché).

C’est souvent à ce sujet qu’on commet un fâcheux contresens à propos du néolibéralisme. Car sa pratique courante n’est nullement l’indolence du « laissez faire, laissez passer ». Ainsi, Reagan comme M. Bush n’ont cessé d’intervenir pour favoriser les intérêts des chefs d’entreprise et ceux des détenteurs de capitaux, indissociables à leurs yeux de l’intérêt national. L’année même de l’entrée en fonctions du premier, en 1981, il prit trois décisions capitales : celle de casser la grève des contrôleurs aériens en révoquant les douze mille salariés qui y avaient pris part et en détruisant leur syndicat ; celle de geler le salaire minimum (qui n’augmenta plus une seule fois pendant les deux mandats de Reagan) ; celle, enfin, de réduire brutalement l’imposition de la tranche marginale supérieure des revenus (taxée à 70 % en 1981, elle ne le fut plus qu’à 28 % en 1987).

Impulsées par la Maison Blanche, pas par le « marché », ces trois orientations convergeaient. La casse du syndicalisme favorisa, par exemple, le transfert d’une partie de la richesse, du travail vers le capital, du salaire vers le dividende. Elle en constitue souvent d’ailleurs la condition préalable. Est-ce donc vraiment un hasard si des partisans de M. Sarkozy souhaitent le voir à son tour provoquer une épreuve de force avec les syndicats afin que, comme Reagan en 1981, comme Mme Margaret Thatcher en 1984-1985 face aux mineurs britanniques, il marque la « rupture » par un coup d’éclat ? La promesse d’une restriction du droit de grève dans les services publics (transports et écoles) fournit une occasion de bien comprendre que, dans l’esprit de M. Sarkozy, ce sont les directions d’entreprise, pas les salariés, qui gouvernent la « valeur travail ».

En janvier 1978, un an à peine après son entrée à la Maison Blanche, le président démocrate James Carter réclame à ses concitoyens « patience et bonne volonté ». Il leur tient ce discours : « Il y a des limites à ce que l’Etat peut faire. Il ne peut pas résoudre nos problèmes. Il ne peut pas fixer nos objectifs. Il ne peut pas définir notre vision. Il ne peut pas éliminer la pauvreté ou assurer l’abondance ou réduire l’inflation. Il ne peut pas sauver nos villes, lutter contre l’analphabétisme ou nous procurer de l’énergie  (6). »

Dès juillet 1980, alors qu’il se prépare à affronter un président accusé d’« indécision » devant la crise de l’énergie et de « désarmement unilatéral » face à l’Iran et à l’Union soviétique, le « libéral » Reagan oppose son volontarisme à la neurasthénie apparente de son adversaire, dont il fustige la « faiblesse », la « médiocrité », l’« incompétence ». Il indique : « Il y a peut-être un marin à la barre du pays, mais le navire de l’Etat n’a pas de gouvernail. (…) Nos problèmes provoquent des souffrances et détruisent la fibre morale de gens bien réels qui ne devraient pas, en plus, subir l’indignité d’entendre leur gouvernement leur expliquer que tout est de leur faute  (7). » Bien sûr, Reagan n’aurait jamais dit, comme le fit M. Sarkozy : « Si nous voulons une société juste, il faut d’abord un Etat fort (8). » Mais prétendre que le discours volontariste du président français le distinguerait fondamentalement du libéralisme de la droite américaine constitue une erreur absolue.

Comme Reagan, M. Sarkozy n’a jamais hésité à opposer son énergie propre, son leadership, à l’« inertie », à l’« immobilisme » de ses prédécesseurs. En contemplant M. Chirac, celui qui était son ministre de l’intérieur a même pensé, le 14 juillet 2005, à « Louis XVI en train de monter ses serrures à Versailles tandis que la France gronde ». Or, sur ce terrain de la négligence publique, les socialistes n’étaient pas exempts de reproches. A force de baisser les bras, de plaider que chaque problème était complexe et exigeait un traitement européen, de proclamer que « l’Etat ne peut pas tout faire », d’attribuer leur pusillanimité à l’existence d’un électorat populaire désormais « marqué par la mondialisation, marqué par le fatalisme, marqué par la résignation  (9) », ils ont provoqué cette contre-attaque du candidat de droite : « On a tout essayé, disait Mitterrand ! Eh bien non, contre le chômage, on n’a pas tout essayé ! (…) Je me souviens de Lionel Jospin déclarant pendant la campagne pour l’élection présidentielle : “Un homme politique responsable ne parle pas de la monnaie.” Pour moi, c’est dire cela qui est irresponsable ! Il n’y a pas un pays au monde où la monnaie ne soit pas un instrument de politique économique  (10). »

Particulièrement appréciée dans des régions industrielles en crise, une homélie volontariste appuyait le trait : « Je n’aime pas la politique qui se contente de gérer. Je n’aime pas la politique qui est persuadée que rien ne peut être changé. Je n’aime pas la politique qui voudrait que le monde est tel qu’il doit être. Je n’aime pas la politique quand elle dit : on a tout essayé. Je n’aime pas cette politique ! Je ne crois pas à cette politique (11) ! » A Saint-Etienne, M. Sarkozy ajouta même : « La politique est impuissante quand elle ne veut rien. Quand on ne veut rien, on ne peut rien ! Moi je veux beaucoup et nous allons pouvoir beaucoup (12) ! » Assurément, M. Chirac avait déjà tenu ce genre de propos il y a douze ans. Précisément, il fut élu… En tout cas, soyons-en assurés, « Europe » oblige, le nouveau président ne pourra pas tout faire lui non plus. Et surtout pas de la peine à ses amis milliardaires : « Ils disent : faisons payer le capital ! Mais si le capital paye trop, il s’en ira (13). » Un soir d’allégresse, Johnny Hallyday a promis de revenir de Suisse sitôt les successions défiscalisées par le gouvernement. Car ça, l’Etat le fera (14).

L’affichage d’une volonté de rupture impose de conduire la bataille des idées. En la matière, la droite n’a jamais été aussi bête que la gauche l’imagine, affalée qu’elle est sur les pétitions d’intellectuels et d’artistes qui se prononcent en sa faveur sans susciter en général d’autres réactions que le sarcasme ou l’indifférence. Candidat à peu près certain de son camp depuis 2003, M. Sarkozy a, comme les conservateurs américains avant lui, construit son corpus idéologique permettant de rompre avec ce qu’il nomme le « prêchi-prêcha social-démocrate » et d’y substituer « tout ce que la droite républicaine n’osait plus faire parce qu’elle avait honte d’être la droite (15) ». Puis il a rodé – et retouché – ce programme semaine après semaine.

« Pour qu’une idée passe dans le pays, aurait-il expliqué, elle doit infuser dans les esprits pendant près d’un an (16). » Un an, c’est très peu, mais l’élu a bénéficié du concours des médias, du patronat, des ministères ; il a tiré parti des ratiocinations multidiffusées du publiciste Nicolas Baverez et de ses nombreux épigones sur « la France qui tombe » en raison d’une « politique d’euthanasie du travail (17) » ; il s’est appuyé sur les avis (qu’il sollicita) du rapport Camdessus, de la même farine idéologique que les pamphlets de Baverez, mais moins caricaturaux (18). Sa traversée du désert ressembla donc à une succession d’oasis. Et la guerre de position culturelle se transforma en Blitzkrieg. D’ailleurs, où était l’ennemi ? « Je demande, ironisa avec cruauté M. Sarkozy, à être comparé au leader du premier parti d’opposition de France. Quelles sont les idées neuves qu’a lancées François Hollande depuis quatre ans (19) ? »

Deux grands praticiens du combat d’idées durent endurer un itinéraire plus escarpé : le penseur ultralibéral Friedrich Hayek (1899-1992), qui avait « pensé l’impensable (20) », attendit plus de trente ans avant que des dirigeants politiques de premier plan (Mme Thatcher, Reagan, Augusto Pinochet) se trouvent en position de traduire ses analyses en actes ; le dirigeant communiste italien Antonio Gramsci mourut alors que Benito Mussolini était toujours au pouvoir. Mais ces deux grands intellectuels rompaient vraiment avec l’idéologie dominante de leur temps. Et ils ne disposaient ni de TF1, ni du Point, ni d’Europe 1 comme caisses de résonance permanentes.

« J’ai fait mienne l’analyse de Gramsci »

Fidèle à sa stratégie consistant à citer les auteurs les plus inattendus, M. Sarkozy a préféré situer sa démarche dans la lignée du communiste italien plutôt que dans celle de l’ultralibéral austro-américain. « Au fond, indiqua-t-il peu avant son élection, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées. C’est la première fois qu’un homme de droite assume cette bataille-là. En 2002, quinze jours après mon arrivée au ministère de l’intérieur, une certaine presse a commencé à m’attaquer sur le thème : “Sarkozy fait la guerre aux pauvres.” Je me suis dit : soit je cède et je ne pourrai plus rien faire, soit j’engage la bataille idéologique, en démontrant que la sécurité est avant tout au service des plus pauvres. Depuis 2002, j’ai donc engagé un combat pour la maîtrise du débat d’idées. Tous les soirs, je parle de l’école, en dénonçant l’héritage de 1968. Je dénonce le relativisme intellectuel, culturel, moral… Et la violence de la gauche à mon endroit vient du fait qu’elle a compris de quoi il s’agissait (21). »

En privilégiant dès les années 1960 « les couleurs vives aux tons pastel », Reagan avait devancé Sarkozy et contredit tous ces politologues qui ne conçoivent la conquête du pouvoir que comme une éternelle course au centre. Il avait en effet proposé « un choix, pas un écho (22) ». Mais, dans son cas, prendre le risque d’être jugé extrémiste comporta un prix. Celui de devoir enchaîner, entre 1954 et 1962, des centaines de discours glorifiant le capitalisme, à titre de porte-parole itinérant de General Electric (23). Celui de devoir attendre près de quinze ans avant de s’imposer au Parti républicain et d’accéder à la Maison Blanche. Une fois président, il cita souvent avec émotion le nom de John Kennedy, oubliant qu’en 1960 il avait combattu la candidature du démocrate en écrivant à Nixon : « Sous son apparence juvénile se cachent les vieilles idées de Karl Marx. Il n’y a rien de nouveau dans la conception [de Kennedy] d’un Etat tout-puissant. Hitler appelait le sien national-socialisme (24). » Les futurs choix de M. Sarkozy nous permettront de mesurer assez vite si désormais il apprécie Jaurès autant que Reagan adorait Kennedy.

La question de la sincérité est couramment posée. Peut-on prétendre, par exemple, avoir été pourchassé par le « politiquement correct » quand on fut ministre d’Etat quatre des cinq dernières années et qu’on disposa en permanence de l’appui compact du patronat et de la plupart des médias ? Là encore, certains précédents américains permettent de répondre. En 1961, l’essayiste et romancière Ayn Rand, une émigrée venue d’Union soviétique dont les livres se vendirent à des millions d’exemplaires, rédigea un article titré – au premier degré – « La minorité la plus persécutée d’Amérique : le big business (25) ». A l’époque, rappelons-le, les Noirs vivant dans les Etats du Sud ne pouvaient toujours pas exercer leur droit de vote… Symbole de la petite bourgeoisie provinciale, Nixon s’estimait quant à lui méprisé par la dynastie des Kennedy et par des grands médias tombés en pamoison devant cette famille d’aristocrates photogéniques de la Côte est. M. Bush, bien qu’il ait fait ses études à Yale puis à Harvard, s’est longtemps perçu, lui aussi, comme un rebelle, un petit Texan un peu rustre égaré dans un monde de snobs progressistes.

Maire de Neuilly et porte-parole du peuple

Dans ses Mémoires, Mme Peggy Noonan, rédactrice de certains des discours les plus fameux de Reagan, résume en deux phrases ce fantasme de droite du dissident permanent – des décennies de pouvoir républicain ne l’ont pas apaisé : « Les gens me demandent toujours comment une femme de ma génération a pu devenir conservatrice. C’est difficile pour moi de dire quand ma rébellion a commencé. » Quelques pages plus loin, elle ironise, mais à propos des démocrates : « Ils avaient tout pour eux, y compris 50 000 dollars par an dès l’âge de 32 ans, et pourtant ils se sentaient toujours assiégés (26). » Voilà qui est bien résumé… Quand il avait 32 ans, M. Sarkozy, qui se présente en éternel paria, dirigeait déjà la ville de Neuilly, une des plus riches du pays. L’invasion du bavardage psychologique dans le discours politique français aura peut-être servi à cela : la moindre éraflure d’amour-propre d’un adolescent transforme dorénavant un fils de famille en martyr. Ensuite, il suffit de très peu pour raviver la blessure. « Depuis 2002, précisa il y a quelques semaines M. Sarkozy, je me suis construit en marge d’un système qui ne voulait pas de moi comme président de l’UMP, qui récusait mes idées comme ministre de l’intérieur et qui contestait mes propositions (27). » Et cette fois Gavroche a triomphé.

Il est a priori difficile pour un candidat qui a le soutien du patronat, qui réclame la réduction brutale de l’impôt sur les revenus, la diminution ou la suppression des droits de succession et la baisse de la fiscalité sur les sociétés de se présenter comme le porte-parole du peuple. On sait qu’aux Etats-Unis l’exploit a été en partie accompli par Reagan et, plus récemment, par M. Bush. Pour s’en assurer, il suffisait de les suivre dans des Etats industriels en crise longtemps acquis aux démocrates (Michigan, Virginie Occidentale) (28).

Leur réussite a largement tenu à l’appel au sentiment national et patriotique (anticommunisme, puis antiterrorisme), au ressentiment fiscal du « petit contribuable » contre le « gros percepteur ». Sans oublier, bien évidemment, l’attachement aux « valeurs morales traditionnelles » (opposition à l’avortement, à l’homosexualité) et le rejet d’un « laxisme » judiciaire présenté comme le principal pourvoyeur de violences et de crimes. La palette de M. Sarkozy s’est inspirée de ce registre tout en laissant de côté les références trop tranchées aux valeurs religieuses, même si aux yeux du nouveau président « la question spirituelle a été très largement sous-estimée par rapport à la question sociale (29) ».

Le succès de la droite, américaine et française, en terrain populaire ne s’explique pas cependant par les seuls talents électoraux de ses porte-parole. L’une et l’autre ont profité de l’affaiblissement des collectifs ouvriers et militants, ce qui a conduit nombre d’électeurs aux revenus modestes à vivre leur rapport à la politique et à la société sur un mode plus individualiste. Le discours du « choix », du « mérite », de la « valeur travail » les a ciblés en particulier : ils veulent choisir (leur école, leur quartier) pour ne pas devoir subir ce qu’il y a de pire ; ils estiment avoir du mérite et n’en être pas récompensés ; ils travaillent dur et gagnent peu, guère plus, estiment-ils, que les chômeurs et les immigrés. Les privilèges des riches leur semblent tellement lointains qu’ils ne les concernent plus vraiment.

Là encore, l’histoire ne date pas d’hier. Aux Etats-Unis, à la fin des années 1960, la concurrence internationale et la peur du déclassement transforment un populisme de gauche rooseveltien, optimiste, conquérant, égalitaire, aspirant au désir partagé de vivre mieux, en un « populisme » de droite faisant son miel de la crainte de millions d’électeurs populaires de ne plus pouvoir tenir leur rang, d’être rattrapés par plus déshérités qu’eux. C’est à compter de ce moment que les républicains réussissent à faire passer la ligne de fracture économique, non pas entre riches et pauvres, capitalistes et ouvriers, mais entre salariés et « assistés », Blancs et minorités raciales, travailleurs et fraudeurs.

Pendant les dix années précédant son accession à la Maison Blanche, Reagan racontera ainsi l’histoire (fausse) d’une « reine de l’aide sociale [welfare queen] qui utilise quatre-vingts noms, trente adresses et douze cartes de sécurité sociale, grâce à quoi son revenu net d’impôt est supérieur à 150 000 dollars ». Dans les années 1980, la stratégie républicaine est devenue assez limpide pour qu’un de ses architectes, Lee Atwater, la détaille sans détour : évoquant le lectorat du National Enquirer (un journal à scandale vendu à bas prix dans les supermarchés), il souligne qu’« on y trouve toujours des histoires sur tel ou tel milliardaire qui possède cinq Cadillac et n’a pas payé d’impôts depuis 1974 ». De celles-ci, les démocrates ne parlaient plus guère, par crainte de se voir reprocher un discours de « lutte de classes ». Mais, poursuit Atwater, « il y a aussi des articles sur un type assis sous une véranda et sirotant de l’alcool acheté avec des coupons alimentaires ». Ces histoires-là, le Parti républicain se jettera dessus (lire « “Saignés” par les pauvres »).

M. Sarkozy a refusé « que ceux qui ne veulent rien faire, que ceux qui ne veulent pas travailler vivent sur le dos de ceux qui se lèvent tôt et qui travaillent dur ». Il a opposé la France « qui se lève tôt » à celle des « assistés », mais jamais à celle des rentiers. Parfois, à l’américaine, il a même ajouté une dimension ethnique et raciale à l’opposition entre catégories populaires qu’il avivait, escomptant qu’elle produirait des dividendes électoraux. Ainsi, à Agen, le 22 juin 2006, ce passage d’un de ses discours lui valut sa plus longue ovation : « Et à ceux qui ont délibérément choisi de vivre du travail des autres, ceux qui pensent que tout leur est dû sans qu’eux-mêmes doivent rien à personne, ceux qui veulent tout tout de suite sans rien faire, ceux qui au lieu de se donner du mal pour gagner leur vie préfèrent chercher dans les replis de l’histoire une dette imaginaire que la France aurait contractée à leur égard et qu’à leurs yeux elle n’aurait pas réglée, ceux qui préfèrent attiser la surenchère des mémoires pour exiger une compensation que personne ne leur doit plutôt que de chercher à s’intégrer par l’effort et par le travail, ceux qui n’aiment pas la France, ceux qui exigent tout d’elle sans rien vouloir lui donner, je leur dis qu’ils ne sont pas obligés de demeurer sur le territoire national. »

En observant l’élection présidentielle qui vient de s’achever, Mme Noonan, la rebelle républicaine, vient de vivre une nouvelle conversion : « C’est un soulagement de pouvoir à nouveau admirer la France. Et pas seulement parce qu’elle a eu la sagesse de choisir un conservateur ; c’est la manière dont elle l’a fait (30). »

Serge Halimi.

(1) Lire Le Grand Bond en arrière. Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde, en particulier le chapitre IV, « La droite américaine dans un théâtre en feu », Fayard, Paris, réédition 2006.

(2) Discours devant la convention du Parti républicain, Miami, 8 août 1968.

(3) Adlai Stevenson, discours du 3 octobre 1952, cité par John Gerring dans Party Ideologies in America 1828-1996, Cambridge University Press, 2001, p. 249.

(4) Discours devant la convention de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) sur les injustices, 30 novembre 2005, cité par Eric Dupin dans A droite toute, Paris, Fayard, 2007, p. 143.

(5) Une pratique que même la gauche radicale a parfois abandonnée. Lire « Nommer l’ennemi », Le Plan B, n° 6, Paris, février 2007.

(6) Discours sur l’état de l’Union, 19 janvier 1978.

(7) Ronald Reagan, discours du 17 juillet 1980 devant la convention républicaine de Detroit.

(8) Nicolas Sarkozy, convention de l’UMP sur les injustices, 30 novembre 2005.

(9) François Hollande, « France Europe Express », France 3, 13 mai 2007.

(10) Nicolas Sarkozy, discours « Pour la France du travail », Agen, 22 juin 2006.

(11) Nicolas Sarkozy, discours de Marseille, 19 avril 2007.

(12) Nicolas Sarkozy, discours de Saint-Etienne, 9 novembre 2006. L’émission de France Inter, « Là-bas si j’y suis » du 2 mai 2007, qui a rediffusé ces extraits, a donné la parole au chercheur en linguistique Damon Mayaffre. Comparant les discours de M. Sarkozy et de Mme Royal, il a découvert, par exemple, qu’entre le 1er janvier 2007 et la fin avril le mot « dividende » n’a été employé qu’une seule fois (par Mme Royal).

(13) Nicolas Sarkozy, discours du 22 juin 2006, op. cit.

(14) Le 6 mai, à sa sortie du restaurant parisien de luxe Le Fouquet’s où le président élu fêtait sa victoire, Johnny Hallyday a déclaré : « Je sais qu’il tiendra les promesses qu’il a faites. Nicolas Sarkozy tiendra parole. »

(15) Nicolas Sarkozy, discours de Toulouse, 12 avril 2007.

(16) Nicolas Sarkozy cité par Carl Meeus, « PS : le choc des ambitions », Le Point, Paris, 17 mai 2007.

(17) Nicolas Baverez, La France qui tombe, Perrin, Paris, 2003, p. 83.

(18) Plaidant en faveur de la « valeur travail », Baverez a expliqué : « Pour les couches les plus modestes, le temps libre, c’est l’alcoolisme, le développement de la violence, la délinquance », 20 Minutes, Paris, 16 octobre 2003.

(19) M. Nicolas Sarkozy, L’Express, Paris, 17 novembre 2005.

(20) Lire « Quand la droite américaine pensait l’impensable », Le Monde diplomatique, janvier 2002.

(21) Le Figaro, Paris, 17 avril 2007.

(22) Formule de Barry Goldwater, « père » du conservatisme américain moderne et candidat du Parti républicain à l’élection présidentielle de 1964 (il fut écrasé).

(23) Lire le dossier du Monde diplomatique sur General Electric, novembre 2006.

(24) « Text of 1960 Reagan letter », The New York Times, 27 octobre 1984.

(25) Republié dans Ayn Rand, Capitalism, the Unknown Ideal, Signet, New York, 1967.

(26) Peggy Noonan, What I Saw at the Revolution : A Political Life in the Reagan Era, Random House, New York, 1990, p. 15 et 26.

(27) Le Figaro, Paris, 17 avril 2007.

(28) Lire « Le petit peuple de George W. Bush », Le Monde diplomatique, octobre 2004.

(29) Philosophie Magazine, Paris, avril 2007.

(30) Peggy Noonan, « Everything old is new again », The Wall Street Journal, New York, 14 mai 2007.

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